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Les Francais en Prusse – Chapitre 5.

Rappel : Écrit et publié en 1872, au lendemain des évènements tragiques de la guerre de 1870, cet ouvrage contient, en de nombreux endroits, des commentaires fortement antisémites, de caractère intolérable, mais reflet de l’état d’esprit d’une époque. C’est la raison pour laquelle nous avons décidé de les maintenir dans leur intégralité.

 

Il faut le reconnaître, aucune nation n’a profité plus vite que celle-là à l’école du malheur.. L’épreuve de 1806 réveilla brutalement ces populations « assoupies sur les lauriers du grand Frédéric ». Cette secousse fut ravivée, prolongée après Tilsit par les excitations incessantes de la presse, par une foule de publications dont les titres (Tisons, Rayons de lumière, etc.) indiquent clairement l’esprit. C’est à l’un de ces recueils que nous allons emprunter quelques scènes recueillies d’après nature à Berlin, en octobre et novembre 1806.

La première va nous montrer quel coup ont porté aux préjugés nobiliaires les événements qui viennent de s’accomplir.

Deux jeunes gens s’abordent sur la promenade des Tilleuls (Unter den Linden). A leur taille encore sanglée sous l’habit bourgeois, on devine deux de ces guerriers «au vin de champagne» si fanfarons avant la guerre, si fiers de la lumineuse particule von (de) qui précède leurs noms. Ils appartiennent à la race de ces officiers de parade qui, suivant l’expression de Jean-Jacques, passaient leur vie à attendre le midi et le soir. De quel champ de bataille ceux-ci ont-ils pris leur volée ? Peut-être de celui d’Auerstaedt, où l’on prétendait que l’aspect de nos sapeurs avait suffi pour faire replier de ces fils de famille qui, à leur barbe, les avaient pris pour des créanciers juifs [1]Pour comprendre le sel de cette plaisanterie germanique, il faut savoir qu’en 1806, les Juifs étaient obligés de porter toute leur barbe, en vertu d’un édit de 1727, encore en vigueur. .

Écoutons l’entretien :

« Camarade, comprends-tu comment il se fait que nous soyons ici ? Pour moi, sur l’honneur, je m’y perds.

C’est la faute de ce duc (Brunswick) ! Si seulement Mollendorf avait commandé…

Parbleu c’est la maîtresse du duc qui nous a trahis !

Regarde un peu, voilà un de leurs bataillons qui défile. Sont-ce là des soldats, avec leurs souquenilles grises, pas de cordon au chapeau, pas d’aiguillettes !!!… .

C’est vrai. Parole d’honneur, nos troisièmes bataillons sont mieux ficelés.

Et vois ces officiers. Quel, accoutrement quel sans-gêne ! … –

Tu sais bien ce que c’est tous fils de tailleurs et de savetiers. Figure-toi que l’autre jour un cordonnier d’ici livrait une paire de souliers à un de leurs capitaines. Celui-ci critiqua l’article en connaisseur, et ajouta : « Que cela ne vous étonne pas, mon ami, j’ai été dans la partie. »

Ah ! ah! parfait ! j’écrirai cela à ma tante. Adieu »

A ces deux freluquets succèdent un cuirassier et un dragon gesticulant avec animation.

« C’est la s ….. infanterie qui a tout perdu. Nous aurions haché ces Français comme chair à pâté.

Tu as bien raison, camarade. Ils ne savent pas seulement se tenir à cheval. Mais notre infanterie s’en est allée au diable, et le canon a effarouché nos chevaux. » (Ils passent.)

Voici maintenant la contre-partie. Arrivent bras dessus bras dessous un canonnier et un grenadier.

« Tonnerre ! comme nous aurions arrangé là-bas ces co…_quins-là, si l’infanterie avait mieux tenu…

Pas de bêtises, camarade ! Le diable m’emporte si nous n’aurions pas tout culbuté à la baïonnette. C’est la cavalerie qui est cause de tout… »

L’une des scènes les plus curieuses est celle qui porte pour titre : l’Estafette anticipée. Elle nous reporte à quelques semaines en arrière, au 6 octobre, pendant cette sombre période d’incertitude déjà décrite plus haut.. Nous sommes dans le bureau d’un banquier juif, en conférence intime avec son commis. L’instinct de l’homme de proie est en éveil, et le rend plus clairvoyant qu’Hohenlohe et Brunswick. Ses petits yeux gris flamboient ; il se sent sur la bonne piste, il flaire la catastrophe, plus fructueuse pour lui que ne serait la victoire.

«Votre parole que personne au monde ne saura rien de ce que je vais vous dire !… Oh ! que j’ai donc bien fait de ne pas soumissionner cette fourniture ! La tentation était forte ; deux ou trois fois j’ai approché la plume du papier, toujours une voix intérieure me disait : ne signe pas !… Écoutez, mais surtout bouche close ! Hélas ! quel homme que ce Napoléon ! Vous connaissez X…. mon correspondant de Naumburg. J’étais convenu avec lui qu’il m’enverrait une lettre par exprès s’il y avait du nouveau. Il ne faut pas regarder à cinquante thalers pour en sauver mille. Eh bien ! regardez, la voilà, sa lettre. L’exprès n’est pas entré en ville, c’était entendu. Il s’est arrêté tout près d’ici, à ….. ; et m’a envoyé la lettre par un commissionnaire. Or, savez-vous ce qu’on me demande ? c’est bref, mais substantiel ; les Français sont à Naumburg. A présent, regardez la carte, comprenez-vous ? ce ne sont pas trois hommes, ni dix, ni cent, qui ont fait une pareille pointe. Et le Roi, où est-il ? Tout le, monde l’ignore ici. Aux dernières nouvelles, il était à Weimar. Maintenant, mesurez sur la carte, voyez laquelle de ces deux villes, Weimar et Naumburg, est plus près de Berlin. Naumburg, n’est-ce pas ? Eh bien, j’en conclus qu’il y a déjà une bataille de perdue, ou qu’on est en train de la perdre.

Mais, dit l’autre, n’est-il pas possible que le Roi la gagne, cette bataille ?

Hum ! combien avons-nous en caisse présentement, en billets de la Banque ?

Soixante-douze mille thalers.

Courez à la Banque avec tous ces chiffons, et rapportez de bon argent. Si on vous demande ce que nous voulons faire de tant d’espèces, ne dites rien ; dites que j’ai repris une fourniture.

Mais ce n’est pas tout. Nous avons aussi des obligations maritimes (Seehandlungs obligationen) ?

Oui, pour vingt mille thalers.

Passez chez X.. et X… Ils les prendront au cours.

Nous aurons de la perte.

Nous nous rattraperons sur autre chose. »

Ici paraît un Juif de catégorie inférieure, cousin du grand Juif ; il lui demande, dans l’affreux jargon mi-partie d’hébreu et de bas allemand, qui était, avant Moise Mendelssohn, le langage habituel des Israélites allemands, s’il n’a pas appris de son côté quelque chose des Français, s’il sait la grande nouvelle.

Quelle nouvelle ?

Mais, la grande défaite des Français. Et vous n’avez pas eu de lettre, vous ?

Qui ? moi ? non certainement ! Une lettre ! en voilà une idée, par exemple ! (à part) . Il soupçonne quelque chose… (haut) Eh bien, qu’est-ce ?

Murat tué avec dix mille hommes ; Soult pris avec dix mille autres, Napoléon cerné avec vingt mille ! Avant que la chose ne s’ébruite, tâchez donc d’avoir la fourniture dont je vous avais parlé.

Quel bonheur ! et de qui tenez-vous ces nouvelles ?

X… a reçu une lettre de Leipzig.

Bravo! plus de doute alors. Allez bien vite prévenir N… ; avertissez tous nos amis ; si j’ai la fourniture, vous aurez votre commission.

Bon (Le petit Juif sort précipitamment.)

Le grand Juif au commis. Hum ! Je n’en crois pas un mot ! Revoyons la carte. Ce qu’on prétend savoir à Leipzig, on l’aurait su auparavant à Naumburg. C’est une nouvelle fabriquée par des spéculateurs. Faites de point en point ce que je vous ai dit mais demandez partout en même temps si l’on a entendu parler de la grandissime victoire. Il faut que ce bruit s’accrédite; comme cela la Banque paiera haut la main, et j’ai la chance de ne rien perdre sur mes obligations.

Mais, si vous vous trompez ?

Je n’aurai que la peine de reporter mon argent. J’en serai quitte pour perdre peut-être un pour cent sur mes obligations ! Mon deuil en est fait.

Fort bien, car on ne peut pas savoir.

N’est-ce pas, qu’on ne peut pas savoir ? Et si les Français arrivent ici ? Alors la Banque s’esquive ; les obligations dégringolent, les poltrons se sauvent… Les gens intelligents restent; les meilleures affaires se font dans ces bagarres-là ! »

On reconnaît, bien ici le spéculateur de tous les temps. Combien de chrétiens sont juifs en ce point, dans les grandes calamités publiques

Nous assistons ensuite à une rencontre entre deux bourgeois et un noble de province, réfugié à Berlin pendant la guerre. Il y a là des détails satiriques assez piquants, surtout dans le récit des aventures de ce « comte Wind », hobereau égoïste et poltron. On s’est battu autour de son château sans lui laisser le temps de se sauver ! Retranché dans sa cave, derrière une tonne dont la majestueuse ampleur le dissimulait aux regards, il a eu le chagrin de voir gaspiller indignement sa belle collection de vins. Les fourrageurs ennemis ont violé outrageusement la neutralité de cet asile, où le champagne et le bourgogne fraternisaient avec le marcobrunner et le johannisberg. Le château a été mis sans dessus dessous ; lustres, trumeaux, meubles de marqueterie, et de mahagoni (acajou, haute nouveauté à cette époque), tout a été dévasté. Pas de carnaval à Berlin ; pas de saison d’eau l’été suivant ! Telles sont les préoccupations de ce bon citoyen, au moment où la Prusse presque’entière est au pouvoir des Français.

Le tableau suivant, également tracé d’après nature, nous initie aux souffrances de la famille d’un employé civil pendant l’occupation.

« Qu’allons-nous devenir, dit la femme éplorée, avec ces officiers que nous avons à nourrir, et tes appointements qui nous font défaut ? Tout notre pauvre mobilier y a déjà passé..

Du calme, ma chère, les larmes et les doléances n’y feront rien.

Cela t’est bien aisé à dire, mais toute la charge retombe sur moi. Hier je ne t’ai rien dit pour ne pas t’affliger, mais j’ai couru toute la journée chez des amis. Je n’ai rien pu obtenir; dans ce moment-ci, chacun ne pense qu’à soi. Et voici bientôt midi ! nos officiers vont arriver pour déjeuner, et le feu n’est pas seulement allumé. Il ne me reste pas un kreutzer. Mon Dieu ! mon Dieu ! que faire ?

Allons, un peu de courage! Il y a encore plus à plaindre que nous. Songe à ce qui se passe dans les endroits où l’on se bat, à ces paysans qui nous demandaient la charité l’autre jour. Ceux-là avaient eu leurs maisons saccagées, incendiées ; ils avaient dû fuir pour échapper à la mort. Notre demeure est intacte, du moins; nous ne courons aucun risque…

Excepté celui de mourir de faim. »

Entre la fille, rapportant des hardes dont elle a essayé en vain de tirer parti. Elle a vu deux fripiers ; l’un n’avait pas d’argent, l’autre n’a voulu de ces effets à aucun prix, pouvant avoir bien mieux que cela pour un morceau de pain.

Le fils de la maison, qui rentre à son tour, n’a pas été beaucoup plus heureux. Le brocanteur juif, et des plus juifs, auquel il a présenté une montre d’or qui a coûté quarante thalers, ne consent à prêter sur ce gage que trois thalers, seulement pour huit jours, et il faudra rendre un thaler en plus, pour la commission et les intérêts ! Si l’on préfère vendre, cet honnête homme offre sept thalers en papier, sur lequel il y aura encore quelque petite chose à perdre. L’usurier de tout à l’heure (c’est peut-être le même) avait raison ; dans de semblables moments il y a de bons coups à faire !

«. Non ! non ! s’écrie le père. L’or seul vaut davantage. Garde ta montre, mon enfant, nous trouverons bien un autre moyen..

Mais lequel ? lequel ?

Entre la servante. « Ces messieurs les officiers sont là; ils demandent pour déjeuner des viandes froides et du vin. Ils m’envoient aussi vous dire que ce soir ils amèneront deux amis. »

C’est le coup de grâce. Le fils court reporter la montre, et le père lui crie : « Vends-la plutôt ! nous ne pourrions pas la dégager… »

Est-ce notre faute si ces drames domestiques excitent aujourd’hui en nous un tout autre sentiment que la pitié ? Les Prussiens nous ont rendu avec usure les souffrances que leur avait attirées la politique de leur gouvernement, tour à tour pusillanime et téméraire à l’excès. J’ai vu, pendant l’invasion de 1870, une lettre écrite à un officier allemand, par son aïeul, vieillard octogénaire. A chaque ligne il répétait : « Mets le feu partout ! (anzünde,!) » Et pourtant il s’en faut que la dévastation ait été alors aussi générale qu’ils veulent bien le dire. Dans ces écrits du temps, la plupart très-hostiles à la France, je rencontre à chaque page des traits de générosité.

Cette fois, la revanche sera terrible, et ce seront eux qui l’auront voulu !


 

 

References

References
1 Pour comprendre le sel de cette plaisanterie germanique, il faut savoir qu’en 1806, les Juifs étaient obligés de porter toute leur barbe, en vertu d’un édit de 1727, encore en vigueur.