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Les Francais en Prusse – Chapitre 6.

Nous avons décrit précédemment l’aspect de Berlin sous la première impression du désastre. Nous empruntons à une autre relation le tableau de la première apparition des troupes françaises, et de l’entrée de Napoléon dans cette capitale. On va voir qu’elle se résignait alors de meilleure grâce à l’occupation étrangère, que ne l’a fait Paris en 1871.

« Depuis qu’il n’y avait plus à douter de notre malheur, les paysans fugitifs ne cessaient d’affluer en ville, tandis que les gens riches émigraient avec tout ce qu’ils pouvaient emporter. C’était pitié de voir tous les chevaux de Berlin employés à charrier de vieux meubles, de vieilles femmes peureuses qui auraient pu rester chez elles sans courir aucune espèce de danger, tandis qu’une bonne partie du matériel de l’arsenal demeurait à la merci du vainqueur. On oublia aussi les trophées de la guerre de Sept-Ans, l’épée même de Frédéric !… Dans les cartons d’un ministère dont le chef avait été des premiers à fuir, les Français trouèrent la collection complète des meilleures cartes du royaume, les plans de toutes les forteresses. Au milieu de ce sauve-qui-peut général, on n’avait aucun souci de ce qui n’était qu’à l’État.

Le 23 au soir, tout ce tumulte d’immigration et d’émigration finit brusquement; on eût dit un de ces calmes sinistres, précurseurs des grandes tempêtes.

Le lendemain, jour tristement mémorable dans les annales de notre ville, je venais d’entrer le matin dans une taverne de la Friederichsstrasse, tout près de la promenade des Tilleuls. Tout-à-coup on entendit du bruit; un individu effaré entra brusquement en criant : « Ils sont arrivés ! – Où donc ? – A la porte de Brandebourg. » Je fis comme tout le monde, j’y courus.

A l’aspect d’uniformes verts, on avait crié d’abord : « Ce sont des Russes ! » les prenant pour l’avant-garde de quelque corps allié, débarqué de Stettin. Mais c’étaient bien des Français, de l’artillerie légère et de la cavalerie, qui se dirigeaient par la promenade vers l’Hôtel-de-Ville, à travers un concours immense de peuple. En retournant chez moi, je rencontrai le 9e hussards qui arrivait de son côté, musique en tête, par la porte de Postdam. Dans l’après-midi, il entra encore trois régiments de chasseurs, et en même temps le corps de Davoust arrivait en masse à la porte de Halle, et y faisait ses dispositions pour camper en plein air. La curiosité, plus forte que la crainte, porta la foule de ce côté, et il n’en résulta aucun inconvénient, sinon quelques baisers pour les jolies curieuses. En voyant de plus près ces terribles vainqueurs, on respira plus librement, les poltrons, suivant l’usage, étaient les premiers à railler la frayeur passée…

La situation, pourtant, n’avait rien de folâtre, même en n’envisageant que le côté matériel des choses. Le numéraire était d’une rareté extrême, les marchés singulièrement dégarnis, grâce à la panique des gens de la campagne. Nous étions sûrs d’avoir une rude charge de logements militaires… Mais le mal présent, nettement défini, est un moindre tourment que l’incertitude.

Le général Hullin, nommé commandant de la place, entra en fonctions le même jour. Par son équité et sa bienveillance, il s’est concilié l’estime générale.

Le 25 octobre, le maréchal Davoust entra dans Berlin à la tête de son corps d’armée. Les magistrats et une députation de la bourgeoisie l’attendaient à la porte de Postdam et lui firent une harangue, à laquelle il répondit avec courtoisie, les exhortant à se conduire convenablement avec les Français, sans manquer à leurs devoirs de sujets prussiens. Il donna l’excellent conseil de former une véritable garde, composée exclusivement de nobles et de propriétaires, pour concourir au maintien de l’ordre. Elle remplaça la prétendue milice bourgeoise qui existait alors, et dans laquelle figuraient quantité d’hommes de la lie du peuple, que les gens aisés payaient pour faire le service à leur place. La plupart de ces suppléants venaient en habits de travail ; aussi l’aspect général de la troupe n’était rien moins qu’imposant [1]L’organisation de cette première milice bourgeoise avait donné lieu à des plaisanteries plus ou moins spirituelles, qui furent réunies dans un petit poème satyrique intitulé la Berlinade. … Continue reading .

Pendant trois jours consécutifs, les troupes françaises défilèrent dans Berlin. L’entrée de Napoléon, plusieurs fois annoncée, eut enfin lieu le 27, à quatre heures de l’après-midi. Un sentiment indéfinissable, mélange de douleur, d’admiration, de curiosité, agitait la foule qui se pressait sur son passage.

Entrée de Napoléon à Berlin
Entrée de Napoléon à Berlin

Je le vis de tout près, ce successeur de notre grand Frédéric… Il me parut avoir pris quelqu’embonpoint depuis ses derniers portraits… Le teint est olivâtre, l’ensemble des traits harmonieux, saisissant. Il faut être doué d’une rare énergie; pour ne pas courber la tête sous ce regard ! … Sa physionomie, sérieuse jusqu’à l’austérité, s’illumine parfois d’un sourire étrange, je dirais volontiers fulgurant, car la sensation qu’il produit est analogue à celle de l’éclair. Je ne le vis sourire ainsi qu’une fois, quand ses yeux s’arrêtèrent sur un groupe de Berlinois qui, « dans l’intérêt de la ville» , mêlaient leurs acclamations à celles des soldats français…

Entrée de Napoléon à Berlin
Entrée de Napoléon à Berlin

Il fut reçu à la porte de Brandebourg par les quelques fonctionnaires qui n’avaient pas quitté leur poste, les autorités de la ville, des députés de la haute bourgeoisie, etc. Il les retrouva sur son passage en entrant au Château. Pour tout compliment, il leur adressa un léger salut, et gagna aussitôt son appartement. Il leur avait parlé quelques jours auparavant, quand ils étaient venus le trouver à Sans-Souci. Il paraissait fort au-courant, trop au courant, des manifestations qui avaient eu lieu lors de la rupture.

Il s’était trouvé des gens pour applaudir à l’entrée du vainqueur; il s’en trouva aussi le soir pour illuminer ! Ces illuminations, trop brillantes aux abords du Château, étaient du moins assez rares dans les autres quartiers. Une grande partie de la garde impériale passa la nuit en plein air dans le Lustgarten, où des feux de bivouacs produisaient un effet singulièrement pittoresque…

Le lendemain, on présenta au noble étranger les principaux membres des tribunaux, ceux du consistoire. Il s’entretint quelque temps avec des magistrats, principalement avec l’un des plus capables, M. de Kircheisen. Il lui demanda quelques renseignements sur la législation prussienne. Apprenant qu’il y avait chez nous trois degrés de juridictions, il dit que cela était trop canonique, devait occasionner bien des lenteurs. Il s’informa aussi de notre législation hypothécaire, demanda comment les biens dotaux des femmes étaient garantis, comment s’exerçait le droit de grâce, etc. Il causa aussi quelques heures avec les ministres du culte, et leur promit sa protection. Les circonstances l’ont empêché de tenir complètement parole, car plusieurs temples ont été convertis en casernes et même en écuries.  »

L’auteur de cette relation, imprimée dès 1801, s’étend longuement sur l’épisode du prince de Hatzfeld, et sur l’impression favorable que produisit à Berlin la clémence de Napoléon (voyez ci-dessus). On fut également touché de sa générosité envers le prince Auguste de Prusse. L’Empereur lui avait permis de revenir à Berlin, sur sa simple parole de s’abstenir de toute correspondance hostile à la France. Plus tard, il est vrai, quelques propos indiscrets de ce jeune prince sur les événements de la campagne mécontentèrent vivement Napoléon. Il trouvait que le prince Auguste n’avait pas des antécédents militaires assez caractérisés pour se permettre des critiques acerbes contre ses supérieurs comme s’il eut été sûr de mieux faire à leur place. «Tout ce qu’on sait de lui, écrivait Napoléon, c’est qu’il a été trouvé dans un marais (à Prenzlau). »

« Les jours suivants, on vit Napoléon dirigeant en personne les manœuvres de sa garde, passant l’inspection des troupes qui traversaient la ville. Pendant ces revues, les messages heureux pour ses armes se succédaient, sans relâche capitulations de Prenslau, d’Anklam, redditions de Magdebourg, de Stettin, de Custrin. On assurait parmi le peuple que Napoléon avait dit: je ne sais plus si je dois être joyeux ou honteux de si faciles, succès! [2]Die Franzosen in Berlin, V, B., n° 39 « 

Napoléon sortait presque tous les jours sans escorte ; il montait d’habitude un cheval blanc. Il sut trouver le temps de s’occuper de l’administration de la ville, et les dispositions qu’il prit étaient merveilleusement appropriées aux circonstances. Il fit installer une nouvelle municipalité, presser l’organisation de la garde bourgeoise conseillée par Davoust. Pour la composer, on prit dans chacun des vingt quartiers de la ville soixante des habitants les plus fortunés, ce qui donna un total de douze cents hommes ,chargés de veiller au maintien de l’ordre, de concert avec la garnison et les employés de la police. Au début de la guerre, le roi de Prusse désirait établir quelque chose de semblable, mais il avait été aussitôt étourdi de réclamations. Il était impossible, disait-on, de contraindre des gens aisés à cet affreux sacrifice de quelques nuits. Mais, dès que Napoléon eût exprimé à sa manière, le même vœu, la chose impossible se trouva tout-à-coup très-facile. Cette variété peu rustique de garde nationale avait son utilité ; néanmoins les bons patriotes étaient médiocrement flattés de la voir parader, à côté de nos troupes, dans ce Lustgarden, où Frédéric faisait jadis manœuvrer ses troupes d’élite. Ce fut pis encore après le départ de Napoléon, quand on vit, sur ce terrain consacré, succéder à la garde impériale les recrues de la Confédération du Rhin, et toujours l’imperturbable garde berlinoise, avec ses officiers reluisants comme des soleils.

Tandis que je contemplais ce beau spectacle, dit un contemporain, une femme âgée qui était près de moi, et qui se rappelait sans doute avoir vu là « le vieux Fritz », dit à demi- voix : Ah! quels hommes !! Napoléon connaît bien les Berlinois ! Il leur a donné des uniformes, des épées, des plumets, etc.; cela les absorbe et leur fait oublier le reste. On voit de petits jeunes gens bien délicats, des Juifs mêmes, les hommes les moins belliqueux de la terre, se pavaner dans leurs uniformes neufs, passer sans se plaindre la nuit sous les armes, faire des patrouilles et crier : Wer da ? avec l’accent le plus martial. Dans tous les lieux publics, on ne parle plus qu’épaulettes et plumets. »

Cette appréciation ironique émane sans doute de quelque officier, prisonnier sur parole. Il faut savoir que la question des plumets était à l’ordre du jour, parce que les officiers de la nouvelle garde avaient trouvé bon d’adopter pour les leurs le noir et le blanc. Les militaires demandaient pourquoi ces bourgeois, pouvant disposer pour leur travestissement de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, s’avisaient d’accaparer celles de l’armée. Les bourgeois répondaient que ces couleurs étaient celles de la nation, que c’était à eux qu’on devait de les voir encore quelque part, puisqu’il n’y avait plus d’armée.. L’argument laissait à désirer ; il était difficile de démêler une intention patriotique dans cette exhibition des couleurs nationales, à l’occasion d’un service de police municipale, fait par l’ordre et sous la direction des conquérants.

On reprochait aussi aux Berlinois, leurs députations, leurs illuminations. Ils avaient, disait-on, donné un exemple funeste aux autres villes par cette soumission empressée, obséquieuse. Les Berlinois, de leur côté, soutenaient qu’ils n’avaient pu faire mieux ni autrement. Ceux dont le métier était de se battre les avaient laissés à la merci du vainqueur. La situation, la configuration même de la ville interdisaient toute tentative de résistance. L’envoi des députés, les illuminations, avaient eu lieu à la suite d’invitations équivalant à des ordres formels; la moindre désobéissance, la moindre manifestation hostile auraient eu des suites terribles, etc. Ces raisonnements n’avaient rien d’héroïque, mais il était difficile d’y répondre. Ainsi le malheur commun, au lieu de concilier les esprits, devenait une nouvelle occasion de discordes intestines. Nous avons vu plus récemment les mêmes résultats se produire à la suite de faits semblables, mais ce n’était plus en Allemagne !

Au fort de ces démêlés, il y eut un jour, « unter den Linden », une scène publique tellement vive entre deux officiers, l’un militaire, l’autre bourgeois, que le commandant Hullin crut devoir intervenir. Ayant fait comparaître les deux adversaires et entendu leurs explications, il leur donna le conseil tout militaire de vider leur querelle sur le terrain. Celui qui appartenait à l’armée s’y refusa nettement, ne voulant pas, dit-il, se commettre avec un simple bourgeois, lui, noble de vieille souche.  Une pareille excuse devait naturellement sembler quelque peu étrange à un ancien vainqueur de la Bastille.

« C’est aussi pour cela sans doute, lui dit Hullin en riant, qu’à Iéna, vous autres officiers nobles avez si lestement cédé la place, à nous autres roturiers. Vous ne nous jugiez pas dignes de faire votre partie ! »


 

 

References

References
1 L’organisation de cette première milice bourgeoise avait donné lieu à des plaisanteries plus ou moins spirituelles, qui furent réunies dans un petit poème satyrique intitulé la Berlinade. On y voit figurer notamment un charretier promu au grade d’officier. Entraîné par la force de l’habitude, il crie  hue ! à ses hommes pour les mettre en mouvement.
2 Die Franzosen in Berlin, V, B., n° 39