Correspondance de Napoléon – Juin 1815

Charleroi, 16 juin 1815.

Au prince Joseph, président du conseil des ministres, à Paris.

Mon Frère, le bulletin vous fera connaître ce qui s’est passé. Je porte mon quartier général à Fleurus. Nous sommes en grand mou­vement. Je regrette beaucoup la perte du général Letort. La perte de la journée d’hier est peu considérable et porte presque toute sur les quatre escadrons de service.

La confiscation des biens des traîtres qui forment des rassemble­ments à Gand est nécessaire.

Napoléon.

Letort va mieux.

 

Charleroi, 16 juin 1815.

Au maréchal Ney, prince de la Moskowa, commandant l’aile gauche de l’armée du Nord.

Mon Cousin, je vous envoie mon aide de camp le général Flahault, qui vous porte la présente lettre. Le major général a dû vous donner des ordres, mais vous recevrez les miens plus tôt, parce que mes officiers vont plus vite que les siens. Vous recevrez l’ordre de mouvement du jour, mais je veux vous en écrire en détail, parce que c’est de la plus haute importance.

Je porte le maréchal Grouchy avec les 3e et 4e corps d’infanterie sur Sombreffe; je porte ma Garde à Fleurus, et j’y serai de ma per­sonne avant midi. J’y attaquerai l’ennemi si je le rencontre, et j’éclairerai la route jusqu’à Gembloux. Là, d’après ce qui se passera, je prendrai mon parti : peut-être à trois heures après midi, peut-être ce soir. Mon intention est que, immédiatement après que j’aurai pris mon parti, vous soyez prêt à marcher sur Bruxelles. Je vous appuierai avec la Garde, qui sera à Fleur us ou à Sombreffe, et je dé­sirerais arriver à Bruxelles demain matin. Vous vous mettriez en marche ce soir même, si je prends mon parti d’assez bonne heure pour que vous puissiez en être informé de jour et faire ce soir trois ou quatre lieues et être demain à sept heures du matin à Bruxelles.

Vous pouvez donc disposer vos troupes de la manière suivante :

Première division, à deux lieues en avant des Quatre-Chemins, s’il n’y a pas d’inconvénient; six divisions d’infanterie autour des Quatre-Chemins, et une division à Marbais, afin que je puisse l’at­tirer à moi à Sombreffe, si j’en avais besoin; elle ne retarderait d’ail­leurs pas votre marche ;

Le corps du comte de Valmy, qui a 3,000 cuirassiers d’élite, à l’intersection du chemin des Romains et de celui de Bruxelles, afin que je puisse l’attirer à moi si j’en avais besoin. Aussitôt que mon parti sera pris, vous lui enverrez l’ordre de venir vous rejoindre.

Je désirerais avoir avec moi la division de la Garde que commande le général Lefebvre-Desnoëttes, et je vous envoie les deux divisions du corps du comte de Valmy pour la remplacer. Mais, dans mon projet actuel, je préfère placer le comte de Valmy de manière à le rappeler si j’en avais besoin, et ne point faire faire de fausses marches au général Lefebvre-Desnoëttes, puisqu’il est probable que je me dé­ciderai ce soir à marcher sur Bruxelles avec la Garde. Cependant couvrez la division Lefebvre par les divisions de cavalerie d’Erlon et de Reille, afin de ménager la Garde : s’il y avait quelque échauffourée avec les Anglais, il est préférable que ce soit sur la ligne que sur la Garde.

J’ai adopté comme principe général, pendant cette campagne, de diviser mon armée en deux ailes et une réserve. Votre aile sera com­posée des quatre divisions du 1er corps, des quatre divisions du 2e corps, de deux divisions de cavalerie légère et de deux divisions du corps du comte de Valmy. Cela ne doit pas être loin de 45 à 50,000 hommes.

Le maréchal Grouchy aura à peu près la même force et comman­dera l’aile droite.

La Garde formera la réserve, et je me porterai sur l’une ou l’autre aile, selon les circonstances.

Le major général donne les ordres les plus précis pour qu’il n’y ait aucune difficulté sur l’obéissance à vos ordres lorsque vous serez détaché, les commandants de corps devant prendre mes ordres direc­tement quand je me trouve présent.

Selon les circonstances, j’affaiblirai l’une ou l’autre aile, en aug­mentant ma réserve.

Vous sentez assez l’importance attachée à la prise de Bruxelles. Cela pourra d’ailleurs donner lieu à des incidents, car un mouve­ment aussi prompt et aussi brusque isolera l’armée anglaise de Mons, Ostende, etc.

Je désire que vos dispositions soient bien faites, pour qu’au pre­mier ordre vos huit divisions puissent marcher rapidement et sans obstacle sur Bruxelles.

 

Charleroi, 16 juin 1815.

Au maréchal Grouchy, commandant l’aile droite de l’armée du Nord.

Mon Cousin, je vous envoie Labédoyère, mon aide de camp, pour vous porter la présente lettre. Le major général a dû vous faire con­naître mes intentions; mais, comme il a des officiers mal montés, mon aide de camp arrivera peut-être avant.

Mon intention est que, comme commandant l’aile droite, vous preniez le commandement du 3e corps que commande le général Vandamme, du 4e corps que commande le général Gérard, des corps de cavalerie que commandent les généraux Pajol, Milhaud et Exelmans; ce qui ne doit pas faire loin de 50,000 hommes. Rendez-vous avec cette aile droite à Sombreffe. Faites partir en conséquence, de suite, les corps des généraux Pajol, Milhaud, Exelmans et Vandamme, et, sans vous arrêter, continuez votre mouvement sur Som­breffe. Le 4e corps, qui est à Châtelet, reçoit directement l’ordre de se rendre à Sombreffe sans passer par Fleurus. Cette observation est importante, parce que je porte mon quartier général à Fleurus et qu’il faut éviter les encombrements. Envoyez de suite un officier au général Gérard pour lui faire connaître votre mouvement, et qu’il exécute le sien de suite.

Mon intention est que tous les généraux prennent directement vos ordres ; ils ne prendront les biens que lorsque je serai présent. Je serai entre dix et onze heures à Fleurus ; je me rendrai à Sombreffe, laissant ma Garde, infanterie et cavalerie, à Fleurus; je ne la con­duirais à Sombreffe qu’en cas qu’elle fût nécessaire. Si l’ennemi est à Sombreffe, je veux l’attaquer; je veux même l’attaquer à Gembloux et m’emparer aussi de cette position, mon intention étant, après avoir connu ces deux positions, de partir cette nuit, et d’opérer avec mon aile gauche, que commande le maréchal Ney, sur les An­glais. Ne perdez donc point un moment, parce que plus vite je pren­drai mon parti, mieux cela vaudra pour la suite de mes opérations. Je suppose que vous êtes à Fleurus. Communiquez constamment avec le général Gérard, afin qu’il puisse vous aider pour attaquer Sombreffe, s’il était nécessaire.

La division Girard est à portée de Fleurus ; n’en disposez point à moins de nécessité absolue, parce qu’elle doit marcher toute la nuit. Laissez aussi ma jeune Garde et toute son artillerie à Fleurus.

Le comte de Valmy, avec ses deux divisions de cuirassiers, mar­che sur la route de Bruxelles ; il se lie avec le maréchal Ney, pour contribuer à l’opération de ce soir, à l’aile gauche.

Comme je vous l’ai dit, je serai de dix à onze heures à Fleurus. Envoyez-moi des rapports sur tout ce que vous apprendrez. Veillez à ce que la route de Fleurus soit libre. Toutes les données que j’ai sont que les Prussiens ne peuvent point nous opposer plus de 40,000 hommes.

 

18 juin 1815, onze heures du matin.

ORDRE À CHAQUE COMMANDANT DE CORPS D’ARMÉE.

Une fois que toute l’armée sera rangée en bataille, à peu près à une heure après midi, au moment où l’Empereur en donnera l’ordre au maréchal Ney, l’attaque commencera pour s’emparer du village de Mont-Saint-Jean, où est l’intersection des routes. À cet effet, la batterie de 12 du 2e corps et celle du 6e se réuniront à celle du 1er corps. Ces vingt-quatre bouches à feu tireront sur les troupes de Mont-Saint-Jean, et le comte d’Erlon commencera l’attaque, en por­tant en avant sa division de gauche et la soutenant, suivant les cir­constances, par les divisions du 1er corps.

Le 2e corps s’avancera à mesure pour garder la hauteur du comte d’Erlon.

Les compagnies de sapeurs du 1er corps seront prêtes pour se bar­ricader sur-le-champ à Mont-Saint-Jean.

 

Laon, 20 juin 1815.

BULLETIN DE L’ARMÉE.

BATAILLE DE LIGNY, SOUS FLEURUS.

Le 16 au matin l’armée occupait les positions suivantes :

L’aile gauche, commandée par le maréchal duc d’Elchingen, et composée du 1er et du 2e corps d’infanterie et du 2e de cavalerie, occupait les positions de Frasnes.

L’aile droite, commandée par le maréchal Grouchy, et composée des 3e et 4e corps d’infanterie et du 3e corps de cavalerie, occupait les hauteurs derrière Fleurus.

Le quartier général de l’Empereur était à Charleroi, où se trou­vaient la Garde impériale et le 6e corps.

L’aile gauche eut l’ordre de marcher sur les Quatre-Bras, et la droite sur Sombreffe. L’Empereur se porta à Fleurus avec sa réserve.

Les colonnes du maréchal Grouchy étant en marche aperçurent, après avoir dépassé Fleurus, l’armée ennemie, commandée par le feld-maréchal Blücher, occupant les plateaux du moulin de Bussy, par la gauche le village de Sombreffe, et prolongeant sa cavalerie fort en avant sur la route de Namur; sa droite était à Saint-Arnaud et occupait ce gros village avec de grandes forces, ayant devant elle un ravin qui formait sa position.

L’Empereur fut reconnaitre la force et les positions de l’ennemi, et résolut d’attaquer sur-le-champ. Il fallut faire un changement de front, la droite eu avant et en pivotant sur Fleurus.

Le général Vandamme marcha sur Saint-Amand, le général Gé­rard sur Ligny et le maréchal Grouchy sur Sombreffe. La troisième division du 2e corps, commandée par le général Girard, marcha en réserve derrière le corps du général Vandamme. La Garde se rangea à la hauteur de Fleurus, ainsi que les cuirassiers du général Milhaud.

À trois heures après midi ces dispositions furent achevées. La division du général Lefol, faisant partie du corps du général Van­damme, s’engagea la première et s’empara de Saint-Amand, d’où elle chassa l’ennemi à la baïonnette. Elle se maintint, pendant tout le combat, au cimetière et au clocher de Saint-Amand. Mais ce village, qui est très-étendu, fut le théâtre de différents combats pendant la soirée; tout le corps du général Vandamme y fut engagé, et l’ennemi y engagea des forces considérables.

Le général Girard, placé en réserve du corps du général Van­damme, tourna le village par sa droite et s’y battit avec sa valeur accoutumée. Les forces respectives étaient soutenues de part et d’au­tre par une soixantaine de bouches à feu.

A la droite, le général Gérard s’engagea avec le 4e corps au village de Ligny, qui fut pris et repris plusieurs fois.

Le maréchal Grouchy, à l’extrême droite, et le général Pajol combattirent au village de Sombreffe. L’ennemi montra de 80 à 90,000 hommes et un grand nombre de pièces de canon.

À sept heures, nous étions maîtres de tous les villages situés sur le bord du ravin qui couvrait la position de l’ennemi ; mais celui-ci occupait encore avec toutes ses masses le plateau du moulin de Bussy.

L’Empereur se porta avec sa Garde au village de Ligny ; le général Gérard fit déboucher le général Pécheux avec ce qui lui restait de réserve, presque toutes les troupes ayant été engagées dans ce village. Huit bataillons de la Garde débouchèrent à la baïonnette, et derrière eux les quatre escadrons de service, les cuirassiers du général Delort, ceux du général Milhaud et les grenadiers à cheval de la Garde. La vieille Garde aborda à la baïonnette les colonnes ennemies qui étaient sur les hauteurs de Bussy, et en un instant couvrit de morts le champ de bataille. L’escadron de service attaqua et rompit un carré, et les cuirassiers poussèrent l’ennemi dans toutes les directions. À sept heures et demie, nous avions quarante pièces de canon, beau­coup de voitures, des drapeaux et des prisonniers, et l’ennemi cher­chait son salut dans une retraite précipitée. À dix heures, la bataille était finie, et nous nous trouvions maîtres de tout le champ de ba­taille.

Le général Lützow, partisan, a été fait prisonnier. Les prisonniers assurent que le feld-maréchal Blücher a été blessé. L’élite de l’ar­mée prussienne a été détruite dans cette bataille. Sa perte ne peut être moindre de 15,000 hommes; la nôtre est de 3,000 hommes tués ou blessés.

A la gauche, le maréchal Ney avait marché sur les Quatre-Bras avec une division qui avait culbuté une division anglaise qui s’y trou­vait placée. Mais, attaqué par le prince d’Orange avec 25,000 hom­mes, partie Anglais, partie Hanovriens à la solde de l’Angleterre, il se replia sur sa position de Frasnes. Là s’engagèrent des combats multipliés; l’ennemi s’attachait à le forcer, mais il le fit vainement, le duc d’Elchingen attendait le 1er corps, qui n’arriva qu’à la nuit; il se borna à garder sa position. Dans un carré attaqué par le 8e régi­ment de cuirassiers, le drapeau du 69e régiment d’infanterie anglais est tombé entre nos mains. Le prince de Brunswick a été tué. Le prince d’Orange a été blessé. On assure que l’ennemi a eu beaucoup de personnages et de généraux de marque tués ou blessés. On porte la perte des Anglais à 4 ou 5,000 hommes; la nôtre, de ce côté,, a été très-considérable : elle s’élève à 4,200 hommes tués ou blessés. Ce combat a fini à la nuit. Lord Wellington a ensuite évacué les Quatre-Bras et s’est porté sur Genappe.

Dans la matinée du 17, l’Empereur s’est rendu aux Quatre-Bras, d’où il a marché pour attaquer l’armée anglaise; il l’a poussée jus­qu’à l’entrée de la forêt de Soigne, avec l’aile gauche et la réserve. L’aile droite s’est portée par Sombreffe, à la suite du feld-maréchal Blücher, qui se dirigeait sur Wavre, où il paraissait vouloir se placer.

À dix heures du soir, l’armée anglaise, occupant Mont-Saint-Jean par son centre, se trouva en position en avant de la forêt de Soigne ; il aurait fallu pouvoir disposer de trois heures pour l’attaquer; on fut donc obligé de remettre au lendemain.

Le quartier général de l’Empereur fut établi à la ferme du Caillou, près Plancenoit. La pluie tombait par torrents. Ainsi, dans la jour­née du 16, la gauche, la droite et la réserve ont été également en­gagées à une distance d’à peu près deux lieues.

BATAILLE DE MONT-SAINT-JEAN.

À neuf heures du matin, la pluie ayant un peu diminué, le 1er corps se mit en mouvement et se plaça, la gauche à la route de Bruxelles et vis-à-vis le village de Mont-Saint-Jean, qui paraissait le centre de la position de l’ennemi. Le 2e corps appuya sa droite à la route de Bruxelles, et sa gauche à un petit bois, à portée de canon de l’armée anglaise. Les cuirassiers se portèrent en réserve derrière, et la Garde en réserve sur les hauteurs. Le 6e corps, avec la cavale­rie du général Domon, sous les ordres du comte Lobau, fut destiné à se porter en arrière de notre droite, pour s’opposer à un corps prussien qui paraissait avoir échappé au maréchal Grouchy et être dans l’intention de tomber sur notre flanc droit, intention qui nous avait été connue par nos rapports et par une lettre d’un général prus­sien que portait une ordonnance prise par nos coureurs. Les troupes étaient pleines d’ardeur.

On estimait les forces de l’armée anglaise à 80,000 hommes; on supposait que le corps prussien, qui pouvait être en mesure vers le soir, pouvait être de 15,000 hommes. Les forces ennemies étaient donc de plus de 90,000 hommes; les nôtres étaient moins nom­breuses.

À midi, tous les préparatifs étaient terminés, et le prince Jérôme, commandant une division du 2e corps, destinée à en former l’ex­trême gauche, se porta sur le bois dont l’ennemi occupait une partie. La canonnade s’engagea; l’ennemi soutint par trente pièces de canon les troupes qu’il avait envoyées pour garder le bois. Nous fîmes aussi de notre côté des dispositions d’artillerie. À une heure, le prince Jé­rôme fut maître de tout le bois, et toute l’armée anglaise se replia derrière un rideau. Le comte d’Erlon attaqua alors le village de Mont-Saint-Jean et fît appuyer son attaque par quatre-vingts pièces de canon. Il s’engagea là une épouvantable canonnade, qui dut beau­coup faire souffrir l’armée anglaise. Tous les coups portaient sur le plateau. Une brigade de la 1e division du comte d’Erlon s’empara du village de Mont-Saint-Jean ; une seconde brigade fut chargée par un corps de cavalerie anglaise, qui lui fit éprouver beaucoup de pertes. Au même moment, une division de cavalerie anglaise chargea la batterie du comte d’Erlon par sa droite, et désorganisa plusieurs piè­ces ; mais les cuirassiers du général Milhaud chargèrent cette divi­sion, dont trois régiments furent rompus et écharpés.

Il était trois heures après midi. L’Empereur fit avancer la Garde pour la placer dans la plaine, sur le terrain qu’avait occupé le 1er corps au commencement de l’action, ce corps se trouvant déjà en avant. La division prussienne, dont on avait prévu le mouvement, commença alors à s’engager avec les tirailleurs du comte Lobau, en plongeant son feu sur tout notre flanc droit. Il était convenable, avant de rien entreprendre ailleurs, d’attendre l’issue qu’aurait cette attaque. À cet effet, tous les moyens de la réserve étaient prêts à se porter au secours du comte Lobau et à écraser le corps prussien lors­qu’il se serait avancé.

Cela fait, l’Empereur avait le projet de mener une attaque par le village de Mont-Saint-Jean, dont on espérait un succès décisif; mais, par un mouvement d’impatience si fréquent dans nos annales mili­taires, et qui nous a été souvent si funeste, la cavalerie de réserve, s’étant aperçue d’un mouvement rétrograde que faisaient les Anglais pour se mettre à l’abri de nos batteries, dont ils avaient déjà tant souffert, couronna les hauteurs de Mont-Saint-Jean et chargea l’in­fanterie. Ce mouvement, qui, fait à temps et soutenu par les réser­ves, devait décider de la journée, fait isolément et avant que les affaires de la droite fussent terminées, devint funeste. N’ayant aucun moyen de le contremander, l’ennemi montrant beaucoup de masses d’infanterie et de cavalerie, et les deux divisions de cuirassiers étant engagées, toute notre cavalerie courut au même moment pour sou­tenir ses camarades. Là, pendant trois heures, se firent de nom­breuses charges qui nous valurent renfoncement de plusieurs carrés et six drapeaux de l’infanterie anglaise, avantage hors de proportion avec les pertes qu’éprouvait notre cavalerie par la mitraille et les fu­sillades. Il était impossible de disposer de nos réserves d’infanterie jusqu’à ce qu’on eût repoussé l’attaque de flanc du corps prussien. Cette attaque se prolongeait toujours et perpendiculairement sur notre flanc droit. L’Empereur y envoya le général Duhesme avec la jeune Garde et plusieurs batteries de réserve. L’ennemi fut contenu, fut repoussé et recula; il avait épuisé ses forces et l’on n’en avait plus rien à craindre. C’est ce moment qui était celui indiqué pour une attaque sur le centre de l’ennemi.

Comme les cuirassiers souffraient par la mitraille, on envoya qua­tre bataillons de la moyenne Garde pour protéger les cuirassiers, soutenir la position, et, si cela était possible, dégager et faire recu­ler dans la plaine une partie de notre cavalerie. On envoya deux au­tres bataillons pour se tenir en potence sur l’extrême gauche de la division qui avait manœuvré sur nos flancs, afin de n’avoir de ce côté aucune inquiétude ; le reste fut disposé en réserve, partie pour occu­per la potence en arrière de Mont-Saint-Jean, partie sur le plateau, en arrière du champ de bataille qui formait notre position de retraite.

Dans cet état de choses, la bataille était gagnée; nous occupions toutes les positions que l’ennemi occupait au commencement de l’ac­tion; notre cavalerie ayant été trop tôt et mal employée, nous ne pouvions plus espérer de succès décisifs. Mais le maréchal Grouchy, ayant appris le mouvement du corps prussien, marchait sur le der­rière de ce corps, ce qui nous assurait un succès éclatant pour la journée du lendemain. Après huit heures de feu et de charges d’in­fanterie et de cavalerie, toute l’armée voyait avec satisfaction la ba­taille gagnée et le champ de bataille en notre pouvoir.

Sur les huit heures et demie, les quatre bataillons de la moyenne Garde qui avaient été envoyés sur le plateau au-delà de Mont-Saint-Jean pour soutenir les cuirassiers, étant gênés par la mitraille de l’ennemi, marchèrent à la baïonnette pour enlever ses batteries. Le jour finissait; une charge faite sur leur flanc par plusieurs escadrons anglais les mit en désordre; les fuyards repassèrent le ravin; les régiments voisins, qui virent quelques troupes appartenant à la Garde à la débandade, crurent que c’était de la vieille Garde et s’ébranlèrent : les cris Tout est perdu! La Garde est repoussée ! se firent entendre.

Les soldats prétendent même que sur plusieurs points des malveillants apostés ont crié Sauve qui peut ! Quoi qu’il en soit, une terreur pa­nique se répandit tout à la fois sur tout le champ de bataille ; on se précipita dans le plus grand désordre sur la ligne de communication; les soldats, les canonniers, les caissons se pressaient pour y arriver ; la vieille Garde qui était en réserve en fut assaillie, et fut elle-même entraînée.

Dans un instant, l’armée ne fut plus qu’une masse confuse, toutes les armes étant mêlées, et il était impossible de reformer un corps. L’ennemi, qui s’aperçut de cette étonnante confusion, fît déboucher des colonnes de cavalerie; le désordre augmenta; la confusion de la nuit empêcha de rallier les troupes et de leur montrer leur erreur.

Ainsi une bataille terminée, une journée finie, de fausses mesures réparées, de plus grands succès assurés pour le lendemain, tout fut perdu par un moment de terreur panique. Les escadrons de service même, rangés à côté de l’Empereur, furent culbutés et désorganisés par ces flots tumultueux, et il n’y eut plus d’autre chose à faire que de suivre le torrent. Les parcs de réserve, les bagages qui n’avaient point repassé la Sambre, et tout ce qui était sur le champ de ba­taille, sont restés au pouvoir de l’ennemi. Il n’y a eu même aucun moyen d’attendre les troupes de notre droite; on sait ce que c’est que la plus brave armée du monde, lorsqu’elle est mêlée et que son or­ganisation n’existe plus.

L’Empereur a passé la Sambre à Charleroi le 19, à cinq heures du matin. Philippeville et Avesnes ont été donnés pour point de réunion. Le prince Jérôme, le général Morand et les autres généraux y ont déjà rallié une partie de l’armée. Le maréchal Grouchy, avec le corps de la droite, opère son mouvement sur la basse Sambre.

La perte de l’ennemi doit avoir été très-grande, à en juger par les drapeaux que nous lui avons pris et par les pas rétrogrades qu’il avait faits; la nôtre ne pourra se calculer qu’après le ralliement des troupes. Avant que le désordre éclatât, nous avions déjà éprouvé des pertes considérables, surtout dans notre cavalerie, si funestem ent et pourtant si bravement engagée. Malgré ces pertes, cette valeureuse cavalerie a constamment gardé la position qu’elle avait prise aux An­glais, et ne l’a abandonnée que quand le tumulte et le désordre du champ de bataille l’y ont forcée. Au milieu de la nuit et des obstacles qui encombraient la route, elle n’a pu elle-même conserver son or­ganisation.

L’artillerie, comme à son ordinaire, s’est couverte de gloire.

Les voitures du quartier général étaient restées dans leur position ordinaire, aucun mouvement rétrograde n’ayant été jugé nécessaire. Dans le cours de la journée, elles sont tombées entre les mains de l’ennemi.

Telle a été l’issue de la bataille de Mont-Saint-Jean, glorieuse pour les armées françaises, et pourtant si funeste.

 

Palais de l’Élysée, 21 juin 1815.

MESSAGE À LA CHAMBRE DES REPRÉSENTANTS.

Monsieur le Président, après les batailles de Ligny et de Mont-Saint-Jean, et après avoir pourvu au ralliement de l’armée à Avesnes et à Philippeville, à la défense des places frontières et à celle des villes de Laon et de Soissons, je me suis rendu à Paris pour concerter avec mes ministres les mesures de la défense nationale, et m’enten­dre avec les Chambres sur tout ce qu’exige le salut de la patrie.

J’ai formé un comité du ministre des affaires étrangères, du comte Carnot et du duc d’Otrante, pour renouveler et suivre des négocia­tions avec les puissances étrangères, afin de connaître leurs vérita­bles intentions, et de mettre un terme à la guerre, si cela est compa­tible avec l’indépendance et l’honneur de la nation. Mais la plus grande union est nécessaire, et je compte sur la coopération et le patriotisme des Chambres et sur leur attachement à ma personne.

J’envoie au milieu de la Chambre, comme commissaires, le prince Lucien et les ministres des affaires étrangères, de la guerre, de l’in­térieur et de la police générale, pour porter le présent Message, et donner les communications et les renseignements que la Chambre pourra désirer.

 

DÉCLARATION AU PEUPLE FRANÇAIS,

Français, en commençant la guerre pour soutenir l’indépendance nationale, je comptais sur la réunion de tous les efforts, de toutes les volontés, et sur le concours de toutes les autorités nationales; j’étais fondé à espérer le succès, et j’avais bravé toutes les déclara­tions des puissances contre moi.

Les circonstances paraissent changées.

Je m’offre en sacrifice à la haine des ennemis de la France. Puis­sent-ils être sincères dans leurs déclarations et n’en avoir jamais voulu qu’à ma personne !

Ma vie politique est terminée, et je proclame mon fils, sous le titre de Napoléon II, Empereur des Français.

Les ministres actuels formeront provisoirement le conseil de gou­vernement. L’intérêt que je porte à mon fils m’engage à inviter les Chambres à organiser, sans délai, la régence par une loi.

Unissez-vous tous pour le salut public, et pour rester une nation indépendante.

Au Palais de l’Élysée, le 22 juin 1815.

 

(Extrait du procès-verbal de la séance de la chambre des Pairs, du 21 juin.

… A huit heures et demie, le prince archichancelier déclare que la séance est reprise. Il donne la parole au prince Lucien.

Le prince est à la tribune, comme commissaire extraordinaire de l’Empe­reur; il apporte un Message de Sa Majesté; il demande à le communiquer en comité secret…..

Ce Message n’a pas été retrouvé aux Archives de l’Empire.)

 

Paris, 25 juin 1815.

À M. BARBIER, bibliothécaire de l’empereur.

Le grand maréchal prie M. Barbier de vouloir bien apporter, de­main, à la Malmaison :

1° La liste des 10,000 volumes et des gravures, comme celles des voyages de Denon et de la commission d’Égypte, dont l’Empereur avait plusieurs milliers ;

2° Des ouvrages sur l’Amérique ;

3° Un état particulier de tout ce qui a été imprimé sur l’Empereur pendant ses diverses campagnes.

Il faut compléter la bibliothèque de voyage, qui doit se composer de toutes les bibliothèques de campagne, et y joindre plusieurs ou­vrages sur les États-Unis.

Dans la grande bibliothèque, il faut une collection complète du Moniteur, la meilleure encyclopédie, les meilleurs dictionnaires.

La grande bibliothèque devra être consignée à une maison améri­caine, qui la fera passer en Amérique par le Havre.

Par ordre de l’Empereur : Le grand maréchal du palais, Bertrand.

 

À L’ARMÉE.

La Malmaison, 25 juin 1815.

Soldats, quand je cède à la nécessité qui me force de m’éloigner de la brave armée française, j’emporte avec moi l’heureuse certitude qu’elle justifiera, par les services éminents que la patrie attend d’elle, les éloges que nos ennemis eux-mêmes ne peuvent pas lui re­fuser.

Soldats, je suivrai vos pas, quoique absent. Je connais tous les corps, et aucun d’eux ne remportera un avantage signalé sur l’ennemi, que je ne rende justice au courage qu’il aura déployé. Vous et moi, nous avons été calomniés. Des hommes indignes d’apprécier vos tra­vaux ont vu, dans les marques d’attachement que vous m’avez don­nées , un zèle dont j’étais le seul objet : que vos succès futurs leur apprennent que c’était la patrie par-dessus tout que vous serviez en m’obéissant, et que, si j’ai quelque part à votre affection, je le dois à mon ardent amour pour la France, notre mère commune.

Soldats, encore quelques efforts et la coalition est dissoute. Napo­léon vous reconnaîtra aux coups que-vous allez porter.

Sauvez l’honneur, l’indépendance des Français; soyez jusqu’à la Gn tels que je vous ai connus depuis vingt ans, et vous serez invin­cibles.

Napoléon.