Le général Griois à la Bérézina

Les Cosaques ne parurent pas de mon côté, et dans l’après-midi j’arrivai à Stoudianka, à 3 lieues de Borisof. Dans cette journée, j’avais rencontré Gaëti, aide-major de mon ancien régiment 1)Michel-Ange Gaëti, né à Carrare en 1775, gradué à la Faculté de Florence en 1801, mis en réquisition comme sous-aide à l’hôpital militaire de Pise et à celui de Livourne ainsi qu’à l’armée d’Italie en 1806, commissionné au début de 1807, sous-aide au 9e régiment (1808), aide-major au Fr régiment d’artillerie à cheval (1809), tué au passage de la Bérésina.; touché de l’état où il me voyait, il me donna quelques morceaux de racine de gentiane et me conseilla de les mettre dans de l’eau-devie et d’en prendre de temps en temps quelques gouttes pour rendre un peu de ton à mon estomac et ranimer mes forces.

Il me restait précisément à peu près un demi-verre d’eau-de-vie dans une petite bouteille clissée que je portais toujours sur moi; j’y mis ma précieuse  racine, et lorsque je me sentais plus faible ou plus souffrant qu’à l’ordinaire, j’en humectais mes lèvres. Mais, pour ne pas me trouver au dépourvu si ma faiblesse devenait extrême, j’en usai avec une telle économie que ma petite bouteille, que je conserve comme une relique précieuse de mon terrible pèlerinage, était encore à demi pleine lorsque j’arrivai à Kœnigsberg. Ce pauvre Gaëti! C’était la dernière fois que je devais le voir, lui aussi, le lendemain, il eut la tête fracassée presque devant moi par un obus, en passant le pont de la Bérésina. Il semble que j’aie porté malheur aux anciens amis que je rencontrai dans cette journée.

Ainsi que je l’ai dit, je suivais la foule et je m’arrêtai avec elle près d’un mamelon où se groupaient de misérables habitations en bois, dont une partie avait servi à construire des ponts et à nourrir les feux de bivouacs. Dans ce chétif village de Stoudianka, dont je n’ai su le nom que longtemps après, se trouvaient l’empereur, sa garde et le reste de l’armée, à l’exception du 2e et du 9e corps, aux ordres d’Oudinot et de Victor.

Le maréchal Oudinot
Le maréchal Oudinot duc de Reggio

Oudinot s’était porté sur la rive droite de la Bérésina, pour éloigner l’armée de Tchitchagof et faciliter notre passage; Victor tenait tête à Wittgenstein qui nous poursuivait. Ces deux corps étaient notre unique espoir; d’eux seuls dépendait notre salut; restés sur les bords de la Dvina, ils avaient échappé aux misères qui nous accablaient depuis Moscou; leur organisation militaire, ainsi que leur discipline, avaient peu souffert, et ils le prouvèrent par leur belle conduite dans les combats des 27 et 28 novembre. Mais ces journées si brillantes furent aussi les dernières, fatigués de ce dernier effort, ils succombèrent à leur tour; et peut-être plus promptement que nous-mêmes. Deux jours après ces glorieuses affaires, la désorganisation des 2eet 9e corps était aussi complète que celle du reste de l’armée.

La rive gauche de la Bérésina et la plaine qui entoure Stoudianka étaient couvertes d’une masse d’hommes isolés à travers lesquels les corps encore armés et la cavalerie ne se faisaient jour qu’en employant la force. Les flots de cette multitude se pressèrent d’autant plus sur les points où ils étaient refoulés, et ce ne fut qu’avec beaucoup de peine et de temps que je parvins à gagner Stoudianka et à rejoindre mes camarades.

Je les trouvai établis au bout du village, dans une espèce de grange remplie de paille où nous trouvâmes pour nous un excellent abri et pour nos chevaux litière et nourriture à discrétion,

A très peu de distance en avant de nous, le canon s’était fait entendre pendant toute la journée. Mais nous étions peu inquiets; nous ne savions plus apprécicr le danger et il ne nous restait même pas assez d’énergie pour le redouter. Rien ne troubla donc pendant cette soirée le plaisir d’avoir un aussi bon bivouac. Plusieurs officiers du 4e corps le partageaient avec nous, et, grâce à leurs provisions ajoutées aux nôtres, l’éternelle bouillie fut suivie cette fois d’une pleine marmite de thé qui nous sem bla délicieux, bien que le sucre eût été remplacé par du miel.

Eugène de Beauharnais
Eugène de Beauharnais

Après notre souper, nous apprîmes que l’empereur était déjà sur la rive droite et qu’Eugène passerait les ponts dans la soirée. Fallait-il suivre, le soir même, le. mouvement du prince? La prudence le voulait et notre devoir l’exigeait, mais le devoir n’était plus qu’un mot; la désorganisation et la misère avaient rompu tous les liens; la vue de notre grange remplie de paille fraiche qui nous promettait une si douce nuit l’emporta, et tout d’une voix, nous résolûmes d’attendre le jour dans la commode .situation où nous étions, plutôt que d’aller, par l’obscurité et le mauvais temps, errer peut-être la nuit entière sur la rive droite sans trouver un abri pour reposer notre tête ni un morceau de bois pour faire du feu.

Nous laissâmes partir le prince. Blottis dans notre paille et agréablement échauffés par le thé, nous passâmes une excellente nuit et ce ne fut qu’à la pointe du jour que nous nous réveillâmes pour nous remettre en route.

C’était le 28 novembre, jour d’affreuse mémoire. De l’endroit où nous étions, la vue s’étendait au loin, et nous vîmes la plaine couverte d’une foule immense qui, comme nous, avait bivouaqué sur la rive gauche et qui se dirigcait maintenant vers les ponts. Nous descendîmes la colline à cheval dans la direction des ponts, que la brume nous empêchait de distinguer, mais qui n’étaient pas éloignés d’une demi-lieue.

Le temps était sombre, le froid pénétrant, et il tombait quelques flocons de neige. Nous hâtions le pas autant que le permettait le triste état de nos montures. Mais notre marche fut bientôt ralentie par la foule qui devenait plus épaisse. Croyant d’abord que cet encombrement provient de quelque accident, nous nous arrêtons pour attendre qu’il cesse, mais de nouvelles masses d’hommes isolés arrivent de toutes parts, et l’accroissent encore. Plus de mouvemcnt; personne ne bouge; et l’obstacle se grossit à chaque instant.

Carte des environs de Studianka
Carte des environs de Studianka

Après trois quarts d’heure d’attente, nous décidons d’aller de l’avant et grâce à nos chevaux qui heurtent et culbutent les pauvres piétons, nous avangons, mais lentement. Je montais un petit cheval polonais que j’avais acheté en allant à Moscou. Il avait de si beaux membres que je l’avais pris malgré sa petite taille, et quoiqu’il n’eût pas encore trois ans; mais les fatigues de la retraite l’avaient réduit à un tel état de faiblesse qu’il avait à peine la force de me porter. Aussi je fus promptement dépassé par mes camarades. Je ne faisais quelques pas que lorsque mon cheval était poussé par les gens qui me suivaient. Je regrettais alors d’avoir pénétré dans cette foule et j’aurais bien voulu m’en dépêtrer. Impossible d’y songer; il y avait déjà autant de monde derrière moi qu’en avant, et il augmentait à chaque instant.

Jusqu’alors, la foule avait été assez tranquille; elle n’avançait pas, mais l’impatience, la crainte ne l’agilaient pas encore, et les plus faibles se contentaient de crier contre ceux qui recouraient à la force pour s’ouvrir un chemin. Le désordre commença par le mouvement rétrograde de quelques cavaliers du 2e ou 9e corps qui se firent jour en renversant tout ce qui se trouvait devant eux. Ce fut sans doute une suite des consignes bien mal conçues et trop strictement exécutées qui causèrent en grande partie les désastres de cette journée.

References   [ + ]

1. Michel-Ange Gaëti, né à Carrare en 1775, gradué à la Faculté de Florence en 1801, mis en réquisition comme sous-aide à l’hôpital militaire de Pise et à celui de Livourne ainsi qu’à l’armée d’Italie en 1806, commissionné au début de 1807, sous-aide au 9e régiment (1808), aide-major au Fr régiment d’artillerie à cheval (1809), tué au passage de la Bérésina.