Correspondance de Napoléon – Juillet 1800

Paris, 22 juillet 1800

Au citoyen Abrial, ministre de la justice

J’ai lu, Citoyen Ministre, le rapport que vous m’avez remis. La commission pour la radiation des émigrés étant dans les attributions de votre ministère, se trouve spécialement sous votre surveillance et, lorsque l’opinion publique dénonce des séductions et des intrigue vous devez les connaître et y remédier avant moi.

Moyennant la suppression du premier bureau et du citoyen Lepage l’opinion publique est satisfaite. Voyez si, parmi les membres d’autres bureaux, il y a quelques hommes qu’elle accuse de corruption et, dans ce cas, ôtez-les et présentez-moi, le plus tôt possible, d’autres individus pour les remplacer.

Mon intention est que, dans le courant de thermidor et fructidor la commission ait absolument prononcé sur les individus qui vont se trouver sur la liste que doit présenter le ministre de la police générale.

J’espère que j’aurai lieu, avant le1er, vendémiaire, de rendre témoignage public de satisfaction à vous et à la commission. Cet objet de l’émigration mérite toute votre sollicitude; c’est une des grandes plaies de la République; il faut nous en guérir le plus possible.

 

Paris, 22 juillet 1800

Au citoyen Talleyrand, ministre des relations extérieures

Je vous prie, Citoyen Ministre, d’expédier un courrier extraordinaire au citoyen Alquier. Vous lui donnerez les pouvoirs nécessaires de conclure un traité avec la cour d’Espagne, par lequel elle nous céderait la Louisiane pour un agrandissement équivalent du duc de Parme en Italie.

 

Paris, 22 juillet 1800

A la commission extraordinaire du Gouvernement de la République Ligurienne

Je reçois, Citoyens, votre lettre du 7 juillet; je l’ai lue avec l’intérêt que je porte à votre nation.

Le peuple français n’oubliera jamais les preuves d’attachement qu’il a reçues du peuple de Gênes.

Faites-lui connaître qu’il peut compter sur sa protection spéciale. Votre ministre à Paris, le citoyen Boccardi, qui est un homme distingué et que j’estime, vous fera part de tout ce que je lui ai dit sur votre sort futur.

Mais ce que je ne puis m’empêcher de vous rapporter encore, c’est d’engager vos concitoyens à sacrifier leurs haines à l’intérêt de la patrie. Vous venez de traverser une époque bien malheureuse. Un des effets du malheur chez les hommes est d’aigrir, d’exciter les méfiances et toutes les passions qui enfantent la discorde, la plus, grande de tontes les calamités publiques.

J’ai employé avec plaisir mon influence à remettre à la tête du Gouvernement les hommes auxquels votre peuple témoigna tant de confiance après la convention de Montebello.

Qu’à cette époque le spectacle qu’offrait votre république, et spécialement la capitale, était intéressant! Les charmes de l’égalité s’unissaient à l’amour de la religion et à l’accord de tous les citoyens.

Votre tranquillité était sans nuage, parce qu’elle était fondée sur l’impuissance des factions; et ne sont-ce pas elles qui ont toujours perdu les républiques d’Italie? Ne sont-ce pas les factions qui détruisirent la liberté à Florence, à Pise, et dans ces célèbres républiques lombardes?

Qu’il n’y ait dans la Ligurie ni Guelfes ni Gibelins. Soyez tous bons Génois.

Que j’apprenne bientôt que ces beaux jours renaissent pour vous, que tontes les factions se sont confondues dans l’intérêt de la nation. Par là vous serez dignes de vos ancêtres, et vous retrouverez cette prospérité qui a rendit, le nom génois célèbre dans l’histoire de l’Europe.

Vivez sans aucune inquiétude sur votre liberté et votre indépendance, et remettez votre confiance tout entière dans la protection du grand peuple dont je suis l’organe.

 

 Paris, 22 juillet 1800

Au général Masséna, commandant en chef l’armée d’Italie

J’ai reçu, Citoyen Général, vos différentes lettres des 24, 25, 26 et 27. La contribution de Milan, celle que vous avez imposée à Lucques, celle extraordinaire que vous avez imposée en Piémont, le million en or que mon aide de camp Savary vous a conduit doivent vous mettre à même de subvenir aux besoins de votre armée.

I1 est nécessaire de faire des exemples. Le premier village du Piémont qui s’insurgera, faites-le livrer au pillage et brûler.

Il part aujourd’hui 50,000 francs en traites sur Livourne.

 

Paris, 23 juillet 1800

ARRÊTÉ

Les Consuls de la République, sur le rapport qui leur a été fait par le ministre de la marine et des colonies de la détresse à laquelle se trouve réduite la citoyenne Bou, veuve du capitaine de vaisseau Huc, considérant que les services et la mort de son mari, qui a péri à la suite da combat du vaisseau le Ca-Ira qu’il  commandait,  le rendent susceptible de la bienfaisance da Gouvernement, arrêtent qu’il lui sera payé la somme de 1,000 francs, à titre de secours extraordinaire; que cette somme sera prise sur les fonds affectés aux dépenses de la marine, et que le ministre de ce département sera chargé de l’exécution du présent arrêté.

 

Paris, 24 juillet 1800

Au citoyen Carnot, ministre de la guerre

Je désirerais, Citoyen ministre, que vous envoyassiez des courriers généraux Masséna, Moreau, Brune et Augereau, pour leur faire connaître qu’ils ne doivent pas s’endormir dans leurs préparatifs, par la suspension d’armes et par la mission que l’on suppose à M. de Saint-Julien. Qu’ils prennent toutes les mesures pour pouvoir entrer en campagne au premier ordre qu’ils en recevront.

Ordonnez au général Moreau de concentrer tontes ses forces sur le Danube;
au général Augereau, de prendre position de manière à remplacer le général Sainte-Suzanne;
au général Brune, d’occuper la Suisse et le pays des Grisons. Par là il se trouverait opposé aux troupes que l’ennemi a dans le Tyrol, et dans la partie des Grisons qu’il occupe, et le général Moreau pourra retirer vers lui toutes les troupes qu’il a dans la Suisse ou dans cette partie des Grisons.

Assurez le général Moreau de la confiance du Gouvernement dans ses talents, et que le jour où les hostilités commenceraient, l’armée da général Augereau et celle du général Brune agiraient sous sa direction.

Faites connaître an général Masséna que Brune, qui se porte en Suisse, occupera les Grisons et pourra alternativement porter assistance à lui et au général Moreau.

 

Paris, 24 juillet 1800

Au général brune, commandant en chef l’armée de réserve

Je crois, Citoyen Général, qu’il n’y a pas de difficulté pour l’armée en Suisse; elle sera, jusqu’à concurrence de 10,000 hommes, nourrie par la Suisse.

Faites passer à votre avant-garde, afin de les éloigner le plus possible de France, les bataillons organisés dans la 14e division où il y aurait des chouans. I1 vaut mieux tenir ces gens-là en Suisse qu’en France.

 

Paris, 24 juillet 1800

Au général Suchet, lieutenant du général en chef de l’armée d’Italie

Je reçois, Citoyen Général, votre lettre du 23 messidor. Je suis fort aise que le général Masséna vous ait donné son centre à commander.

Le général Masséna m’a rendu de vos opérations le meilleur témoignage. J’ai vu avec plaisir les différents avantages que vous avez remportés, et je vois par votre lettre que vous êtes jaloux de gloire; c’est le moyen de faire de grandes choses.

Comptez sur mon estime et mon amitié.

 

  Paris, 24 juillet Iß00

Au général Jourdan (il est nommé le même jour ministre extraordinaire de la République au Piémont)

Le Gouvernement croit devoir donner une marque de distinction au vainqueur de Fleurus. I1 sait qu’il n’a pas tenu à lui qu’il ne se trouvât dans les rangs des vainqueurs de Marengo et de Hochstaedt.  Les Consuls ne doutent pas, Citoyen Général, que vous ne portiez dans la mission qu’ils vous confient cet esprit conciliateur et modéré qui seul peut rendre la nation française aimable à ses voisins.

 

  Paris, 24 juillet 1800

Au général Delmas (Antoine Guillaume de la Coste, dit Delmas, 1766-1813. L’histoire retient son irréligiosité, qui lui valu une longue disgrâce, de 1802 à 1813. Meurt de ses blessures reçues à Leipzig).

Je suis fâché, Citoyen général, de ne pas m’être trouvé chez lorsque vous y êtes passé; vous êtes du nombre des hommes j’aime et que j’ai toujours le temps de voir. Quand vous aurez passé quelques jours à Luxeuil, faites-moi connaître, par un petit billet si vous êtes disponible, sinon pour la guerre, du moins pour un voyage, afin que, selon les circonstances, j’utilise vos talents.

 

  Paris, 24 juillet 1800

Au citoyen Carnot, ministre de la guerre

Les Consuls sont instruits, Citoyen Ministre, que le citoyen Foissac-Latour est de retour d’Autriche, et déshonore, en le portant, l’habit de soldat français. Faites-lui connaître qu’il a cessé d’être au service de la République le jour où il a lâchement rendu la place de Mantoue, et défendez-lui expressément de porter aucun habit uniforme. Sa conduite à Mantoue est plus encore du ressort de l’opinion que des tribunaux; d’ailleurs, l’intention du Gouvernement est de ne plus entendre parler de ce siége honteux, qui sera longtemps une tache pour nos armes.

Le citoyen Foissac-Latour trouvera dans le mépris public la plus grande punition que l’on puisse infliger à un français.

 

   Paris, 24 juillet 1800

Au citoyen Forfait, ministre de la marine et des colonies

Les Consuls n’ont pu voir qu’avec peine, Citoyen Ministre, que plusieurs vaisseaux de l’escadre de Brest ont été désarmés, et que, dans un moment où, plus que jamais, il était essentiel de compléter l’organisation de notre escadre, on s’est laissé décourager par les premières difficultés qui se sont présentées.

C’est dans le moment où la guerre continentale absorbait les principales ressources de la nation et la principale attention du Gouvernement, que le ministre de la marine, les amiraux, les ordonnateurs devaient redoubler de courage et surmonter tous les obstacles.

Faites rechercher la conduite des ordonnateurs ou des officiers qui ont ordonné le désarmement des quatre vaisseaux qui ont quitté la rade et sont entrés dans le port, et de ceux qui auraient autorisé le congédiement des matelots. Ces opérations n’ont pas pu être légitimes sans un ordre spécial du Gouvernement.

Prenez des mesures pour qu’à la fois, sur toutes nos côtes, on lève des gens de mer; que, pendant le même temps, l’on arme nos vaisseaux, et qu’on les approvisionne de tout ce qui peut être nécessaire à leur navigation. Le peuple français veut une marine, il le veut fortement; il fera tous les sacrifices nécessaires pour que sa volonté soit remplie.

Portez un coup d’œil juste, mais sévère, sur vos bureaux et sur les différentes branches de l’administration; il faut enfin que les dilapidations finissent. Renvoyez ceux des individus qui, dés longtemps, ne sont que trop désignés par l’opinion publique pour avoir participé à des marché frauduleux; puisque la loi ne peut pas les atteindre, mettons-les au moins dans l’impuissance de nous nuire davantage.

Dans le courant de fructidor, si les circonstances le permettent le Premier Consul ira visiter l’escadre de Brest. Faites qu’il n’ait alors que des éloges à adresser au ministre et aux principaux agents Gouvernement. Les Consuls feront connaître an peuple français les officiers, les administrateurs qui l’auront servi avec zèle, et désigneront à l’opinion publique ceux qui, par une coupable apathie, n’auront point été dignes de lui.

Des récompenses seront décernées au vaisseau qui sera le mieux tenu et dont l’équipage sera le plus discipliné.

Ordonnez au général commandant l’escadre de Brest, ainsi qu’à tous les généraux et capitaines de vaisseaux, de rester constamment à leur bord, de coucher dans leur bâtiment, et d’exercer les équipages avec une nouvelle activité; établissez, par un règlement des prix pour les jeunes matelots qui montreront le plus d’activité pour les canonniers qui se distingueraient dans le tir. I1 ne doit pas se passer une seule journée sans que l’on ait, sur chaque vaisseau fait l’exercice du canon à boulet, en tirant alternativement sur des buttes que l’on établirait sur la côte et sur des carcasses qui seraient placées dans la rade.

 

Paris, 24 juillet 1800

Au citoyen Forfait

Le Premier Consul désire, Citoyen Ministre, que vous lui remettiez désormais, chaque décade, un état de situation des forces de mer de la République, bâtiment par bâtiment, et des mouvements de troupes, demi-brigade par demi-brigade, bataillon par bataillon. L’état de situation des vaisseaux contiendra, vaisseau par vaisseau la situation des vivres de l’équipage et de la solde, avec l’indication du nom des capitaines, et, de plus, l’état des troupes embarquées sur chaque vaisseau, indicatif de leur nombre et de leur espèce

 

  Paris, 24 juillet 1800

Au citoyen Forfait

Le Gouvernement avait ordonné, Citoyen Ministre, que les frégates sortant da bassin de Dunkerque se rendissent à Flessingue, où elles devaient achever leur armement.

I1 n’en a rien été, et toutes les frégates sont restées dans la rade de Dunkerque, et l’on n’a pris aucune mesure pour la sûreté de ces bâtiments, et surtout pour les mettre à l’abri des brûlots. Cependant il y avait dans le port des chaloupes canonnières et d’autres petits navires armés, qu’un peu plus de surveillance et de zèle aurait pu faire mettre en rade.

I1 est revenu au Gouvernement que de misérables rivalités entre l’ordonnateur, le commandant des armes et le commandant de la rade, out été cause d’une négligence aussi préjudiciable.

Le Gouvernement sait combien de fois ces rivalités out été, dans la marine, funestes au service.

Vous voudrez bien donner sur-le-champ les ordres pour faire arrêter à Dunkerque le chef de l’administration, l’officier commandant le port, la général commandant la rade, le capitaine de la Désirée et tous les officiers et contremaîtres qui étaient de quart lorsque cette frégate a été surprise par l’ennemi. Vous ferez conduire ces officiers à Paris, où ils seront jugés. Vous prendrez des mesures pour que le service ne souffre point de leur absence.

(Le 7 juillet, les anglais lancent des brûlots sur les vaisseaux de la division navale du capitaine de vaisseau Castagnier, mouillés dans la rade de Dunkerque, en attente de départ pour Flessingue, et enlève la frégate La Désirée)

 

 Paris, 24 juillet 1800

Au citoyen Fleurieu, conseiller d’État (Charles Pierre Claret, comte de Fleurieu, 1738-1810, capitaine de vaisseau, sénateur. Il avait été ministre de la marine d’octobre 1790 à mai 1791)

Le Premier Consul me charge, Citoyen, de vous inviter à lui présenter promptement un projet de règlement sur la jurisprudence navale.

(Par ordre da Premier Consul)

 

Paris, 24 juillet 1800

DÉCISION
Rapport du ministre de l’intérieur sur la conduite du citoyen Jerphanion (Gabriel Joseph de Jerphanion, 1758-1832), préfet de la Loire à l’égard des ministres du culte catholique auxquels il a adressé une circulaire.

Le ministre de l’intérieur fera connaître au préfet l’inconvénient de toutes ces circulaires et de se mêler de toutes ces discussions religieuses.

 

Paris, 25 juillet 1800

DÉCISION

Le citoyen Ripault, bibliothécaire particulier du Premier Consul, mande qu’il a visité deux grands dépôts de livres, de 400, 000 volumes chacun, et qu’il ne pense pas pouvoir en tirer plus de 100 volumes qui soient convenables. Il demande que la bibliothèque de l’émigré Monaco soit mise à sa disposition.

Renvoyé au ministre de l’intérieur, que j’invite à s’informer de ce qu’est devenue la bibliothèque du Directoire, et à mettre à la disposition du citoyen Ripault tous ces livres, afin qu’il m’en remette un catalogue et que je choisisse ceux qui seront à mon usage.