Correspondance de Napoléon – Août 1806

Saint-Cloud, 7 août 1806Au roi de Naples

Je reçois voire lettre du 29 juillet. Je vois avec plaisir que les troupes étaient arrivées à Lagonegro; d’où je conclus qu’elles sont, à l’heure qu’il est, réunies à Cosenza avec le général Reynier, et que les Anglais auront été ou jetés dans l’eau ou obligés de se rembarquer.

 

Saint-Cloud, 7 août 1806

Au prince Eugène

Mon Fils, je vous envoie un exemplaire du catéchisme qui vient d’être adopté pour toute la France; s’il pouvait, sans inconvénient, l’être pour le royaume d’Italie, ce serait un grand bien; mais ce sont des matières très-délicates sur lesquelles il faut être très-circonspect. Consultez le ministre des cultes. Le mieux serait que quelque évêque le publiât dans son diocèse comme catéchisme diocésain; mais il faut mettre à cela beaucoup de prudence et de secret.

 

Saint-Cloud, 8 août 1806

A M. Gaudin

Monsieur Gaudin, je désirerais avoir un état général, par départements, de tous les terrains vagues qui, en vertu de l’article 560 du Code civil, appartiennent au domaine et dont je puis disposer par concessions, tels que les polders, etc. A l’endroit où la Garonne se divise en deux branches, entre les communes de Coutures et de Sainte-Bazeille, se trouve un gravier qui est dans ce cas. Je désirerais avoir l’évaluation de ce terrain. On m’assure qu’il est assez considérable et que j’ai à ma disposition une grande quantité de terrains de cette nature qui pourraient servir de récompenses pour les personnes qui ont rendu le plus de services dans toutes les carrières.

Vous aurez soin d’établir dans cet état la valeur approximative de chaque objet.

 

Saint-Cloud , 8 août 1806

A M. Fouché

Faites démentir dans le Journal de l’Empire l’article qui dit que lord Lauderdale a été présenté à l’Empereur. Faites dire que ce lord n’aurait pu m’être présenté qu’au cas que la paix fût faite, parce qu’il n’est pas d’usage qu’un plénipotentiaire ennemi soit présenté à un souverain; que, quant à la nouvelle que la paix est signée, c’est une grande inconvenance de la part du Journal de l’Empire de favoriser par ces bruits des spéculations d’agiotage; que les négociations sont commencées, il est vrai, mais qu’elles ne sont pas près de finir.

 

Saint-Cloud, 8 août 1806

A M. Fouché

Je lis dans le bulletin du 6 août des choses fort extraordinaires sur une dame Beaugeard. Je trouve que c’est une étrange manière de faire la police que de permettre à une femme qui reçoit pension de l’Angleterre d’aller et venir aussi librement qu’elle le le fait, à moins que le but de la police ne soit de la faire épier pour l’arrêter avec tous ses papiers; mais alors il ne faudrait pas la manquer. Faites-moi un rapport là-dessus. La conduite de cette dame est très-extraordinaire et doit exciter au plus haut degré la surveillance de la police.

 

Saint-Cloud, 8 août 1806

A M. de Talleyrand

Monsieur le Prince de Bénévent, je vous envoie une lettre qui enfin vous fera connaître tout entier ce coquin de Lucchesini. Il y a longtemps que mon opinion est faite sur ce misérable. Il vous a constamment trompé, parce que j’ai reconnu depuis longtemps que rien n’est plus facile que de vous tromper. Je pense qu’il est nécessaire d’envoyer un courrier à M. Laforest, en lui confiant la dépêche pour qu’il soit à même d’éclairer le cabinet prussien, et en lui faisant sentir toute la discrétion qu’il doit mettre dans cette affaire. Il dira, de plus, à M. de Haugwitz que Lucchesini voit ici fort mauvaise compagnie, et qu’il n’a que les renseignements les plus ridicules sur tout ce qui se fait. Je crois qu’il est difficile, en effet, de donner une plus grande preuve de l’imbécillité de ce Pantalon; parce qu’il est faux et bas, il n’y a pas de bassesse ni de fausseté dont il ne me suppose capable, jusqu’à me lier avec la Russie et la Suède pour ôter la Poméranie prussienne à la Prusse. En vérité, il y a là de quoi mettre un ministre aux petites maisons ! Cela cependant fait voir de quelle nature doivent être nos relations avec la Suède. Iis voient bien que nous sommes toujours fâchés de la déclaration du 3 novembre; que nous ne sommes point revenus de ce système; qu’ainsi il faut considérer que, lorsqu’ils nous ont cédé Wesel, c’est qu’ils ont pensé qu’ils ne pouvaient faire autrement; qu’ils ont bien senti le coup, et qu’ils regardent le traité comme un sacrifice. Voilà un plaisant conseil que celui qu’on donne au roi de Prusse de se rendre à Saint-Pétersbourg.

 

Saint-Cloud, 8 août 1806

A M. de Talleyrand

Monsieur le Prince de Bénévent, je vous envoie mes lettres pour le roi et la reine d’Espagne. Expédiez M. de Barante, auditeur en mon Conseil d’État, pour remettre ces lettres. Vous écrirez par la même occasion une lettre au prince de la Paix, pour lui annoncer officiellement l’ouverture des négociations et lui faire connaître le désir que j’ai de lui être agréable.

 

Saint-Cloud, 8 août 1806

DÉCISION

Le ministre de la guerre expose que la direction de Strasbourg avait expédié déjà sur Wesel les douze canons autrichiens avant l’arrivée du contre-ordre. Mon intention est qu’on ne fasse pour le matériel que ce qu’on fait pour le personnel, où aucun mouvement, même de 10 hommes, ne se fait jamais sans m’avoir été soumis.

DÉCISION

Le ministre de la guerre demande à l’Empereur quelles sont ses intentions à l’égard des officiers français qui accepteront des emplois civils ou militaires dans les royaumes de Naples et de Hollande. On ne peut occuper deux places. Tout officier qui sera employé au service des rois de Naples ou de Hollande perdra le traitement qu’il recevait en France, mais sur l’assurance de le reprendre si par des raisons majeures, il était obligé de quitter le service de l’un ou de l’autre de ces princes. De même, tout particulier qui accepterait de l’emploi des mêmes princes, sera remplacé dans celui qu’il occuperait en France, toujours avec la promesse de le reprendre si, par des circonstances majeures, il était obligé de quitter leur service.

 

Saint-Cloud, 9 août 1806

Au prince Eugène

Mon Fils, les compagnies qui composent les réserves que j’envoie à Ancône doivent conserver la correspondance avec les bataillons de dépôt. Ce que je fais là n’est pas nouveau; j’ai eu pendant la guerre 110,000 hommes organisés de cette manière; les réserves des maréchaux Kellermann et Lefebvre étaient ainsi composées.

Dandolo a mal fait de ne pas voir le général Marmont. Je ne sais où il va chercher ses prétentions; c’est mal faire les fonctions de sa charge que de ne pas protéger ses administrés auprès d’un général étranger qui a la force en main. De cette conduite il faut attendre la plus grande désunion. Cependant je loue différentes dispositions que Dandolo a prises pour soulager le pays. Écrivez de votre côté à Marmont que cette conduite de Dandolo vient, dans le fond, d’un bon principe; dites-lui d’avoir quelques égards pour le provéditeur et de lui donner de la considération dans le pays, parce que c’est un homme sur l’attachement et la probité duquel je peux me fier; en même temps, recommandez-lui de ménager le pays autant que possible. Je ne sais, vu l’immense quantité d’argent envoyée en Dalmatie, comment il peut se faire qu’il n’y en ait pas suffisamment. Veillez à ce que l’ordonnateur Aubernon retourne au 2e corps d’armée. J’ai envoyé en Dalmatie l’ordonnateur qui était à Parme.

Dites confidentiellement à Marmont que les affaires de comptabilité sont revues ici avec la plus grande rigueur; que tout désordre pourrait le perdre, lui et ses amis; que, dans les distributions qui seront faites pour la Grande Armée, il n’aura rien à désirer; qu’il a une réputation d’intégrité à conserver; qu’il soit l’homme que j’ai connu au sac de Pavie en l’an V, et qu’il réprime les abus auxquels les militaires se portent en l’an XIV.

Je vois avec peine, dans vos réponses à mes questions, l’ordre que vous avez donné au 3e bataillon du 60e régiment de revenir; comment pourra-t-il revenir par terre dans cette saison ? Vous êtes trop vif. Quand on fait partir des troupes, il faut les organiser; vous devez sentir que le bataillon du 60e était mal placé là. Réunissez les deux bataillons et faites-les partir.

Prévenez le général Lemarois que, selon toutes les apparences, cette réserve de 6,000 hommes restera longtemps là.

 

Saint-Cloud, 9 août 1806

Au roi de Naples

Mon Frère, je reçois votre lettre du 30 juillet. Je vois avec peine le système que vous suivez. A quoi vous serviront 50,000 gardes provinciales armées et organisées ? A rien qu’à vous dépenser de l’argent, à s’opposer à vos volontés, à élever et avoir beaucoup de prétentions. Il n’y a point de système plus faux, qui, en dernière analyse, soit plus funeste. Au premier bruit de guerre sur le continent, ces individus seront au moins neutres, et leurs chefs ouvriront des négociations avec l’ennemi. A la nouvelle d’une bataille perdue sur l’Isonzo ou sur l’Adige, ils se tourneront contre vous; suis-je vainqueur ou en paix, qu’en avez-vous besoin ? Eh ! mon Dieu ! je ne regarderais pas ce système comme sans inconvénient en France. Combien ne peut-il pas être dangereux chez des peuples dont l’antipathie ne se vaincra que par le temps et les années ? Tout cela est de la précipitation. Quelques malheureux galériens, quelques débarquements partiels seront arrêtés : à quels frêles avantages sacrifiez- vous la sûreté et la souveraineté de votre royaume ! Ne craignez donc pas que ces débarquements partiels se renouvellent sans cesse et renaissent comme la tête de l’hydre. Quelques avantages marqué inspireront une terreur telle, que personne n’osera débarquer chez vous. J’ai vu la Vendée qu’on croyait ne devoir pas finir; j’ai vu les Bédouins inquiéter et harceler mon armée en Égypte : quelque grands échecs ont mis fin à tout. Mais ceux qui vous entourent n’ont point de connaissance des hommes. Vous n’écoutez pas un homme qui a beaucoup fait, qui a beaucoup vu, qui a beaucoup médité. Ne suivez pas le système des gardes provinciales; rien ne sera plus dangereux. Ces gens-là s’enorgueilliront et croiront n’être pas conquis. Tout peuple étranger qui a cette idée n’est pas soumis. Quand vous les appelez les 50,000 ennemis de la Reine, cela me fait rire; Naples est un pays d’intrigues où l’on revient sur tout. Vous vous exagérez le degré de haine que la Reine a laissé à Naples; vous ne connaissez pas les hommes. Il n’y a pas vingt personnes qui la haïsse comme vous le pensez, et il n’y a pas vingt personnes qui ne se
rendissent à un de ses sourires, à une de ses avances. Le premier sentiment de haine d’une Nation est d’être ennemie d’une autre. Vos 50,000 hommes seront ennemis des Francais. Le rapprochement se fait qu’avec le temps, avec de la prudence et des liaisons famille. Vous levez 50,000 hommes; quand vous leur faites croire qu’ils vous sont nécessaires, vous vous mettez dans une fausse position; vous gâtez votre conquête.

Je ne suis point satisfait de la distribution de vos troupes. Dans les régiments que vous avez en Calabre, les 1er et 42e ont beaucoup souffert et sont réduits à moitié. Vous y avez envoyé cinq régiments d’infanterie ; ce serait assez si vous aviez à trois jours en arrière 2,500 hommes, et à deux autres journées 2,500 autres. Je vous ai expliqué là-dessus la manière dont se fait la guerre. Je suis fâché ne pas voir Masséna assez fort et en mesure de recevoir des renforts, car il n’est pas douteux que les Anglais ne se soient renforcés dans le bas de la Calabre.

Je vois que vous avez trop de troupes partout. Votre réserve serait bien si elle était à moitié chemin de Naples et de Cassano. Le monde que vous avez à Naples est une chose ridicule. L’ennemi ne débarquera jamais devant la ville. Il ne sera pas plus curieux que vous de s’enfermer dans une grande ville sans avoir battu l’armée d’observation. Il doit y avoir une brigade à deux lieues de Naples, de manière à pouvoir s’y porter en quatre heures de temps. Vous n’aviez pas en réserve assez de cavalerie au camp de Sainte-Euphémie; elle eût fait là merveille.

Vous avez trop de monde à Gaète, dans les Abruzzes et dans la Pouille. L’art de la guerre est de disposer ses troupes de manière qu’elles soient partout à la fois. Par exemple, vous mettez plus de 2,600 hommes dans la Pouille; il faut que les trois quarts de ce monde soient placés de manière qu’une partie en deux jours, une partie en quatre, puissent se porter sur Cassano. Tout ce que vous aviez à Gaète doit être placé de manière à pouvoir en un jour retourner à Gaète, s’il le faut, ou se rendre à Naples. Je voudrais avoir une armée moitié moindre de la vôtre et avoir plus de monde à Cassano, à Gaète, s’il était nécessaire, dans les Abruzzes et dans la Pouille. Je vous prie de ne pas lire cela légèrement. L’art du placement des troupes est le grand art de la guerre. Placez toujours vos troupes de manière que, quelque chose que fasse l’ennemi, vous vous trouviez en peu de jours réuni. C’est le défaut de cette première connaissance de la guerre qui a causé les malheurs arrivés à Reynier et le malaise où vous vous trouvez avec des troupes considérables. Tant que vous ne prendrez pas pour principe d’avoir des dépôts dans Naples, deux régiments de cavalerie et un d’infanterie aux portes (vous pouvez encore y mettre les Napolitains que vous avez à Capoue et ailleurs), vous n’aurez point assez de troupes; une armée ne suffirait pas pour garder cette capitale, et deux bataillons seraient suffisants si le peuple y était accoutumé.

Votre correspondance est régulière, mais insignifiante.

Je vois sur vos états 1,200 hommes de la Garde : sont-ce des Français on des Italiens ? Vous ne m’en avez pas parlé. Ne désorganisez point mies cadres sans que j’en sache rien. Si vous m’aviez consulté, je vous aurais dit, à cette occasion, qu’il est inutile de payer chèrement votre Garde; que vous ne devez pas la composer de 1,200 vieux soldats, dont on ne saurait priver les corps avec trop de circonspection; qu’il m’est impossible, à moi-même, de recruter ma Garde dans les régiments de l’armée, et que je suis obligé d’avoir recours à des conscrits , que je paye comme des troupes ordinaires; qu’enfin c’est de l’argent jeté que de payer si chèrement votre Garde. Je vois que vos régiments de cavalerie sont très-faibles. Si vous en retirez des hommes pour votre Garde, comptabilité, ordre, tout sera perdu. Vous auriez dû me faire faire un rapport par mon ministre de la guerre et me faire proposer un décret : j’aurais fait tout ce qui était convenable. Si des quatorze régiments que vous avez vous en prenez la meilleure partie pour votre Garde, je n’aurai plus d’armée.

Tout ce que vous me dites de l’argent répandu par les Anglais est faux; je n’ai pas pris le change; je suis fait à toutes ces rumeurs; tout ce qu’on dit qu’ils font en sens inverse est également faux. Ma vieille expérience m’éclaire encore plus que tous les renseignement qu’on peut me donner.

S’il vous faut 4,000 Napolitains à Naples, n’en prenez pas davantage. Prenez des pères de famille bien lâches et bien vieux, qui son bons pour la garde de la maison quand on crie au voleur ! Faire autre chose, c’est vous préparer de grands malheurs. La révolte n’a pas gagné, parce que les Anglais ne se sont pas avancés dans l’intérieur. Ils ont craint avec raison de perdre leur monde dans les montagnes par les grandes chaleurs, d’être coupés et d’éprouver un grand échec.

Vous avez beaucoup trop de généraux. Je ne puis vous en dire davantage que ce que je vous ai dit, de renvoyer tous ceux que vous voudrez. Vous avez à Naples des régiments qui, par la manière dont ils sont employés, ne vous serviront pas. Des sots vous diront que la cavalerie ne sert à rien en Calabre; à ce compte, elle ne sert nulle part. Si Reynier avait eu 1,900 chevaux et les eût bien employés, il aurait fait un mal affreux aux Anglais, surtout s’il eût eu des dragons, qui sont armés de fusils et qui combattent à pied. Mais vos dragons sont éparpillés et ne vous rendent aucun service. Vous avez cinq régiments de dragons disséminés; vous devez les réunir et en former une réserve avec quatre pièces d’artillerie légère, attelées. Ces 4,000 hommes, capables de faire trente lieues en deux jours, peuvent se porter sur Naples et sur tout autre point qui serait menacé. Que faites-vous de 300 dragons isolés qui perdront l’esprit leur arme et ne vous serviront de rien  ? 2 ou 3,000 dragons placés à quarante lieues de Naples, sur le chemin de Cassano , qui se fussent mis en marche pour se porter sur Cassano et Sainte-Euphémie, y fussent arrivés en même temps que Reynier. Je vous le répète, réunissez vos dragons, donnez-leur quatre on six pièces d’artillerie légère, avec des caissons et des cartouches; considérez-les comme infanterie, et organisez-les de manière à être promptement partout. Il y a, de Cassano à Naples, cinquante lieues. En les plaçant par deux régiments en échelons, vous les aurez, au bout de trente-six heures, sur Naples et sur Cassano; en les tenant sous les ordres d’un seul commandant, qui les exercera tous les jours à pied, vous aurez là une excellente infanterie.

Il me reste une autre chose à vous dire : formez des brigades napolitaines, mais n’en formez pas trop. A quoi vous serviraient-elles si j’étais battu sur l’Isonzo ? C’est là l’étoile polaire de toutes vos opérations politiques et militaires ; c’est à cette perspective que vous devez tout rapporter.

Je n’ai fait que rire de toutes les alarmes sur Naples lors des derniers événements, et , quoique j’aie vu l’armée extrêmement mal placée, j’ai cependant compris que le danger obligerait par instinct à faire de meilleures dispositions. Il est résulté seulement de ce défaut de direction la perte de quelques hommes et quelques malheurs partiels. Mais il n’en serait pas de même si j’avais la guerre et que je fusse battu sur l’Isonzo. Ne croyez pas que chaque régiment napolitain que vous formerez soit un accroissement de forces. Du moment que je suis obligé de vous envoyer de l’argent, je ne puis lever des corps, ni régler mes dépenses.

Je me flatte que vous n’avez rien à craindre aujourd’hui. Vous serez roi de Naples et de Sicile; mais prenez des mesures sérieuses. En signant chaque acte, dites-vous bien : « Cela serait-il bon , si l’armée française était acculée sur Alexandrie  » Si vous ne vous pénétrez pas de ce principe, vous ne régnerez pas longtemps, vous vous préparerez des malheurs, à vous et à tous les hommes qui s’attacheront à votre cause à Naples. Quelles sont les troupes qu’il vous faut pour vous ? Des Corses d’abord, qui serviront mieux à Naples qu’en France, parce qu’ils s’arrangeront mieux avec les Napolitains qu’avec les Français; des Suisses tant que vous en voudrez : ce sont de bonnes troupes et qui ne vous trahiront pas; peut-être quelques régiments allemands pris chez Hesse-Darmstadt ou chez quelque autre prince de ma confédération germanique; aussi des Napolitains, mais graduellement et insensiblement, choisis parmi les hommes qui ont servi en France, qui ont fait partie de l’armée de réserve en l’an VIII, et qui, dès lors, ont fait leurs preuves. Tout le reste vous manquera. Un seul cri italien de chasser les barbares au delà des Alpes vous arrachera toute votre armée. Je désire que vous me consultiez sur des matières aussi importantes. Il ne s’agit pas de dire que vous viendrez à mon camp. Un roi doit se défendre et mourir dans ses États. Un roi émigré et vagabond est un sot personnage. Je coordonnerai d’ici à peu d’années mon système, de manière à vous laisser un nombre de Français tel, qu’avec votre armée royale de Suisses, de Corses et de Napolitains, vous puissiez faire tête à l’orage.

Une chose également importante, c’est de rappeler les agents de l’ancienne dynastie qui sont à l’extérieur. Il n’est pas convenable de les y laisser. Ils vous trahissent partout; et, de fait , un honnête homme ne peut, du soir au matin , changer de visage. Vous avez beaucoup de consuls qui font dans leur résidence une assez triste figure.

Le mois d’août va tirer à sa fin; d’ici à un mois, au 15 septembre, la saison sera belle ; à la fin d’octobre, tous vos hôpitaux se guériront. Le temps de faire agir les Français à Naples, c’est depuis octobre jusqu’au mois de juin.

 

Saint-Cloud, 10 août 1806

Au roi de Naples

Vous avez des régiments qui ont des détachements à Gaète, à Naples, dans les Abruzzes et en Calabre. Alors il n’y a ni comptabilité, ni ordre, ni esprit de corps. Le premier soin est de réunir les bataillons, sans quoi l’on n’a pas d’armée; c’est un soin que vous devez prendre tous les jours.

 

Saint-Cloud, 10 août 1806

Au général Junot

Mon intention est de réunir autour de Paris, dans un seul camp, les 2e, 4e et 12e d’infanterie légère et le 58e d’infanterie de ligne, formant douze bataillons et près de 9,000 hommes. Je désire qu’il y ait campés avec eux un général de brigade et un adjudant commandant, pour les exercer et soigner leur instruction.

Le camp sera dressé le 16 août et durera jusqu’au ler octobre. Faites-moi connaître le général qu’on pourrait charger du commandement de ce camp, ainsi que le lieu où l’on pourrait le placer.

 

Saint-Cloud, 10 août 1806

Au vice-amiral Decrès

Témoignez mon mécontentement au capitaine de vaisseau Lamarre-Meillerie, de ce qu’étant tombé au milieu d’un convoi ennemi il n’a pas manœuvré de manière à s’emparer d’une partie de ce convoi; que c’est ignorer le premier élément du métier. Témoignez-lui également mon mécontentement sur le trop long séjour qu’il a fait à Cayenne, où il ne devait pas rester plus de vingt-quatre heures, et sur sa rentrée au mois d’août, exposant ainsi mes frégates à être prises, puisqu’il paraît qu’il m’en a fait prendre une. Il devait attendre la fin d’octobre ou le commencement de novembre. Je l’avais autorisé à cela.

 

Saint-Cloud, 11 août 1806.

Au prince Joachim

Je ne saurais croire que votre territoire ait été violé par des officiers de hussards prussiens. Envoyez-en la plainte à M. Laforest avec le nom de ces officiers, et le roi de Prusse les fera très-certainement destituer. Quant aux propos du général Blücher, n’y ajoutez aucune foi, non plus qu’aux rapports des personnes qui veulent brouiller.

 

Saint-Cloud, 11 août 1806

Au roi de Naples

J’ai reçu votre lettre. Je crois qu’il ne faut pas se presser d’écrire à aucun souverain. Il sera temps d’y penser au mois d’octobre. Toutes les affaires politiques doivent être faites lentement et avec mesure.

La paix se traite ici, mais les négociations vont très-lentement. Soyez persuadé que vos intérêts ne seront pas oubliés.

 

Saint-Cloud, 12 août 1806

Au roi de Naples

La maladie de M. Fox met beaucoup de lenteur dans les négociations avec l’Angleterre. Le parti de M. Grenville, qui dominerait, paraît peu disposé pour la paix. Je viens d’apprendre que M. Fox a été opéré d’une fistule, ce qui l’éloignera encore pendant quelques semaines des discussions du conseil; mais cette opération garantit sa vie.

Le roi de Prusse vous a reconnu comme roi des Deux-Siciles et a nommé M. de Humboldt pour son ministre près de vous. Ce ministre est parti. Si, comme il le pense, vous ne vouliez pas envoyer un ministre près de lui, vous pourrez donner des lettres de créance à M. Laforest.

L’Autriche vous a reconnu; la Russie vous a reconnu par les articles secrets de son traité. Ainsi, vous voilà reconnu à peu près par toutes les puissances de l’Europe.

Vous savez que je ne reconnais plus d’Empire d’Allemagne. L’empereur s’est désisté lui-même de son titre, et il ne conserve plus que celui d’empereur d’Autriche.

Les princes d’Allemagne, réunis sous le titre de Confédération du Rhin, à Francfort, tiennent une assemblée composée de deux Colléges, présidée par l’archichancelier de l’Empire, dont je me suis attribué la nomination. J’ai pris la qualité de Protecteur de la Confédération du Rhin.

Je vous ai déjà fait connaître que je forme huit bataillons de tout ce qui était disponible dans vos dépôts. Ces huit bataillons, formant une force de plus de 5,000 hommes, sont en marche pour Ancône et seront bientôt dirigés sur Naples. Cela réparera toutes les perte de votre armée. Vous gagnerez 6,000 hommes dans les mois d’octobre et de novembre, parce que vos maladies finiront. Je pense qu’il est convenable que vous laissiez une grosse armée dans la Calabre, afin de pouvoir vous occuper sérieusement de l’expédition de Sicile.

Je pense que vous serez pénétré de l’importance des conseils que je vous ai donnés sur le parti à tirer de vos régiments de dragons en les plaçant à mi-chemin de Naples à la Calabre. Avec les 5 ou 6,000 hommes que vous allez recevoir de vos dépôts, il est hors de doute que vous aurez plus de 40,000 hommes. Il faut maintenir 20,000 hommes dans la Calabre, de Reggio à Cassano, 20,000 hommes de Cassano à Naples. Je viens de faire un appel de 50,000hommes de la conscription. Ils auront rejoint en octobre. Tous les corps de votre armée y sont compris pour de fortes portions. D’un autre côté, les malades que vos corps avaient laissés en Italie, et qui rejoindront vos dépôts, permettront, à la fin de septembre, de vous envoyer un nouveau secours. Enfin il faut sérieusement s’occuper de l’expédition de Sicile. Vous verrez que le découragement des troupes, que produisent les grandes chaleurs, est facile à arrêter en Italie par
le retour de la fraîche saison; cette influence est incalculable.

Il faut que vous organisiez une bonne division au général Reynier, et que vous le laissiez à Reggio. Il faut avoir en Calabre trois bonnes divisions, chacune commandée par un général de division et au moins par deux généraux de brigade. Il ne faut mettre en Calabre ni Polonais ni Italiens, et, peut-être, ni le 1er, ni le 42e de ligne, qui paraissent avoir beaucoup souffert à Sainte-Euphémie. Il vaut mieux les faire revenir à Naples, d’où même on pourrait les faire revenir en France s’ils ont effectivement beaucoup souffert; et je les ferais remplacer par deux autres régiments d’infanterie légère. Vous avez un bataillon de la Tour d’Auvergne que je désire que vous gardiez dans le royaume de Naples. Les deux autres, forts de 2,000 hommes, sont à Gènes, et je vais également les faire filer sur Naples.

Je vous recommande de passer tous les matins une heure à lire vos états de situation pour connaître la position de toutes les parties de votre armée et pour rappeler les parcelles éparses de droite et de gauche, de manière que tous les corps soient réunis; sans cela, on n’a point d’armée.

 

Saint-Cloud, 13 août 1806

A la princesse Stéphanie de Bade

Le prince m’a appris que vous étiez grosse. J’en ai éprouvé une véritable satisfaction. Je n’apprends que de bonnes nouvelles de vous. Continuez donc à être sage et bonne pour tout le monde. Il me paraît qu’on avait donné à la margrave des torts qu’elle n’avait pas et que je ne pouvais supposer à une princesse aussi accomplie. Aimez le grand-duc et cherchez à lui plaire. La plus grande consolation qu’on puisse avoir à son âge est d’avoir des enfants aimables et bons.

 

Saint-Cloud, 13 août 1806

Au prince Primat

J’ai reçu la lettre de Votre Altesse, du 4 août. Je ne veux pas tarder un moment à lui exprimer tout le plaisir que j’éprouve des nouveaux liens qui viennent de s’établir. J’ai contracté l’obligation de protéger les États de la Confédération : le bonheur des peuples et des souverains qui composent cette Confédération fera partie du mien propre; leurs droits et leurs intérêts me seront constamment sacrés, et je les défendrai avec énergie. Je me plais à lui donner cette assurance, ainsi que celle de la parfaite amitié que je lui porte. Je lirai avec la plus grande attention les statuts fondamentaux que Votre Altesse m’envoie, et je les tiens déjà, par cela seul qu’ils viennent d’elle, comme propres à remplir le but que se propose la Confédération. Je ne tarderai pas, du reste, à lui écrire plus particulièrement sur cet objet. Je sais que Votre Altesse aurait préféré que la Confédération embrassât tous les États de l’empire germanique; mais comment y faire entrer la Suède, la Prusse et l’Autriche ? Quant à la Hesse et à la Saxe, je n’ai pu faire autre chose que ce que j’ai fait, de leur laisser pleine et entière liberté. Il est bon qu’ils sachent qu’ils sont parfaitement libres, qu’aucune puissance ne sera dans le cas de leur forcer la main, et qu’ils sont maîtres de suivre sans réserve l’intérêt de leur souveraineté. Mais du moment que ces princes témoigneront directement ou indirectement le désir de faire partie de la Confédération, vous pouvez les mettre, en mon nom, à l’abri de toute crainte du ressentiment de qui que ce soit. Je n’ai point manifesté mes intentions à mon cabinet; mes ministres près de ces princes n’ont reçu aucune instruction tant il est dans ma volonté de leur laisser liberté entière et absolue.

 

Saint-Cloud, 13 août 1806

Au grand-duc de Hesse-Darmstadt

J’ai reçu la lettre de Votre Altesse, du 28 juillet. Je la remercie des choses aimables qu’elle contient. Je ne veux pas tarder d’un moment à l’assurer du désir que j’ai de lui donner, dans toutes les circonstances, des preuves de la parfaite amitié que je lui porte. Elle sait qu’au fond je n’ai jamais douté de ses sentiments personnels, et je regarderai comme une fête le jour où je pourrai faire personnellement sa connaissance. J’ai pris l’obligation de protéger  ses États et ses intérêts; je maintiendrai fidèlement une obligation si douce pour mon cœur. Son bonheur et celui de ses peuples feront partie du mien propre.

 

Saint-Cloud, 13 août 1806

A l’ancien électeur de Trèves

J’ai reçu votre lettre du ler août; je m’empresse d’y répondre pour vous donner l’assurance formelle que vous n’avez rien à craindre pour des intérêts aussi justes. Je n’ai pas lieu de douter que les princes de la Confédération ne continuent de remplir comme précédemment les engagements contractés; mais, à tout événement, je me rends volontiers garant. Je me plais à vous en renouveler l’assurance, et je serai fort aise de vous donner cette preuve de l’amitié que je vous porte.

 

Saint-Cloud, 13 août 1806

Au roi de Hollande

J’ai reçu votre lettre du 8 août. Ce tableau que vous faites de la situation de la Hollande est chargé. Si elle ne peut entretenir une armée pour sa défense, il lui arrivera infailliblement d’être conquise. Songez qu’au milieu de mes victoires j’ai mis des impositions sur mes peuples. Une imposition sur le vôtre est nécessaire et infaillible pour sauver la Hollande; et les Hollandais sont trop jaloux d’être une nation, et sont trop attachés à leur indépendance, pour ne pas sentir la nécessité d’avoir une armée et une flotte.

 

Saint-Cloud, 13 août 1806

Au roi de Hollande

J’ai vu dans votre lettre du 8 août ce que vous me dites sur la Prusse. Vous sentez que j’ai bien suivi tous les mouvements de cette cour et que je suis bien instruit de ce qui s’y passe. Je ne vous en remercie pas moins des détails que vous m’avez donnés. Il n’en faut pas moins que vos frontières d’Allemagne, de ce côté, soient tenues en bon état, et que vous ayez un corps d’armée pour vous défendre. Vous êtes aimé en Hollande, mais ce n’est pas tout; il faut que la nation joue un rôle au moins aussi considérable que la Bavière, et puisse enfin aider, soit à la conquête de la paix maritime, soit à la prospérité de l’Empire.