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Un projet de sous-marin sous le Directoire

Le Nautilus
Le Nautilus

Dans son ouvrage, Projets et tentatives de débarquement aux Iles Britanniques, M. le capitaine Desbrière signale, d’après un travail de M. le lieutenant de vaisseau Emile Duboc, les efforts faits par lAméricain Fulton, en 1797 et 1798, pour doter la France d’un sous-marin qu’il appelait le Nautilus.

L’inventeur ne put obtenir ni du ministre de la marine Fléville[1], ni de son successeur, l’amiral Bruix, une Commission assurant à ses marins le traitement de belli­gérants, en dépit du rapport très favorable de la Com­mission chargée de l’examen du projet.

Finalement, Fulton se décida à construire son navire sans attendre d’être commissionné et rendit compte le 10 avril 1800, au ministre de la marine Forfait, de l’achèvement presque complet des travaux. Le 30 juillet, en effet, le Nautilus fut lancé à Rouen, et ses essais réussirent parfaitement[2].

Mais ce succès, non plus que l’intervention de Monge et de Laplace, qui présentèrent Fulton au Premier Consul, ne purent le convaincre et le décider à accorder à l’inventeur un crédit de 60,000 francs qu’il demandait pour des expériences de destruction. Il obtint à grand-peine, à cet effet, 10,000 francs le 30 mars 1801, amena le Nautilus à Brest et fit sauter, au mois de juillet sui­vant,  une vieille chaloupe mise à sa disposition[3].

Néanmoins, ce résultat et une nouvelle démarche de Monge ne firent aucune impression sur l’esprit du Pre­mier Consul, qui éconduisit définitivement Fulton.

Un autre inventeur, resté inconnu, d’un sous-marin, ne fut pas plus heureux auprès du Directoire, auquel il avait soumis les plans et un mémoire descriptif de son navire en 1798. Ne recevant aucune réponse et appre­nant que des expériences avaient été faites, avec un engin de ce genre, à Rouen et à Brest, il se rendit auprès de Moreau et lui écrivit, le 1er janvier 1801, la lettre sui­vante qui a été trouvée, aux Archives de la guerre, dans la correspondance particulière de cet officier général.

La machine de mon invention, dont j’ai eu l’honneur de vous parler, mon Général, est on bateau de cuivre[4] construit en forme de poisson, fermé de tous les cotés, dans lequel deux ou trois hommes peuvent naviguer sous l’eau à chaque profondeur qui leur convient, et dans toutes les directions, sans être exposés à la moindre inconvéniance {sic) ou danger. Par des opérations très simples, ils peuvent avancer, reculer, tourner, monter ou descendre en direction verticale ou oblique, et s’arrêter dans leur position chaque moment qu’ils le désirent[5]. Pour voir clair en dedans, il y a des petites ouvertures en haut et des côtés fermés hermétiquement par des vitres à travers lesquels ils peuvent aussi observer tous les objets dehors. Pour diriger leur course, il y a un gouvernail[6] et une boussole, et pour savoir à quelle profondeur l’on se trouve sous la surface de la mer, il y a une espèce de baromètre qui, sur une petite échelle en dedans, indique exactement la hauteur de la colonne d’eau au-dessus du bateau. La capacité de ce bateau est telle que la masse d’air y contenue suffise à la respiration des trois hommes qui y sont enfermés au moins pour deux ou trois heures; mais comme à la fin cet air deviendrait méphitique et incapable à sou­tenir la respiration, il est nécessaire qu’il soit renouvelé de temps en temps. Pour cet effet, les personnes qui se trouvent dans le bateau le font monter, sans pourtant le découvrir, jusqu’à six ou huit pieds sous la surface de l’eau et, poussant alors un tuyau de dedans au-dessus la surface, ils font sortir par ce tuyau, et par le moyen d’une machine pneumatique pratiquée en dedans, tout l’air corrompu, en introduit en même temps une quantité égale d’air frais de dehors. Cette opé­ration finie, ils retirent leur tuyau et redescendent à la profondeur qui leur convient pour continuer leur course ou pour exécuter certaines opérations.

Les applications dont cette nouvelle invention est susceptible sont aussi variées qu’importantes.

1° On pourra s’en servir d’abord pour exploiter le fond de la mer,  pour en retirer des coraux et toutes les autres substances qui s’y trouvent; on pourrait à son aise observer tous les monstres marins et tous les poissons qui habitent dans les ténèbres de ce vaste abîme, les dessiner même sans en avoir rien a craindre;

2° Après un naufrage on pourrait recueillir aisément des caisses avec des papiers ou autres objets précieux, sans avoir besoin des plongeurs qu’on trouve rarement, qui d’ailleurs doivent toujours risquer leur vie et qui ne peuvent rester assez longtemps sous l’eau. Pour cet effet, il serait même utile d’avoir une de ces machines à bord de chaque grand vaisseau, comme dans chaque port ;

3° En temps de guerre, un ou plusieurs de ces bateaux pourraient être employés pour correspondre avec la garnison d’un port bloqué, lui porter des remèdes ou même fournir des provisions de bouche à l’insu de l’ennemi et à travers de ses flottes;

4° Mais de tous ces moyens, le plus important et le plus merveilleux,  (quoique aussi le plus terrible dans ses résultats) c’est l’application qu’on  pourrait faire de cette machine pour détruire les vaisseaux ennemis sans risquer la vie d’un seul homme. En effet, par la facilité qu’elle a de se diriger sans être aperçue, on peut approcher une flotte ennemie, attacher au fond extérieur d’un vaisseau, près de la quille, un pétard dont l’explosion, en entrouvrant le vaisseau, le forcerait de s’abîmer, sans qu’aucun secours puis (sic) l’en garantir, ou bien si 1e pétard rencontrait le magasin des poudres, il en résulterait immédiate­ment l’explosion générale du vaisseau[7].

Mon attachement sincer (sic) à la nation française et le désir le plus vif de voir triompher la cause de la liberté et de l’humanité m’ont engagé à perfectionner cette invention et à la consacrer uniquement à votre gouvernement, au moment même où les préparatifs les plus sérieux pour une descente en Angleterre me firent croire qu’une pareille découverte pourrait beaucoup contribuer à faciliter cette entreprise. Je me suis donc empressé à envoyer au Directoire exécutif à cette époque un plan très détaillé avec un mémoire descriptif, mais sans aucune signature, dans un rouleau cacheté, qui fut délivré par un de mes amis à Mayence au commissaire Rudler, qui lui en donna un récépissé. L’année suivante, quand le citoyen Alquier s’établit à Munich comme chargé d’affaires du gouvernement français auprès de l’Electeur palatin, je crus devoir m’adresser à lui pour m’informer sur le sort de ce paquet, mais comme ce ministre était d’opinion que mes dessins et mon mémoire anonyme, n’étant appuyés d’aucune autorité, pourraient bien avoir été jetés de côté sans les examiner avec l’attention qu’ils méritaient, il m’invita à faire cet ouvrage de nouveau en me promettant de le faire passer au Directoire avec une recommandation particulière de sa part. Je me mis donc à exécuter les mêmes dessins de nouveau avec tous les soins possibles, et j’avais la satisfaction de les lui remettre avec un mémoire descriptif assez détaillé peu de jours avant son départ de Munich. Il m’en donna un récépissé avec l’assurance très positive qu’il allait les délivrer lui-même au Directoire, à Paris, aussitôt qu’il serait arrivé.

Depuis ce temps-là je n’ai plus rien entendu de cette affaire, mais comme je suis informé que des expériences avec des bateaux de cette construction ont été faites dernièrement à Rouen et à Brest, et comme il ne me reste aucun doute que ces machines n’aient été exécutées d’après les mêmes dessins que j’ai communiqués au ministre Alquier et qui sûrement ont été remis par lui au Directoire exécutif il y a trois ans, je prends la liberté de m’adresser à vous, mon Général, non pour réclamer mes droits à l’honneur public de cette invention (qui dans ma situation me pourrait même devenir très funeste), mais pour réclamer auprès de vous et du gouvernement français mon mérite d’avoir été le premier qui lui ait offert cette idée dans l’intention la plus pure et sans aucune autre vue que celle de servir la bonne cause. C’est là où toute mon ambition se borne, et très content qu’un autre que moi passe dans le monde pour l’inventeur de cette machine, je serais trop heureux si elle pouvait un jour contribuer à aider les projets de votre gouverne­ment, et particulièrement à faciliter une entreprise dont l’exécution vous appartient exclusivement, mon Général, et qui seule peut encore ajouter à votre gloire, comme à la reconnaissance que vous doivent tous les amis de la liberté.

Salzbourg, ce 1er janvier 1801.

(Revue d’Histoire – IV, 5, jan.-mars. 1902, page 481 – 485)


[1] En marge d’un rapport au Directoire sur cette question, il est écrit de la main de Fléville : « Et que le gouvernement ne pouvait avouer  ostensiblement des hommes qui se livreront  à ce  genre d’opérations. Les Anglais, ingénieux en machines destructives, s’en permettraient bientôt l’usage à l’abri du même moyen, et ce serait, en quelque sorte, rayer du Code de la guerre les punitions justement infligées à ceux qui sont naturellement enclins à la faire d’une manière si atroce.

[2] Dans les conclusions, encore très favorables, de la Commission, se trouve ce passage : « Cette arme convient particulièrement aux Fran­çais, parce qu’ayant une marine plus faible que leurs adversaires, l’entier anéantissement de l’une et de l’autre leur est avantageux.

[3] « La chaloupe a sauté en l’air, brisée en mille morceaux », dit le préfet maritime Caffarelli dans un rapport au Ministre; « le pétard n’avait que 20 livres de poudre et était manœuvré par Fulton, lequel se tenait à distance dans sa péniche »

[4] Celui de Fulton était en bois; il avait 6m,50 de long et 2 mètres de large.

[5] L’auteur n’indique pas le propulseur : celui de Fulton était une hélice manœuvrée à bras.

[6] Le sous-marin de Fulton avait deux gouvernails : l’un vertical, l’autre horizontal.

[7] Le sous-marin de Fulton enfonçait sous le navire une pointe barbelée à laquelle était fixée une torpille remorquée à 100 mètres. En se retirant, le Nautilus rapprochait celle-ci du navire et, une fois au  contact, un ressort extérieur faisait jouer une batterie qui déterminait l’explosion.