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La mort de Lannes – Marbot

Le colonel Marbot (Wikimarbot)
Le colonel Marbot (Wikimarbot)

« Pendant que les deux armées, restant sur place, s’observaient mutuellement et que les généraux, rassemblés derrières leurs bataillons discutaient des évènements de la journée, le maréchal Lannes, fatigué d’avoir tant galopé, était descendu de cheval, et marchait en compagnie du général Pouzet. C’est alors qu’une balle perdue frappe ce dernier à la tête, le tuant sur le coup aux pieds du maréchal. Pouzet avait été sergent dans le régiment Champagne, et, au commencement de la Révolution était au camp de Le Miral, où mon père commandait. A la même époque, le bataillon des volontaires du Gers, où Lannes était sous-lieutenant, appartenait à la même division. Les sergents des vieilles troupes de ligne ayant la charge de former les volontaires, ceux du Gers furent confiés à Pouzet. Devinant rapidement les qualités du jeune sous-lieutenant, il ne se contenta pas de lui enseigner les règles militaires inscrites dans le manuel d’instruction, mais le forma si bien à la manœuvre qu’il devint un excellent tacticien. Attribuant sa première promotion aux talents d’instructeur de Pouzet, Lannes s’attacha à lui, et tira avantage de ses avancements successifs pour en faire profiter son ami. On conçoit alors sa peine lorsqu’il vît son ami à ses pieds.

Nous étions à ce moment un peu en avant de la tuilerie, sur la gauche, vers Essling. Ému, et voulant s’éloigner du corps, le maréchal fît une centaine de pas en direction d’Enzersdorf. Il s’assis, pensif, sur le bord d’un ravin, d’où il pouvait observer les troupes. Un quart d’heure plus tard, quatre soldats portant avec précaution un corps enveloppé dans un manteau, qui ne laissait pas voir le visage, s’arrêtèrent un moment devant le maréchal. Le manteau tomba et Lannes reconnu Pouzet. « Cette image si terrible doit-elle me poursuivre partout » s’écria-t-il et, se relevant, il alla s’asseoir sur le bord d’un autre ravin, la tête dans ses mains, les jambes croisées. Comme il était assis là, plongé dans une profonde méditation, un boulet de 3 livres, tiré par une batterie d’Enzersdorf, vînt en ricochant lui atteindre les jambes, là où elles se croisaient, brisant la rotule de l’une et déchirant les muscles de l’autre. Je me précipitai vers le maréchal, qui me dit: « Je suis blessé, ce n’est pas grand-chose. Aidez moi à me lever. » Il essaya, sans succès, de se relever. Le régiment d’infanterie qui se trouvait devant nous envoya des hommes pour emmener le maréchal vers une ambulance, mais, comme nous n’avions ni manteau ni civière, nous dûmes le transporter dans nos bras, ce qui lui causa d’énormes souffrances. Un sergent, voyant à quelque distance les soldats qui transportaient le corps du général Pouzet, couru vers eux pour leur demander le manteau dans lequel il était enveloppé. Nous allions y étendre le maréchal, afin de le transporter sans qu’il ne souffre de trop, mais il reconnu le vêtement et me dît: « C’est celui de mon ami, il est couvert de son sang, je ne veux pas m’en servir. Transportez moi comme vous pourrez ». A quelque distance j’aperçu un groupe d’arbres; j’y envoyai monsieur le Coulteux et quelques grenadiers. Ils en revinrent avec une civière couverte de branchages. Nous emmenâmes ainsi le maréchal jusqu’à la tête de pont, où les chirurgiens pansèrent sa blessure, sans être d’accord sur ce qu’il fallait faire. Le docteur Larrey opinait pour une amputation de la jambe dont la rotule était brisée; l’autre, dont j’ai oublié le nom, voulait couper les deux jambes; quant au docteur Yvan, dont je tiens ces détails, il était opposé à toute amputation. Il avançait que la forte constitution du maréchal, lui permettrait de se remettre, alors qu’une opération, pratiquée par une si forte chaleur le conduirait inévitablement au tombeau. Larrey était le chirurgien le plus gradé de l’armée, et son opinion prévalu. Le maréchal fut amputé d’une jambe. Il supporta l’opération avec un très grand courage. Celle-ci était à peine terminée que l’Empereur arriva. L’entrevue fut très touchante. L’Empereur, agenouillé à coté de la civière, pleurait lorsqu’il embrassa le maréchal, dont le sang tacha la tenue blanche. »