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Les Francais en Prusse – Chapitre 7.

Ces disputes entre militaires et bourgeois n’étaient pas un fait isolé, accidentel. Les gens sensés y reconnaissaient avec inquiétude le résultat d’une révolution sociale qui, après avoir eu sa part d’influence dans le désastre, contribuait à en aggraver les conséquences.

Le mouvement des esprits, fruit des leçons du temps (Lehre der zeiten, périphrase alors usitée en Allemagne pour éviter de nommer notre Révolution), creusait entre le civil et le militaire une démarcation de plus en plus profonde. Dans cette monarchie d’origine toute guerrière, le prestige de l’armée avait d’abord été nécessairement immense ; il s’était à peu près maintenu jusqu’à la mort du grand Frédéric. Mais à partir de cette époque, il avait été en s’amoindrissant toujours. La campagne infructueuse de 1792 en France lui avait surtout porté un coup terrible, tandis que, par une progression contraire, la bourgeoisie allait toujours croissant , sinon en moralité, du moins en instruction et en aisance [1]On trouvera, dans la suite de ce travail, des témoignages curieux de la dépravation des mœurs allemandes à cette époque, principalement dans les classes aisées. .

Par une étrange anomalie, la plupart des nouveaux officiers prussiens, encore vierges de lauriers, traitaient les bourgeois de leur temps, fort supérieurs sous certains rapports à ceux de l’âge précédent, plus mal que ceux-ci n’avaient jamais été traités par les compagnons de gloire du « vieux Fritz ».

Depuis longtemps de bons esprits s’efforçaient de réagir contre cette tendance. Un livre de philosophie militaire fort remarquable, le Sophrone, imprimé pour la première fois à Francfort en 1792, contient, sur ce sujet des réflexions qui dès lors eussent paru banales en France, mais qui scandalisaient fort les orgueilleux officiers du duc de Brunswick. Entre autres choses on y lisait: « c’est à tort que plusieurs d’entre nous affectent de mépriser tout métier autre que celui des armes.. Un État ne saurait être composé exclusivement de soldats, non plus que d’artistes ou de poètes. Tout homme qui remplit bien les devoirs, de sa profession, fût-ce un simple artisan, fût-ce un maître d’école de village (textuel), est un homme honorable, Il est ridicule de mépriser quelqu’un, uniquement parce qu’il ne porte pas de plumet, et il est mieux de lui laisser voir ce mépris. De semblables procédés compromettent l’uniforme… »

Le même auteur signalait avec beaucoup de force et de raison un autre abus non moins dangereux. Pour retenir la considération qui leur échappait, beaucoup d’officiers ne voyaient rien de mieux que d’exagérer la rigueur du service, la morgue vis-à-vis du soldat, d’infliger la schlague pour les moindres peccadilles. Cette sévérité outrée déplaisait fort à l’auteur du Sophrone. Un tel système menait droit, suivant lui, à un inconvénient des plus graves en temps de guerre la désaffection du soldat, « Quand on en est réduit à la schlague pour faire marcher les hommes, disait-il, il n’y a plus guère à compter sur eux… – Frédéric II aurait eu beau avoir encore plus de talent, il n’aurait pas fait de si grandes choses, s’il n’avait su se faire aimer du soldat. Le soldat n’est pas un automate, c’est un homme qui a, comme nous, le sentiment du juste et de l’injuste. Dans le drame de la bataille, comme dans la comédie (Lustspiel) de la parade, il est la base, l’élément essentiel. »

Ces maximes paraissaient alors tellement hardies, que l’auteur, officier distingue, crut devoir garder l’anonyme. [2]Scharnhorst

Depuis, la situation n’avait fait qu’empirer. A l’époque de la rupture avec la France, on en était venu franchement, entre soldats et bourgeois, d’un côté au mépris, de l’autre à la haine. « Pour trouver en Europe, dit un contemporain, un exemple d’antipathie aussi prononcée entre le civil et le militaire, il faudrait aller jusqu’à Constantinople… »

Cette disposition, dans la classe moyenne, se combinait avec une autre plus récente et d’importation française; l’aversion pour la caste nobiliaire, dans laquelle se recrutait alors l’immense majorité des officiers. Aussi, quand le prince d’Isemburg lança la fameuse proclamation qui lui a valu, en 1815, la perte de ses États, pour recruter parmi les militaires allemands un régiment à la solde de la France, on remarqua, et l’on ne manqua pas de dire bien haut, qu’une trentaine d’officiers prussiens de très ancienne noblesse avaient répondu les premiers à cet appel.

Cette proclamation, dont les écrivains français n’ont guère parlé, porte la date du 18 novembre 1806. Elle n’était rien moins qu’habile : au lieu d’insister principalement sur l’honneur de faire partie de la première armée du monde, on s’adressait de préférence aux instincts matériels,..

« Le soldat français, disait-on, est de beaucoup, le mieux payé, le mieux habillé, surtout le mieux nourri. Il vit plus à l’aise que les sous-officiers des autres armées, etc. »

On croirait entendre les raccoleurs de l’ancien régime français, vantant aux campagnards novices les douceurs apocryphes de la cuisine du régiment.

Ce n’étaient pas sans doute des considérations semblables qui décidaient des officiers nobles à répondre à cet appel. Mais leur conduite, qu’on n’osait qualifier trop sévèrement en présence des Français, n’en produisit pas moins une recrudescence d’indignation contre les nobles en général, On revint avec affectation sur certaines circonstances, dans lesquelles le vieux Fritz avait traité des individus de cette caste avec une hauteur voisine du mépris. On exhuma notamment un « Ordre de Cabinet », adressé naguère à un personnage de la plus haute noblesse, qui sollicitait en conséquence un avancement plus prompt pour son fils, enseigne dans les gardes du corps. La réponse royale était ainsi conçue :

« J’ai pris connaissance de votre demande, et j’ai à vous dire que depuis longtemps, j’ai donné l’ordre de ne plus recevoir de comtes dans mon armée. Quand ces messieurs ont servi un an ou deux, ils s’en vont chez eux; ce sont des orgueilleux, des fanfarons dont il n’y a rien à faire. Si votre fils veut servir, il avancera en apprenant sérieusement le métier des armes. Les titres de noblesse ne comptent pour rien en pareille affaire. »

A cette boutade était joint un post scriptum du même style, écrit de la propre main du roi.

« De jeunes comtes qui ne veulent rien apprendre sont des ignorants en tout pays. En Angleterre, le fils du roi a débuté à bord d’un bâtiment comme simple matelot, pour connaître le détail des manœuvres. Si, par une espèce de miracle, un comte pouvait jamais être bon à quelque chose, rendre des services à son pays et à la société, ce serait uniquement grâce à son mérite personnel (ces mots sont en français dans l’original); et non grâce à son titre et à sa naissance, car ce ne sont là que des fadaises (narrens possen) ».

Une circonstance particulière donnait à cette reproduction une actualité piquante. Le jeune enseigne qui avait valu à son père cette rebuffade était précisément ce même comte Schulenburg, gouverneur de Berlin, au mois d’octobre 1806, et dont l’attitude n’avait été rien moins qu’héroïque au moment de la catastrophe, ainsi qu’on l’a vu précédemment.

L’irritation était d’autant plus grande contre lui, que depuis l’entrée des Français, il était revenu à Berlin demeurer avec son gendre, et qu’il affectait de ne plus porter la décoration prussienne, mais seulement celle de la Légion d’honneur. Il s’imaginait ainsi montrer sa reconnaissance et faire sa cour au vainqueur. Il se trompait; ces témoignages de déférence servile n’excitaient chez Napoléon qu’un sentiment très-voisin du mépris. On l’a vu, au contraire, en plus d’une circonstance, remarquer et louer la fidélité courageuse aux souverains vaincus. [3]On trouve un curieux exemple de ce sentiment chez Napoléon, dans les Mémoires intéressants et trop peu connus de la comtesse de Choiseul (née Tyskiewic), publiés en 1830. En 1812, lors de … Continue reading

Il y aurait encore bien des choses à dire sur cet antagonisme, principe énergique de dissolution, dont Napoléon aurait pu tirer un grand parti, s’il avait voulu détruire entièrement cette monarchie, comme il ne tenait qu’à lui de le faire après Friedland. Au début de la guerre, l’armée prussienne aurait eu besoin d’un succès décisif pour recouvrer son ancien prestige sur la population civile; on sait ce qui arriva…. Ce ne fut pas trop des mutilations de Tilsit, de cinq années de souffrances et d’humiliations profondes, pour amener la réconciliation par l’excès du malheur commun, et fondre au creuset national toutes les rancunes du passé.

Mais ces jours de revanche étaient loin, ils semblaient ne devoir jamais venir, quand la population de Berlin contemplait Napoléon, tantôt chevauchant unter den Linden, tantôt les mains derrière le dos, côtoyant à pied dans le Lustgarten les rangs de sa garde invincible.

Vers la fin de son séjour, il prit quelques mesures financières importantes, et dont l’effet fut généralement heureux, au moins comme palliatif. Pour comprendre la gravité de la crise, il faut savoir que les administrateurs de la Banque royale (fondée en 1765) étaient partis dès le 14 octobre pour Königsberg, et avaient suspendu leurs paiements. Cette résolution était absurde; elle aggravait les souffrances des populations sans nuire à l’ennemi. La Banque aurait dû, ou bien rester à Berlin, ou du moins y assurer le paiement des intérêts sous la protection de l’autorité française, qui n’aurait pas manqué de s’y prêter. La fuite des administrateurs et l’interruption du service firent tomber en un clin d’œil le papier de la Banque à 25 0/0 au dessous du pair. Celui de la Caisse maritime, autre institution de crédit due également, au grand Frédéric, perdait 40 0/0. Tel est l’inconvénient mortel des banques d’État.

On peut se faire une idée de la situation de la place, à la fin de 1806, par le seul fait qui suit. Les bons Israélites, qui, eux, n’avaient eu garde de fuir quand il y avait à pêcher en eau si trouble, ne voulaient escompter le papier des gens les plus solvables qu’à 50 ou même 60 0/0 de perte. Devenus aussi insolents avec les officiers qu’ils étaient jadis obséquieux, ils les rudoyaient, ricanaient de leur dénuement, et, à la moindre altercation, leur jetaient au visage, le souvenir d’Iéna …..

L’empereur Napoléon commença par donner cours forcé au papier-monnaie de l’État. Les souscripteurs d’un emprunt de deux millions et demi de thalers, ouvert pour subvenir aux réquisitions françaises, furent admis de cette façon à faire leurs versements en papier, ce qui les soulagea beaucoup. En même temps, Napoléon faisait frapper et mettre en circulation tout ce qui se trouvait de lingots d’argent et de cuivre à l’Hôtel des Monnaies. D’autres prescriptions également dictatoriales, mais justifiées par les circonstances, pourvoyaient à l’approvisionnement de Berlin. Les cultivateurs, d’abord réfugiés dans la ville, avaient, pour la plupart, regagné leurs demeures. Il leur fut enjoint de verser dans les magasins la quantité de blé nécessaire pour assurer le service de la boulangerie. Ces fournitures furent réglées de manière à ce que la ville eût toujours en réserve des farines pour trois mois. Cet arrangement ramena le cours moyen du boisseau de blé entre 2 thalers 14 gr. à 3 thalers, tandis qu’il s’était élevé jusqu’à 4 thalers à l’époque de la paix, où l’exportation était permise. Napoléon avait défendu qu’on fit payer le pain aux pauvres plus d’un groschen la livre. Il donna aussi des ordres pour que l’on continuât de payer les pensionnaires de l’État, notamment les invalides, et pour que le service des postes fût rétabli dans toutes les provinces occupées par l’armée française.


 

 

References

References
1 On trouvera, dans la suite de ce travail, des témoignages curieux de la dépravation des mœurs allemandes à cette époque, principalement dans les classes aisées.
2 Scharnhorst
3 On trouve un curieux exemple de ce sentiment chez Napoléon, dans les Mémoires intéressants et trop peu connus de la comtesse de Choiseul (née Tyskiewic), publiés en 1830. En 1812, lors de l’entrée de Napoléon à Wilna, c’est-à-dire à une époque où tout semblait présager le succès complet de nos armes, l’auteur de ces Mémoires voulut absolument paraître à la présentation avec le chiffre en diamant des impératrices et la cocarde bleue, insignes du titre de dame du palais qu’elle tenait de la cour de Russie. Elle s’attendait à une brusquerie de Napoléon; peut-être même n’était-elle pas fâchée de la provoquer. Son attente fut déçue ; l’Empereur se borna à lui demander ce que signifiait ce chiffre, et, pour le moment, ne fit aucune observation. Mais plus tard, au bal qui lui fut donné, apercevant mademoiselle G… qui se trouvait à côté de moi, Napoléon lui demanda pourquoi, étant aussi dame du palais…. elle n’avait pas mis sa décoration. Mademoiselle G… répondit qu’elle n’avait pas cru devoir la porter dans les circonstances actuelles « Pourquoi donc ? » dit Napoléon ; c’est une distinction de cour qui ne signifie rien ; l’empereur Alexandre est fort aimable de vous l’avoir accordée. On peut être bonne Polonaise et porter le chiffre, ajouta-t-il en se tournant de mon côté avec un sourire de bienveillance. » Napoléon savait apprécier, même dans une femme, un trait de caractère. On me loua beaucoup, quand on vit que la chose avait bien tourné.