Correspondance de Napoléon – Février 1807

Eylau, 11 février 1807

Au général Duroc

Monsieur le Général Duroc, il ne faut pas envoyer à l’armée des farines sur des voitures venant de Breslau, parce qu’alors elles restent en chernin. C’est trop exiger des gens. D’ailleurs, nos derrières sont assez approvisionnés.

 

Eylau, 12 février 1807 (L’original de cette note est en entier de la main de l’Empereur, mais la date en est présumée.)

NOTE

On a trouvé à l’armée que le bulletin de la bataille d’Eylau avait exagéré nos pertes et qu’il était moins avantageux qu’il ne l’aurait dû être à l’armée. L’Empereur a dit à cette occasion : “Un père qui perd ses enfants ne goûte aucun charme de la victoire. Quand le cœur parle, la gloire même n’a plus d’illusions”.

 

Preussich-Eylau, 12 février 1807

A l’Impératrice

Je t’envoie une lettre du général Darmagnac. C’est un fort bon soldat qui commandait le 32e. Il m’est fort attaché. Si cette Mme de Richemont est riche et que ce soit un bon parti, je verrai ce mariage avec plaisir. Fais-le connaître à l’un et à l’autre.

 

Eylau, 12 février 1807

A M. Cambacérès

Mon Cousin, depuis le 58e bulletin, il ne s’est rien passé de nouveau. L’ennemi se retire toujours derrière la Pregel. Dans peu de jours, je vais mettre mon armée en quartiers d’hiver. Tout ce qui revient des détails de la bataille est que la perte de l’ennemi a été triple de la nôtre, et la nôtre a été considérable, comme vous l’avez vu.

 

Eylau, 12 février 1807

Monsieur le Prince de Bénévent, je n’ai pas de nouvelles de vous depuis plusieurs jours. J’ai reçu les lettres de Constantinople et de Vienne que vous m’avez envoyées.

La perte de l’ennemi a été énorme. La mienne n’a été que trop considérable; telle qu’elle est évaluée dans le bulletin, elle est plutôt exagérée qu’atténuée.

Je pense que vous avez envoyé le bulletin à Vienne et à Constantinople.

Le temps se met au dégel. Je me porte on ne peut pas mieux.

 

Eylau, 12 février 1807

Au maréchal Berthier

Mon Cousin, donnez l’ordre au général Chasseloup de faire reconnaître par des officiers du génie la rivière de la Passarge, depuis les lacs de Hohenstein jusqu’à la mer. Donnez-lui l’ordre également de reconnaître un emplacement pour jeter un pont du côté de Marienwerder, et de choisir un local où l’on puisse établir une bonne tête de pont. Si la pointe de la presqu’île de Montau pouvait servir pour cet objet, cela pourrait être de quelque utilité. Il faut que le commandant du génie fasse reconnaître le pays de Marienwerder jusqu’à la mer, ainsi que les différentes embouchures de la Vistule dans la mer. Vous lui ferez connaître également que mon intention est de pousser vigoureusement le siège de Danzig, et qu’il est surtout très-important d’achever les fortifications de Thorn, de Sierock, de Praga et de Modlin.

Donnez l’ordre aux marins de la Garde de se rendre à Thorn, ainsi qu’aux pontonniers de la Garde; ces pontonniers sont toujours du côté de Varsovie. Donnez l’ordre au général d’artillerie de diriger tous les pontons de l’armée sur Osterode, et de reconnaître, de concert avec le génie, un point du côté de Marienwerder pour jeter un pont sur la Vistule. Donnez également l’ordre au général de l’artillerie de préparer tous les moyens, en personnel et en matériel, pour pousser vigoureusement le siège de Danzig, mon intention étant de placer mon armée de manière à protéger le siège de cette place, qu’il est instant de prendre avant tout.

 

Eylau, 12 février 1807

A M. Daru

Monsieur Daru, le résultat de la bataille d’Eylau m’a donné 6,000 blessés. Je les ai fait évacuer sur Thorn. Mon intention est qu’à Thorn, Bromberg, Guesen, Posen, il soit établi des hôpitaux pour les malades; c’est dans la direction de l’Oder qu’on doit les placer. Mes hôpitaux de Varsovie doivent diminuer. Mon intention n’est pas d’y avoir plus de 2,000 malades. Il n’en faut rien évacuer, ni empêcher qu’aucun malade soit dirigé sur ce point.

Comme la ligne de communication de l’armée passera par Thorn et non par Varsovie, il faut que les souliers et effets d’habillement soient dirigés désormais sur Posen et Thorn.

Faites diriger de Posen, et même de Glogau, du biscuit et des farines sur Thorn. Faites redoubler les fabrications de Küstrin et Stettin, pour les diriger également sur ce point. On peut aussi faire des établissements le long de la gauche de la Vistule, du côté de Danzig, mon intention étant de mettre mon armée en quartiers et la disposer de la manière suivante : un corps à Bromberg, un autre à Liebstadt, un autre à Elbing, un autre à Osterode; la cavalerie sera en colonne depuis Thorn jusqu’à Osterode. Le 10e corps assiégera Danzig et Graudenz. Le grand quartier général sera à Thorn. Un corps occupera Varsovie, Pultusk, Sierock, ainsi que toute l’armée polonaise, que je veux concentrer sur ce point, afin que le gouvernement puisse la diriger.

Je vous fais connaître ces dispositions générales afin que vous puissiez faire tous les préparatifs pour l’organisation de ces établissements. Par ce moyen, les communications de mon armée, depuis Magdeburg jusqu’à Bromberg, se feront par des canaux. Ces dispositions ont pour but de couvrir le siège de Danzig et de Colberg, dont il est important que je m’empare avant de faire d’autres opérations. Il est donc nécessaire que vous donniez des ordres pour que tout ce qui arrivera à Posen soit dirigé dans ce sens, conformément aux nouvelles dispositions que je dois prendre.

 

Eylau, 12 février 1807

Au général Duroc

Les bulletins vous auront instruit de ce qui s’est passé. L’ennemi continue toujours sa retraite. La tête des convois de pain commence à nous arriver, ce qui nous fait grand bien, car la pénurie des subsistances se faisait sentir.

J’imagine que Savary et Oudinot manœuvrent pour pouvoir, dans tous les cas, couvrir Varsovie.

Je n’ai pas de nouvelles du maréchal Mortier, et je suis en retard pour un courrier de Paris.

 

Eylau, 12 février 1807

Au maréchal Lannes

Je reçois votre lettre du 10 février. Je conçois toute la peine que vous éprouvez; mais il faut surmonter toute l’inquiétude que vous pouvez avoir, pour guérir promptement.

Nous avons eu une affaire fort chaude. La canonnade a fait de part et d’autre un mal épouvantable. Nous sommes restés douze heures nous mitraillant sans coups de fusil. L’ennemi a laissé sur le champ de bataille 4,000 cadavres; nous en avons laissé 12 ou 1500. Il nous a laissé 16 pièces de canon et quelques drapeaux. Il est actuellement réuni sur la Pregel. Augereau était malade à ne pas pouvoir monter à cheval; il a voulu s’y trouver, par zèle; mais, à la guerre, il faut de la santé, puisqu’il faut rester une partie de la nuit à cheval pour pouvoir connaître à ses affaires. Pensez donc à vous guérir, afin de pouvoir reprendre votre commandement dans une quinzaine.

 

Eylau, 12 février 1807

Au général Clarke, à Berlin

Vous aurez reçu les bulletins, qui vous auront fait connaître les événements qui se sont passés. L’ennemi se retire au delà de la Pregel, et je vais mettre mon armée en cantonnements. Le temps est au dégel.

Il y a des partisans qui arrêtent mes courriers; envoyez donc quelques colonnes de 100 hommes de cavalerie et de 3 ou 400 hommes d’infanterie pour nettoyer le pays et les mettre à la raison. Indépendamment du colonel Lambert, choisissez un officier de même force et donnez-leur à chacun 200 hommes d’infanterie et 100 chevaux pour se porter du côté de l’Oder et en chasser les partisans. J’écris au prince Jérôme d’en envoyer autant du côté de Krossen.

 

Eylau, 12 février 1807

Au général Lacuée

Votre neveu est mort sur le champ de bataille à la tête de son régiment. Un boulet l’a frappé; il n’a point souffert. C’était un officier distingué que je regrette vivement.

 

Camp impérial d’Eylau, 13 février 1807

Au roi de Prusse

Monsieur mon Frère, j’envoie près de Votre Majesté le général Bertrand, mon aide de camp, qui a toute ma confiance. Il lui dira des choses qui, j’espère, lui seront agréables. Qu’elle croie que moment est le plus beau de ma vie; je me flatte qu’il sera l’époque d’une amitié durable entre nous.

 

Eylau, 13 février 1807

INSTRUCTIONS POUR LE GÉNÉRAL BERTRAND

  1. le général Bertrand dira à M. de Zastrow qu’il n’a qu’à venir avec des pleins pouvoirs, lui ou tout homme qui inspire la même confiance que lui; et la paix, rendant les États du Roi jusqu’à l’Elbe, sera signée; que la note du ministre de Russie a produit cet effet; que l’Empereur a été peu satisfait, dans de si grandes questions, du peu d’empressement que le cabinet de Saint-Pétersbourg mettait à tirer les peuples de Prusse de la situation où ils se trouvent;

Qu’un congrès où serait appelée l’Angleterre ne finira pas dans deux ans, et que les peuples de Prusse ne peuvent plus rester longtemps dans cet état de désorganisation et de désordre;

Que d’ailleurs la Russie n’a rien à offrir à l’Empereur en compensation du rétablissement de la Maison de Prusse, et que celle-ci, si elle croyait redevoir sa couronne à la Russie, en conserverait un sentiment de vasselage très-contraire aux intérêts de l’Empereur; que ce n’est pas que l’Empereur se refuse à faire la paix avec la Russie; ces deux Etats ont peu de chose à discuter entre eux, et quelques îles éloignées que pourrait céder l’Angleterre n’équivaudraient pas aux sentiments de gloire que pourrait à juste titre s’attirer cette nation, si, moyennant ces cessions, elle pouvait penser que c’est elle qui a rétabli la Maison de Prusse;

Que la Prusse peut d’ailleurs se conduire comme elle voudra envers la Russie; que Sa Majesté n’exige aucun mystère, mais qu’elle veut seule avoir la gloire de réorganiser, d’une manière ou d’autre, la nation prussienne, dont la puissance, plus ou moins forte, est nécessaire à toute l’Europe.

Il laissera entrevoir que, quant à la Pologne, depuis que l’Empereur la connaît, il n’y attache plus aucun prix.

Il laissera entrevoir que cette démarche est aigre et douce :

Que, dans la nécessité où l’Empereur croit être de rétablir une barrière entre la France et la Russie, il faut que le trône de Prusse soit occupé par la Maison de Brandebourg ou par toute autre; mais qu’elle sache que c’est l’Empereur seul qui, de plein gré, l’a remise sur le trône.

Il dira que l’on est très-malheureux en Prusse, et le trône de Berlin ne doit plus rester vacant, et le pays sans administration et gouvernement.

 

DISCOURS DU GÉNÉRAL BFRTRAND AU ROI DE PRUSSE
(QU’IL NE LUI DONNERA PAS PAR ÉCRIT)

Sire, l’Empereur Napoléon m’envoie près de Votre Majesté pour lui offrir de la remettre en possession de ses États. Il veut avoir la gloire de faire finir les malheurs qui pèsent sur huit millions d’hommes. Il veut que les enfants de Votre Majesté et son peuple reconnaissent qu’il s’est porté à cette démarche par esprit de véritable gloire, par souvenir de l’amitié que Votre Majesté lui a montrée en d’autres circonstances, et enfin il attache du prix à ce que son rétablissements son trône soit l’effet de sa politique et de son amitié. Il croit ces sentiments propres à effacer dans l’esprit de votre Maison et dans celui de vos peuples le souvenir des événements qui viennent de se passer, et à cimenter entre les deux nations une éternelle amitié, que veulent leur situation et les circonstances territoriales où elles trouvent.

 

Eylau, 13 février 1807, minuit

Au général Duroc

Il paraît que des Cosaques se sont fait voir du côté de Willenberg. J’imagine que Savary y aura marché. Nous sommes ici dans la même situation. Tous mes blessés sont près d’être évacués; nos avant-postes sont du côté de Königsberg, et l’armée ennemie parait être réunie de ce côté-là. Il n’y a du reste rien de nouveau.

J’ai envoyé l’ordre au prince Jérôme d’envoyer une division de Bavarois à Varsovie; elle sera sous les ordres du prince royal. Comme les ordres sont souvent interceptés, envoyez-les par duplicata. Je vous envoie copie d’une circulaire faite par les Prussiens sur la bataille; elle a cela de précieux, qu’elle constate qu’ils avouent avoir perdu 20,000 hommes. La prise et la reprise de la ville est une chose absurde. On a relevé sur le champ de bataille 24 pièces de canons.

Que font Talleyrand et Maret ? Je n’ai pas de lettre de vous depuis le 9.

 

Eylau, 14 février 1801, midi

Au grand-duc de Berg, à Gross-Lauth

Si le général Bertrand n’est pas passé aujourd’hui, vous lui donnerez l’ordre de se rendre auprès du maréchal Davout, qui a devant lui des Prussiens. Il enverra un parlementaire au général l’Estocq, en lui faisant connaître qu’un aide camp de l’Empereur, chargé d’une mission près le roi de Prusse, est depuis deux jours aux avant-postes des Russes, qui paraissent ne pas se soucier de le laisser passer; qu’il lui demande s’il veut qu’il le lui envoie, pour le faire passer à Memel.

 

Eylau, 14 février 1807

A l’Impératrice

Mon amie, je suis toujours à Eylau. Ce pays est couvert de morts et de blessés. Ce n’est pas la belle partie de la guerre; l’on souffre, et l’âme est oppressée de voir tant de victimes.

Je me porte bien. J’ai fait ce que je voulais, et j’ai repoussé l’ennemi en faisant échouer ses projets.

Tu dois être inquiète, et cette pensée m’afflige. Toutefois, tranquillise-toi, mon amie, et sois gaie.

Dis à Caroline et à Pauline que le grand-duc et le prince (NDLR. Le prince Borghèse) se portent très-bien.

 

Eylau, 14 février 1807

Au prince Eugène

Mon Fils, votre aide de camp Lacroix vous dira ce qui s’est passé ici; il a lui-même chargé avec les chasseurs de la Garde, qui se sont couverts de gloire. Je ne puis vous répondre à présent sur des détails; mettez tous vos soins à bien organiser votre armée, et à la mettre en bon état.

 

Preussich-Eylau , 14 février 1807

59e BULLETIN DE LA GRANDE ARMÉE

L’ennemi prend position derrière la Pregel. Nos coureurs sont sur Koenigsberg; mais l’Empereur a jugé convenable de mettre son armée en quartiers, en se tenant à portée de couvrir la ligne de la Vistule.

Le nombre de canons qu’on a pris depuis le combat de Bergfriede se monte à près de soixante. Les vingt-quatre que l’ennemi a laissés à la bataille d’Eylau viennent d’être dirigés sur Thorn.

L’ennemi a fait courir la notice ci-jointe (1). Tout y est faux. L’ennemi a attaqué la ville et a été constamment repoussé. Il avoue avoir perdu 20.000 hommes, tués et blessés. Sa perte est beaucoup plus forte. La prise de neuf aigles est aussi fausse que la prise de la ville.

Le grand-duc de Berg a toujours son quartier général à Wittenberg, tout près de la Pregel.

Le général d’Hautpoul est mort de ses blessures. Il a été généralement regretté. Peu de soldats ont eu une fin plus glorieuse. Sa division de cuirassiers s’est couverte de gloire à toutes les affaires. L’Empereur a ordonné que son corps serait transporté à Paris.

Le général de cavalerie Bonardi Saint-Sulpice, blessé au poignet, ne voulut point aller à l’ambulance et fournit une seconde charge. Sa Majesté a été si contente de ses services, qu’elle l’a nommé général de division.

Le maréchal Lefebvre s’est porté le 12 sur Marieniverder. Il y a trouvé sept escadrons prussiens, les a culbutés, leur a pris 300 homme parmi lesquels un colonel, un major et plusieurs officiers, et 250 chevaux. Ce qui a échappé à ce combat s’est réfugié dans Danzig.

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(1) “Le 8, il y a eu une bataille sanglante à Preussich-Eylau. Deux fois les Français ont été maîtres de la ville, mais à la fin le prince Bagration est arrivé avec une forte colonne qui a emporté la ville à la baïonnette. Le général l’Estocq, avec son corps, a pris l’ennemi en flanc, ce qui a décidé la victoire en faveur des Russes. Les Russes ont perdu 20,000 hommes tués ou blessés, dont 8 généraux et 400 officiers. Les Français doivent avoir perdu 30,000 hommes; 7 aigles ont été prises et portées à Königsberg. Le quartier général russe s’est rendu à Wittenberg.

 

 

Preussich-Eylau, 16 février 1807

A L’ARMÉE

Soldats, nous commencions à prendre un peu de repos dans nos quartiers d’hiver, lorsque l’ennemi a attaqué le 1er corps et s’est présenté sur la basse Vistule. Nous avons marché à lui, nous l’avons poursuivi l’épée dans les reins pendant l’espace de quatre-vingts lieues. Il s’est réfugié sous les remparts de ses places et a repassé la Pregel. Nous lui avons enlevé, aux combats de Bergfriede, de Deppen, de Hof, à la bataille d’Eylau, 65 pièces de canon, 16 drapeaux, et tué, blessé ou pris plus de 40,000 hommes. Les braves qui, de notre côté, sont restés sur le champ d’honneur, sont morts d’une mort glorieuse : c’est la mort des vrais soldats. Leurs familles auront des droits constants à notre sollicitude et à nos bienfaits.

Ayant ainsi déjoué tous les projets de l’ennemi, nous allons nous rapprocher de la Vistule et rentrer dans nos cantonnements. Qui osera en troubler le repos s’en repentira; car, au delà de la Vistule comme au delà du Danube, au milieu des frimas de l’hiver comme au commencement de l’automne, nous serons toujours les soldats francais, et les soldats francais de la Grande Armée.

 

Eylau, 17 février 1807, 3 heures du matin

A l’Impératrice

Je reçois ta lettre, qui m’informe de ton arrivée à Paris. Je suis bien aise de t’y savoir. Je me porte bien.

La bataille d!Eylau a été très-sanglante et fort opiniâtre. Corbineau a été tué; c’était un fort brave homme; je m’étais fort affectionné à lui.

Adieu, mon amie; il fait ici chaud comme au mois d’avril; tout dégèle.

Je me porte bien.

Napoléon

 

Eylau, 17 février 1807

A M. Cambacérès

Mon Cousin, l’armée rentre dans ses cantonnements; le froid a tout à fait cessé. Malgré d’assez grandes fatigues, je me porte très-bien. La bataille d’Eylau a été fort sanglante. Je vais me rendre, dans peu de jours, à Thorn, et de là à Varsovie. Je vous écrirai en détail sur toutes les affaires qui sont restées eu arrière.

 

Eylau, 17 février 1807

A M. Fouché

Nous avons eu ici une bataille assez sanglante, puisqu’elle me coûte plus de 1,500 hommes tués et pas loin de 6,000 blessés. Vous aurez vu par la relation qu’ont faite les Russes, qu’ils se sont attribué là victoire; c’est ainsi qu’ils ont fait à Pultusk et Austerlitz. Ils ont été poursuivis l’épée dans les reins, sous le canon de Königsberg; nos avant-postes sont là en ce moment. Ne voyant plus rien à faire, j’ai ramené mon armée dans ses cantonnements.

L’ennemi a perdu 15 ou 16 généraux tués. Sa perte a été immense cela a été une véritable boucherie.

 

Eylau, 17 février 1807

Au maréchal Berthier

Donnez l’ordre au prince Jérôme de faire partir, vingt-quatre heures après la réception du présent ordre, pour Varsovie, la moitié de l’infanterie, de la cavalerie et de l’artillerie bavaroises qui sont sous ses ordres. Ces troupes, sous le commandement du général Deroy, se rendront à Varsovie, pour y être sous les ordres du prince de Bavière, et feront partie de l’aile droite de l’armée. Je suppose qu’elles formeront à peu près 10,000 hommes. Il faut que le prince Jérôme envoie les meilleures troupes.

Écrivez au maréchal Soult pour qu’il donne l’ordre à son ordonnateur de faire diriger ses vivres sur Plock, Ciechanow, vers la nouvelle position qu’il va prendre du côté d’Osterode.

Écrivez à l’intendant général de faire diriger tous les jours, des magasins de Varsovie sur l’armée, 25 à 30,000 rations de pain par jour, en suivant une route derrière la Wkra. L’état-major fera tracer cette route, qui est moins exposée aux incursions des Cosaques et même un peu plus courte.

 

Eylau, 17 février 1807

Au général Duroc

Je reçois votre lettre du 13. Schweidnitz ayant été pris, voyez le prince royal de Bavière, pour lui faire connaître que j’ordonne la formation d’une division bavaroise, qui se tiendra à Pultusk et sera sous ses ordres. Écrivez au prince Jérôme de faire partir cette division; qu’elle forme juste la moitié des troupes bavaroises qui sont en Silésie, tant en infanterie qu’en cavalerie et artillerie.

Je désire que vous alliez visiter le pont et les travaux de Sierock. Il faut surtout que les retranchements dans la presqu’île puissent mettre à l’abri les troupes qu’on mettrait pour la défense de Brock Écrivez à Savary qu’au lieu de m’envoyer tous les jours un rapport de la situation de son corps et de ce que fait l’ennemi, je ne reçois rien de lui. J’apprends, par le public, que le général de division Beker a été blessé; comment l’a-t-il été ? Et qu’est-ce que c’est que tout cela ? Il faudrait voir le prince Poniatowski. Ce qu’il pourrait faire de mieux pour l’armée, ce serait de fournir un grand nombre d’hommes à cheval pour nous garantir des Cosaques. On dit qu’ils sont très-propres à cette guerre. Savary nous a laissé intercepter nos communications par quelques misérables Cosaques et a laissé délivrer 3,000 prisonniers.

Faites-moi connaître où en sont les travaux de Praga, tant pour l’armement que pour les fortifications, et quand est-ce qu’ils pourront m’inspirer quelque confiance.

L’armée va se trouver ralliée à peu près sur la position centrale d’Osterode; elle est éloignée de trente lieues de Pultusk et d’autant de l’embouchure de la Vistule.

Si, jusqu’à ce que les manutentions soient organisées, l’intendant peut vous envoyer là des convois de pain, cela nous sera d’une grande utilité.

Il me semble que j’avais ordonné qu’il n’y eût aucun mouvement rétrograde; le trésor qui était arrivé près de Varsovie, il fallait le laisser arriver. En général, j’aime mieux que tout arrive sur Thorn, parce que de Thorn à Küstrin il n’y a pas plus loin que de Thorn à Varsovie, et qu’on épargne aux convois quarante lieues de route.

Faites-moi connaître comment se trouve le maréchal Lannes.

 

Preussich-Eylau, 17 février 1807

60e BULLETIN DE LA GRANDE ARMÉE

La reddition de la Silésie avance. La place de Schweidnitz a capitulé. Le gouverneur prussien de la Silésie a été cerné dans Glatz, après avoir été forcé dans la position de Frankenstein et de Neurode par le général Lefebvre. Les troupes de Wurtemberg se sont fort bien comportées dans cette affaire. Le régiment bavarois de la Tour et Taxis, commandé par le colonel Siedwitz, et le 6e régiment de ligne bavarois, commandé par le colonel Baker, se sont fait remarquer. L’ennemi a perdu dans ces combats une centaine d’hommes tués et 300 faits prisonniers.

Le siège de Kosel se poursuit avec activité.

Depuis la bataille d’Eylau, l’ennemi s’est rallié derrière la Pregel. On concevait l’espoir de le forcer dans cette position, si la rivière fût restée gelée; mais le dégel continue, et cette rivière est une barrière au delà de laquelle l’armée française n’a pas intérêt de le jeter.

Du côté de Willenberg, 3,000 prisonniers russes ont été délivrés par un parti de 1,000 Cosaques.

Le froid a entièrement cessé, la neige est partout fondue, et la saison actuelle nous offre le phénomène, au mois de février, du temps de la fin d’avril.

L’armée entre dans ses cantonnements.

 

Landsberg, 18 février 1807, 3 heures du matin

A l’Impératrice

Je t’écris deux mots. Je me porte bien. Je suis en mouvement pour mettre mon armée en quartiers d’hiver.

Il pleut et dégèle comme au mois d’avril. Nous n’avons pas en eu une journée froide.

Adieu, mon amie. Tout à toi.

 

Landsberg, 18 février 1807

A M. Cambacérès

Mon Cousin, les affaires ici vont fort bien. Mon armée entre en quartiers. Je désire beaucoup lui procurer un mois ou six semaines de repos. Les Russes ont été tellement matés, qu’il est probable qu’ils resteront tranquilles. Dans peu de jours, je vais établir mon quartier à Osterode, et j’irai peut-être faire un tour à Varsovie.