Le général Griois à la Bérézina

Un des ponts était affecté au passage des voitures et des chevaux et l’autre à celui des piétons. Cette précaution, fort bonne pour des troupes organisées, devenait impraticable avec une foule sans chefs et sans direction, Les voitures, les chevaux, les piétons suivaient la même route; arrivés au pont, on refusait le passage aux voitures et aux chevaux; on voulait rnême les faire rétrograder. C’était chose impossible, et bientôt les voies furent, obstruées 1)Griois aurait dû dire ici que vers 8 heures du matin, le pont réservé aux chevaux et aux voitures se rompit, et que, par suite, comme l’a dit Labaume, p. 386, les bagages et l’artillerie avancèrent vers l’autre pont et tentèrent de forcer le passage. Cf. SÉGUR, p. 373 : « Le pont de l’artillerie creva et se rompit; tout se dirigea vers l’autre pont. ». Malheureusement aussi, le brouillard avait, d’abord empêché d’apercevoir les ponts, de sorte que la foule avait pris une fausse direction, et, obligée de revenir sur ses pas, elle formait une espèce de reflux qui augmentait le désarroi.

Les cris des malheureux renversés par les chevaux répandirent l’épouvante. Ello so propage rapidemenl„ elle est au comble, et dès ce moment la confusion devient, horrible. Chacun, s’exagérant le danger, cherche son salut dans sa force. On use même des armes pour pénétrer à travers cette multitude qui conserve à peine assez d’énergie pour crier, et qui ne se défend que par des imprécations. Dans cette lutte effroyable, un faux pas était un arrêt de mort; une fois tombé, on ne se relevait plus. Je vois encore se débattre les malheureux renversés près de moi, dont les têtes apparaissaient par intervalles au milieu de la foule; on n’écoutait pas leurs cris, ils disparaissaient et le sol s’exhaussait de l’épaisseur de leurs cadavres.

Un des cavaliers qui retournaient sur leurs pas, passait à côté de moi. Je lui offris quelques pièces d’or s’il voulait prendre mon cheval par la bride et me conduire hors de la presse : J’ai bien assez à faire de me sauver, sans entreprendre d’en sauver d’autres », me dit-il sans même me regarder et il continua d’avancer malgré les cris de ceux que son cheval piétinait. Je compris alors toute l’horreur de ma position, mais sans trop m’en effrayer, et je fus assez heureux pour conserver mon sang-froid : je m’abandonnai entièrement à ma destinée.

J’eus envie de mettre pied à terre, puisque j’étais sûr que mon cheval n’avancerait pas d’un pas. Un moment de réflexion me fit renoncer à cette idée. Faible comme je l’étais, le moindre choc m’eût renversé; je n’aurais même pu me soutenir longtemps sur mes jambes, et ma perte était rnoins prochaine en restant à cheval.

On entendait le canon depuis le matin en avant de nous sur la rive droite; Oudinot repoussait les efforts de Tchitchagof qu’une charge brillante des cuirassiers du général Doumerc culbuta 2)La charge de Doumerc a été louée, non seulement dans le 29e bulletin, mais par tous les contemporains. LANGERON (Mémoires, p. 74) la tient “pour un bien beau fait d’armes » qui fit un grand honneur au général Doumerc et à ses cuirassiers. HOCHBERG (Denkw, p. 176) la nomme une charge brillante qui termina un combat très glorieux pour les Français Cf. LABAUME, p. 389.. Mais derrière nous Victor était obligé de se retirer devant les forces supérieures de Wittgenstein. L’ennemi parut vers les 10 heures du matin sur les hauteurs qui dominaient les ponts et le combat redoubla de vivacité. Rien de ce qui demeurait encore sur la rive gauche n’aurait échappé, si Victor avait été enfoncé; heureusement, il parvint à conserver sa position jusqu’au soir.

Claude Victore Perrin en 1812 - Portrait par Gros
Claude Victor Perrin en 1812 – Portrait par Gros

Mais dès que l’ennemi put apercevoir les points de passage, il y envoya des boulets et des obus qui achevèrent d’y répandre la confusion et le désespoir. On ne peut se faire une idée du spectacle que présentait cette masse, et des cris de douleur qui s’élevaient lorsqu’un obus éclatait au milieu d’elle. Quoique l’éloignement rendit les coups des Russes fort incertains, quelques-uns de leurs projectiles tombèrent sur les ponts et l’un d’eux emporta la tête à ce Gaëti qui m’avait donné la veille la précieuse racine de gentiane.

J’avais reconnu l’impossibilité de percer la foule et je ne l’essayais plus. Tous mes soins se bornaient à garantir mon cheval des atteintes trop rudes qui l’auraient renversé; je tâchais de ranimer le pauvre animal des jambes et de la voix lorsque je le sentais prêt à fléchir; s’il fût tombé, c’était fait de nous deux.

Poussé à droite, poussé à gauche, il n’avait pas assez de force pour résister de tous les côtés, et il restait dans la position où le dernier choc l’avait mis, jusqu’à ce qu’un nouveau vînt l’en faire changer. Malheureusement le hasard voulut qu’on lui fît faire, de choc en choc, le demi-tour entier, de sorte qu’il finit par avoir la croupe, et non la tête, dans la direction qu’on suivait, et je me trouvai tourner le dos aux ponts. J’étais depuis plus d’une heure dans cette désolante position qui achevait de m’ôter tout espoir, et je n’avais plus d’autre perspective que d’être étouffé par la foule, emporté par un boulet ou de tomber entre les mains des Russes et de mourir de froid et de misère sur la neige, lorsque j’aperçus assez loin de moi un jeune maréchal des logis-chef de mon régiment qui tentait de se faire jour à l’aide de sa vigueur et de sa haute taille.

C’était Grassard, aujourd’hui percepteur à Livry, près de Châlons-sur-Marne, emploi que j’ai été assez heureux de lui faire obtenir. Ce ne fut pas sans peine, au milieu de ce tumulte affreux, que ma voix parvint jusqu’à lui et qu’il put me joindre; il n’avait plus son cheval ni ses effets, et il était séparé de ses camarades; mais il avait conservé ses forces et il m’offrit d’unir ses efforts aux miens pour nous tirer de là.

Après avoir, non sans difficulté, remis mon cheval dans la direction des ponts, la bride dans une main et le sabre dans l’autre, il commença à pousser en avant, écartant ou renversant ce qu’il rencontrait. Moi-même j’essayais de l’aider, et je me vois encore sur ma chétive monture, tenant en main un sabre dont la lame était brisée à moitié, triste épouvantail que j’avais peine à porter. Et, sans doute, nous avancions, mais avec quelle lenteur, et que de fois, repoussés par la foule, nous perdîmes en un instant l’espace que nous n’avions gagné qu’à force de temps et de peine!

Les obstacles et le désordre qui en étaient la suite augmentaient de plus en plus; des hommes, des chevaux, des véhicules renversés causaient de nouvelles chutes; la foule était trop dense pour qu’on pût voir le sol, et ce n’était que par la manière plus ou moins assurée dont mon cheval posait le pied que je jugeais s’il marchait sur la terre ou sur des cadavres. Nous n’avions encore conquis que bien peu de terrain, lorsqu’un mouvement désordonné de mon cheval m’avertit qu’il avait rencontré un nouvel obstacle; il voulut se dégager, il tomba sur le côté, et la violence de sa chute me lança à quelques pas de lui, au milieu des débris d’un fourgon culbuté sur la route.

Il fut heureux pour moi que cet obstacle eût rendu la foule moins compacte en cet endroit; sans quoi j’aurais été tout d’abord étouffé. Je sentis le danger que je courais, et par un effort dont l’instinct de la conservation pouvait seul me rendre capable, je me relevai avec une sorte d’agilité, et par un hasard vraiment extraordinaire, je me retrouvai à cheval sans blessures ni contusions. Cet accident ne nous retarda guère plus de temps que je n’en mets à le raconter et nous continuâmes à avancer au milieu des gémissements et des cris de désespoir.

Je n’étais pas alors à cent toises des ponts. Il nous fallut cependant plus d’une heure pour y arriver, et là se présentèrent de nouveaux obstacles : des voitures renversées ou abandonnées, des chevaux soulevant la tête au milieu des débris qui les écrasaient, des cadavres, tout cela formait comme un retranchement qu’il semblait impossible de franchir.

Cet encombrement était, ainsi que je l’ai dit, le malheureux résultat des précautions qu’on avait cru devoir prendre pour l’éviter. La consigne sévère qu’on avai donnée n’était que trop bien exécutée par un détachement de gendarmes d’élite qui, le sabre à la main, repoussaient impitoyablement voitures et cavaliers. J’étais depuis quelque temps dans cette horrible position, quand je fus aperçu par les pontonniers qui s’occupaient nuit et jour à remédier aux avaries continuelles des ponts.

A la vue d’un uniforme d’artillerie, ces braves gens m’aidèrent à venir jusqu’à eux, et je pus enfin franchir ce pont que je voyais depuis plus de quatre heures presque sans espoir de parvenir jusqu’à lui.

De quel poids je me sentis soulagé en le traversant! La sensation que j’éprouvai ressemblait à celle d’un malheureux qui recevrait sa grâce en marchant au supplice. J’étais presque seul sur le pont, tant l’accès en devenait difficile. Il s’élevait peu au-dessus de la surface de l’eau, de sorte que les cadavres, portés par le courant, s’y trouvaient arrêtés parmi les glaçons que charriait la rivière. Un grand nombre de chevaux dont les cavaliers s’étaient noyés venaient appuyer leur tête sur le plancher et restaient là tant que leurs forces leur permettaient de se soutenir sur l’eau; ils garnissaient un côté du pont dans presque toute sa longueur.

Lorsque j’avais gagné le pont grâce au secours des pontonniers, une cantinière, portant un enfant dans ses bras, avait eu l’idée de s’accrocher à la queue de mon cheval et de partager ainsi ma bonne fortune. Ce ne fut qu’à la sortie du pont que je m’aperçus du signalé service que je lui avais rendu sans le savoir, et je n’oublierai jamais l’accent pénétré avec lequel elle me dit, en me quittant, qu’elle me devait la vie et celle de son enfant, et l’insistance qu’elle mit à partager avec moi un morceau de sucre qui lui restait encore. 

References   [ + ]

1. Griois aurait dû dire ici que vers 8 heures du matin, le pont réservé aux chevaux et aux voitures se rompit, et que, par suite, comme l’a dit Labaume, p. 386, les bagages et l’artillerie avancèrent vers l’autre pont et tentèrent de forcer le passage. Cf. SÉGUR, p. 373 : « Le pont de l’artillerie creva et se rompit; tout se dirigea vers l’autre pont. »
2. La charge de Doumerc a été louée, non seulement dans le 29e bulletin, mais par tous les contemporains. LANGERON (Mémoires, p. 74) la tient “pour un bien beau fait d’armes » qui fit un grand honneur au général Doumerc et à ses cuirassiers. HOCHBERG (Denkw, p. 176) la nomme une charge brillante qui termina un combat très glorieux pour les Français Cf. LABAUME, p. 389.