Correspondance de Napoléon – Janvier 1814

Paris, 7 janvier 1814

Au comte Mollien, ministre du trésor public, à Paris

Monsieur le Comte Mollien, j’ai quelque inquiétude pour la solde. Je la vois monter à des sommes énormes : je crains qu’il n’y ait des abus. Des personnes me disent que depuis la suppression du direc­toire des revues et depuis que le trésor paye tout sans contrôle, en conséquence d’un décret qu’on m’a fait signer depuis quelque temps, les abus sont devenus énormes; que les inspecteurs, n’étant plus contrôlés que par les ministres, c’est-à-dire par les bureaux, ne font plus leur devoir, pour faire leur cour à tout le monde. Vous devez avoir à la trésorerie des personnes qui ont une opinion à cet égard ; faites une enquête sérieuse sur cet objet, et faites-moi connaître l’opi­nion de la trésorerie. On est dans l’opinion que le mal est très-grand, au point qu’il peut en résulter la différence de 20 millions de francs pour l’État. 11 faudrait à la tête des inspecteurs aux revues et du contrôle de la trésorerie des gens d’un grand caractère, qui ne s’éloi­gnassent jamais des dispositions des lois et qui pussent ramener les inspecteurs qui s’éloigneraient de leur devoir. On prétend que cela a existé lors du directoire des revues et de l’espèce de contrôle qu’exer­çait le trésor; qu’en6n, depuis qu’on a levé ces deux barrières, les abus ont fait de grands progrès.

 

Paris. 8 janvier 1814.

Au général Clarke, duc de Feltre, ministre de la guerre, à Paris

Écrivez à tous les généraux qui commandent l’insurrection que tous les douaniers, gardes champêtres, gardes forestiers, gendarmes, et tous les militaires réformés ou pensionnés, sont sous leurs ordres et doivent être employés par eux selon les besoins ; qu’ils se fassent donner, par le receveur des domaines, l’état des gardes forestiers, et, par le payeur du trésor, l’état des officiers réformés et retraités.

 

Paris, 8 janvier 1814.

Au vice-amiral comte Decrès, ministre de la marine, à Paris

10,600 fusils existent encore dans les magasins de la marine ou à bord des vaisseaux à Cherbourg, Lorient, Brest, Rochefort. Mon intention est que vous mettiez ces fusils à la disposition du ministre de la guerre, afin qu’ils soient expédiés de suite sur Paris.

 

Paris, 8 janvier 1814.

Au maréchal Kellermann, duc de Valmy, commandant supérieur des 2e, 3e et 4e divisions militaires, à Metz.

Mon Cousin, je donne ordre que la 2e division de la Jeune Garde, qui est à Luxembourg, se rende à Metz, et de là à Nancy. Cette divi­sion, en passant à Metz, y sera complétée à 4,000 hommes, et les hommes prendront chacun leurs quatre paquets de cartouches; elle devra avoir avec elle sa batterie de canons. De Nancy, cette division devra continuer sa route sur Langres, où le duc de Trévise se trou­vera le 11 avec la Vieille Garde, cavalerie et infanterie. Je donne ordre qu’on fasse partir de Paris 1,000 hommes pour Langres, où ils renforceront cette division. Le prince de la Moskova est parti pour Nancy. Il prendra le commandement de la Jeune Garde qui se trouve de ce côté et organisera la défense des Vosges de manière à s’y main­tenir. J’ignore encore ce que fait le duc de Bellune.

Je donne ordre que tous les dépôts de la Garde, de cavalerie et d’infanterie, autres que les bataillons de voltigeurs qui doivent se compléter à Metz, soient dirigés sur Paris, afin de désencombrer Metz.

Tout ce que vous avez dirigé sur Phalsbourg pour le 6e corps, il faut le diriger actuellement sur Sarrebruck, où est arrivé le 6e corps. Comme on ne communique plus avec Mayence, tous les conscrits qui vous arrivent pour cette place, vous pouvez les donner au géné­ral Curial, qui les fera habiller et armer pour en compléter sa divi­sion; et, du moment que cette division sera portée à 6,000 hom­mes, il la dirigera également sur Nancy, pour garder les Vosges, sous les ordres du prince de la Moskova.

Il doit vous arriver à Metz beaucoup de détachements pour le 2e corps.

 

Paris, 9 janvier 1814.

Au général Clarke, duc de Feltre, ministre de la guerre, à Paris

Est-il vrai qu’à Saint-Etienne il y ait 12,000 fusils qui ne sont pas parfaits, mais qui pourraient servir ? Je suppose que vous ne laissez de fusils nulle part, mais qu’à mesure qu’ils sont en état vous les dirigez sur Paris et sur les points où ils sont nécessaires.

 

Paris, 9 janvier 1814.

Au général Clarke, duc de Feltre, ministre de la guerre, à Paris

Il faudrait faire diriger sur Vincennes toute la partie du matériel de l’artillerie de campagne qui n’est pas attelée, et qu’on pourrait craindre de voir séparée de Paris, si l’ennemi dépassait Metz.

Il faut également faire sortir de Bayonne et réunir du côté d’Or­léans toute l’artillerie de campagne qu’on pourrait tirer de Bayonne, de la Bretagne et du Poitou.

Faites-moi un rapport sur ces deux objets.

Faites aussi venir sur la Fère l’artillerie de campagne qui se trou­verait inutile dans les places du Nord, afin qu’il y ait toujours à Paris et dans les environs des moyens de défense.

 

Paris, 9 janvier 1814.

Au général Clarke, duc de Feltre, ministre de la guerre, à Paris

Il faudrait diriger sur Lyon deux ou trois batteries de campagne pour servir aux troupes et aux gardes nationales. Faites-moi con­naître d’où on pourrait les tirer. Il doit y en avoir à Grenoble et à Valence.

S’il est vrai que l’ennemi n’ait laissé que 600 tommes à Genève, il faudrait tâcher de rentrer dans cette place.

 

Paris, 9 janvier 1814.

Au général Clarke, duc de Feltre, ministre de la guerre, à Paris

Adressez l’ordre au général Dejean, mon aide de camp, qui est à Nancy, de prendre le commandement de toutes les levées de la Lorraine et de les organiser.

Je vous ai écrit hier d’envoyer un officier général à Chaumont pour y prendre le commandement de toutes les levées de la Haute-Marne. Je voudrais également nommer un officier pour les levées du département de la Marne, à Chalons. J’en voudrais nommer égale­ment pour chacun des départements qui sont entre Metz, Langres et Chalons.

 

Parise, 10 janvier 1814.

Au roi Joseph, à Paris.

Mon Frère, j’ai fait mettre à l’ordre du Palais que vous seriez désormais annoncé sous le titre de Roi Joseph, et la Reine sous celui de Reine Julie, avec les honneurs et de la manière usitée pour les princes français.

Je vous envoie une brochure que je reçois de Londres et que le gouvernement anglais fait répandre.

Je vous autorise à prendre l’uniforme des grenadiers de ma Garde comme celui que je porte. Je pense qu’il est convenable que vous ne portiez aucun Ordre étranger et que vous soyez seulement décoré de l’Ordre français.

Faites-moi passer l’état des personnes dont vous voulez composer votre maison ainsi que la maison de la Reine, et indiquez-moi le jour où vous voulez recevoir la cour et les autorités.

 

Paris, 10 janvier 1814.

Au général Clarke, duc de Feltre, ministre de la guerre, à Paris

On m’assure que l’on pourrait trouver dans les Invalides 7 à 800 individus dont les blessures sont guéries et qui serviraient de bonne volonté. Si cela était, ce serait précieux pour former des sous-officiers. Ordonnez au maréchal Sérurier de tenir secrètement un conseil où les chirurgiens seront appelés pour avoir leur avis.

On m’assure que, dans les vétérans qui sont à Paris, on pourrait trouver aussi bon nombre d’individus qui pourraient servir comme soldats et comme sous-officiers. Chargez le général Hulin de voir cela. Si cela était, je m’en servirais dans la formation de six nou­veaux régiments de la Jeune Garde que je vais mettre sur pied. Il me faudrait 540 sergents et 1,080 caporaux.

 

Paris, 10 janvier 1814.

Au général Clarke, duc de Feltre, ministre de la guerre, à Paris

Monsieur le Duc de Feltre, je suppose que vous avez donné des ordres pour l’organisation des gardes nationales de Metz, Thionville et Sarrelouis, qui doivent aider à la défense de ces places. J’ai ordonné, par mon dernier décret, de former dans les 2e, 3e et 4e divisions douze bataillons. Ordonnez sans délai que quatre batail­lons de la 2e division militaire se rendent à Luxembourg, deux de la 3e à Metz, deux de la 4e division à Metz, deux de la 4e à Thionville.

 

Paris, 10 janvier 1814.

Au prince de Neuchâtel et de Wagram, major général de la Grande Armée, à Paris.

La division du général Dufour, qui est la première de la réserve qui se forme à Paris, est composée de treize bataillons.

Un bataillon du 32e de ligne, un du 58e commandés par un ma­jor; un du 12e léger, un du 29e, commandés par le colonel du 29e formant une brigade commandée par le général Jarry, sont partis le 9 pour Nogent-sur-Seine, où je suppose qu’ils arriveront le 12.

Un bataillon du 2e léger, un bataillon du 4e, commandés par un major, sont partis ce matin pour Nogent-sur-Seine. Donnez ordre que ces deux bataillons s’arrêtent à M eaux; et aussitôt que les batail­lons du 135e et du 155e seront complétés à Paris, ils rejoindront également à Meaux. Il faut qu’un des généraux de brigade de la divi­sion Dufour se rende à Meaux pour en prendre le commandement.

Trois bataillons du 113e sont partis d’Orléans pour Troyes. Il faut également envoyer à Troyes un général de brigade pour en prendre le commandement.

Aussitôt que le 7e bataillon du 29e léger et le 7e du 15e léger, l’un à Beauvais et l’autre à Paris, seront prêts, ils se rendront à Nogent-sur-Seine.

Deux batteries de la ligne, une à cheval et une à pied, ce qui fait quatorze bouches à feu, sont parties de la Fère pour Nogent-sur-Seine.

Il est nécessaire que le général Dufour aille passer la revue de ses bataillons et que le général Gérard passe la revue de ceux qui sont à Paris, afin de nommer à toutes les places vacantes.

Voyez les commandants des dépôts qui sont à Paris, pour vous assurer qu’on a fourni à ces bataillons leur ambulance régimentaire. Voyez aussi le ministre de l’administration de la guerre pour qu’on fournisse à la division Dufour les quatre caissons nécessaires. Un officier du génie et un officier d’artillerie doivent être attachés à cette division et se rendre à Nogent-sur-Seine, où sera le quartier général de la division.

Ayez soin,

1° que cette division ait six caissons de cartouches; voyez le chef de bureau de l’artillerie pour savoir si elle les a ;

2° Que tous les hommes aient chacun les quatre paquets de car­touches ;

3° Enfin, qu’ils aient en outre des cartouches pour tirer à la cible. Mon intention est que, quelle que soit leur instruction, quand même ils en seraient encore à l’école de peloton, on les fasse tous les jours tirer à la cible.

Ayez soin que tous les majors et chefs de bataillon soient à leur poste. Assurez-vous que les majors sont bons. S’ils n’étaient pas bons, il faudrait lee remplacer.

 

Paris, 10 janvier 1814

Au prince de Neuchâtel et de Wagram, major général de la Grande Armée, à Paris.

Donnez ordre, par l’estafette d’aujourd’hui, an grand quartier gé­néral de se rendre à Chalons.

Donnez l’ordre au général Ruty de diriger également sur Chalons tout l’équipage d’artillerie non attelé, ainsi que le parc de l’armée.

Donnez le même ordre au commandant du génie; que la compa­gnie du train et tout ce qu’il y a du génie inutile dans la place se dirige sur Chalons.

 

Paris, 10 janvier 1814

Au maréchal Mortier, duc de Trévise, commandant la vieille garde, à Langres.

Mon Cousin, je vous envoie une lettre du commandant de Belfort. Tâchez de lui faire savoir par des paysans qu’il ait à tenir jusqu’à la dernière extrémité, et que tout se met en mouvement pour le secourir.

 

Paris, 10 janvier 1814.

Au maréchal Macdonald, duc de Tarente, commandant le 11e corps de la Grande Armée, à Dresde.

Monsieur le Duc de Tarente, vous devez laisser des garnisons dans toutes les places, réunir à vous le général Sébastian et votre cavalerie et vous porter sur la Meuse, manœuvrant sur Maëstricht et Namur et sur le flanc droit de Blücher, qui paraît manœuvrer sur la Sarre.

Le duc de Raguse manœuvrera sur la place de Metz. Le duc de Bellune et le prince de la Moskova tiennent les débouchés des Vosges. Le duc de Trévise est sur Langres. L’Empereur réunit en avant de Paris une armée de plus de 100,000 hommes. De sorte que, si l’ennemi négligeait les places pour marcher sur Paris, ce qui n’est pas probable, voire corps, celui du duc de Raguse, celui du duc de Bellune, celui du prince de la Moskova et celui du duc de Trévise join­draient l’armée de réserve avant l’ennemi.

Mais vous sentez combien il est important d’arrêter ou au moins de retarder la marche de l’ennemi et de lui présenter toutes les chi­canes possibles. Employez les gardes forestiers, les gardes champêtres, les gardes nationales, pour faire le plus de mal possible à l’ennemi.

 

Paris, 11 janvier 1S14.

Au général Clarke, duc de Feltre, ministre de la guerre, à Paris

Monsieur le Duc de Feltre, je reçois votre lettre d’aujourd’hui. Mon intention est de faire de Paris une place forte. Si l’ennemi effectue le projet qu’il annonce d’y venir, je veux l’y attendre, et dans aucun cas ne quitter Paris. Ces bases convenues, il est nécessaire d’établir aux Invalides et à l’École militaire de grands ateliers d’artifices, et de faire venir de tous les côtés mille pièces de canon de campagne, 300,000 coups de canon et 12 millions de cartouches. Il faut que tout cela soit prêt dans les premiers jours de février.

Dès demain faites choisir des salles aux Invalides et établissez un atelier pour faire 100,000 cartouches par jour. Faites établir aussi un atelier propre à confectionner un grand nombre de coups de canon par jour. Les menus objets, on les trouvera facilement à Paris; on y trouvera aussi du plomb ; ce qui est nécessaire, c’est des boulets et de la poudre. J’ignore la quantité qu’il y en a à Vincennes; il faut aussi y établir un atelier d’égale force. e

Il doit y avoir des boulets à la Fère, au Havre, à Essonne et dans les manufactures de Rouen; il y en a aussi sur les côtes. Qu’avant minuit vos estafettes partent, et que tout cela vienne en toute diligence.

L’artillerie se compose de douze batteries nécessaires pour la garde, nationale qui défendrait la ville, ce qui fait quatre-vingts bouches à feu; de douze autres batteries pour les gardes nationales des envi­rons, ce qui fait cent soixante bouches à feu ; et enfin de six cents pièces de canon pour accroître l’équipage de l’armée que je reploie­rais sur Paris.

Je vois, par votre lettre du 11, que vous proposez de faire venir de Metz 600 voitures. Je suppose que vous avez donné des ordres pour cela ; réitérez-les par estafette et par le télégraphe, et que tout cela vienne sur Vincennes.

Faites venir quatre-vingts bouches à feu qui sont à Bordeaux et 200 caissons ; faites-les diriger sur Tours, et de Tours en droite ligne sur Paris, par des relais continus.

Les cinquante-deux bouches à feu et les 200 voitures à tirer du Poitou, de la Bretagne et de Cherbourg, faites-les venir en toute di­ligence, ainsi que les soixante bouches à feu à tirer de Brest et de Nantes. Voyez ce qu’on peut tirer des places du Nord sans affaiblir les équipages.

Il faut que vous me présentiez, indépendamment de l’artillerie attelée qui viendra à Tannée, au moins huit cents pièces de canon de tout calibre. Je vous répète que tout cela doit venir par relais continus. Vous ferez faire les harnais à Paris. Tous les bataillons d’équipages militaires et de l’artillerie doivent quitter la Moselle et les Ardennes et se rapprocher de Paris. Il doit y avoir encore à Bayonne des pièces inutiles de 4 et d’autres calibres. Faites venir en toute diligence les pièces de rechange inutiles à la manutention journalière de Liège, Saint-Étienne et Charleville. Accélérez tous les moyens pour faire arriver des armes à Paris : établissez-les aux Invalides ou à l’École militaire.

Il faut une centaine de pièces de canon pour Lyon. Faites-les-y diriger de Perpignan et de Toulouse, mon intention étant de faire à Lyon une place d’armes, d’y réunir un corps d’armée et de mettre cette ville tout à fait en état de défense.

 

Paris, 11 janvier 1814.

Au général Clarke, duc de Feltre, ministre de la guerre, à Paris

Vous devez faire reployer sur la Fère et Paris toutes les compagnies d’artillerie et cadres d’artillerie inutiles à la défense des places, afin que cela me serve ici.

Faites-moi un rapport là-dessus.

 

Paris, 11 janvier 1814.

Au général Clarke, duc de Feltre, ministre de la guerre, à Paris

Monsieur le Duc de Feltre, l’ennemi n’ayant laissé que 7 à 800 hommes dans Genève, il faut tâcher de rentrer dans cette place. Réitérez à ce sujet vos ordres au duc de Castiglione. Aussitôt qu’on sera rentré à Genève, tout le corps de réserve se réunira sur ce point. On désarmera la garde nationale et on emploiera ses armes. On prendra en otage tous ceux qui ont formé le gouvernement provisoire et on les enverra en France. Enfin l’on armera et l’on approvision­nera la ville. Le général Musnier y restera comme commandant et formera sa garnison de 5 à 6,000 hommes.

 

Paris, 11 janvier 1814.

Au prince de Neuchâtel et de Wagram, major général de la Grande Armée, à Paris.

Mon Cousin, réitérez l’ordre au duc de Valmy, ce soir par esta­fette et demain, dès qu’il fera jour, par le télégraphe, de faire partir la 2e division de la jeune Garde pour se rendre d’abord à Verdun. Écri­vez-lui qu’il est impossible de laisser enfermer cette division dans une place; qu’il y a à Thionville des bataillons qui se forment avec des conscrits; qu’enfin les cadres de douze bataillons de la jeune Garde ne seraient d’aucun secours à cette place.

 

Paris, 12 janvier 1814.

Au prince de Neuchâtel et de Wagram, major général de la Grande Armée, à Paris.

Mon Cousin, envoyez un officier d’état-major parcourir toutes les places de Flandre, voir si elles sont approvisionnées, armées, et quelle garnison elles ont. Qu’il active partout les approvisionnements.

 

Paris, 12 janvier 18141. (Cette note, datée janvier 1814, est probablement du 12.)

NOTE SUR LA SITUATION ACTUELLE DE LA FRANCE.

Il paraît que le général Bülow, avec une division de milices an­glaises que commande le général Graham, et un corps de cavalerie que commande le général Winzingerode, se réunit sur Breda. Le but de ce corps serait d’envahir la Belgique ou de prendre Anvers; on ne suppose pas qu’il puisse avoir plus de 20,000 hommes.

Il paraît que le général Blücher, avec l’armée de Silésie, a débou­ché par Coblentz, s’est porté sur Luxembourg, a jeté des obus sur Sarrelouis, a passé la Sarre à Sarrebruck et marche sur Metz. Cette armée n’a jamais été de plus de 60,000 hommes; on ne pense pas que ce corps puisse être de plus de 40 ou 45,000 hommes, vu la né­cessité d’observer Mayence et les pertes qu’il a faites. Ce corps sertit composé des divisions Langeron, Sacken et York.

Un troisième corps a débouché par Bâte; il assiège Huningue, Belfort; il doit masquer Strasbourg, Schlestadt, Landau. Il paraît qu’il a jeté une garnison de 800 hommes à Genève. Il doit assiéger Be­sançon et contenir la Suisse.

Il paraît donc que l’ennemi chemine par trois attaques principales :

L’une, représentant son armée du Nord, qui était de 60,000 hommes, mais qui bloque Magdeburg, est opposée aux Danois et as prince d’Eckmühl, qui, ayant 30,000 hommes à Hambourg, ne peut en occuper moins de 40,000 ;

La deuxième attaque est formée par l’armée de Silésie, composée comme elle l’était, mais qui, diminuée par les combats et tes maladies, Test encore par le blocus de Mayence, et doit observer Luxembourg, Sarrelouis, Metz, ou, si elle passe les Ardennes, Mézières, Sedan;

La troisième attaque est faite par la grande armée commandée par le prince de Schwarzenberg, composée des corps de Gyulai, Klenau, Liechtenstein, Colloredo, Wrede, et l’armée russe de Wittgenstein ; les Prussiens que commande le général Kleist, et qui étaient à cette armée, sont restés à Erfurt; les calculs les plus exagérés ne portent pas cette armée à plus de 100,000 hommes.

Supposant l’armée du général Bülow, compris le blocus de Berg-op-Zoom et Gorcum, à 20,000 hommes ; l’armée du général Blücher, compris les blocus de Mayence, Luxembourg, Thionville, à 60,000; l’armée du prince Schwarzenberg à 100,000, nous aurions en présence 180,000 hommes.

Ce calcul doit être fort exagéré, car l’ennemi lui-même, dans sa plus grande emphase, ne le porte qu’à 200,000 hommes.

Si on ajoute à ces forces 25,000 hommes qu’il a dû laisser devant Magdeburg, 40,000 devant Hambourg, 12,000 devant Erfurt, 6,000 à Würzburg, 12,000 enfin vis-à-vis Glogau et Küstrin, total 95,000 hommes, cela ferait 100,000 hommes devant les places au-delà du Rhin : l’ennemi aurait sous les armes 280 à 300,000 hommes, sans comprendre son armée d’Italie. On ne pense pas qu’il puisse avoir davantage. Les maladies ont fait plus de ravages dans son armée que dans la nôtre; eux-mêmes avouent que les batailles leur ont coûté beaucoup de monde.

On croit donc qu’en évaluant l’armée de Bülow à 20,000 hommes, celle de Blücher à 60,000, celle de Schwarzenberg à 100,000, os accorde la réalité.

L’armée de Bülow, si elle est de 20,000 hommes, devra en laisser 4,000 vis-à-vis Gorcum, indépendamment des milices hollandaises, 2,000 vis-à-vis Berg-op-Zoom et 2,000 dans Breda. Il est donc probable qu’il ne lui restera que 12 à 15,000 hommes, qui lui sont nécessaires pour observer Anvers. Il ne semble donc pas qu’on ait beaucoup à redouter celui-ci, si ce n’est des partis pour prêcher l’insurrection.

Si l’armée de Blücher est de 60,000 hommes, nombre probable­ment exagéré, elle ne peut avoir laissé moins de 20,000 hommes devant Mayence; Luxembourg, Sarrelouis, Thionville occuperont une dizaine de mille hommes.

L’armée du prince Schwarzenberg devra laisser au moins 10,000 hommes en Suisse, dont le peuple n’est pas très-bien disposé, 15,000 hommes devant Besançon et 20,000 devant les places depuis Huningue jusqu’à Landau, un corps devant Belfort et devant Auxonne. Ainsi il ne pourrait marcher sur Langres et sur Nancy avec plus de 50,000 hommes.

On suppose donc que les 25 ou 30,000 hommes disponibles du général Blücher se réunissent aux 50 ou 60,000 du prince de Schwarzenberg; il ne paraît pas qu’ils puissent marcher sur Paris1 avec plus de 80,000 hommes. Cette opération serait donc folle; mais il faut la supposer.

MOYENS DE LA FRANCE.

Nous avons à Walcheren 4,400 hommes; dans l’île de Cadzand, 1,000; dans les forts de Bath, Lillo et Liefkenshoek, 1,600; à Berg-op-Zoom, 3,000; à Anvers, 12,000; dans les places ouvertes, 7,400; total, 29,400 hommes. (Savoir les marins et tout ce qu’on pourra se procurer du 1er corps).

Nous avons, en outre, dans les villes ouvertes, à Gand, 2,900 hom­mes; à Bruxelles, 2,200; à Tournay, 900; à Mons, 900; à Ath, 500; total, 7,400 hommes.

Le général Maison sera donc disponible pour couvrir la Belgique avec la division Roguet, la division Barrois et la division de cava­lerie de la Garde, ce qui lui fera un corps mobile de 15,000 hom­mes, avec lequel il peut couvrir Bruxelles, et au pis-aller finir par aller couvrir nos places du Nord.

Nous avons dans les places du Nord, savoir : à Lille, 9,000 hom­mes; à Dunkerque, 800; à Bergues, 600; à Douai, 3,100; à Condé, 600; à Valenciennes, 2,200; à Maubeuge, 800; à Landrecies, 2,100; au Quesnoy, 600; à Cambrai, 2,600; à Bouchain, 600; à Arras, 2,700; à Gravelines, 1,500; à Calais, 700; à Saint-

Orner, 2,200; à Bruges, 2,100; à Ostende, 900; à  600; total, 33,700 hommes.

Le général Maison pourra donc s’augmenter de beaucoup de troupes et être là supérieur à son ennemi.

Nous avons en outre, dans les places de la Meuse et de la Moselle, places ouvertes : à Wesel, 6,000; à Maëstricht, 4,000; à Venlo, 1,200; à Juliers, 700; à Grave, 1,200; à Bois-le-Duc, 1,000; à Namur, 1,700; à Aix-la-Chapelle, 600; à Metz, 12,700; à Luxembourg, 3,000; à Sarrelouis, 2,700; à Longwy, 2,000; à Thionville, 1,800; à Bitche, 1,100.

Il y a donc dans les places de la Meuse, 16,400 hommes; entre Meuse et Moselle, 23,300; total, 39,700 hommes.

Le duc de Tarente, avec le 1er corps de cavalerie et tout ce qu’il peut réunir, peut se porter sur Liège et Charlemont, menacer le flanc droit du général Blücher, en gardant la Meuse. Ce maréchal, avec le général Sébastiani, doit pouvoir réunir une dizaine de mille hommes avec quarante pièces de canon, et si l’ennemi marchait sur Paris, il serait en mesure d’y arriver avant lui.

Le duc de Raguse doit avoir une quinzaine de mille hommes de toutes armes;

Le duc de Bellune, une douzaine de mille hommes de toutes armes ;

Enfin le duc de Trévise, qui est à Langres, une douzaine de mille hommes de toutes armes.

Ces quatre corps, après avoir retardé l’ennemi, lui avoir disputé le terrain, si celui-ci marche décidément sur Paris, pourront arriver avant lui dans une position devant Paris, où ils seront joints par une soixantaine de mille hommes, soit de la Garde, soit autres, et nous pourrons avoir une centaine de mille hommes à Paris ; on y joindrait 20,000 gardes nationales; enfin on aurait à Paris assez de fusils pour armer une trentaine de mille hommes.

On pourrait donc avoir vers la mi-février, en avant de Paris, une armée de 120,000 hommes, en laissant une garnison de 30,000 hommes dans la ville.

Le mouvement national produit en Normandie, Picardie, Cham­pagne, dans l’Ile-de-France, donne des-renforts considérables.

Si les affaires d’Espagne prenaient une tournure définitive d’ici à ce temps, nous aurions un poids immense dans la balance, qui ferait changer entièrement les affaires de face ; alors une partie des quatre divisions de réserve formées à Lyon, dans le Midi, et une partie de la cavalerie de l’armée d’Espagne, pourraient renforcer l’armée de Paris et porter l’armée de Lyon à une trentaine de mille hommes.

En tout état de cause, il faut prendre les mesures convenables, et dans aucun cas n’admettre l’abandon de Paris.

Il faut donc faire venir entre Paris et la Loire tous les dépôts, afin de les compléter à Paris, tous les cadres des soldats du train d’équipages militaires, ainsi que le matériel d’artillerie non armé, afin d’avoir une immense supériorité d’artillerie sur l’ennemi.

Il faut compter sur soixante ou quatre-vingts pièces de canon pour défendre les barrières de Paris.

Il faut faire le relevé de la partie de la muraille de Paris qui n’est pas achevée, et commander en secret des palissades, chevaux de frise et barrières, qu’on placerait de manière à fermer l’enceinte.

Il faudrait faire reconnaître, par des officiers du génie discrets, toutes les hauteurs de Paris à occuper, ainsi que les ponts de la Seine et de la Marne, et étudier la position que devrait prendre l’armée. Par ce moyen, la garde nationale de Paris, avec soixante pièces de canon, assurerait la ville; la garde nationale de Saint-Cloud et de Versailles, les ponts de Saint-Cloud et de Sèvres ; la garde nationale de Meaux, les ponts de Meaux, Corbeil et autres.

Une armée de 120,000 hommes, qui s’accroîtrait tous les jours , couvrirait la capitale; peut-être serait-il convenable que le munitionnaire fît entrer secrètement dans Paris jusqu’à 60,000 sacs de farine.

RÉSUMÉ.

1° Ne jamais faire aucun préparatif pour abandonner Paris, et s’en­sevelir sous ses ruines, s’il le faut.

2° II faut faire venir par tous les moyens, et en poste, une grande quantité de fusils à Paris, les placer à l’École militaire, aux Invalides et à Vincennes.

3° Faire venir les cadres qui se trouvent dans les places fortes et les diriger sur Paris, pour les compléter avec la conscription de 1815 et tout ce qui arrivera, de manière qu’il ne reste dan6 les places qu’autant de cadres de bataillon qu’on aura de fois 800 hommes.

4° Diriger toute la conscription et tous les hommes qui étaient destinés pour les places de la Moselle et des Ardennes sur Paris, y établir de grands ateliers d’habillement, de gibernes, de sorte qu’on puisse y habiller une grande quantité de monde.

5° Réunir à Paris 80 ou 100,000 sacs de farine, de manière que la subsistance de l’armée et de la ville y soit assurée pendant quatre ou cinq mois.

6° Réunir à Paris un millier de pièces de canon, 2 ou 300,000 coups de canon, 8 à 10 millions de cartouches. Aussitôt que le co­mité de défense aura présenté un projet de défense pour Paris et que l’Empereur l’aura adopté, il n’y aura plus d’inconvénient à en­tasser le matériel à Paris.

7° II y a à Metz 5 à 600 voitures d’artillerie : les faire diriger en toute hâte sur Paris; on pourrait en commander au Havre, à Cherbourg, et les faire venir à Paris.

8° Mettre en construction une cinquantaine d’affûts de siège pour pièces de 24 et de 16, et faire venir les pièces et les affûts pour pouvoir en garnir les hauteurs de Paris, en placer sur les redoutes et les ponts. Cela aurait un grand avantage, celui d’être utile et de produire un grand effet.

9° Connaître le nombre de toises de muraille qui ne sont pas ter­minées, et, comme la saison ne permet pas de l’achever en maçonnerie, on commanderait, à portée, une grande quantité de grosses palissades pour pouvoir en peu de jours les planter.

10° Faire également une grande quantité de palissades, afin de pouvoir construire des tambours sur toutes les portes, de manière qu’ils soient en saillie sur toute l’enceinte, vu que la saison ne per­met pas des ouvrages en terre.

Il faudrait faire aussi des chevaux de frise qu’on pût porter où l’on voudrait, pour mettre les postes d’infanterie à l’abri de la cavalerie.

11° Faire venir en toute diligence, dans toutes les directions, 40 ou 50,000 outils; faire venir un grand nombre d’officiers des ponts et chaussées avec des piqueurs et tous les moyens de diriger des travaux pour faire de Paris une place forte et un arsenal. Les ateliers du canal de l’Ourcq doivent fournir beaucoup de ressources.

12° II faut faire en petit le même mouvement à Lyon, déclarer qu’on ne laissera jamais entrer l’ennemi à Lyon, y former un comité de défense, faire venir une centaine de pièces de Toulouse et de Toulon et agir de la même manière.

13° Il faut réunir au comité le premier inspecteur d’artillerie et le sénateur Gassendi ;

Que le comité appelle le chef du bureau de l’artillerie, le chef du bureau du mouvement des troupes, et M. Costaz, directeur des ponts et chaussées; que les reconnaissances et plans soient soumis à l’Empereur et que les dessins soient tout faits pour être mis à exécu­tion, de manière qu’au 1er février nous soyons en mesure.

Aussitôt que le plan sera adopté, l’Empereur le fera connaître, pour donner l’impulsion à la nation, et que chacun soit convaincu qu’on fera tout ce qui est nécessaire pour la défense de Paris et de Lyon.

 

Paris, 13 janvier 1814, six heures du matin.

Au prince de Neuchâtel et de Wagram, major général de la Grande Armée, à Paris.

Mon Cousin, je vous envoie par un page l’instruction à donner aux généraux. Je pense qu’il est important que vous renvoyiez par une estafette extraordinaire au duc de Tarente, et que vous fassiez connaître à ce maréchal que, si Blücher se divisait et envoyait Saint-Priest ou tout autre sur la Belgique, alors il devrait s’attacher à le contenir et à faire échouer l’opération de ce corps.

Envoyez aussi une nouvelle copie de la situation des ennemis, parce que vous verrez que dans votre minute il y avait bien des erreurs.

Je désire que cette estafette soit expédiée avant le lever.

 

Paris, 13 janvier 1814.

INSTRUCTION GÉNÉRALE POUR LE CORPS D’ANVERS. LES DUCS DE TARENTE, DE RAGUSE ET DE BELLUNE, LE PRINCE DE LA MOSKOVA ET LE DUC DE TRÉVISE.

L’ennemi opère par trois masses.

1°. Il ne paraît pas que celle qui déboucherait par Breda, que com­mande le général Bülow, puisse opérer avec plus de 9 à 10,000 hommes. Le général Maison est en mesure de la contenir et de la battre.

2°. Le général Blücher commande toute l’armée de Silésie, c’est-à-dire les corps de Langeron, York, Sacken, toute la division Saint-Priest, etc. Obligé de laisser 20 à 25,000 hommes sur Mayence et sur le Rhin, il ne peut pas opérer avec plus de 30,000 hommes. Il se porte sur la Sarre, et dès lors il a à masquer Sarrelouis. S’il passe la Sarre et qu’il se porte sur la Moselle, il devra masquer Luxembourg, Thionville, Marsal et Metz. Son corps sera à peine suffisant pour toutes ces opérations. Le duc de Raguse doit l’ob­server, le contenir, manœuvrer entre les places; et si, par une chance qui n’est pas présumable, ce maréchal était obligé de repasser la Moselle, il jetterait la division Durutte dans Metz et pré­viendrait toujours l’ennemi sur le grand chemin de Paris. Dans cette supposition, le duc de Tarente, qui réunit son corps sur la Meuse, observerait le flanc droit de l’ennemi, défendrait Liège et la Meuse et suivrait toujours le flanc droit de l’ennemi, de manière à ne pas cesser de couvrir les débouchés de Paris. Si, au contraire, Blücher, après avoir tàté la Sarre, se porte sur la basse Meuse pour menacer la Belgique, le duc de Tarente défendra la Meuse, et le duc de Ra­guse suivra le flanc gauche de l’ennemi pour observer ses mouve­ments, le contenir, le retarder et lui faire le plus de mal possible.

3°. L’armée du prince Schwarzenberg, ayant besoin de 20,000 hommes pour son opération de Besançon, de 20,000 hommes pour contenir la Suisse, de 20 à 25,000 pour masquer les places d’Alsace, doit être contenue par le corps du duc de Trévise à Langres, par le corps du prince de la Moskova sur Nancy et Épinal et par celui du duc de Bellune sur les Vosges. Ces trois maréchaux doivent correspondre entre eux ; on doit se réemparer des gorges des Vosges, les barricader, y réunir les gardes nationales, les gardes champêtres, les gardes forestiers et les volontaires; et si enfin l’en­nemi pénétrait en force dans l’intérieur, ces trots corps doivent lui barrer le chemin, couvrir toujours la route de la capitale en avant de laquelle l’Empereur réunit une armée de 100,000 hommes.

Telle est l’instruction générale sur les opérations.

Les maréchaux peuvent faire des proclamations pour repousser les invectives des généraux ennemis. Ils doivent faire connaître que 200,000 hommes de gardes nationales se sont formés en Bretagne, en Normandie, en Picardie et dans les environs de Paris, et qu’ils s’avancent sur Chalons, indépendamment d’une armée de réserve de ligne de plus de 100,000 hommes; que, la paix étant faite avec le roi Ferdinand et les insurgés d’Espagne, nos troupes d’Aragon et de Catalogne sont en pleine marche sur Lyon, et celles de Bayonne sur Paris; enfin, prédire aux ennemis que le territoire sacré qu’ils ont violé les consumera.