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Méditations sur la Gloire

A propos de la colonne Vendôme 

Cet extrait de Visage de Paris (Chapitre V – édition Pierre Lafitte –  1928 ), de Paul Reboux [1]André Amillet, dit Paul Reboux, est un écrivain, journaliste et artiste peintre français, né le 21 mai 1877 à Paris et mort le 14 février 1963 (à 85 ans) à Nice. Il est notamment connu pour … Continue reading , nous a été communiqué  par Lorenzo Crivell

Les illustrations ont été ajoutées par la Rédaction.


L’ Hstoire des monuments successifs qui furent élevés au centre de la place Vendôme pourrait former, à l’usage d’un Bossuet, le thème d’un admirable sermon sur les variations des destinées humaines. 

Il avait été décidé tout d’abord que, sur le milieu de la place construite selon les indications de Mansart, s’érigerait la statue du Roi Soleil. 
Une gravure du temps nous en montre l’inauguration. A cette époque-là, Paris n’était, proche la place Vendôme, qu’un ensemble de terrains vagues où se trouvaient des maisons de campagne. Autour de la place, seules les façades étaient dressées, sans toitures, sans qu’un bâtiment y fût adjoint par derrière. Des arcs-boutants de maçonnerie soutenaient, ainsi qu’un décor de théâtre, ces colonnades percées de fenêtres sans vitres et que ne décorait aucun fronton. 
Parmi ces murs, derrière lesquels il ne se passait rien, eut lieu, le 8 août 1699, l’inauguration de la statue, œuvre de Girardon. 

La Révolution ne pouvait tolérer cette effigie d’un roi. 
En 1792, la statue de Louis XIV fut renversée. 
Marie-Joseph Chénier en avait prononcé la condamnation. 
L’opération n’alla pas sans peine. Les cabestans organisés par le patriote Palloy, démolisseur de la Bastille, furent insuffisants. Des travailleurs de bonne volonté s’agrippèrent aux cordes. Enfin, aux cris de «Vive la Nation!» la lourde pièce de bronze, coulée d’un seul jet par Keller, s’abattit, écrasant dans sa chute Rose Violet, zélatrice de Marat, une des crieuses de l’Ami du peuple. 

Quatre mois durant, des fragments de bronze restèrent au lieu même où ils avaient été vus par Louis XVI lorsqu’il avait quitté le couvent des Feuillants qui lui avait servi d’asile après la prise des Tuileries. Le peuple avait ordonné, en effet, que la carrosse où avait pris place le Roi, – le Roi tremblant de toute sa graisse, enlaidi par une barbe de trois jours, – fît halte sur cette place ci-devant Louis-le-Grand, portant désormais le nom purificateur de place des Piques, afin que Capet considérât l’écroulement prophétique d’un tyran. 
Le socle de la statue était intact. Robespierre proposa d’y élever à ses frais une pyramide en bois, afin de glorifier par ce monument l’esprit révolutionnaire. 
Aucune décision ne fut prise. 

Mais le socle fut utilisé en janvier 1793 pour y exposer publiquement le corps de Le Peletier de Saint-Fargeau, qui avait été assassiné d’un coup de sabre au flanc. 

Le Peletier de Saint-Fargeau
Le Peletier de Saint-Fargeau

Haut magistrat de l’ancien régime, président à mortier, pourvu d’une immense fortune mise au service de la Liberté, Le Peletier était connu pour sa bienfaisance. Comme il avait voté la mort du Roi, la Convention décida d’honorer en lui une victime des contre-révolutionnaires. Le corps fut amené à la place des Piques sur un char monumental. Le peuple en foule, les sections de Paris, les corporations avec leurs bannières, défilèrent devant le cadavre, sous un ciel gris et bas qui semblait s’accorder avec la tristesse générale. 

 

 

Le 25 août 1806, sur l’ordre de Napoléon, – qui se souvenait peut-être de son entretien avec sa belle compagne d’un soir, – fut entreprise l’étude d’une colonne semblable à celle érigée à Rome en l’honneur de Trajan. Elle serait composée d’un fût de pierre revêtu d’une spirale de bas-reliefs en bronze représentant les hauts faits des armées impériales en quarante-cinq épisodes. Le métal utilisé serait celui des 1200 canons conquis à Austerlitz. 

Cette colonne, une statue de Charlemagne devait la surmonter. 

Plus tard seulement, Napoléon consentit à se laisser représenter lui-même au faîte du monument. Durant les premières années de son règne, il avait eu une sorte de crainte superstitieuse à l’égard des signes de la grandeur. Il craignait d’irriter la jalousie des hommes et de Dieu. Mais il ne tarda pas à s’accoutumer à la notion qu’il égalait ce dernier. Dès lors, les manifestations qui semblaient les rites d’un culte lui devinrent agréables. 

Quatre années, – que l’Empereur trouva longues, – furent nécessaires pour l’édification de cette colonne. Il voulait la voir achevée. Il accepta sans discussion le chiffre de deux millions, montant de la dépense, secrètement satisfait par l’idée que, au sommet du monument, il serait montré par le sculpteur Chaudet en empereur romain, la tête couronnée de lauriers, une main appuyée sur un glaive, tenant de l’autre un globe surmonté d’une victoire. 

L’inauguration solennelle eut lieu en 1812, aux cris de «Vive l’Empereur!». 

Dédicace sur la Colonne Vendôme
Dédicace sur la Colonne Vendôme

Deux ans avant l’entrée des Alliés à Paris, une pancarte s’était balancée à la grille de la Colonne Vendôme. On y avait pu lire : «Passez vite! Il va tomber!» 

En 1814, le lendemain même de la réception des troupes étrangères, on noua un câble au cou de l’effigie impériale. Un grand nombre de chevaux furent attelés à ce câble et stimulés par des claquements de fouet pour faire choir la statue à laquelle des fanatiques de la tranquillité avaient scié les jambes au-dessus des chevilles. 

L’opération échoua. Launay, qui avait été le fondeur de la colonne et de la statue, fut réquisitionné, sur l’ordre de l’aide de camp de S. M. l’empereur de Russie. Une garde moscovite fut établie autour du monument. Launay, par le moyen de chèvres et de poulies, tenta l’opération. Elle réussit le 8 avril, à six heures du soir, aux cris de «Vive la Russie!». 

Ce Napoléon déchu fut mis au creuset. Il fournit la matière pour la statue équestre d’Henri IV. 

En 1832, les Chambres décidèrent de replacer la statue de Napoléon au faîte de la colonne Vendôme. 
Et l’on ne saurait, ici, négliger de prendre en considération le projet de n’élever à la mémoire des grands hommes que des statues à tête amovible. 
Le corps, à vrai dire, leur appartient bien peu. Il est revêtu des insignes de la gloire, sous lesquels la personnalité s’efface. Il est contraint à une attitude de parade où s’égalent tous les puissants. Il symbolise la fonction plutôt que l’homme. 
Une décapitation suffirait pour honorer les grands personnages. Quatre écrous consacreraient leur illustration. Quelques tours de clé anglaise attesteraient leur chute. L’économie serait grande pour les finances publiques. 
Mais il importerait de ne pas détruire à la légère ces têtes, un moment mises en pénitence. Notre temps a vu plus d’une fois des héros abîmés des sommets de la fortune jusqu’au fond du mépris, puis rehissés sur le pavois, grâce à l’effort de ceux dont ils pouvaient servir de nouveau les convictions ou les intérêts. Il suffirait d’un peu de mémoire pour retrouver la tête au point où le jugement public l’aurait reléguée. On pourrait alors la revisser sur la statue. 

Donc, en 1832, le grand drapeau blanc qui avait flotté au sommet de la colonne depuis la Restauration fut remplacé par un nouvel Empereur de bronze. 

Le bon Louis-Philippe, à cheval au milieu de son état-major, tandis que le peuple criait : «Vive le Roi!» enleva de ses propres mains le voile qui dérobait Napoléon aux regards de la foule. Celle-ci aperçut un monsieur replet, en redingote, coiffé du chapeau légendaire; mais ce chapeau était gauchement figuré; il douait le héros embourgeoisé de deux cornes; il lui donnait l’air beaucoup moins d’un conquérant du monde que d’un mari raillé par Paul de Kock. 

A vrai dire, ce n’était là que l’opinion des civils. Les militaires qui avaient servi sous les ordres du Petit Caporal le reconnaissaient bien. Des larmes roulaient dans leurs grosses moustaches, quand ils regardaient ce héros bedonnant. Le souvenir des sacrifices que tous lui avaient faits les attachait fidèlement à lui. Mais les citoyens qui n’ont jamais porté que des casques à mèche ne conçoivent pas la guerre à la façon des guerriers. Ils en ignorent les misères. Ils n’en veulent connaître que les trophées. Ils ne rêvent d’un chef qu’auréolé de gloire traditionnelle et officielle. Peu leur importe l’humaine vérité. Ils jugent selon les étiquettes qui furent placées dès le début sur les choses et sur les gens. Napoléon Ier était comparable à César. Qu’on se hâtât donc de le représenter en César! 

En 1864, Napoléon III jugea que cet ancêtre biscornu lui ferait moins d’honneur qu’un monarque en costume antique, jambes nues, le manteau sur l’épaule, le front couronné, personnifiant le suprême fondateur de la dynastie. 
Le Napoléon dodu fut donc descendu de son trône, exilé au carrefour de Courbevoie, et remplacé, aux cris de : «Vive l’Empereur!» par un héros martial et sublime, propre à donner l’impression que son descendant devait participer de la divinité. 
L’immortalité de ce Napoléon-là dura sept ans. 

A la fin de la Commune, six jours seulement avant l’entrée des Versaillais dans Paris, la colonne Vendôme, une fois de plus, eut des malheurs. 

La colonne Vendôme abattu par les Communards
La colonne Vendôme abattu par les Communards

Depuis longtemps, les communards souhaitaient que ce mirliton disparût. Le Comité de Salut Public siégeant à l’Hôtel de Ville avait décidé que l’aïeul de «Badinguet» serait, lui aussi, renversé. 
Le peintre Courbet, au nom de l’esthétique et de l’histoire, avait réclamé ce «déboulonnage». Il proposait d’inviter les Prussiens à abattre la colonne et a y mêler, dans une fonte nouvelle, ce qu’il restait aux armées de canons Krupp et de canons français, pour créer une statue surmontée d’un bonnet phrygien et dédiée à la République Universelle. 
En attendant que cette grande pensée pût obtenir l’adhésion sincère des partisans de Bismarck, le Napoléon et son piédestal furent condamnés. 

Leur exécution eut lieu au son du clairon, au roulement du tambour, tandis que les musiques militaires exécutaient la Marseillaise et le Chant du Départ. Les personnages officiels, le ventre ceint d’une écharpe rouge, avaient pris place au balcon du ministère de la Justice. Il était cinq heures du soir. La fin d’une belle journée enveloppait de teintes vermeilles le César debout dans le ciel. Une foule épaisse stationnait derrière des barricades, dans la rue de Castiglione et dans la Rue de la Paix. 
On causait, on s’interpellait, sans se connaître, en s’appelant «citoyen». Beaucoup de gens craignaient l’effet de la secousse, bien qu’on eût établi une litière de fascines et de fumier pour recevoir le monument. 
Quelques impatients frappaient du pied, selon le rythme des «lampions». 

La colonne Vendôme abattue
La colonne Vendôme abattue

Enfin, les cordes se tendirent. La colonne s’inclina dans les rayons du couchant. Elle s’abattit, disloquée entre les drapeaux, avec un choc sourd, tandis qu’un nuage de poussière s’élevait de toute part et qu’une immense clameur montait: «Vive la République! Vive la Commune! » 
Une curée commença. Chacun voulait un petit morceau de la statue. Les gardes nationaux durent croiser la baïonnette. Enfin chacun rentra chez soi. 
Le lendemain, les journaux officiels de la Commune rapportèrent avec emphase les détails de l’événement. On y put lire sous ce titre: le Renversement de la Colonne Vendôme: 

«Le décret de la Commune de Paris qui ordonnait la démolition de la Colonne Vendôme a été exécuté hier, aux acclamations d’une foule compacte, assistant, sérieuse et réfléchie, à la chute d’un monument odieux élevé à la fausse gloire d’un monstre d’ambition… 
«La date du 26 février sera glorieuse dans l’histoire, car elle consacre notre rupture avec le militarisme, cette sanglante négation de tous les droits de l’homme. 
«La Commune de Paris avait pour devoir d’abattre ce symbole du despotisme: elle l’a rempli.» 

D’autre part, les camelots vendirent une chanson dont voici quelques «vers», si j’ose m’exprimer ainsi: 

Au signal du machiniste, 
On vira le cabestan, 
Mais la cord’ se tendit tant 
Qu’on redoutait un sinistre. 
L’appareil avait le tort 
De n’pas être le plus fort. 

Enfin, il faut qu’il succombe 
A cinq heures trente-cinq… 
Quel exempl’ pour Henri Cinq!… 
La colonn’ s’incline et tombe! 
Et Napoléon Premier 
S’étale dans le fumier. 

Enfin, le Père Duchêne célébra le fait en ces termes sans douceur : 

« Un qui a rudement rigolé, hier soir, c’est le Père Duchêne, parce que le b… est allé à la place Vendôme avec un grand nombre de patriotes de ses amis, et que, là, il a constaté que la Commune ne veut plus qu’on se f… d’elle et qu’elle est disposée a faire exécuter ses décrets. 
«Et ça a fait rudement plaisir au Père! N… de D!… car le b… était là, dans sa carmagnole, en se faisant une chopine de bon sang en voyant par terre l’oncle de Badinguet!» 

Je vous épargne la suite et la fin de l’article, persuadé que cet échantillon littéraire vous paraît suffisant. Vous n’aurez pas de surprise en apprenant que, à la fin de ce morceau d’éloquence, était réclamées la démolition de la chapelle expiatoire et l’exhumation du corps de Napoléon Ier. Le Père Duchêne jugeait convenable que cette relique fût arrachée aux Invalides et jetée a l’égoùt. 

Reconstruction de la colonne Vendôme en 1875
Reconstruction de la colonne Vendôme en 1875

En 1875, la Colonne Vendôme fut réédifiée et Napoléon fut rétabli. 
Mais on ne cria plus rien. 
Désormais, les Parisiens ne sont plus troublés dans leur «fierté d’être Français» lorsqu’ils regardent la colonne, cette colonne qui inspirait à Émile Desbraux ces vers d’une bonne foi touchante et d’une qualité contestable : 

Salut, monument gigantesque 
De la valeur et des Beaux-Arts! 
D’une teinte chevaleresque 
Toi seul colores nos remparts! 
Proscrits, sur l’onde fugitive 
Cherchez un destin moins fatal. 
Pour moi, comme la sensitive, 
Je mourrai loin du sol natal…. 
Et si la France un jour m’ordonne 
De chercher au loin le bonheur, 
J’irai mourir au champ d’honneur 
Ou bien au pied de la colonne!

Fier d'être Français
Fier d’être Français

References

References
1 André Amillet, dit Paul Reboux, est un écrivain, journaliste et artiste peintre français, né le à Paris et mort le (à 85 ans) à Nice. Il est notamment connu pour ses recueils de pastiches littéraires.