Correspondance de Napoléon – Octobre 1800

Paris, 22 octobre 1800

Au général Lacuée

Je vous prie, Citoyen Ministre, de donner au général Macdonald l’ordre faire occuper la Valteline par la droite de son armée. Vous lui enverrez cet ordre par un courrier extraordinaire, afin qu’il exécute ce mouvement le plus promptement possible. Vous préviendrez ce général et le général Brune que la Valteline ne fait partie de l’armée des Grisons que pour les opérations militaires, ce pays devant toujours, pour ce qui regarde l’administration, faire partie de la Cisalpine.

Vous ferez connaître au général Brune que, par cette nouvelle disposition, les troupes de son armée se trouveront plus concentrées, et que le général Macdonald se trouve plus en mesure d’appuyer avec toutes ses forces sur sa gauche.

 

Paris,  22 octobre 1800

Au général Lacuée

Le général Brune me mande que le général Dupont (Pierre Dupont de l’Étang, 1765-1840, l’infortuné de Baylen !) est entré en Toscane; que, les insurgés de ce pays ayant fait une invasion dans la Cisalpine, le général Dupont les a battus et poursuivis, et qu’il doit être dans ce moment-ci à Florence. Tous les Autrichiens qui auront été faits prisonniers seront évacués sur Gênes et Nice. Faîtes sentir au général Brune que si par suite des explications entre les deux Gouvernements il faut rendre ces troupes, on le fera par le Rhin; il est inutile, jusqu’à ce moment, d’augmenter le nombre de nos ennemis.

Il faut que le général Brune opère le plus tôt possible le désarmement de la Toscane et fasse des exemples sévères.

Faites aussi connaître au général Brune que le Gouvernement désire qu’il ne soit point touché aux statues et tableaux de la galerie de Florence. On fera simplement l’envoi, par Lucques et Gênes, de la statue de la Vénus de Médicis, pour le moment.

Il doit du reste ne faire aucune proclamation ni aucune démarche qui pourrait faire croire que l’on veut républicaniser la Toscane et, dès lors, alarmer les diverses puissances de l’Europe.

 

Paris, 22 octobre 1800

Au général Brune, commandant en chef l’armée d’Italie

Je reçois, Citoyen Général, votre courrier du 24 vendémiaire. Je vous ai fait connaître, par ma dernière dépêche, la situation politique du Piémont. Faites écrire, et dites que, si j’appelle à Paris M. de Saint-Marsan (Antoine Marie Philippe Asinari, comte Saint-Marsan, 1767-1828), c’est pour concerter avec lui la manière dont on pourrait indemniser le roi de Sardaigne.

Le général Macdonald a ordre d’étendre son armée jusqu’à la Valteline; cela doit s’entendre pour les opérations militaires, car ce pays continuera à faire partie de la Cisalpine. Par ce moyen, les troupes de l’armée d’Italie seront plus concentrées, et le général Macdonald pourra appuyer votre armée de sa droite ou même de toute son armée, si cela devient nécessaire.

Faites donc finir promptement ce qui se passe à Gênes; envoyez-y un officier qui soit d’accord avec Dejean (Jean-François-Aimé Dejean, 1749-1824, conseiller d’État, chargé de l’exécution de la convention d’Alexandrie), par exemple le général Dulauloy. Concentrez toutes vos troupes au delà de l’Adda. J’estime que vous ne devez pas laisser à Gênes plus de 500 hommes, surtout occupant la Toscane. Tirez de Nice tout ce qu’il sera possible.

La 52e, qui est de 2,500 hommes, part de Dijon et se rend à marches forcées à Milan.

J’espère que le général Delmas (Antoine-Guillaume de La Coste, dit Delmas, 1766-1813) sera arrivé; je connais bien les généraux que vous avez; j’estime que c’est un homme dont vous avez besoin.

Faites connaître à la 96e demi-brigade et à la 24e légère qu’en témoignage de la conduite qu’elles ont tenue au passage du Saint Bernard je fais présent de bonnets aux grenadiers.

Défendez que l’on fasse aucune proclamation en Toscane; prenez sans bruit toutes les mesures que vous croirez nécessaires à la police; surtout faites des exemples sévères et désarmez promptement, afin que vous puissiez rappeler la plus grande partie des troupes du général Dupont sur la rive gauche du Pô.

A mon sens, si l’ennemi vous attaque pour délivrer la Toscane vous devez l’attendre sur les hauteurs de Castiglione, Lonato ou Montechiaro. Moquez-vous de tout ce qu’il pourrait faire sur la rive droite du Pô; tant que vous serez là, ce ne sera rien de sérieux. 300 hommes dans le petit château du fort Urbain, avec 15 pièce de canon et des vivres pour un mois, seraient d’un bon effet. 500,000 rations de biscuit dans le château de Brescia et dans Orzi-novi vous rendraient maître d’agir comme vous voudriez et selon les circonstances.

Je viens de passer en revue aujourd’hui 6,000 grenadiers ou éclaireurs que je vais faire partir pour Dijon, afin de former la réserve de la République.

Moreau est à Paris. Il va partir pour son armée. Depuis la convention de Hohenlinden, nous n’avons pas eu de nouvelles officielles de Vienne.

 

La Malmaison, 22 octobre 1800

Au citoyen Talleyrand, ministre des relations extérieures

Le Ministre des relations extérieures expédiera un courrier au général Jourdan, pour lui faire connaître que le sort du Piémont est effectivement indécis, puisqu’il dépendra du plus ou moins intérêt qu’y prendront le roi de Prusse et l’empereur de Russie; que, si le Premier Consul a désiré avoir à Paris M. de Saint-Marsan , ce n’est pas qu’il ne continue à prendre intérêt au Piémont, mais pour s’entendre avec M. de Saint-Marsan sur la manière d’indemniser son prince. Faites partir ce courrier avant le jour.

Je désire vous voir demain, à midi précis, à la Malmaison.

 

Paris, 24 octobre 1800

Au citoyen Abrial, ministre de la Justice

Je vous prie, Citoyen Ministre, de me faire un rapport sur la manière dont on pourrait faire casser le jugement qui condamne seulement à six ans de fers les trois assassins du courrier de Nantes, pris en flagrant délit.

 

Paris, 25 octobre 1800

Au général Brune, commandant en chef l’armée d’Italie

  1. de Cobenzl est arrive hier à Lunéville, Citoyen Général. Il est à la fois ministre plénipotentiaire de l’Empereur et ministre des affaires étrangères à Vienne;  ainsi, sous peu de jours, la paix ou la guerre sera décidée.

Vous devez garder la Toscane jusqu’à la paix générale. Dans toutes vos relations avec M. de Bellegarde, comme dans tous les journaux qui impriment à Milan, vous pourrez alléguer quatre raisons de   votre conduite :

1° L’article 2 des préliminaires, par lequel Sa Majesté s’engage dissoudre la levée en masse de la Toscane : vous n’avez donc fait qu’exécuter ce qui aurait dû l’être;

2° La convention de Castiglione, qui ne parle pas de la Toscane;

3° La violation manifeste de la convention d’Alexandrie, qui nous donnait toute la rive droite du Pô, que les Autrichiens ont gardée pour eux;

4° La non-exécution de la convention d’Alexandrie par les patriotes italiens, les actes d’hostilité commis par la levée en masse sur le territoire de Bologne et dans la Romagne, et enfin l’interception la libre navigation du Pô.

Expédiez un courrier que vous adresserez an général commandant l’armée du roi de Naples. Vous lui direz que vous n’avez point l’intention d’entrer sur le territoire napolitain, mais que vous demande que le citoyen Dolomieu et les généraux Dumas (Alexandre Davy de la Pailletterie, dit Dumas, 1762-1807. C’est le père du romancier) et Manscourt soient sur-le-champ rendus, ainsi que tous  les Français échappés aux massacres de Sicile. Cette lettre doit être d’un style honnête.

Faites expédier de Livourne un bâtiment pour Alexandrie. Envoyez au général Menou une collection de journaux et le détail de nos  positions militaire et diplomatique. Rendez un de vos officiers porteur de vos dépêches. Faites embarquer, si vous le pouvez, 1,000 fusils et 4 ou 500 sabres

La 86e demi-brigade, forte de 9,500 hommes, qui n’a pas fait la  guerre depuis longtemps, a ordre de passer en France. Deux frégates doivent partir de Toulon pour la prendre. Envoyez au général Ambert un officier pour lui dire que, s’il y a possibilité de la faire débarquer à Livourne, il le fasse. Cet officier ne sera porteur d’aucun écrit, pour que, s’il était pris, les Anglais ne sussent pas que notre intention est de faire passer des troupes sur le continent.

Continuez à  vivre en bonne harmonie avec le Pape; je vous enverrai incessamment des instructions plus amples relativement à ce  prince.

Faites-moi, je vous prie, connaître où en est la démolition des places.

Donnez ordre qu’on prépare des fourneaux pour faire sauter l’enceinte de Livourne; vous pourrez assurer Lucques avec le surplus d’artillerie qui se trouvera dans cette place et inutile à la défense de son port. Mettez une contribution sur Livourne, au moins de deux ou trois millions, pour solder un mois de l’arriéré de Parme.

Je m’imagine que vous avez pris des mesures pour que la Toscane contribue à payer à l’armée ce quelle payait à M. Sommariva pour la levée en masse. Je compte ue ce supplément de ressources vous mettra à même de solder tout l’an VIII à l’armée.

 

Paris, 25 octobre 1800

Au citoyen Forfait, ministre de la marine et des colonies

Je vous prie de me présenter un projet d’arrêté tendant à retarder jusqu’à la paix la prise de possession de la partie espagnole de Saint-Domingue, en continuant de mettre à exécution les dispositions du Directoire exécutif, dans son arrêté de l’an VII, qui confiait l’administration de cette partie à un commissaire du Gouvernement. Vous me proposerez le commissaire à y envoyer.

Vous me présenterez un projet de ce qu’il y aurait à faire dans la partie française pour se concilier Toussaint sans lui donner un trop grand accroissement de pouvoir. Il est donc nécessaire que vous me proposiez les distinctions à accorder à quatre ou cinq de ses lieutenants qui ont le plus d’influence.

 

Paris, 25 octobre 1800

Au général Jourdan, ministre extraordinaire de la République en Piémont

J’ai reçu, Citoyen Général, votre lettre du 23 vendémiaire, que j’ai lue avec la plus grande attention.

Le ministre des relations extérieures a dû vous écrire sur l’objet de votre lettre.

Vous pouvez assurer les Piémontais que je prends beaucoup d’intérêt au sort futur de leur pays. Rien ne pourra être définitivement arrêté qu’à la paix.

L’empereur de Russie et la Prusse s’intéressent très-vivement au roi de Sardaigne.

J’ai fait appeler à Paris M. de Saint-Marsan, pour voir s’il n’y aurait pas de moyens de concilier l’intérêt que prennent an roi de Sardaigne les deux grandes puissances avec celui que nous prenons aux Piémontais.

Cette lettre est tout entière pour vous; elle est la preuve de l’entière confiance que j’ai en vous et de la satisfaction de la bonne conduite que vous tenez à Turin.

 

Paris, 26 octobre 1800

Au citoyen Lucien Bonaparte, ministre de l’intérieur

Les Consuls, Citoyen Ministre, veulent et doivent présenter à la nation le tableau de leur administration au moment où le Corps législatif  va se réunir. Pour le former, il faut que les différents ministres leur présentent à eux-mêmes le compte de leur administration particulière, et qu’ils le leur aient présenté dans le cours de cette décade.

Le vôtre, comme celui de tous vos collègues, Citoyen Ministre commencera au ler nivôse an VIll.

1° Il offrira la situation de votre département et de toutes branches qui le composaient à cette époque; quels étaient l’organisation, l’activité des bureaux de votre ministère, le nombre de leurs employés, leurs dépenses et ce qui en était dû à cette époque.
2° Vous tracerez de même la situation de toutes les parties répondant à votre ministère; quels étaient l’esprit et la marche leur administration, leurs dépenses et leurs besoins.
3° Vous développerez ensuite quel a été le progrès et le résultat des administrations nouvelles, quelle influence elles ont eue sur l’esprit public; quels départements et quels administrateurs ont le mieux répondu aux vues du Gouvernement, quels ont montré ou plus négligence ou plus de faiblesse.
4° Vous indiquerez quels progrès a faits l’instruction publique, quel est l’état actuel des arts, de l’industrie et du commerce.
5° Vous direz quelle est la situation des hospices et des différentes institutions soumises à votre administration.
6° Vous indiquerez les règlements et les lois que vous croirez nécessaires pour obtenir ou plus d’économie ou des résultats plus heureux.

Les Consuls ne vous demandent que des faits précis et l’exposition la plus simple et la plus vraie de ce qui est. Quant aux améliorations,  ils vous invitent à vous renfermer dans celles qui sont actuellement  possibles, et à remettre à un autre temps des projets plus vastes et des idées plus étendues.

 

Paris, 26 octobre 1800

Au citoyen Fouché

Les Consuls, Citoyen Ministre, veulent et doivent présenter à la nation le tableau de leur administration au moment où le Corps législatif  va se réunir.

Pour le former, il faut que les différents ministres leur présentent à eux-mêmes le compte de leur administration particulière, et qu’ils le leur aient présenté dans le cours de cette décade.

Le vôtre, comme celui de tous vos collègues, Citoyen Ministre, commencera au ler nivôse de l’an VIII.

1° Vous direz quels étaient, à cette époque, l’esprit public et la situation générale des divers départements.
2° Vous exposerez quels ont été, depuis cette époque jusqu’au moment actuel, les changements qui se sont opérés dans les dispositions générales; comment la liberté des cultes a été protégée ou blessée dans les différents départements; quelle a été la conduite des ministres de ces cultes; quelle a été l’activité on la négligence des magistrats dans la poursuite des délits publics ou privés; si ces délits ont été ou plus multipliés ou plus rares; quels administrateurs ont montré du zèle, quels autres ont mérité la censure par leur négligence.
3° Vous indiquerez les règlements et les lois que vous croyez nécessaires pour donner plus d’activité à la police, pour rétablir les mœurs, pour rendre au caractère national sa véritable dignité.
4° Vous donnerez le tableau comparé de la dépense de votre département pour l’an IX avec votre dépense pour l’an VIII.
5° Vous établirez ce qui a été dépensé sur le crédit de l’an VIII, et ce qui reste à consommer.

Vous ne présenterez que des faits précis et rendus avec la plus grande simplicité d’expression. Quant aux améliorations, les Consuls vous invitent à vous renfermer dans celles qui sont actuellement possibles, et à remettre à un autre temps des projets plus vastes et des idées plus étendues.

 

Paris, 26 octobre 1800

Au citoyen Talleyrand, ministre des relations extérieures

C’est à l’époque où le Corps législatif doit se réunir, Citoyen Ministre, que le Gouvernement veut et doit offrir au peuple français le tableau de son administration. Ce tableau ne peut être formé que des comptes particuliers des différents ministères; et il est nécessaire, pour remplir ses vues, que tous ces comptes lui soient fournis dans le courant de la décade.

Le vôtre , Citoyen Ministre, comme tous ceux de vos collègues, commencera au 1er nivôse de l’an VIII et continuera jusqu’au ler frimaire. Vous direz :

1° Quelle était au Ier nivôse la situation de l’Europe et la position particulière de la France; quelles étaient ses relations et son influence. Vous le direz du ton simple de la vérité, sans blâmer le passé, sans flatter l’avenir.
2° Vous développerez ensuite tout ce qui peut être révélé des actes et de la marche de votre administration dans le cours des dix mois suivants.
3° Vous dévoilerez les principes qui ont dirigé la politique du Gouvernement, et vous ne cacherez ni ses fautes ni ses erreurs.
4° Vous ferez connaître, autant qu’il sera convenable, les citoyens et les étrangers qui, dans leurs rapports avec votre département, on acquis des droits à la reconnaissance de la nation, et surtout les  peuples et les souverains dont elle a reçu des marques d’affection e de confiance.
5° Vous rappellerez les améliorations qui ont en lieu dans l’organisation de votre département, et vous indiquerez celles dont vous croyez qu’il peut être encore susceptible.
6° Vous donnerez le tableau de la dépense de l’an VIII et de celles qui a été arrêtée pour l’an IX dans le conseil d’administration, et vous développerez les raisons qui ont motivé la différence en plus ou en moins.

Les dépenses de votre département et leur objet doivent être présentés avec autant de développements que le permet le secret nécessaire à ses opérations. Il faut que la nation n’ignore rien de ce qu’elle peut apprendre sans blesser ses intérêts. De la précision, de la clarté, enfin des expressions aussi simples et aussi franches que l’est la conduite du Gouvernement.