Correspondance de Napoléon – Octobre 1812
Moscou, 18 octobre 1812.
Au prince de Neuchâtel et de Wagram, major général de la Grande Armée, à Moscou.
Mon Cousin, faites connaître au duc de Trévise que je pars demain matin avec l’armée pour poursuivre l’ennemi, que mon intention est que le duc de Trévise se loge au Kremlin et y caserne, 1° la division Delaborde; 2° la brigade du général Carrière, composée de quatre bataillons de cavalerie à pied et forte de près de 4,000 hommes; 3° deux compagnies de sapeurs; 4° une compagnie d’artillerie; 5° l’artillerie de la division Delaborde ; enfin une brigade de 500 hommes à cheval. Avec cette force, le duc de Trévise pourra garder la ville, mais avec la prudence convenable. L’intendant laissera un ordonnateur, plusieurs commissaires des guerres et des chefs de service. Le général du génie laissera un officier supérieur commandant. Le général d’artillerie laissera un officier supérieur d’artillerie et plusieurs officiers d’artillerie. Le duc de Trévise fera travailler avec la plus grande activité à l’armement du Kremlin et mettra en batterie les pièces qui se trouvent ici ; il fera construire une petite batterie en terre sur le terre-plein, où il fera mettre ses pièces de campagne de manière à bien battre le pont de pierre; il tiendra un fort poste au couvent du prince d’Eckmühl, dont la position est importante parce qu’elle commande un pont sur la Moskova. Tous les malades qui se trouveront ici seront réunis aux Enfants-trouvés; il doit y en avoir 3 à 400, il faudra donc les faire garder en force. Le magasin d’eau-de-vie, près le pont de pierre, doit être également gardé par un fort détachement. Tous les magasins qui sont trop éloignés, le duc de Trévise les fera réunir dans le Kremlin. Tous les généraux, officiers supérieurs d’administration qui se trouvent ici, logeront dans le Kremlin. Le commandant de la place et l’intendant pourront continuer à loger dans le logement du gouverneur ou dans le logement que le duc de Trévise occupe près du Kremlin. Le duc de Trévise verra s’il veut faire garder le couvent du maréchal Ney. Il serait utile de garder par un poste la prison qu’a fait retrancher le vice-roi sur la route de Saint-Pétersbourg; pour tout le reste, il réduira le service comme il l’entendra, en conservant de préférence ce qui sera le plus près du Kremlin.
Demain, quand l’armée sera partie, il fera faire par la municipalité une proclamation pour prévenir les habitants que les bruits d’évacuation sont faux, que l’armée se porte sur Kalouga, Toula et Briansk, pour s’emparer de ces points importants et des manufactures d’armes qui s’y trouvent ; pour engager les habitants à maintenir la police et à empêcher qu’on ne vienne achever de ruiner la ville. Il fera dès demain commencer les travaux du Kremlin et veillera à ce qu’ils soient poussés avec la plus grande activité. Il fera faire de fortes patrouilles dans la ville, surtout du côté des portes de Mojaïsk et de Kalouga, afin de pouvoir recueillir tout convoi et régiment qui seraient en route de Mojaïsk pour se rendre ici.
La division Roguet restera ici la journée de demain ; elle partira demain soir, escortant le trésor et le quartier général de l’intendant.
Le duc de Trévise fera dans la ville une police sévère; il fera fusiller tout soldat russe qu’on trouverait dans la rue; à cet effet, il fera donner l’ordre à tous ceux qui sont aux hôpitaux de n’en plus sortir; on ne mettra nulle part de petits postes, afin d’être à l’abri de la malveillance des paysans et des surprises des Cosaques. Enfin le duc de Trévise doit réunir le plus de vivres qu’il pourra; il fera confectionner beaucoup de biscuit; il s’assurera des vivres au moins pour un mois en farines, pommes de terre, choucroute, eau-de-vie, vin, etc. Il doit conserver cet approvisionnement pour les circonstances urgentes, en faisant moudre à tous les moulins, pour que, s’il est possible, cela puisse alimenter son journalier.
Ayez soin de donner au duc de Trévise un chiffre, afin que la correspondance avec lui puisse être libre et sûre.
Moscou, 18 octobre 1812.
Au maréchal Mortier, duc de Trévise, commandant la Jeune Garde, Gouverneur de Moscou.
Mon Cousin, vous devez garder tout Moscou, autant que cela est possible sans compromettre les troupes; vous devez surtout garder le Kremlin, qui est une place forte; les Enfants trouvés, où il faut réunir les malades ; le grand magasin d’eau-de-vie, le pont de pierre et le couvent du prince d’Eckmühl, où il y a un pont sur la Moskova. Vous ferez demain travailler avec activité à doubler l’artillerie qui est en batterie; vous ferez travailler aux portes et à les mettre à l’abri du canon; vous placerez deux pièces de canon au couvent du prince d’Eckmühl; tous les convois qui arriveront à Moscou, vous les placerez sous la protection de ce couvent, entre le couvent et la rivière : par ce moyen, ils seront à l’abri de toute insulte; vous ne ferez plus rien parquer dans le faubourg par où nous sommes arrivés. Vous aurez soin demain de faire ramasser tous les traînards et de les envoyer à leur corps; après-demain, vous les ferez incorporer dans vos cadres en subsistance. Demandez un chiffre ce soir au major général pour pouvoir correspondre facilement et sûrement. Tenez les régiments de cavalerie à pied pour la défense du Kremlin, de la maison des Enfants trouvés, du pont de pierre et de la caserne du prince d’Eckmühl. Que tout le monde soit demain logé au Kremlin, de sorte que la nuit tout votre monde soit sons la clef; ne souffrez pas que personne loge en ville, si ce n’est le commandant de la place et l’intendant, qui se tiendront près des Enfants trouvés et du Kremlin, ayant bonne garde. Ramassez des vivres, faites faire du biscuit, faites faire le service comme dans une place de guerre. Toute l’armée ennemie serait-elle contre vous, vous devez tenir au Kremlin bien des jours. Organisée bien votre brigade à pied. Il y a ici des colonels, des majors, des capitaines d’infanterie, qui sont blessés légèrement; mettez-les à la tête de ces bataillons. Prenez dans la jeune Garde une douzaine d’officiers et sous-officiers pour les attacher à ces bataillons et les instruire. Portez une grande attention au feu. Vous avez ici 200,000 livres de poudre, 2 millions de cartouches, 300 caissons chargés. Ne nous écrivez jamais qu’en chiffre pour les choses importantes. Un chef de bataillon d’artillerie est chargé d’incendier le Kremlin en cas d’ordre; qu’il étudie bien sa besogne. Faites charger et porter sur les tours des bombes, des obus et des grenades pour défendre les murailles.
- S. Après le départ de l’armée, faîtes faire par l’intendant une proclamation qui rassure les habitants et leur fasse connaître que l’on ne veut pas évacuer leur ville.
Moscou, 18 octobre 1812.
Au général comte de la Riboisière, commandant l’artillerie de la Grande Armée, à Moscou.
Monsieur le Général la Riboisière, je porte ce soir mon quartier général à la porte de Kalouga, où toute l’armée va bivouaquer. Demain dans la journée, je me mettrai en marche pour aller où est l’ennemi.
Le duc de Trévise avec 10,000 hommes reste en ville, et à tout événement défendra le Kremlin. Il est donc nécessaire que demain matin tous les caissons et voitures quelconques soient réunis au Kremlin. Il est possible que je revienne à Moscou. Il ne faut donc rien détruire de ce qui serait précieux, tel que poudre, cartouches d’infanterie, coups de canons, plomb à faire des balles; mais le salpêtre, le soufre peuvent être brûlés; j’ai assez de poudre. Les hangars, magasins, qui sont autour de la ville, peuvent être brûlés. Les caissons russes et autres matériaux qui ne peuvent pas être transportés au Kremlin seront brûlés demain, à huit heures du matin, avec le soufre et le salpêtre.
Le duc de Trévise commande à Moscou. II faut y laisser un officier supérieur d’artillerie avec des garde-magasins. Il faut y laisser une compagnie d’artillerie pour le service des pièces qui sont sur le rempart, et quatre officiers d’artillerie attachés au Kremlin pour ce service important.
Il est nécessaire d’avoir à la suite de l’armée le plus de caissons possible. Il faut donc que les 400 chevaux de l’équipage de pont attèlent les caissons que l’on a et suivent l’armée. Le grand quartier général partira demain, sous l’escorte d’une division d’infanterie.
Écrivez au duc de Trévise pour lui faire connaître le colonel d’artillerie, les quatre officiers d’artillerie et la compagnie d’artillerie que vous laissez, et tous les détails relatifs à l’artillerie du Kremlin. La compagnie d’artillerie emploiera la journée de demain et la suivante à augmenter la défense du Kremlin, charger les obus, bombes, grenades, et à pourvoir aux moyens qui peuvent assurer la défense de cette place. Les officiers d’artillerie chargés de faire sauter le Kremlin, quand il en sera temps, resteront au Kremlin.
Moscou, 18 octobre 1812.
Ma chère Louise.
J’ai reçu ta lettre du 1er octobre. Tu étais inquiète de ne pas avoir de détails sur mon entrée à Moscou. J’espère que tu en auras eu le 2. Tu auras vu la folie de ces gens-ci qui ont mis le feu à leur propre pays et l’ont ainsi ruiné pour des siècles, car Moscou était d’autant plus belle et d’autant plus étonnante qu’elle était presque seule de cette force dans cette immense contrée. Apprends-moi bientôt que le petit roi se porte bien et que tu es contente, et surtout que tu te portes bien et que tu es contente, et surtout que tu te portes bien. Adieu, mon amie. Tout à toi. Ton fidèle et tendre époux.
Moscou, 19 octobre 1812, cinq heures du matin.
A M. Maret, duc de Bassano, ministre des relations extérieures, à Vilna
Monsieur le Duc de Bassano, le général Sébastiani, placé à une lieue sur la gauche du roi de Naples à l’avant-garde, s’est laissé surprendre par une horde de Cosaques, le 18 à cinq heures du matin. Il a perdu six pièces de canon qui étaient au bivouac. L’infanterie ennemie s’est alors portée sur les derrières du roi de Naples pour aller occuper un défilé. Le roi de Naples, à la tête des carabiniers et cuirassiers, a enfoncé cette infanterie et l’a écharpée. Le général Dery, aide de camp du Roi, a été tué. Je vous donne ces détails pour votre gouverne. Les pertes sont égales, à nos pièces de canon près que nous avons perdues.
L’armée est en marche ; on se décidera demain à faire sauter le Kremlin et à passer par Kalouga ou par Viazma pour arriver avant les grands froids et prendre les quartiers d’hiver. Tout du reste va bien. (Ce dernier paragraphe, écrit en chiffre sur l’original, n’a pu être traduit; il est donné ici d’après une dépêche adressée par le duc de Bassano à l’abbé de Pradt, dépêche qui semble être la reproduction textuelle de la lettre de l’Empereur.)
Moscou, 19 octobre 1812.
Au prince de Neuchâtel et de Wagram, major général de la Grande Armée, à Moscou.
Mon cousin, écrivez au roi de Naples pour lui faire connaître que l’armée se met en mouvement à cinq heures du matin, pour se diriger sur lui par la route de Desna; qu’il doit manœuvrer pour se tenir à la tête de l’armée; que le prince de Hohenzollern vient d’arriver. Écrivez au chef d’état-major Borelli qu’il ait à vous envoyer un état des prisonniers que nous avons faits, des prisonniers que l’ennemi nous a faits et de notre perte en hommes, bagages, artillerie, etc.
Moscou, 19 octobre 1812 (date présumée).
Au prince de Neuchâtel et de Wagram, major général de la Grande Armée, à Moscou.
Il paraît qu’il restera ici un millier de malades ou blessés; il pourra y en avoir davantage dans le courant de la marche de l’armée s’il y a des affaires ; il est donc indispensable de connaître le nombre des voitures que l’armée a à sa suite, indépendamment des bataillons du train des équipages militaires et des compagnies des équipages régimentaires. En conséquence, le major général donnera des ordres pour que dans chaque corps d’armée et à l’état-major général il soit fait un recensement exact de toutes les voitures.
Les propriétaires des caissons, fourgons, berlines, calèches, cabriolets, briskas, charrettes, et généralement de toutes voitures quelconques, seront tenus d’en faire la déclaration, afin que ces voitures puissent recevoir l’ordre de prendre un ou deux blessés, lorsque les circonstances l’exigeront. Les déclarations seront faites à l’état-major général pour les voitures de la Maison de l’Empereur, pour celles de l’état-major général et de l’administration générale de l’armée, et à l’état-major de chaque corps d’armée pour les voitures appartenant à ce corps.
Les voitures seront enregistrées et numérotées, de manière qu’il y ait une série pour l’état-major général et une série pour chaque corps d’armée. Chaque voiture sera marquée du numéro qui lui aura été donné dans sa série. Il n’y aura d’exceptées de cette disposition que la voiture de l’Empereur, une voiture du major général, une du ministre secrétaire d’État, une de chaque maréchal ou général commandant en chef un corps, et une de l’intendant général de l’armée.
Le vaguemestre du quartier général et les vaguemestres des corps d’armée tiendront le contrôle des voitures numérotées. Toute voiture non numérotée sera confisquée. Toute voiture numérotée qui aurait reçu l’ordre de prendre un ou plusieurs blessés et qui sera trouvée en marche sans lesdits blessés sera brûlée.
Moscou, 19 octobre, 7 heures du matin.
Ma bonne Louise.
Je t’écris au moment où je monte à cheval pour visiter mes avant-postes. Il fait ici chaud, un très beau soleil, aussi beau qu’il peut faire à Paris dans le courant d’octobre. Nous n’avons encore eu aucun froid, nous n’avons pas encore éprouvé la rigueur du climat du nord. Mon intention est de prendre bientôt mes quartiers d’hiver et j’espère pouvoir te faire venir en Pologne pour te voir. Baise pour moi le petit roi 2 fois et ne doutes jamais des sentiments de ton tendre époux.
Troitskoïe, 20 octobre 1812.
ORDRE POUR LE MAJOR GÉNÉRAL.
Le 22, on lèvera le cantonnement de la maison Galitzine, et par conséquent les postes de Desna et de Charapovo.
Passé six heures du soir, le 21, l’estafette doit donc rétrograder de la maison Galitzine sur Koubinskoïé et être expédiée de Koubinskoïé sur Ojigovo et Fominskiya, où se trouve le vice-roi d’Italie.
Les estafettes qui arriveront jusqu’au 23 inclusivement suivront donc cette direction. Le commandant de Koubinskoïé aura les moyens nécessaires pour les bien faire escorter.
Le 24, Koubinskoïé devant être évacué, les estafettes qui arriveraient rétrograderaient sur Mojaïsk; le duc d’Abrantès, qu’on préviendra, les expédiera sur le vice-roi, avec lequel il doit être en communication, sur Fominskiya ou sur Borovsk.
Écrire au vice-roi et au duc d’Abrantès pour leur recommander ce service.
Le major général enverra 100 chevau-légers bavarois à Koubinskoïé.
Les postes d’estafettes se reploieront sur Mojaïsk à mesure que la ligne prendra une autre direction.
Envoyer un officier de l’état-major de l’Empereur et un agent des postes pour veiller sur ce service et rendre compte par le passage de chaque estafette.
Troitskoïe, 20 octobre 1812.
Au prince de Neuchâtel et de Wagram, major général de la Grande Armée, à Moscou.
Mon Cousin, donnez ordre au duc de Trévise de faire partir demain, à la pointe du jour, les hommes fatigués, et éclopés des corps du prince d’Eckmühl et du vice-Roi, de la cavalerie à pied et de la jeune Garde, et de diriger le tout sur Mojaïsk.
Le 22 ou le 23, à deux heures du matin, il fera mettre le feu au magasin d’eau-de-vie, aux casernes et aux établissements publics, hormis à la maison des Enfants trouvés. Il fera mettre le feu au palais du Kremlin. II aura soin que les fusils soient tous brisés en morceaux; qu’il soit placé des poudres sous les tours du Kremlin; que tous les affûts soient brisés ainsi que les roues des caissons. Quand ces expéditions seront faites, que le feu sera en plusieurs endroits du Kremlin, le duc de Trévise quittera le Kremlin, et se portera sur la route de Mojaïsk. A quatre heures, l’officier d’artillerie chargé de cette besogne fera sauter le Kremlin comme l’artillerie en a reçu l’ordre.
Sur sa route, il broiera toutes les voitures qui seraient restées en arrière, fera autant que possible enterrer tous les cadavres et briser tous les fusils qu’il pourrait rencontrer. Arrivé au palais Galitzine, il y prendra les Espagnols et les Bavarois qui s’y trouvent, fera mettre le feu aux caissons et à tout ce qui ne pourra pas être transporté. Il ramassera tous les commandants de poste et reploiera les garnisons.
Il arrivera à Mojaïsk le 25 ou 26. Il recevra là des ordres ultérieurs pour se mettre en communication avec l’armée. Il laissera, comme de raison, une forte avant-garde de cavalerie sur la route de Mojaïsk.
Il aura soin de rester à Moscou jusqu’à ce qu’il ait vu lui-même le Kremlin sauter. Il aura soin de faire mettre le feu aux deux maisons de l’ancien gouverneur et à celle de Razoumovski.
- S. S’il reste encore aux hôpitaux quelques officiers, qu’il les fasse prendre sur les caissons; également qu’il fasse parcourir les hôpitaux pour voir tout ce qu’on en peut ôter, et fasse faire des recherches pour retirer les hommes isolés et traînards qui pourraient s’y trouver encore.
Que le 21 et le 22 il tienne beaucoup de cavalerie sur la route de Desna, afin de maintenir ses communications libres contre les Cosaques. Qu’il place une arrière-garde à trois ou quatre lieues pour empêcher qu’il ne revienne plus personne, malades ou autres, à Moscou.
Troitskoïe, 20 octobre 1812.
Au prince de Neuchâtel et de Wagram, major général de la Grande Armée, à Troitskoïe.
Mon Cousin, donnez ordre au général Roguet de se porter avec le quartier général à deux lieues avant d’arriver à Desna, et d’envoyer ce soir un aide de camp faire son rapport. Il aura soin de ne laisser personne en route et de ne laisser passer aucun homme isolé ni blessé se rendant à Moscou ; il ramassera et consignera tout le monde; il mettra le feu à toutes les charrettes et voitures qui resteraient sur la route, et enfin se regardera comme l’arrière-garde de l’armée et fera filer devant lui tout ce qu’il rencontrera. Chargez le général de division qui commande les ponts de raccommoder tous les ponts, afin de faciliter le passage de la Desna, et de faire cette opération d’ici au quartier général.
Troitskoïe, 20 octobre 1812.
Au prince de Neuchâtel et de Wagram, major général de la Grande Armée, à Troitskoïe.
Mon Cousin, donnez ordre au maréchal Ney de se porter à l’avant-garde et de prendre position sur la Motcha. Il laissera tous ses objets inutiles et ses parcs de réserve, de manière à déboucher facilement sur la route de Tchechkova à Ojigovo. Donnez ordre au prince d’Eckmühl de porter aujourd’hui la tête de son corps ici et sa queue à Desna. Faites connaître à l’un et à l’autre de ces maréchaux qu’il est possible que Moscou soit abandonné le 21 au soir.
Donnez ordre au prince Poniatowski de faire filer set malades et blessés et tous ses embarras par Tachirovo et Ojigovo sur Fominskiya; aussitôt que le duc d’Elchingen l’aura remplacé, il commencera son mouvement et sera sous les ordres du vice-roi, à qui il enverra demander des ordres. Tous ses malades et blessés, aussitôt qu’il sera à Fominskiya, doivent filer sur Mojaïsk, et tout son corps appuiera les mouvements du vice-roi.
Troitskoïe, 20 octobre 1812.
A Eugène Napoléon, vice-roi d’Italie, commandant le 4e corps de la Grande Armée.
Mon Fils, j’envoie mon officier d’ordonnance Christin pour me rapporter des renseignements sur la route de traverse que vous allez prendre de Tchechkova à Ojigovo. Il faut activer vos sapeurs, afin de faire des ponts où cela sera nécessaire; il en faudra plusieurs sur les petits ravins. Envoyez un officier du génie au général Broussier; qu’il s’y rende en toute diligence et me fasse connaître les routes de Fominskiya à Mojaïsk et de Fominskiya à Koubinskoïé. Aussitôt que vous serez passé, le prince Poniatowski se rendra de Tchechkova à Fominskiya ; il sera sous vos ordres, mais il est nécessaire que tous ses bagages inutiles, il les fasse filer sur Mojaïsk. Cela formera toujours une augmentation de 5,000 à 6,000 hommes. Il ne sera rendu que demain 21.
Troitskoïe, 20 octobre 1812, 4 heures de l’après-midi.
Mon fils, je vous envoie un officier, pour que, par son retour, vous me fassiez connaître la nature de la route, les nouvelles que l’on a de l’ennemi, de Tominskoié et de Borowsk. Le général Pino vous a-t-il rejoint ou est-il sur la traverse ? Est-il rallié et a-t-il tout son monde ?
Desna, 20 octobre 1812, 7 heures.
Mon amie, je suis en route pour prendre mes quartiers d’hiver (en fait, c’est le début de la longue retraite), le temps est superbe mais il ne saurait durer. Moscou étant tout brûlé, et n’étant pas une position militaire pour mes desseins ultérieurs, je le ferai abandonner et retirerai la garnison que j’y ai laissé. Ma santé est bonne, mes affaires vont bien. Le prince Beauveau a été blessé à la cuisse d’un coup de lance, il se porte bien et n’a pont de dangers, fais-le savoir à sa mère par quelque de ses amies. Cet évènement a eu lieu dans une échauffourée d’avant-garde avec les Cosaquesd. Ma santé est bonne, soit contente et embrasse pour moi 3 fois le petit roi. Tout à toi.
Krasnoie, 21 octobre 1812.
Au prince de Neuchâtel et de Wagram, major général de la Grande Armée, à Krasnoie.
Mon Cousin, faites connaître au duc de Trévise qu’aussitôt que son opération de Moscou sera finie, c’est-à-dire le 23, à trois heures du matin, il se mette en marche et arrive le 24 à Koubinskoïé ; que, de ce point, au lieu de se rendre à Mojaïsk, il ait à se diriger sur Vereya, où il sera le 25. Il servira ainsi d’intermédiaire entre Mojaïsk, où est le duc d’Abrantès, et Borovsk, où sera l’armée. Il sera convenable qu’il envoie des officiers par Fominskiya pour nous instruire de sa marche. Il mènera avec lui l’adjudant commandant Bourmont, les Bavarois et les Espagnols qui sont à la maison Galitzine. Tous les Westphaliens de la première poste et de la deuxième, et tout ce qu’il trouvera de Westphaliens, il les réunira et les dirigera sur Mojaïsk; s’ils n’étaient pas en nombre suffisant, il ferait protéger leur passage par de la cavalerie.
Le duc de Trévise instruira le duc d’Abrantes de son arrivée à Vereya et de tout ce qui sera relatif à l’évacuation de Moscou. Il est nécessaire qu’il nous écrive demain 22, non plus par la route de Desna, mais bien par la route de Charapovo et Fominskiya. Le 23 il nous écrira par la route de Mojaïsk ; son officier quittera la route à Koubinskoïé pour venir sur Fominskiya, le quartier général devant être probablement le 23 à Borovsk ou à Fominskiya. Soit que le duc de Trévise fasse son opération demain 22, à trois heures du matin, soit qu’il la fasse le 23, à la même heure, comme je le lui ai fait dire depuis, il doit prendre ces mêmes dispositions. Par ce moyen, le duc de Trévise pourra être considéré comme l’arrière-garde de l’armée.
Je ne saurais trop lui recommander de charger sur les voitures de la jeune Garde, sur celles de la cavalerie à pied et sur toutes celles qu’on trouvera, les hommes qui resteraient encore aux hôpitaux. Les Romains donnaient des couronnes civiques à ceux qui sauvaient des citoyens; le maréchal duc de Trévise en méritera autant qu’il sauvera de soldats. Mandez-lui qu’il faut qu’il les fasse monter sur ses chevaux et sur ceux de tout son monde; que c’est ainsi que l’Empereur a fait à Saint-Jean d’Acre; qu’il doit d’autant plus prendre cette mesure, qu’à peine ce convoi aura rejoint l’armée on trouvera à lui donner les chevaux et les voitures que la consommation aura rendus inutiles; que l’Empereur espère qu’il aura à témoigner sa satisfaction au maréchal duc de Trévise, pour lui avoir sauvé 500 hommes ; qu’il doit, comme de raison, commencer par les officiers, ensuite les sous-officiers, et préférer les Français ; qu’il assemble tous les généraux et officiers sous ses ordres, pour leur faire sentir l’importance de cette mesure et combien ils mériteront de l’Empereur d’avoir sauvé 500 hommes.
Krasnoïé, 21 octobre 1812.
Au prince de Neuchâtel et de Wagram, major général de la Grande Armée, à Krasnoie.
Mon Cousin, faites connaître au duc d’Elchingen qu’il doit former l’arrière-garde de l’armée, qu’il aura à cet effet son corps augmenté de la division Claparède, ses deux brigades de cavalerie légère, celle du général Girardin; que le roi de Naples a ordre de faire partir aujourd’hui les divisions Friederichs et Friant pour suivre le mouvement de l’armée ; que le duc d’Elchingen doit faire relever le bataillon et la batterie qui sont en avant; que, si cela peut se faire de jour, il le fera faire, sans quoi il le fera faire ce soir à sept heures ; qu’il aura soin que l’ennemi ne s’aperçoive de rien et qu’il n’y ait rien de changé devant lui.
La division Morand reste à Desna. Cette division se rendra demain sur les hauteurs de Gorki, à l’intersection, de la route qui conduit sur Fominskiya, et à midi, s’il n’y a rien de nouveau, cette division continuera sa route pour arriver le plus tôt possible à Fominskiya, en laissant un bataillon au pont de Desna où se trouve la brigade du général Colbert. Toute la cavalerie du Roi partira demain à la pointe du jour pour rejoindre l’armée, qui se porte sur Borovsk. Demain 22, le duc d’Elchingen fera passer tout son bagage, toutes ses réserves d’artillerie et tout ce qui pourrait l’embarrasser, sur la route de Fominskiya par Tchechkova, et se disposera de manière que le 23, à une heure après minuit, il puisse disparaître sans que l’ennemi en sache rien et faire une grande marche, la plus forte possible, pour se porter sur Fominskiya.
Faites connaître au duc d’Elchingen que le 23, à trois heures du matin, le Kremlin doit sauter, que probablement il en entendra l’explosion, et que Moscou sera évacué; que le duc de Trévise se rendra avec ses troupes par la route de Mojaïsk sur Vereya; que le général Colbert, qui est au pont de Desna, et le général Morand, qui sera demain sur les hauteurs de Gorki, doivent partir demain, après-midi, pour ne pas embarrasser la route, et se porter à Fominskiya. Cependant le duc d’Elchingen devra s’assurer qu’il n’y a plus personne, afin qu’à la pointe du jour, le 23, les Cosaques puissent aller jusqu’à Moscou sans nous prendre personne. Dons la journée de demain 22, le duc d’Elchingen fera battre des patrouilles pour ramasser les bagages, traineurs et hommes isolés. Que tous prennent la route de Borovsk. Arrivé à Fominskiya, le duc d’Elchingen recevra des ordres. Ce soir ou dans la journée de demain, nous devons occuper Borovsk; il sera nécessaire que le duc d’Elchingen dirige sa marche par ce lieu, où le quartier général de l’Empereur sera cette nuit, parce qu’on y laissera un poste de correspondance et que le duc d’Elchingen pourra y trouver des ordres. Le duc d’Elchingen enverra demain, à huit heures du matin, un officier pour faire connaître s’il y a du nouveau.
Château Soltikof, 21 octobre 1812.
Au prince de Neuchâtel et de Wagram, major général de la Grande Armée, à Krasnoie.
Mon Cousin, donnez ordre au général Colbert d’envoyer au moins 200 chevaux sur Moscou jusqu’à ce qu’ils rencontrent la cavalerie du colonel Deschamps, et qu’on soit sûr que l’officier qui porte des ordres importants arrive au Kremlin avant neuf heures du soir. Il fera connaître au duc de Trévise qu’il attend sa réponse, qu’il est nécessaire qu’il l’ait avant minuit. Le duc de Trévise l’enverra par un de ses officiers qui reviendra avec le parti de 200 chevaux.
- S. Le parti que le général Colbert enverra retournera sur Desna, d’où il fera partir un officier frais pour porter la réponse du duc de Trévise au quartier général de l’Empereur par Gorki et à droite sur la route de Fominskiya.
Le général Colbert profitera de ce parti pour nettoyer la route de Moscou, ramasser les traîneurs, brûler toutes les voitures restées en arrière, et être certain que demain 22, à sept heures du matin, il n’y a plus rien entre Desna et Moscou.
Château d’Ignalovo, 22 octobre 1812, sept heures du matin.
A Eugène Napoléon, vice-roi d’Italie, commandant le 4e corps de la Grande Armée, à Fominskiya
Mon Fils, je reçois votre lettre. Je serai avant midi à Fominskiya avec la Garde à cheval et à pied. Le 1er corps de réserve n’arrivera qu’une heure après. Toute la cavalerie du roi de Naples y arrivera dans la journée. Le major général vous mande qu’avant tout il faut occuper aujourd’hui Vereya. Que le prince Poniatowski y marche avec son corps ; qu’il se fasse précéder d’une avant-garde de 500 à 600 hommes de cavalerie, de 1,000 hommes d’infanterie de ses meilleurs marcheurs, et d’une ou deux batteries d’artillerie légère; qu’ils y arrivent aujourd’hui ; que le reste de son corps suive. Peut-être que ses coureurs seuls suffiront pour entrer à Vereya. Qu’aussitôt qu’il y sera il se mette en communication avec Bogorodsk et Borisovo, où le duc d’Abrantès a des postes fixes. Indépendamment de ce que cela établira tout de suite mes communications avec Mojaïsk, j’ai grand besoin de recevoir et d’envoyer des estafettes. Vous avez un poste de 100 hommes à Charapovo; il faut l’y laisser et y envoyer un officier de confiance qui placera un cheval à mi-chemin; il y restera jusqu’à minuit ou trois heures du matin, heure où il doit entendre l’explosion du Kremlin. Aussitôt qu’il l’entendra, il viendra ventre à terre pour m’en instruire; alors les piquets d’infanterie et de cavalerie se mettront en marche pour venir à Fominskiya, où ils rejoindront leurs régiments. Dans tous les cas, ce détachement se mettra en marche à cinq heures du matin, demain, le 23 octobre 1812, s’il n’entend pas l’explosion. Cet officier, pour mieux entendre l’explosion, pourra se porter un peu en avant avec le piquet de cavalerie qui est là.
Quant au détachement que commande l’adjudant commandant Bourmont, à la maison Galitzine, le duc de Trévise a ordre de le ramasser en passant. Comme l’ennemi croit avoir encore toute l’armée devant lui sur l’autre route, il est convenable que vous ne montriez pas trop de troupes, et seulement ce qui est nécessaire pour bien éclairer et avoir des nouvelles. L’occupation de Vereya est la grande affaire d’aujourd’hui.
Fominskiya, 22 octobre 1812.
Au prince de Neuchâtel et de Wagram, major général de la Grande Armée, à Fominskiya.
Mon Cousin, écrivez au duc d’Elchingen qu’il n’y a ici rien de nouveau ; que le vice-roi marche sur Borovsk, où il doit être arrivé à l’heure qu’il est; que toute l’armée est sur Fominskiya, mais que la pluie tombée ce matin a rendu les chemins un peu difficiles, que, si cela est possible, il sera utile de se maintenir maître du débouché de Gorki, ou un peu plus bas, pendant toute la journée de demain. La cavalerie légère, une batterie d’artillerie et quelques compagnies de voltigeurs paraîtraient suffisantes pour maintenir, si l’ennemi n’a fait aucun mouvement, les quatre ou cinq pulks de Cosaques qui viendraient en reconnaissance; qu’il ne faudra pas, dans la journée de demain, dépasser le demi-chemin d’entre les deux routes, c’est-à-dire le village où a couché le maréchal Davout, afin de donner le temps aux bagages de filer, et de sauver beaucoup d’hommes qui restent toujours en arrière; que la traverse qui joint la grande route ayant trois ou quatre débouchés, il les faudra occuper. Envoyez-lui un croquis de la route qu’a suivie l’armée.
Château d’Ignatiewo, 22 octobre 1812.
Mon fils, je reçois votre lettre. Je serai avant midi à Tominskievo, avec la garde à cheval et à pied.
Le 1er corps (de réserve) n’arrivera qu’une heure après. Toute la cavalerie du roi de Naples y arrivera dans la journée. Le major général vous mande qu’avant tout il faut occuper aujourd’hui Vereja. Que le prince Poniatowski y marche avec son corps; qu’il se fasse précéder d’une avant-garde de 5 à 600 hommes de cavalerie, de 1,000 hommes d’infanterie de ses meilleurs marcheurs et de 1 ou 2 batteries d’artillerie légère; qu’ils y arrivent aujourd’hui; que le reste de son corps suive. Peut-être que ses coureurs seuls suffiront pour entrer à Vereja. Qu’aussitôt qu’il y sera, il se mette en communication avec Gharodok-Borizow, où le duc d’Abrantès a des postes fixes. Indépendamment de ce que cela établira tout de suite mes communications avec Mojaïsk, j’ai grand besoin de recevoir et d’envoyer des estafettes. Vous avez un poste de 100 hommes à Cherapowo, il faut l’y laisser et y envoyer un officier de confiance, qui placera un cheval à mi-chemin. Il y restera jusqu’à minuit ou trois heures du matin, heure où il doit entendre l’explosion du Kremlin. Aussitôt qu’il l’entendra, il viendra, ventre à terre, pour m’en instruire. Alors les piquets d’infanterie et de cavalerie se mettront en marche pour venir à Tominskoié, où ils rejoindront leur régiment. Dans tous les cas, ce détachement se mettra en marche à cinq heures du matin, demain 23, s’il n’entend pas l’explosion. Cet officier, pour mieux entendre l’explosion, pourra se porter un peu en avant avec le piquet de cavalerie qui est là.
Quant au détachement que commande l’adjudant-commandant Bournour, à la maison Gallitzin, le duc de Trévise a ordre de le ramasser en passant. Comme l’ennemi croit avoir encore toute l’armée devant lui sur l’autre route, il est convenable que vous ne montriez pas trop de troupes, et seulement ce qui est nécessaire pour bien éclairer et avoir des nouvelles. L’occupation de Vereja est la grande affaire d’aujourd’hui.
Fominskiya, 22 octobre 1812.
Ma bonne amie. Je n’ai pas de tes nouvelles depuis 2 jours. Je t’ai prévenu que je me mettais en marche, qu’il ne fallait pas t’inquiéter de demeurer trois jours, que tu pourrais être sans avoir de mes lettres. Ma santé est bonne, mes affaires vont bien. J’ai abandonné Moscou après avoir fait sauter le Kremlin. Il me fallait 20.000 hommes pour garder cette ville. Détruit comme elle était, elle gênait mes opérations. Le temps est très beau, il fait le matin du brouillard jusqu’à deux heures après-midi, alors le temps devient très beau et le soleil est très chaud, le soir, belle lune jusqu’à minuit. L’on n’a jamais vu un pareil temps. Adio, moi ben, soie gaie et portes-toi bien. Tout à toi, 3 baisers au petit roi.
Fominskiya, 23 octobre 1812.
Au prince de Neuchâtel et de Wagram, major général de la Grande Armée, à Fominskiya.
Mon Cousin, écrivez au prince Poniatowski que le vice-roi est entré hier à Borovsk; qu’il faut donc qu’il se mette en communication avec lui. Écrivez au duc d’Elchingen que nous sommes entrés hier à Borovsk ; qu’il a dû recevoir mes instructions sur sa marche d’aujourd’hui ; qu’il est nécessaire qu’il ne laisse rien derrière lui ; que tous les renseignements reçus hier 22 portaient que l’ennemi était encore devant lui dans ses anciennes positions.
Fominskiya, 23 octobre 1812.
Au prince de Neuchâtel et de Wagram, major général de la Grande Armée, à Fominskiya.
Mon Cousin, écrivez au prince Poniatowski que tous les régiments de marche d’infanterie, de cavalerie, les batteries d’artillerie et autres objets que le duc d’Abrantès enverra à Vereya, seront sous ses ordres, et que, lorsqu’il aura un ordre de mouvement, il ne doit rien laisser, mais emmener tout avec lui jusqu’à ce qu’il rejoigne l’armée. Faites-lui connaître également qu’il ne doit pas envoyer ses blessés et malades sur Mojaïsk, ce qui encombrerait cette route, qui l’est déjà trop; qu’il vaut mieux qu’il les mène avec lui.
Écrivez au général Teste, qui commande à Viazma, une lettre que vous ferez passer par l’officier que vous expédiez au prince Poniatowski et que celui-ci enverra au duc d’Abrantès, pour la transmettre. Dans cette lettre vous ferez connaître au général Teste que l’intention de l’Empereur est que le général Evers, avec une colonne de 3 à 4,000 hommes, infanterie, cavalerie, artillerie, en prenant spécialement les régiments de marche qui iraient rejoindre l’armée, se dirige de Viazma sur Youkhnov, à dix-huit lieues de Viazma, et de là pousse des postes jusqu’à l’intersection de ces routes à Znamenskoïe. Ce général mènera avec lui les estafettes qui seraient arrivées de Smolensk. Il placera à chaque poste, c’est-à-dire à Sosova, Trofimova et Andriéyenki, des détachements de 100 hommes d’infanterie et d’un piquet de cavalerie, sous les ordres d’un commandant de place, qui se retrancheront dans les maisons pour être à l’abri des Cosaques et des paysans. Mandez au général Teste décrire à Smolensk pour faire connaître que l’armée se dirige sur Kalouga, et de là prendra sa ligne d’opération sur Yelnia. Donnez ordre au général Teste de retenir toutes les estafettes qui passeraient, pour les diriger de Viazma sur Youkhnov, où il est probable que la jonction se fera très-promptement, c’est-à-dire du 25 au 27.
Borovsk, 23 octobre 1812, sept heures et demie du soir. (Sa Majesté, ayant dicté cette lettre en se mettant au lit, a ordonné qu’elle fût envoyée sans sa signature. Signé Baron Fain. – Note de la copie.)
A Eugène Napoléon, vice-roi d’Italie, commandant le 4e corps de la Grande Armée, à Fominskiya.
Mon Fils, beaucoup de renseignements porteraient à penser que l’ennemi est encore aujourd’hui dans son ancienne position de son camp retranché, à l’embouchure de l’Istia dans la Nara. Il aurait craint d’être tourné par Fominskiya et aurait envoyé une colonne d’infanterie et de cavalerie pour bien éclairer la marche des divisions françaises. Cette colonne aurait suivi le mouvement de l’armée et se placerait cette nuit sur la lisière des bois, entre Borovsk et son camp, à peu près à deux lieues de la rivière, afin d’arrêter les mouvements de notre armée et de prévenir l’armée ennemie, si nous la tournions en marchant sur elle. Si cela était ainsi, ce ne serait que cette nuit, lorsque la petite ville que le général Delzons doit occuper le serait, que l’ennemi pourra penser qu’au lieu de tourner sa position pour l’attaquer nous marchons droit sur Kalouga. Il est nécessaire que le général Delzons, aussitôt qu’il sera maître de cette petite ville, s’éclaire bien sur sa gauche. II faut même que vous vous éclairiez beaucoup sur votre gauche, et que vous me rendiez compte, demain matin de bonne heure, de ce que vous aurez vu. Il faudra, à cet effet, envoyer sur votre gauche de fortes reconnaissances une heure avant le jour. Nous faisons ici, depuis le général Delzons jusqu’à Fominskiya, face à l’ennemi. Je serais aise si le général Delzons s’emparait cette nuit de la petite ville. Vous pouvez lui donner pour instruction que, si jamais il entendait une grosse canonnade, il devrait retourner pour prendre part à la bataille. Si l’ennemi montre des feux, faites-les bien observer ce soir.
1 Sa Majesté, ayant dicté celle lettre en se mettant au lit, a ordonné qu’elle fût envoyée sans sa signature. Signé Baron F.im. (Note de la copie.)
Borovsk, 23 octobre 1812
26e BULLETIN DE LA GRANDE ARMÉE.
Après la bataille de la Moskova, le général Koutouzov prit position à une lieue en avant de Moscou ; il avait établi plusieurs redoutes pour défendre la ville; il s’y tint, espérant sans doute en imposer jusqu’au dernier moment. Le 14 septembre, ayant vu l’armée française marcher à lui, il prit son parti et évacua la position en passant par Moscou. Il traversa cette ville avec son quartier général, à neuf heures du matin. Notre avant-garde la traversa à une heure après midi.
Le commandant de l’arrière-garde russe fit demander qu’on le laissât défiler dans la ville sans tirer : on y consentit; mais, au Kremlin, la canaille, armée par le gouverneur, fit résistance et fut sur-le-champ dispersée. 10,000 soldats russes furent le lendemain et les jours suivants ramassés dans la ville, où ils s’étaient éparpillés par l’appât du pillage; c’étaient d’anciens et bons soldats : ils ont augmenté le nombre des prisonniers.
Les 15, 16 et 17 septembre, le général d’arrière-garde russe dit que l’on ne tirerait plus et que l’on ne devait plus se battre, et parla beaucoup de paix. Il se porta sur la route de Kolomna, et notre avant-garde se plaça à cinq lieues de Moscou, au pont de la Moskova. Pendant ce temps, l’armée russe quitta la route de Kolomna et prit celle de Kalouga par la traverse. Elle fit ainsi la moitié du tour de la ville, à six lieues de distance. Le vent y portait des tourbillons de flammes et de fumée. Cette marche, au dire des officiers russes, était sombre et religieuse. La consternation était dans les âmes : on assure qu’officiers et soldats étaient si pénétrés, que le plus grand silence régnait dans toute l’armée, comme dans la prière.
On s’aperçut bientôt de la marche de l’ennemi.
Le duc d’Istrie se porta à Desna avec un corps d’observation.
Le roi de Naples suivit l’ennemi d’abord sur Podolsk, et ensuite se porta sur ses derrières, menaçant de lui couper la route de Kalouga. Quoique le Roi n’eut avec lui que l’avant-garde, l’ennemi ne se donna que le temps d’évacuer les retranchements qu’il avait faits, et se porta six lieues en arrière, après un combat glorieux pour l’avant-garde. Le prince Poniatowski prit position derrière la Nara, an confluent de l’Istia.
Le général Lauriston ayant dû aller au quartier général russe le 5 octobre, les communications se rétablirent entre nos avant-postes et ceux de l’ennemi, qui convinrent entre eux de ne pas s’attaquer sans se prévenir trois heures d’avance; mais le 18, à sept heures du matin, 4,000 Cosaques sortirent d’un bois situé à demi-portée de canon du général Sébastiani formant l’extrême gauche de l’avant-garde, et qui n’avait été ni occupé ni éclairé ce jour-là. Ils firent un hourra sur cette cavalerie légère dans le temps qu’elle était à pied à la distribution de farine. Cette cavalerie légère ne put se former qu’à un quart de lieue plus loin. Cependant, l’ennemi pénétrant par cette trouée, un parc de douze pièces de canon et de vingt caissons du général Sébastiani fut pris dans un ravin, avec des voitures de bagages au nombre de 30, en tout 65 voitures, au lieu de 100 que l’on avait portées dans le dernier bulletin.
Dans le même temps, la cavalerie régulière de l’ennemi et deux colonnes d’infanterie pénétraient dans la trouée; elles espéraient gagner le bois et le défilé de Voronovo avant nous. Mais le roi de Naples était là ; il était à cheval, il marcha et enfonça la cavalerie de ligne russe dans dix ou douze charges différentes. Il aperçut la division de six bataillons ennemis commandée par le lieutenant général Müller, la chargea et l’enfonça. Cette division a été massacrée. Le lieutenant général Müller a été tué.
Pendant que ceci se passait, le prince Poniatowski repoussait une division russe avec succès. Le général polonais Fischer a été tué d’un boulet.
L’ennemi a non-seulement éprouvé une perte supérieure à la nôtre, mais il a la honte d’avoir violé une trêve d’avant-garde, ce qu’on ne vit presque jamais. Notre perte se monte à 800 hommes tués, blessés ou pris; celle de l’ennemi est double. Plusieurs officiers russes ont été pris ; deux de leurs généraux ont été tués. Le roi de Naples, dans cette journée, a montré ce que peuvent la présence d’esprit, la valeur et l’habitude de la guerre. En général, dans toute la campagne, ce prince s’est montré digne du rang suprême où il est.
Cependant l’Empereur, voulant obliger l’ennemi à évacuer son camp retranché et le rejeter à plusieurs marches en arrière, pour pouvoir tranquillement se porter sur les pays choisis pour ses quartiers d’hiver, et nécessaires à occuper actuellement pour l’exécution de ses projets ultérieurs, avait ordonné, le 17, par le général Lauriston à son avant-garde de se placer derrière le défilé de Vinkovo, afin que ses mouvements ne pussent pas être aperçus.
Depuis que Moscou avait cessé d’exister, l’Empereur avait projeté ou d’abandonner cet amas de décombres, ou d’occuper seulement le Kremlin avec 3,000 hommes; mais le Kremlin, après quinze jours de travaux, ne fut pas jugé assez fort pour être abandonné pendant vingt ou trente jours à ses propres forces. Il aurait affaibli et gêné l’armée dans ses mouvements sans donner un grand avantage. Si l’on eût voulu garder Moscou contre les mendiants et les pillards, il fallait 20,000 hommes. Moscou est aujourd’hui un vrai cloaque malsain et impur. Une population de 200,000 âmes errant dans les bois voisins, mourant de faim, vient sur ses décombres chercher quelques débris et quelques légumes des jardins pour vivre. Il parât inutile de compromettre quoi que ce soit pour un objet qui n’était d’aucune importance militaire, et qui est aujourd’hui devenu sans importance politique.
Tous les magasins qui étaient dans la ville ayant été découverts avec soin, les autres évacués, l’Empereur fit miner le Kremlin. Le duc de Trévise le fit sauter le 23, à deux heures du matin. L’arsenal, les casernes, les magasins, tout a été détruit. Cette ancienne citadelle, qui date de la fondation de la monarchie, ce premier palais des czars, ont été !
Le duc de Trévise s’est mis en marche pour Vereya. L’aide de camp de l’empereur de Russie, Winzingerode, ayant voulu percer, le 22, â la tête de 500 Cosaques, fut repoussé et fait prisonnier avec un jeune officier russe, nommé Nariskine.
Le quartier général fut porté le 19 au château de Troitskoïe; il y séjourna le 20. Le 21 il était à Ignatovo; le 22 â Fominskiya, toute l’armée ayant fait deux marches de flanc, et le 23 à Borovsk. L’Empereur compte se mettre en marche le 24 pour gagner la Dvina, et prendre une position qui le rapproche de quatre-vingts lieues de Pétersbourg et de Vilna, double avantage, c’est-à-dire plus près de vingt marches des moyens et du but.
De 4,000 maisons en pierre qui existaient à Moscou, il n’en restait plus que 200; on a dit qu’il en restait le quart, parce qu’on y a compris 800 églises; encore une partie en est endommagée. De 8,000 maisons en bois, il en restait à peu près 500. On proposa à l’Empereur de faire brûler le reste de la ville pour servir les
Russes comme ils le veulent, et d’étendre cette mesure autour de Moscou; il y a 2,000 villages et autant de maisons de campagne ou de châteaux. On proposa de former quatre colonnes de 2,000 hommes chacune, et de les charger d’incendier tout à vingt lieues à la ronde.
Cela apprendra aux Russes, disait-on, à faire la guerre en règle, et non en Tartares; s’ils brûlent un village, une maison, il faut leur répondre en leur en brûlant cent. L’Empereur s’est refusé à ces mesures, qui auraient tant aggravé les malheurs de cette noble nation. Sur 9,000 propriétaires dont on aurait brûlé les châteaux, 100 peut-être sont des sectateurs du Marat de la Russie; mais 8,900 sont de braves gens déjà trop victimes de l’intrigue de quelques misérables. Pour punir 100 coupables, on en aurait ruiné 8,900. Il faut ajouter que l’on aurait mis absolument sans ressources 200,000 pauvres serfs innocente de tout cela. L’Empereur s’est donc contenté d’ordonner la destruction des citadelles et établissements militaires selon les usages de la guerre, sans rien faire perdre aux particuliers, déjà trop malheureux par les suites de cette guerre.
Les habitants de la Russie ne reviennent pas du temps qu’il fait depuis vingt jours. C’est le soleil et les belles journées du voyage de Fontainebleau. L’armée est dans un pays extrêmement riche, et qui peut se comparer aux meilleurs de la France et de l’Allemagne.











