Correspondance de Napoléon – Mai 1815

Paris, 17 mai 1815.

NOTE POUR LB MINISTRE DE LA POLICE, DICTÉE EN CONSEIL DES MINISTRES.

Le ministre de la police remettra le plus tôt possible un rapport sur la mise en état de siège de Marseille, sur le désarmement de la garde nationale. Il proposera des mandats à décerner en exécution de la Constitution de l’an VII, et motivés dans ce sens contre un cer­tain nombre d’hommes marquants. Il ordonnera qu’aussitôt après leur arrestation un magistrat soit commis pour procéder à l’informa­tion judiciaire.

Le ministre de la guerre, ou celui de l’intérieur, fera un rapport sur la 9e division militaire et la nécessité de comprimer le parti qui organise ouvertement la guerre civile. Ce rapport sera ensuite ren­voyé par l’Empereur au ministre de la police, qui proposera de dé­cerner les mandats nécessaires.

Le ministre de la police fera un rapport sur les passeports, ten­dant au rétablissement de la législation préexistante, à la nécessité d’empêcher la sortie des hommes qui vont renforcer le noyau de con­spirateurs formé à l’étranger, et rentrée des agents de toute espèce qui pénètrent en France.

Il y a des mesures à prendre peur rendre responsables les douaniers, dont le service peut être très-utile, et les officiers de gendarmerie.

Le ministre de la police enverra un homme intelligent, connaissant la Vendée, au général Delaborde, qui tiendra un conseil avec cette personne et le colonel Noirot, pour désigner une vingtaine des individus dont la présence serait la plus dangereuse dans le pays et qu’il conviendrait d’arrêter ou de mettre en surveillance.

La ministre proposera en même temps un projet de décret pour donner au général Delaborde des pouvoirs de haute police. Il con­vient que ces pouvoirs soient définis dans le projet.

 

Paris, 18 mai 1815.

NOTE DICTÉE EN CONSEIL DES MINISTRES,

Le projet proposé par M. Le comte Chaptal produirait un effet con­traire à celui qu’il a eu en vue.

Il n’y a pas de doute que l’Angleterre ne viole la neutralité des Américains et celle des autres puissances neutres, parce que tel est le résultat fondamental de ses lois maritimes, qui avaient armé contre elle les Américains, et qui paraissent n’avoir pas été un sujet de dis­cussion dans les négociations de Gand; c’est un point dont il faut d’abord s’assurer.

Si l’Angleterre met en vigueur le système maritime qu’elle appelle ses droits, que fera la France ? Le projet proposé par M. Chaptal préjuge la décision sur cet important objet, puisqu’il porte que la France usera de représailles. Cependant cette décision n’est point une chose simple, et, en la préjugeant, on dit au commerce de France qu’il ne pourra pas se faire avec les neutres; ce qu’il est au moins inutile de dire puisqu’on ne le sait pas, et ce qui produirait l’effet opposé aux vues de M. Chaptal.

Il faudrait donc aborder franchement la question, et dire que, quand même l’Angleterre voudrait de nouveau l’application de ses arrêts du conseil aux neutres, la France reconnaîtrait toujours comme neutres les bâtiments dénationalisés. Cela serait sans doute agréable au commerce et mènerait au but que M. Chaptal veut atteindre, par des moyens tout différents de celui-ci. Mais, comment dire une telle chose avant de connaître quelle application l’Angleterre voudra faire de son code maritime ? Ce serait aller au-devant de toutes les chances, désintéresser les Américains dans la question, et prendre des enga­gements dangereux en favorisant d’avance la tendance de l’Angleterre à accroître ses prétendus droits maritimes dans chaque guerre. On ne pourrait donc adopter dans le projet de M. Chaptal que 1a dispo­sition de l’article 4 ; d’où il résulterait qu’en cas de guerre la mesure de l’embargo n’aurait aucun effet rétroactif, en ce sens que tous les bâtiments chargés auraient la liberté de sortir, et que toutes les expé­ditions commencées pourraient être achevées.

Pour rendre plus sensible le raisonnement établi plus haut, on peut faire l’hypothèse que l’Angleterre déclarerait qu’aucun bâtiment américain chargé de marchandises pour les ports de France ne pour­rait exporter aucune denrée ou marchandise de nos ports, et serait tenu de les quitter sur son lest, pour aller prendre sa cargaison de retour à Londres ; qu’elle ne laisserait entrer dans les ports de France aucun bâtiment qui, au préalable, n’eût mouillé en Angleterre, et ne fût venu lui payer un droit déterminé sur les marchandises compo­sant son chargement; qu’enfin l’Angleterre imposerait telles autres obligations dont le germe se trouve dans les arrêts du conseil. Nous nous ôterions, par une déclaration qui serait un acte de soumission fait d’avance, tout moyen de pourvoir à nos intérêts.

Ce serait donc une déclaration honteuse, qui rendrait faciles les arrangements de l’Amérique avec l’Angleterre, et qui serait une exci­tation donnée par nous-mêmes à l’Angleterre d’abuser de sa supé­riorité.

Le projet de M. Chaptal n’a donc point abordé la question, ou plutôt il la décide d’une manière désespérante pour le commerce, puisqu’il statue positivement que l’Empereur remettra en vigueur ses décrets de Milan, si les Anglais renouvellent leurs arrêts du con­seil de 1807.

Sa Majesté juge convenable que ces observations soient renvoyées à son ministre des affaires étrangères, qu’elle invite à lui faire con­naître :

1° Si dans le traité de Paris il y a quelques stipulations relatives au droit maritime de l’Angleterre ;

2° S’il y a quelques dispositions sur cette matière dans le traité de paix négocié à Gand entre l’Angleterre et l’Amérique;

3° Si, dans l’intervalle qui s’est écoulé entre le traité de Paris et la paix entre ce pays et l’Amérique, il y a eu, de la part du conseil du roi, tel procédé d’où il puisse résulter que le blocus sur le papier a été reconnu;

4° Enfin la réponse qui doit avoir été faite par le ministre de France à la déclaration par laquelle l’Angleterre notifiait que l’Amérique était bloquée.

 

Paris, 18 mai 1815.

À M. Fouché, duc d’Otrante, ministre de la police générale, à Paris.

Monsieur le Duc d’Otrante, s’il est vrai que M. Lavalette, de Toulouse, ait été nommé par le duc d’Angoulême inspecteur de toutes les gardes nationales du Midi, et qu’il ait donné des sommes considérables pour le gouvernement du prince d’Angoulême à Tou­louse, vous lui ferez donner ordre de se rendre en surveillance dans une petite ville de Bourgogne. Autorisez le préfet, le général com­mandant à Toulouse, le commandant de la gendarmerie et votre lieutenant de police à s’entendre là-dessus. Autorisez-les, en général, à faire arrêter à Toulouse, à Montpellier, à Montauban, etc., les individus qui seraient gravement soupçonnés de machiner le rétablis­sement des Bourbons et l’explosion de la guerre civile; et, pour tous ceux contre lesquels il n’y aurait pas de préventions aussi fortes, mais qu’il serait cependant dangereux de laisser dans le pays, auto­risez leur envoi en surveillance dans la 18e division.

Ordonnez les mêmes mesures pour Bordeaux, Perpignan, le Cal­vados, la Seine-Inférieure et Boulogne. Ces mesures me paraissent urgentes : arrestation de quelques-uns des principaux et exil de ceux du deuxième ordre dans les bons départements. Étendez ces mesures à Clermont-Ferrand.

Ordonnez qu’on envoie dans l’Yonne les gens qui seraient fortement suspects d’agir activement pour faire éclater la guerre en France.

Il ne faut donner aucun passeport pour les nobles qui vont en Angleterre.

 

Paris. 19 mai 1815.

Au prince Joseph, à Paris.

Mon Frère, je suis dans l’intention de composer la chambre des Pairs et d’en nommer d’abord quatre-vingts membres. Désirant m’aider des lumières des personnes qui ont ma confiance, je vous invite à me remettre dimanche une liste de cent vingt personnes que vous choi­sirez comme si vous étiez chargé de cette nomination.

S’il en est parmi elles que je ne connaisse pas, vous voudrez bien joindre des notes à leurs noms. Ce travail restera secret entre moi et vous. Je n’ai pas besoin de vous dire qu’il est inutile qu’on sache que je vous l’ai demandé.

J’ai adressé une lettre semblable à tous mes ministres et à d’autres personnes dans l’opinion et dans les sentiments desquelles je me confie.

 

Paris, 19 mai 1815.

Au comte Carnot, ministre de l’intérieur, à Paris.

Monsieur le Comte Carnot, j’ai fait connaître au ministre de la police que je désirais qu’il ordonnât au rédacteur qu’il a attaché au Journal général de France de prendre désormais vos ordres pour la direction de ce journal. Mon intention est que vous donniez à cette feuille une couleur prononcée et qui réponde à la fureur des attaques des ennemis du gouvernement.

 

Paris, 19 mai 1815.

Au maréchal Davout, prince d’Eckmühl, ministre de la guerre, à Paris.

Mon Cousin, qu’est-ce que le général Fournier que vous avez en­voyé à Marseille pour commander la garde nationale ? Il serait néces­saire que vous prissiez mes ordres avant de disposer des différents officiers généraux. Qu’est-ce que le général Corsin que vous avez en­voyé à l’armée du Nord ? Est-ce celui qui était à Antibes ? Je n’ai rien signé qui autorise cette disposition.

 

Paris, 20 mai 1815.

Au maréchal Davout, prince d’Eckmühl, ministre de la guerre, à Paris.

Mon Cousin, chargez l’ordonnateur de la 23e division de faire acheter des draps dans le pays, au meilleur marché possible, ainsi que des effets de petit équipement.

Faites mettre quelques fonds à la disposition du génie et de l’ar­tillerie en Corse, pour leurs dépenses; il faut peu de chose. À cette occasion, je dois remarquer que la Corse n’a aucun système de défense. Mon intention est qu’on ne fasse aucune espèce de dépense aux places d’Ajaccio, de Bonifacio, de Bastia, de Corte. Il faut concen­trer toutes les dépenses sur la ville de Calvi pour la mettre en état. C’est à Calvi qu’il faut former un approvisionnement de siège, que tous les fusils de l’île doivent être transportés ; que toute l’artillerie inutile des différentes parties de l’île soit retirée sur Calvi, pour mettre cette place en meilleur état. Il faut donner pour instruction, en cas de débarquement de l’ennemi en Corse, qu’après avoir dé­fendu le terrain pied à pied, c’est à Calvi qu’on doit se renfermer et se défendre à toute outrance, parce que c’est par Calvi qu’on sera secouru. Il est donc nécessaire que cette place soit bien approvisionnée en canons et en affûts, ainsi qu’en munitions de guerre; deux pièces de canon suffisent à Corte, douze suffisent à Ajaccio et quinze ou vingt à Bastia, et douze à Bonifacio. Tout le reste, si cela devient nécessaire, doit être centralisé sur Calvi.

Je préférerais à Calvi la ville d’Ajaccio, et c’est, je pense, sur Ajaccio qu’à l’avenir il faudra centraliser la défense de l’île; mais ce ne peut être cette année, puisque les travaux à faire exigeront deux ou trois ans et 5 ou 600,000 francs, de dépense.

Le système du génie en Corse actuellement est absurde. Tout le matériel est répandu dans cinq places, dont aucune, Calvi excepté, n’est tenable. Bonifacio est tenable ; mais sa situation relativement à la France le rend hors de considération.

En résumé, donnez ordre au génie, à l’artillerie, au commandant et à l’ordonnateur de tout préparer pour que, après avoir défendu l’île, on défende Calvi, et qu’on y réunisse tous les moyens devenus inutiles dans les autres places. Faites faire le projet de 3 ou 400,000 francs d’ouvrages, à faire en plusieurs années, pour occuper les hauteurs d’Ajaccio, de manière que cette ville et son port deviennent centre de la défense de l’île. Le port d’Ajaccio peut rece­voir des escadres. Saint-Florent est la seule ville qui, après Ajaccio, puisse offrir cet avantage; mais Saint-Florent n’est qu’un petit bourgs et l’air y est malsain.

 

Paris, 20 mai 1815.

Au maréchal Davout, prince d’Eckmühl, ministre de la guerre, à Paris.

Mon Cousin, donnez l’ordre au maréchal Brune, aussitôt que les 9e, 35e et le 14e léger seront arrivés, d’en passer la revue de rigueur et d’en ôter tous les officiers qui auraient émigré ou qui n’auraient pas fait la guerre avec nous. Proposez-moi trois colonels pour rem­placer les trois colonels de ces régiments, et deux majors pour rem­placer le major du 35E et celui du 14e léger. Il y a aussi plusieurs chefs de bataillon et capitaines à remplacer dans ces régiments. Té­moignez ma satisfaction au général Simon. Faites-moi connaître l’an­cienneté de ses services, pour voir s’il y a lieu à le faire lieutenant général.

Faites connaître aux maréchaux de camp Casalta et Moroni, en Corse, qu’ils sont mis en activité de service et vont être employés dans la 23e division. Présentez-moi le plus tôt possible l’organisation des officiers de gendarmerie dans la 23e division. Le directeur d’ar­tillerie qui est en Corse est mauvais; changez-le; faites-le rentrer en France et remplacez-le par un officier sûr. Il serait convenable d’y envoyer de préférence un officier qui ait servi plusieurs années en Italie et qui soit familier avec la langue.

 

Paris, 20 mai 1815.

Au maréchal Davout, prince d’Eckmühl, ministre de la guerre, à Paris.

Mon Cousin, j’ai reçu votre rapport, du 18 mai, sur la nécessité de faire l’appel de la conscription de 1815. Je désire que vous me remettiez le détail de ce que cette conscription produira par dépar­tement. Mon intention n’est pas de faire un appel général. Je n’ap­pellerai d’abord que celle des 1e, 2e, 3e, 4e, 5e, 6e, 7e, 19e, 21e di­visions, ensuite celle des 9e, 10e et 11e. La conscription de la 7e division sera employée à recruter les régiments du corps d’obser­vation du Var et les régiments de l’armée des Alpes. Le tiers des hommes de la 19e division militaire sera envoyé aux régiments qui sont dans la 18e et dans la 6e division. Ceux de la 1e serviront au recrutement des régiments de l’armée du Nord, et ainsi de suite.

Chacune de ces conscriptions fournira un tiers de ses hommes pour la jeune Garde.

 

Paris, 20 mai 1815.

Au maréchal Davout, prince d’Eckmühl, ministre de la guerre, à Paris.

Mon Cousin, j’ai reçu votre rapport du 18 mai. Les objets les plus urgents dont vous avez à vous occuper sont : 1° présenter un compte clair et détaillé des exercices arriérés et de l’année 1814; 2° établir le budget motivé pour 1815. Le budget que vous m’avez présenté n’est pas assez motivé. Il est tout simple que les Chambres voudront connaître l’emploi de l’argent qu’on leur demandera. Faites bien connaître la différence de la situation entre le 1er mai et le 1er juin et tout ce qui a été fait pendant deux mois.

Vous devrez faire travailler aux modifications à faire au Code pénal militaire d’après la Constitution.

 

Paris, 20 mai 1815.

Au maréchal Davout, prince d’Eckmühl, ministre de la guerre, à Paris.

Mon Cousin, je pense qu’il serait possible d’employer des officiers du génie espagnols, soit à la suite des armées, soit dans les places.

 

Paris, 20 mai 1815.

Au maréchal Davout, prince d’Eckmühl, ministre de la guerre, à Paris.

Mon Cousin, faites-moi connaître quand on pourra tirer des ba­taillons espagnols, piémontais, belges, polonais et autres étrangers, pour les mettre en ligne.

 

Paris, 20 mai 1815.

Au maréchal Davout, prince d’Eckmühl, ministre de la guerre, à Paris.

Mon Cousin, je ne puis être que mécontent de la proposition que vous me faites d’employer pour les équipages militaires une partie des 1,500 chevaux qui étaient destinés pour la jeune Garde. L’artillerie a également soustrait 500 chevaux qui étaient destinés pour la Garde; de sorte que nous sommes moins avancés que jamais. Cepen­dant il me semble que la Garde doit être la première servie, puis­qu’elle a une artillerie d’élite attachée à des troupes d’élite, et qu’il est indispensable que j’aie au 5 juin les cent quarante-quatre pièces de la jeune Garde. Ne touchez donc en rien à toutes les dispositions qui ont été faites pour la Garde, qui passe avant tout.

J’approuve que le pont se rende à Guise; mais ne prenez pour cela aucun des moyens destinés à la Garde.

 

Paris, 20 mai 1815.

Au vice-amiral comte Decrès, ministre de la marine, à Paris

Monsieur le Duc Decrès, du moment que les pièces de canon sont chargées au Havre, elles doivent sur-le-champ filer sur Paris. Ainsi les affûts et les canons qui étaient chargés au Havre le 16 devraient déjà être à moitié chemin de Paris.

Organisez vos parcs de la marine aux Invalides.

 

Paris, 20 mai 1815.

Au vice-amiral comte Decrès, ministre de la marine, à Paris

Monsieur le Duc Decrès, la marine s’est bien trouvée des expor­tations de la Corse. Je sens que la situation de votre département ne vous permet pas de grandes dépenses ; cependant je pense qu’il serait convenable de ne pas laisser tomber ces exportations et de continuer à faire venir les bois de cette île, qui formeront successivement un approvisionnement à Toulon et entretiendront un mouvement utile dans le pays.

 

Paris, 20 mai 1815.

À M. Fouché, duc d’Otrante, ministre de la police générale.

Monsieur, le Duc d’Otrante, je pense que les mesures prises hier pour l’Ouest ne sont pas suffisantes. Je vous ai envoyé un rapport du ministre de la guerre. Présentez-moi un projet de décret qui contienne les mesures suivantes : 1° l’institution d’une commission militaire pour juger ceux qui sont pris les armes à la main ; 2° le pouvoir à donner au général Delaborde d’exiler de la Vendée et d’envoyer en surveillance tous les hommes qui lai paraîtront dangereux ; 3° l’or­ganisation des gardes nationales dans toutes les villes, et le comman­dement de ces gardes nationales donné à des officiers de la ligne; 4° une proclamation à faire par le général Delaborde pour ordonner à tout noble ou tout individu ayant émigré, qui n’aurait pas de domicile dans les départements de la Loire-Inférieure et des Deux-Sèvres, de quitter sur-le-champ le territoire, sous peine, s’il est pris d’ici à quinze jours, d’être arrêté comme auteur de la guerre civile et traité comme tel. On m’assure qu’un grand nombre de nobles se sont rendus dans la Vendée: Recommandez à toutes les autorités des pays voisins, et surtout à vos commissaires, de ne laisser s’in­troduire aucun individu suspect dans la Vendée.

 

Paris, 20 mai 1815.

Au maréchal Suchet, duc d’Albufuera, commandant l’armée des Alpes, à Paris.

Je reçois votre lettre de Lyon du 16 mai. Vous avez à votre corps d’armée huit régiments qui se recrutent dans l’Isère, Seine-et-Marne, la Haute-Loire, les Hautes-Alpes, les Vosges, l’Ardèche et la Brome. En activant le départ des anciens soldats dans les départements des 7e et 19e divisions militaires qui sont sous votre commandement, vous porterez facilement chacun des régiments qui doivent les recevoir à 2,400 hommes d’infanterie; ce qui, joint aux divisions de gardes nationales d’élite que vous aurez le temps de bien habiller et bien armer (et qui vous seront d’un bon service non-seulement dans les garnisons, mais dans tout le pays difficile des Alpes), vous mettra dans la main un bon corps d’armée. Vous devez être suffisamment muni d’artillerie, et vos deux régiments de cavalerie doivent être portés chacun à 1,900 hommes.

Le 6e de ligne a ordre de partir de Marseille aussitôt que les trois régiments qui sont en Corse seront débarqués.

Ne croyez pas à la nouvelle des 60,000 hommes du général Frimont.

Le corps d’observation du Var aura, avant que les hostilités com­mencent, 12 à 20,000 hommes. Le corps d’observation du Jura observe et contient la Suisse. J’ai donné des ordres pour que le 43e régiment ait les secours d’argent que vous demandez; la Drôme peut facilement le porter au complet.

Je vous recommande beaucoup de faire pousser avec activité les travaux de Lyon. Il est nécessaire qu’au 10 juin il y ait des pièces en batterie aux ouvrages entre Saône et Rhône, à la Guillotière et au pont des Brotteaux. Voyez aussi ce qu’il faut pour nous assurer le pont de Perrache. J’ai donné des ordres pour que les travaux de la couronne à Perrache fussent repris. Vous pouvez faire concourir ces travaux à la défense du pont. Quoique Pont-Saint-Esprit ne vous re­garde pas, faites-vous assurer s’il est bien et fortement occupé, ainsi que la petite place de Sisteron.

 

Paris, 20 mai 1815.

Au général comte Rapp, commandant l’armée du Rhin, à Strasbourg.

Je reçois votre lettre du 18 mai. J’ai accordé 13 millions pour l’habillement dans la distribution de mai. Des ordonnances pour des sommes considérables ont été envoyées à chaque corps de votre armée. Assurez-vous qu’elles soient soldées. Je ne saurais m’accoutumer à l’idée que vous ne puissiez avoir de disponibles que 2,200 hommes, quand la force des dépôts est de 4,000 hommes. Appelez à vous le 3e bataillon du 18e le 3e du 39e, le 3e du 57e le 3e du 7e léger, le 4e du 10e léger; ce qui vous formera un régiment à quatre batail­lons, quatre à trois bataillons et quatre à deux bataillons, ou vingt-quatre bataillons. Poussez l’habillement; l’argent est en expédition et ne manquera pas.

La situation que vous m’avez envoyée de votre cavalerie n’est pas bien faite. Comment le 6e de cuirassiers n’a-t-il que ses 3e et 4e es­cadrons au dépôt ? Qu’est donc devenu son 5e escadron ? Même ob­servation pour le 19e de dragons. Vous avez 1,787 hommes et seu­lement 427 chevaux ; mais vous ne me faites pas connaître combien d’hommes il y a en détachement pour prendre les chevaux des gen­darmes; combien il y en a en remonte au dépôt de Versailles; com­bien le régiment doit recevoir de chevaux par suite des marches qu’il a passés; combien les départements doivent en fournir. Si vous y mettez l’activité convenable, vous devez, sur ces 1,700 hommes, en avoir bientôt 15 à 1600 montés, qui, joints à ceux qui composent aujourd’hui les escadrons, porteront votre cavalerie à près de 4,000 hommes. Vous voyez cela trop légèrement. Levez les obstacles par vous-même. Voyez les dépôts et augmentez votre armée.

Montez un espionnage pour savoir ce qui se passe au-delà du Rhin et principalement à Mayence. Parcourez la ligne jusqu’à Bitche et de Bitche à Thionville, et connaissez bien tous les débouchés des Vosges.

 

Paris, 21 mai 1815.

Au maréchal Davout, prince d’Eckmühl, ministre de la guerre, à Paris.

Mon Cousin, vous ne m’avez pas rendu compte de l’arrivée à Toulon du 14e d’infanterie légère, qui était en Corse. Il est arrivé le 11 ; c’est aujourd’hui le 21, et cependant je ne l’ai appris que par le ministre de la marine. Remettez-moi le rapport que vous avez dû recevoir sur cet objet.

Le ministre de la marine m’annonce qu’un bataillon du 9e, qui est en Corse, doit être envoyé dans l’île d’Elbe, et qu’un bataillon du 16e doit partir le 15 de Toulon pour Porto-Ferrajo, ce qui formerait deux bataillons. Si cela était, vous rappelleriez l’un de ces bataillons; je veux qu’il n’en reste qu’un.

Il faut réitérer l’ordre formel de faire revenir les troupes françaises qui sont en Corse, hormis une ou deux compagnies de canonniers. Si le duc de Padoue peut former deux bataillons corses de 600 hommes, qu’il les fasse partir pour Toulon; vous donneriez des ordres pour qu’ils soient armés.

Les paysans de la Corse sont habillés d’une manière assez baroque ; il faudra leur faire fournir des capotes et des bonnets de police, pour qu’ils aient la tournure de troupes du continent.

Recommandez au maréchal Brune de passer la revue du régiment qui vient d’arriver de Corse et d’en ôter tout ce qui est mauvais.

 

Paris, 21 mai 1815.

Au maréchal Davout, prince d’Eckmühl, ministre de la guerre, à Paris.

Mon Cousin, faites connaître au duc de Padoue, en Corse, que je désire avoir 500 Corses pour servir dans la jeune Garde. Il est nécessaire qu’ils soient âgés de plus de vingt ans. Je désire également en avoir 300 pour la vieille Garde. Il faudrait qu’ils eussent quatre années au moins de service, soit dans les troupes françaises, dans celles du royaume d’Italie ou dans celles du roi de Naples. Au fur et à mesure que le duc de Padoue pourra former un détachement de 100 hommes, il l’enverra à Toulon. Vous donnerez des ordres pour qu’il leur soit fourni des capotes et des bonnets de police, et qu’ils soient dirigés sur Paris.

 

Paris, 21 mai 1815.

Au maréchal Davout, prince d’Eckmühl, ministre de la guerre, à Paris.

Mon Cousin, les fusils étrangers qui sont à Lyon sont en bon état; il faut les garder ; on sera toujours à même de les donner, si les cir­constances l’exigeaient. Ces fusils une fois donnés, il ne serait pas possible de les ravoir, si l’on en avait besoin. Je pense qu’il faut réunir à Lyon 9,000 fusils à réparer et des pièces de rechange; que vous devez établir un atelier qui sera formé des ébénistes et des ouvriers de la ville, de manière que ces 9,000 fusils soient en état dans l’espace de deux mois. Ils feront un fonds d’arsenal destiné à armer la population au dernier moment. Une fois cet atelier orga­nisé, on pourra l’alimenter par des pièces de rechange provenant des démolitions des armes qui seront portées comme étant à démolir.

 

Paris, 21 mai 1815.

Au maréchal Davout, prince d’Eckmühl, ministre de la guerre, à Paris.

Mon Cousin, j’approuve que le duc de Dalmatie reçoive le trai­tement de 40,000 francs comme maréchal d’Empire et de 40,000 francs comme général en chef. J’approuve qu’il lui soit donné 6,000 francs par mois pour dépenses d’état-major et frais de bureau, et 20,000 francs pour frais de poste, que vous renouvellerez au fur et à mesure que ces 20.000 francs seront consommés. Quant à la première mise, il faut en agir comme on en agissait avec le prince de Neuchâtel.

 

Paris, 21 mai 1815.

Au comte Carnot, ministre de l’intérieur, à Paris.

Écrivez aux préfets qu’ils sont autorisés à organiser les compagnies de réserve sur le même pied qu’en 1814, s’ils peuvent le faire par une retenue sur les revenus des villes de leurs départements, ou par des économies sur les centimes. Ils pourront provisoirement nommer les officiers pour les commander.

 

Paris, 21 mal 1815.

Au général Corbineau, aide de camp de l’empreur, à Paris.

Partez sur-le-champ pour Angers. Vous vous concerterez avec le général Delaborde, dont vous serez le bras droit. Tâchez de réunir le 15e, le 26e et le bataillon de 500 gendarmes ; ce qui vous fera une colonne de 2,500 hommes d’infanterie. Vous pourrez réunir 300 ou 400 hommes des dépôts de cavalerie qui sont sur la Loire. Avec cela marchez sur les insurgés ; faites raser les maisons de la Rochejacquelin, et tâchez de frapper un grand coup. Le général Charpentier pourra faire sortir de Nantes plusieurs bataillons de fédérés et le bataillon de la marine. Expédiez une estafette au générai Clausel, qui enverra une colonne de Bordeaux, qui se réunira à celle de la Rochelle, s’il est nécessaire. Faites organiser quelques pièces de canon pour appuyer vos colonnes.

Ma première pensée a été de vous donner le commandement en chef de la Vendée, mais, comme j’aurai besoin de vous pour la grande guerre, je ne vous y laisserai qu’une vingtaine de jours, et j’enverrai un général pour vous remplacer.

 

Paria, 21 mai 1815.

NOTES DICTÉES EN CONSEIL DES MINISTRES.

On ne peut pas se dissimuler que la guerre civile éclate réellement dans la Vendée, et qu’il n’y a point à différer pour prendre des mesures militaires et organiser une armée pour combattre la rébel­lion; mais ce n’est pas de ce côté seul qu’il faut porter l’attention. Si des mesures n’étaient pas prises dans la Normandie, on y verrait bientôt se développer les trames qui y sont ourdies en secret contre la tranquillité publique. Il est reconnu que beaucoup d’hommes mal intentionnés sortent de la capitale pour se porter dans ce pays. Le commissaire extraordinaire qui avait été envoyé à Lyon a rapporté que dans cette ville la police municipale a été dans le cas, depuis quelques semaines, de délivrer chaque jour un nombre fort considérable de passeports à des personnes qui vont dans le Midi. La police locale de Poitiers assure qu’un grand nombre des partisans des Bourbons partent chaque jour pour aller se joindre à la rébellion qui s’organise dans la Vendée. Ces divers renseignements donnent lieu de reconnaître qu’il existe un ordre de choses dangereux et auquel il est urgent de porter remède. En conséquence, Sa Majesté ordonne que les ministres de la police générale, de la guerre et de l’intérieur se réuniront pour faire en commun un rapport sur la situation des différentes parties de la France où la tranquillité publique est menacée. Ils proposeront les mesures qu’ils croiront qu’il convient d’adopter, et ils examineront celles qui vont être indiquées ci-après ; ils les dis­cuteront, et ils rédigeront un projet de décret qui sera présenté, dans le plus bref délai, à l’Empereur, avec le rapport des trois ministres.

Les mesures indiquées par Sa Majesté sont les suivantes : Former dans la Normandie, les départements du Nord, du Pas-de-Calais et de la Somme, les quatre départements de la Bretagne, le département de la Gironde, les départements des 8e, 9e et 10e divi­sions : l° un comité de trois membres, par département, qui procéde­ront par procès-verbaux signés chaque jour, et qui auront le droit de faire arrêter les hommes prévenus d’être les principaux agents des trames contre la tranquillité publique et la sûreté de l’État, et d’éloi­gner ceux qui seront connus comme agissant par leur influence contre les intérêts du Gouvernement; ce comité enverra chaque jour expédition de son procès-verbal au ministre de la police et à la com­mission de haute police dont il s’agit ci-après; 2° une commission de haute police, par division militaire, siégeant au chef-lieu de la division ; cette commission sera composée du général commandant la division, ou, s’il y a lieu, par un lieutenant général, désigné ad hoc, du procureur général et du préfet du chef-lieu; elle exercera les fonctions de la haute police; elle correspondra avec les comités des départements de la division, afin de les éclairer et de mettre de l’ac­tivité dans leurs opérations; la commission de haute police aura le droit de suspendre les maires, les sous-préfets et les agents des dif­férentes administrations.

On enverra à ces commissions l’examen de la question de savoir si l’on désarmera la garde nationale de Bordeaux, de Toulouse, de Montauban et d’autres villes où cette mesure serait dans le cas d’avoir lieu ; elle devrait être méditée et concertée de manière que le désar­mement, s’il est ordonné, se fasse sans donner lieu à des voies de fait et à l’effusion du sang.

Les ministres désignés ci-dessus proposeront les membres qu’ils croiront les plus propres à composer soit les comités, soit les com­missions dont il s’agit. Ils enverront au ministre des affaires étran­gères les renseignements que leur fournissent leurs correspondances, et qui prouvent que l’Angleterre, soit par les envois d’armes, de munitions et d’artillerie, soit par le débarquement d’anciens chefs chouans et vendéens, excite le soulèvement des pays et commet ainsi de graves hostilités.

Le ministre de la guerre donnera des ordres pour faire évacuer et remettre à la disposition du ministre de la police le donjon de Vincennes; de son côté, le ministre de la police fera remettre ce donjon dans l’état où il était.

 

Paris, 22 mai 1815.

Au maréchal Davout, prince d’Eckmühl, ministre de la guerre, à Paris.

Mou Cousin, envoyez un officier du génie et un officier d’artillerie à Dijon, pour concerter ce qu’il y a à faire à cette place pour la mettre à l’abri d’un coup de main. Y a-t-il un bon fossé, un parapet ? J’ai idée qu’il y a une bonne enceinte ; il ne faudrait que l’armer et défendre les portes. Si le parapet est démoli, on pourrait le rétablir sur-le-champ, en commençant par les bastions.

 

Paris, 22 mai 1815.

Au maréchal Davout, prince d’Eckmühl, ministre de la guerre, à Paris.

Mon Cousin, j’approuve que vous fassiez présent à la commune de Tournus de 100 fusils et de 2 pièces de canon, que vous ferez venir d’Auxonne.

Faites ramasser tous les fusils de chasse que vous pourrez avoir, et donnez-en aux habitants de l’Alsace, de la Lorraine, du Jura, des Vosges et à ceux des bords de la Saône.

 

Paris, 22 mai 1915.

Au maréchal Davout, prince d’Eckmühl, ministre de la guerre, à Paris.

Mon Cousin, je vous ai fait connaître hier, par le major général, que je désirais qu’il fût formé une armée de la Loire, commandée par le général Lamarque. Envoyez-y un général d’artillerie et un général du génie, qui partiront dans la journée pour se rendre à Angers, avec quelques officiers d’artillerie et du génie. Aussitôt que le général Lamarque sera arrivé, vous organiserez son état-major. En attendant, le général Delaborde conservera le commandement.

Je vous ai fait connaître qu’il était nécessaire d’armer le château de Nantes et d’y nommer un gouverneur; envoyez-y le général Hogendorp; faites-le partir dans la journée.

Faites mettre en état de défense les châteaux d’Angers et de Saumur ; envoyez-y l’artillerie et les munitions de guerre nécessaires. L’artillerie aura besoin d’un matériel assez considérable pour l’armement de ces châteaux et pour les divisions actives.

Gardes nationales. — La garde nationale de Nantes sera complétée à 4.000 hommes. Dirigez des armes pour les armer. Organisez à Nantes un atelier de réparation et faites-y parvenir 5,500 fusils en réparation, tirés de toutes les parties de la Bretagne.

Gendarmerie. — Je vous ai prescrit de faire un appel de 800 gen­darmes à cheval et 2,000 gendarmes à pied. On formera trois esca­drons des gendarmes à cheval et quatre bataillons des gendarmes à pied. Chaque bataillon sera composé de quatre compagnies de 125 hommes chacune, les trois escadrons de gendarmerie à cheval seront réunis à Angers, à Poitiers et è Niort. Les quatre bataillons de gen­darmerie à pied seront réunis de la manière suivante : à Angers, le 1er et le 2e bataillon, composés des compagnies parties de Ver­sailles; à Poitiers, le 3e bataillon, et le 4e bataillon, à Niort. Ces deux bataillons seront formés des gendarmes des départements. Il est nécessaire que ces bataillons aient un colonel et les chefs de bataillon nécessaires. Les 100 gendarmes de Paris qui sont dans l’Ouest seront affectés à la place d’Angers et au service du quartier général. Les dix lieutenances mobiles de gendarmerie à pied formeront un bataillon de quatre compagnies, qui sera le 5e batail­lon et se réunira à Saumur. Il sera complété á 500 hommes. Envoyez-y un chef de bataillon et tous les officiers nécessaires. Il sera donc nécessaire que le 1er et le 2e bataillon, qui ont été orga­nisés à Versailles, à six compagnies, soient formés à quatre, afin qu’ils aient la même composition que les autres bataillons.

Je vous ai mandé d’envoyer des maréchaux de camp pour com­mander les départements de la Loire-Inférieure, de la Mayenne, de la Sarthe, de Maine-et-Loire, de la Vendée, des Deux-Sèvres, de la Haute-Vienne et de la Charente-inférieure, indépendamment du géné­ral Travot et d’un autre jeune lieutenant général, que vous ferez partir pour remplacer le général Corbineau, lorsqu’il sera obligé de revenir à Paris. Le major général a dû vous .dire qu’il était indispensable que le général Clausel fût prévenu des mouvements de la Vendée, afin qu’il envoie une forte colonne pour s’approcher de Niort et se joindre à la colonne de la Rochelle et de Rochefort, et contenir les insurgés de ce côté.

Il y aura donc, 1° à Angers, une division de gardes nationales, commandée par un lieutenant général, ayant une batterie de canons, deux bataillons de gendarmerie à pied et un escadron de gendarmerie à cheval ; 2° à Poitiers, une division de gardes nationales de la 21e division militaire, un bataillon de gendarmerie à pied, un escadron de gendarmerie à cheval ; 3° à Niort, la colonne du général Clausel, la colonne venant de la Rochelle, un escadron de gendar­merie à cheval et un bataillon de gendarmerie à pied; 4° à Saumur, un bataillon de gendarmerie à pied. Le général Charpentier, qui est à Nantes, dirigera les troupes dont il pourra disposer, de manière à comprimer les rebelles, savoir : un détachement de gardes natio­nales, trois bataillons de fédérés, un bataillon du 65e, et tout ce que pourront fournir les dépôts et les 3e et 4e bataillons dispo­nibles dans la 13e division militaire, qui, au lieu de venir à Paris, seront réunis à Nantes. Il sera nécessaire alors d’y organiser un atelier d’habillement pour 2,000 habits complets. Il faudra également, au lieu de les envoyer à Paris, réunir à Angers tous les 3 bataillons des régiments qui sont dans la 22e division militaire, à mesure qu’ils seront complétés; faites-m’en connaître l’état; réunir également à Poitiers tous les dépôts qui sont dans la 21e division, et à Napoléonville tous ceux de la 12; m’en faire l’état. Le 15e, le 26e et le 25e formeront une colonne active, qui sera successivement renforcée par les autres troupes.

Écrivez à tous les généraux qui commandent les divisions et les départements de presser l’organisation des bataillons, la remonte de la cavalerie, et de diriger les hommes sur les trois points d’Angers, Poitiers et Niort. Il serait utile de renforcer les corps qui sont à Napoléonville, point central d’où l’on doit partir pour réprimer les rebelles.

 

Paris, 22 mai 1815.

Au maréchal Davout, prince d’Eckmühl, ministre de la guerre, à Paris.

Mon Cousin, je vous ai mandé qu’il fallait mettre en état de défense, à Marseille, le fort Saint-Nicolas et le fort Saint-Jean, ou au moins l’un de ces forts, s’il n’était pas possible de les mettre tous les deux. Il est urgent de retirer du fort Saint-Nicolas les 100,000 kilogrammes de poudre et les 500,000 cartouches qui s’y trouvent au-delà des besoins. Il faut les évacuer sur Toulon; et, si Toulon en est suffisamment approvisionné, on les dirigera sur Lyon. Il est très-important que des moyens aussi considérables ne soient pas laissés dans une ville d’un aussi mauvais esprit que Marseille. Il y a dans cette ville 4,000 hommes de gardes nationales bien armés et beaucoup de compagnies royales. Il faut écrire au maréchal Brune d’exécuter mes ordres, et que les hommes de ces compagnies soient dirigés sur Lyon, pour y entrer en ligne dans nos armées. La garde nationale doit être désarmée, et il faut qu’il en forme une nouvelle, composée des patriotes et du peuple. On l’armera jusqu’à concur­rence de 1,500 ou de 2,000 hommes.

 

Paris, 22 mai 1815.

Au maréchal Davout, prince d’Eckmühl, ministre de la guerre, à Paris.

Mon Cousin, faites-moi connaître la situation de Montreuil. On me mande que cette place n’est point armée, qu’elle n’a point l’ordre de l’être, qu’elle n’est pas à l’abri d’un coup de main, et qu’il ne s’y trouve que 1,200 kilogrammes de poudre.

On me mande qu’il y a des fusils à réparer à Dunkerque, mais qu’on ne travaille point aux réparations.

On me mande, à la date du 6 mai, qu’il y a à Lille mille soixante bouches à feu : cela est évidemment trop. Faites-moi connaître de quels calibres et de quelle matière sont ces bouches à feu. On pour­rait en retirer une grande partie et les faire revenir sur les places de la Somme et sur Paris.

On me mande que, le 10 mai, on n’avait point formé de compagnie de canonniers à Landrecies : ordonnez qu’on en forme de suite.

On me mande de Maubeuge, le 13 mai, que la manufacture d’armes peut fabriquer par mois 2,900 fusils et en réparer 1,100, total 4,000; et qu’elle pourrait porter ses produits au-delà, si les ouvriers étaient payés, mais il paraît qu’ils ne le sont pas exactement. Faites-moi connaître quand il sera opportun de les faire évacuer, soit sur Paris, soit sur la Fère. Ne serait-il point sage de commencer dès ce moment l’évacuation sur la Fère ? Quelle indemnité doit-on donner aux ouvriers pour leur déplacement ? Combien sont-ils ? Enfin quel est le matériel ?

On demande à Charlemont trente-trois pièces de canon pour com­pléter l’armement : faites-les diriger de Lille.

On pense qu’il serait convenable d’employer le général Charbonnier comme commandant d’armes de Givet.

Au 15 mai, le bataillon de la garde nationale de la Marne, qui est à Rocroy, n’avait que 200 fusils : il faut lui en faire donner.

On me mande que la fabrique d’armes de Charleville fait 4,900 fu­sils par mois, et peut, en outre, en réparer 2,000, mais que les ouvriers ne sont pas payés du mois d’avril et du courant de mai ; il paraît que l’entrepreneur a de très-mauvaises affaires.

Il manque à Mézières douze bouches à feu. Il y a dans l’arsenal 2,000 fusils en état et 9,000 fusils étrangers , dont 2,000 sont sus­ceptibles de faciles réparations. Ce nombre de fusils est beaucoup trop fort ; il faut les employer aux besoins de l’armée, ou en retirer une partie. Le bataillon suisse qui est à Mézières manque d’habille­ment et d’équipement : faites-moi connaître d’où cela vient.

Il existe à Saint-Omer cent deux pièces de 24, quatre-vingt-dix de 4, vingt mortiers de 12 pouces, quinze de 8, qui ne sont point nécessaires à l’approvisionnement : faites refluer cela sur Paris.

Le 8 mai, Ardres n’était point à l’abri d’un coup de main; il n’y avait que 2,000 kilogrammes de poudre et point d’approvisionnements de bouche.

Il y a quatre cent trente-deux bouches à feu à Douai : ne pourrait-on pas en retirer quelques-unes ? Le travail des réparations de fusils va lentement. Il y en avait 1,400 à réparer; combien en répare-t-on par jour

Dans toutes les places du Nord, il manque des affûts ; il me semble qu’on pourrait en construire; remettez-moi un rapport sur cet objet. Je préfère qu’il soit construit une partie des affûts dans les places; la construction se continuerait au moins pendant leur blocus.

 

Paris, 22 mai 1815.

Au maréchal Davout, prince d’Eckmühl, ministre de la guerre, à Paris.

Mon Cousin, j’ai reçu le rapport du duc de Padoue. Faîtes-lui connaître qu’il ne faut pas envoyer un bataillon du 35e à l’île d’Elbe, puisqu’un bataillon du 15e est parti de Toulon pour cette destination, et que le 35e doit rentrer en France. Si ce bataillon était parti pour l’île d’Elbe, donnez-lui l’ordre de le faire revenir sur-le-champ, et donnez le même ordre au général Dalesme, qui, vingt-quatre heures après la réception de votre lettre, devra le faire rembarquer pour revenir en France. Ce bataillon viendra débarquer à Toulon ou à Antibes, selon les vents.

Témoignez ma satisfaction à la junte, pour la conduite qu’elle a tenue. Témoignez également ma satisfaction au général Simon, qui restera en Corse comme lieutenant général.

J’ai ordonné l’arrestation du général Bruni; faites mettre les scellés sur ses papiers, et faites-lui faire une déclaration des fonds qu’il a pris et de l’emploi qu’il en a fait.

Écrivez au duc de Padoue que, sous quelque prétexte que ce soit, on ne retarde le passage des troupes qui doivent revenir en France.

 

Paris, 22 mai 1815

Au maréchal Davout, prince d’Eckmühl, ministre de la guerre, à Paris.

Mon Cousin, faites connaître au maréchal Brune que je suppose qu’il profitera des troupes qu’il a à sa disposition pour désarmer Mar­seille et organiser un régiment de gardes nationales de 1,500 hommes, composé de patriotes. Il fera arrêter une trentaine des principaux royalistes, tels que d’Albertas, Bouthillier, etc., qu’il fera conduire au fort Lamalgue. Une centaine d’autres seront envoyés aux forte de la Garde, Saint-Nicolas et Saint-Jean, ou en surveillance dans les départements du Dauphiné. Il fera entièrement désarmer les royalistes, afin que les armes soient toutes entre les mains des patriotes. Il laissera le commandement et la police de la ville au général Verdier, qui commande le département. Le préfet organisera les compagnies départementales, qui seront ans frais de la ville.  On changera les officiers de gendarmerie qui ne sont pas sûrs, et n’augmentera la gendarmerie, que l’on placera à Marseille. Enfin on essayera de for­mer des fédérations de tous les patriotes, et de les faire fédérer avec Toulon. On se donnera du mouvement pour secouer l’esprit public ; on répandra des proclamations, et on ordonnera à tous les nobles et à tous les individus qui ont fait partie des bataillons royaux de sortir de la ville, sous peine d’être arrêtés et traités comme suspects. Enfin le général Verdier établira une police très-sévère.

Ordonnez au maréchal Brune, à la réception de votre lettre, de commencer à former le corps d’observation du Var. Il sera composé de deux divisions, de trois régiments chacune, de 30 pièces de canon et de deux escadrons du 14e. Il fera border le Var par des postes et établira son camp entre le Var et Antibes, afin d’en imposer à l’ennemi et de le forcer à diviser ses forces, il répandra des proclamations dans le comté de Nice, afin d’attirer des déserteurs, dont il formera un régiment à Toulon.

Le maréchal Brune pourra rester encore quelque temps à Marseille avec la garnison ; mais vous devrez lui annoncer qu’il  faut que, le 8 juin, il ait son quartier général à Antibes, et que ses six régi­ments soient réunis entre Antibes et le Var avec le 14e et vingt pièces de canon.

 

Paris, 22 mai 1815.

Au maréchal Davout, prince d’Eckmühl, ministre de la guerre, à Paris.

Mon Cousin, je vous renvoie les lettres du général Delaborde, du 20. Expédiez-lui une estafette extraordinaire, pour lui faire connaître que je désire qu’il tienne le 15e, le 26e et le 27e régiment, et toutes ses troupes, réunis en avant d’Angers; que, tant que les Ven­déens verront ses troupes en position de se diriger sur Napoléon et sur leurs habitations, ils n’iront pas ailleurs; et que ce qui a pro­longé la guerre de la Vendée, c’est de s’être disséminé ; qu’il tienne donc toutes ses troupes réunies.

Je suppose qu’il a déjà de l’artillerie de campagne, qu’il a retirée de Nantes. Faites néanmoins partir sur-le-champ, de l’endroit le plus près, deux batteries à pied que vous lui enverrez; qu’elles marchent en toute diligence. Envoyez en poste deux officiers d’artillerie et un officier de génie à Saumur. Envoyez-y aussi de l’artillerie de l’endroit le plus près où vous en avez.

Il est probable que, si le général Delaborde réunit sous les ordres du général Corbineau le 15e, le 26e et le 27e, tout ce que les dépôts peuvent lui offrir de cavalerie, les gendarmes à pied et à cheval qu’on lui envoie de Paris, ce qui se trouve dans les départements et six pièces d’artillerie, il sera à même de se mettre en communication avec le général Travot et de le dégager. Envoyez en poste au général Delaborde des officiers d’état-major, deux ou trois adjudants com­mandants et colonels, et huit ou dix capitaines, hommes d’élan et d’une bravoure reconnue.

Indépendamment d’une batterie d’artillerie, qu’on fera partir de Rennes, faites-lui envoyer d’ici une ou deux batteries d’artillerie en poste. Je suppose que vous avez expédié des ordres à tous les géné­raux; prenez de ceux qui sont à Paris.

Donnez ordre aux deux régiments de la jeune Garde qui sont ici prêts à partir de se mettre en route sous les ordres du lieutenant général Bràyer et d’un général de brigade. Ils partiront à deux heures du matin, voyageront en poste, et ils doivent arriver en trois ou quatre jours. Qu’une batterie de six pièces de canon et une com­pagnie d’artillerie les suivent. Ce mouvement se fera également en poste. Un chef d’escadron d’artillerie se rendra d’avance à Angers pour y organiser les attelages. Les harnais seront envoyés d’ici en poste. Faites partir également en poste le 3′ bataillon du 14e qui est à Orléans. De sorte que, d’ici à quatre jours, le général Brayer pourra se trouver là avec ses deux régiments de la jeune Garde et le bataillon du 14e.

Envoyez le général Pajol visiter les dépôts sur la Loire. Il fera verser d’un régiment sur un autre, de manière à mettre sur-le-champ en activité tout ce qui est disponible.

Aussitôt que vous aurez reçu cette lettre, faites partir un commissaire des guerres, avec de l’argent, pour préparer les voitures qui porteront les deux régiments de la jeune Garde. En partant d’ici à deux heures du matin, cette troupe peut arriver à Versailles avant le jour; il faut qu’elle trouve là des voitures pour aller plus loin. Ces deux régiments n’étant qu’à 2,000 hommes n’ont besoin que de 120 voitures par relais; pour un régiment, il n’en faudra que 60. Il faudrait les faire partir par deux routes différentes, si cela se peut sans allonger la distance ; ou bien les faire partir à six heures d’in­tervalle, pour que les relais qui auront mené le 1er régiment puissent rafraîchir en attendant le 2e régiment et le conduire. Ce n’est qu’à Versailles qu’il est nécessaire d’avoir un nombre double de voitures. Il sera peut-être plus expéditif que vous envoyiez six autres pièces de canon en poste à Saumur, à moins que vous ne soyez bien sûr d’en avoir de plus près.

 

Paris, 22 mai 1815.

Au maréchal Soult, duc de Dalmatie, major général, à Paris.

Mon Cousin, demandez six ingénieurs des ponts et chaussées qui connaissent dans le plus grand détail toutes les routes et les localités des départements de la Belgique et de la rive gauche du Rhin ; atta­chez-les à la suite de l’état-major général.

 

Paris, 22 mai 1815.

Au maréchal Soult, duc de Dalmatie, major général, à Paris.

Mon Cousin, faites connaître au général Vandamme que son em­placement sous Chimay démasque trop son mouvement ; que de Rocroy, par Couvin, il ne se trouve qu’à six lieues de Philippeville. Si je prenais l’offensive par la gauche, le centre se trouverait à Philippeville, tandis que la gauche se trouverait à Maubeuge. Il faut donc que la route de Rocroy à Philippeville soit libre, et le poste de Marienbourg l’assure parfaitement. Il faudra, le plus tôt possible, faire remplacer la cavalerie qui se trouve de Bouillon à Charlemont par des partisans et par des gardes nationales montées pour servir comme cavaliers en partisans.