Correspondance de Napoléon – Février 1806

Paris, 5 février 1806

NOTE POUR LE MINISTRE DE LA GUERRE

On se trouve, à l’égard des prisonniers de guerre, dans une position tout à fait différente de celle où l’on a été dans les guerres précédentes. Il n’y a pas d’échange à espérer, puisque l’Autriche n’a pas plus de 400 prisonniers français. Il convient donc de disposer les choses de manière qu’il retourne le moins possible de soldats autrichiens en Autriche.

En conséquence, on préviendra les prisonniers qu’à dater du ler de mars ils ne seront plus payés, mais que l’on donnera des feuilles de route à ceux qui voudront se rendre au delà de la frontière. On les réunira douze par douze, et la gendarmerie les escortera. Arrivés au delà du Rhin, ils iront où ils voudront.

Le ministre écrira aux généraux commandant les divisions, les départements, aux préfets et à la gendarmerie, pour leur faire connaître que les prisonniers de guerre sont libres de rester ou de s’en aller. Les prisonniers qui seront malades seront soignés jusqu’à parfaite guérison.

Le ministre écrira aussi aux colonels d’Isembourg et de la Tour d’Auvergne, pour les engager à recruter les prisonniers le plus promptement et dans le plus grand nombre possible.

Il instruira les gouvernements de Bade, de Wurtemberg et de Bavière, de la mesure prise de laisser aller où ils voudront les prisonniers parvenus au delà du Rhin, et il fera connaître que, plus ils en retiendront à leur service, plus l’Empereur sera satisfait.

Le ministre présentera demain un projet de décret pour l’organisation de deux régiments de pionniers composés de prisonniers et de déserteurs. Chaque compagnie sera composée de 200 hommes chaque bataillon de cinq compagnies, et chaque régiment de quatre bataillons. Ces bataillons seront employés aux travaux des marais de Rochefort, à ceux du fort Boyard, etc.

 

Paris, 5 février 1806

DÉCISION

Le ministre directeur de l’administration de la guerre prie l’Empereur de décider si les consommations faites par les troupes campées ou cantonnées doivent être soumises au droit d’octroi rural établi dans le département du Pas-de- Calais en faveur des communes, dont les revenus seraient ainsi élevés hors de toute proportion, aux dépens du gouvernement. Le directeur de l’administration de la guerre et le ministre de la marine feront un rapport pour faire sentir les avantages que le payement par les communes aura d’abord pour la comptabilité des villes, ensuite pour le bien des troupes. Une ville a une recette considérable: puis les troupe partent, et elle n’a plus moyen de faire face aux dépenses dont elle a pris l’habitude. Il convient donc de statuer que les villes rembourseront sur l’état des revues. Citer Boulogne, etc.

DÉCISION

Le ministre des cultes rend compte à l’Empereur de la démission de M. de Nicolai, ancien évêque de Béziers, annoncée par le ministre de France à Florence. Cette démission ne mérite aucune sorte d’attention. Elle pouvait être de quelque intérêt avant que le Pape eût prononcé; mais, depuis que Sa Sainteté a déclaré les sièges vacants, l’Empereur reconnaissant au Pape toute la puissance des conciles, les anciens évêques n’ont plus de siéges dont ils puissent se démettre. Si la démarche de M. de Nicolai est une affaire de conscience, elle ne concerne et n’intéresse aucunement Sa Majesté.

 

Paris, 5 février 1806

A la princesse Auguste

Ma Fille, j’ai appris avec plaisir que vous êtes arrivée en Italie et assez bien portante pour pouvoir encore faire le voyage de Venise; mais ce qui m’a été tout à fait sensible, c’est de voir dans votre lettre les assurances du bonheur dont vous jouissez. Je prends un intérêt bien grand à toute votre vie, vous en êtes persuadée, et je ne me suis point trompé en espérant que vous seriez heureuse avec Eugène. Croyez bien que, si je n’avais pas eu cette opinion, j’aurais, dès le moment que je vous aurais connue, sacrifié mon intérêt politique à vos convenances. Votre lettre, ma bonne et aimable Auguste, est pleine de ces sentiments délicats qui vous sont propres. J’ai ordonné qu’on vous arrangeât une petite bibliothèque. Perfectionnez votre éducation en lisant beaucoup de bons livres, afin d’être tout à fait parfaite. J’imagine que madame de Wurmb est avec vous. J’espère que l’Impératrice vous envoie des modes, et que vous me direz aussi ce que je puis vous envoyer qui vous assure que je m’occupe de vous, et de tout ce qui peut vous être agréable à vous et à Eugène.

Reposez-vous. Il y a ici beaucoup de maladies; je ne sais pas s’il y en a autant en Italie.

Je finis, ma Fille, en vous recommandant mon peuple et mes soldats; que votre bourse soit toujours ouverte aux femmes et aux enfants de ces derniers; vous ne pouvez rien faire qui aille plus à mon cœur.

 

Paris, 5 février 1806

A M. Lavalette

Dites à M. Fiévée que je suis peu content de la manière dont est rédigé le Journal de l’Empire. Tout ce que les gouvernements étrangers font mettre pour masquer leur situation, le Journal de lEmpire ne manque pas de le copier et même de l’exagérer. Tout ce qu’il dit de l’entrée de l’empereur à Vienne est quarante fois plus que cela ne l’est réellement. Ce qui regarde la France, au contraire, est opposé. Parlez-lui-en; il faut que cela finisse. Un journal a une importance quelconque.

 

Paris, 5 février 1806

Au général Dejean

Monsieur le Général Dejean, donnez ordre à la division du général Dupont, qui doit être depuis le 3 février à Darmstadt, de se rendre à Francfort, où elle fera momentanément partie du 7e corps de la Grande Armée, sans que le maréchal Augereau puisse déranger en rien l’organisation de cette division, qui devra rejoindre bientôt le 6e corps d’armée, auquel elle appartient.

Donnez ordre au maréchal Kellermann de faire partir la division Leval pour se rendre à Darmstadt, où elle cantonnera et sera sous les ordres du maréchal Lefebvre.

Donnez ordre au maréchal Lefebvre de porter son quartier général à Darmstadt.

La division de réserve du maréchal Lefebvre sera commandée par le général Broussier, qui partira de Paris aujourd’hui avant minuit. Le maréchal Lefebvre placera la gauche de cette division de manière à couvrir Mayence.

Tous ces corps vivront sur les pays de la rive droite. Le maréchal Augereau pourra s’étendre en avant de Francfort, en épargnant plus possible les petits princes amis de la France, mais en se faisant fournir par la ville de Francfort tout ce qui sera nécessaire à son corps d’armée.

Le général Lorge restera à Mayence, pour commander la 26e division militaire.

Si les compagnies de grenadiers du corps du maréchal Kellermann ne font pas partie de la division Leval, ce maréchal pourra les réunir toutes à Strasbourg pour faire le service de Kehl.

Écrivez au maréchal Berthier que je désire qu’il donne ordre à deux colonels de cavalerie, que j’ai dernièrement faits généraux, de se rendre, l’un à la division Leval, l’autre à la division Broussier, pour y prendre le commandement de la cavalerie. Ces officiers seront remplacés par les nouveaux colonels qui succèdent à leurs régiments.

Recommandez au maréchal Lefebvre de faire exercer tous les jours ses troupes dans leurs cantonnements, et de leur faire faire l’exercice à feu trois ou quatre fois par semaine.

Faites partir à minuit un aide de camp porteur de vos ordres.

Il ira à Strasbourg, ensuite à Mayence, de là à Darmstadt auprès du général Dupont. Il passera quelques jours à Francfort, afin d’y recueillir des renseignements sur la situation des choses et sur la manière dont les troupes y sont.

 

Paris, 5 février 1806

Au général Gazan

Monsieur le Général Gazan, j’ai reçu votre lettre du 20 janvier.

Votre réclamation est très-juste. Vous avez servi avec distinction. Vous êtes fait grand officier de la Légion d’honneur. C’est par erreur que vous n’avez pas été porté dans l’état des promotions faites à Schoenbrunn. Je ne regrette point cette erreur, puisqu’elle me fournit l’occasion de vous assurer de l’estime que je vous porte et de ma satisfaction de votre bonne conduite militaire au combat de Dürrenstein.

 

Paris, 5 février 1806

Au prince Eugène

Mon Fils, je reçois vos lettres du 29 janvier. Vous m’instruisez que 15,160 conscrits sont entrés depuis le ler messidor jusqu’au 11 janvier, dans mon royaume d’Italie. Si vous le savez, faites-moi connaître combien il en est entré dans la 27e division militaire. Je lirai avec intérêt l’état de situation des corps qui composent votre armée, ainsi que des 3e et 4e bataillons et des dépôts.

J’ai reçu le budget. Je m’en fais rendre compte, et je vous le renverrai , dans la huitaine, approuvé, avec les changements que je croirai convenable d’y faire. Je l’ai trouvé beaucoup trop fort; il ne faut pas qu’il passe trois millions. Si on laisse subsister le budget comme vous l’avez arrêté, il montera à dix millions, puisqu’il n’y a pas là les dépenses extraordinaires et imprévues.

 

Palais des Tuileries, 6 février 1806

DÉCRET

ARTICLE ler. – Les sieurs Ouvrard, Vanlerberghe, Michel aîné,  entrepreneurs du service du trésor public pour l’an XIV, et Desprez, agent des négociations, sont déclarés rétentionnaires, sur les sommes qu’ils ont reçues pour ce service depuis le premier fructidor dernier, de la somme de quatre-vingt-sept millions de francs, qu’ils ont détournée pour des spéculations particulières et pour des opérations, avec l’Espagne, qui leur sont personnelles.

ART. 2. – Ils sont tenus de verser au trésor, dans le plus court délai :

1° En obligations de la maison Hope, payables par portions égales, dans les dix derniers mois de 1806, la somme de 8,500,000 francs, à valoir à l’emprunt dont la maison Hope a été chargée pour l’Espagne et qui a été délégué à la compagnie;
2° Sur les traites d’Espagne, qui existent entre les mains de la maison Hope pour garantie de celles qui sont déposées au trésor public et n’ont pas été acceptées, 3,802,006 piastres, qui seront prises en compte par le trésor à 3 francs 75 centimes, d’après lequel versement les quatorze millions de traites Power et Tourton et les dix-sept millions de traites non acceptées seront remis à la compagnie;
3° Six millions de piastres, également à 3 francs 75 centimes, qui existent entre les mains de ladite maison Hope pour le compte de l’Espagne;
4° Vingt-quatre millions de traites Spinosa existant au trésor; les six millions restant desdites traites Spinosa seront rendus à la compagnie;
5° Dix-huit millions en bons signés de la compagnie, dont le trésor se remboursera par une retenue de moitié sur les ordonnances qu’elle recevra des ministres de la guerre et de la marine.

ART. 3. – Le ministre du trésor public enverra dans le jour un homme de confiance à Amsterdam, pour se faire remettre les valeurs étant entre les mains de la maison Hope.

ART. 4. – A défaut d’exécution des versements prescrits par les articles ci-dessus, lesdits sieurs Ouvrard, Vanlerberghe, Michel aîné et Desprez seront arrêtés. Le séquestre sera mis sur leurs bien ainsi que sur ceux qu’ils auraient vendus depuis le ler vendémiaire an XII, sans avoir aucun égard aux hypothèques légales, et il subsistera jusqu’à ce que le Corps législatif ait prononcé sur les mesures extraordinaires qu’autorisent les circonstances extraordinaires de cette affaire.

ART. 5. – Notre ministre du trésor public est chargé de l’exécution du présent décret.

 

Paris, 6 février 1806

NOTE POUR LE MINISTRE DES RELATIONS EXTÉRIEURES

L’Empereur envoie à M. de Talleyrand un extrait de la Gazette de Bayreuth. On nous y menace de l’arrivée de 200,000 Russes. Les Prussiens sont fous, en vérité. Que M. de Talleyrand dise à M. de Haugwitz qu’il faut enfin que cela finisse.

 

Paris, 6 février 1806

NOTE POUR M. LACÉPÈDE

Sa Majesté a vu avec plaisir que le prince de la Paix a réglé le subside à onze millions. Il compte également que le prince de la Paix voudra bien prendre des mesures pour que l’arrêté de compte d’Ouvrard soit exécuté et le traité de Spinosa soldé à ses échéances.

  1. lzquierdo fera connaître que le service d’Espagne a été fait aux dépens du trésor de France; qu’il en est résulté un déficit qui a produit la disgrâce de Barbé-Marbois, et qui ne peut être comblé que par le payement de ces effets et la réalisation de l’arrêté de compte.

L’Empereur appuiera de toute son influence, et, s’il le faut, de ses armes, tout ce que le prince de la Paix voudra faire relativement au Portugal. Il est prêt à signer et à prendre tous les engagements que le prince de la Paix jugera nécessaires pour cet objet.

Quant aux opérations de l’Irlande, tout ce qui intéresse cette partie si importante de la catholicité est fort à cœur à Sa Majesté; mais il faut prendre garde de se laisser tromper par des aventuriers. Cependant l’Empereur va reporter son attention sur sa marine, sur sa flottille, et prendre toutes les mesures pour réduire l’Angleterre, si elle ne fait pas la paix.

 

Paris, 6 février 1806

Au vice-amiral Decrès

Le 3e bataillon de la légion du Midi, qui est à l’île d’Oléron, est le corps désigné pour s’embarquer pour la Martinique. Envoyez les bombes. Si les onze mortiers de 10 pouces qui sont à Rochefort sont à grande portée, faites-les partir, avec quelques cordages et toiles, pour la Martinique.

 

Paris, 6 février 1806

A M. de Portalis, ministre des Cultes, à Paris

Faîtes-moi connaître si M. l’abbé de Lezay, ancien chanoine de Lyon, est capable d’être évêque

(Brotone)

 

Paris, 7 février 1806

A M. Fouché

Le sieur Signeul, ci-devant agent des relations commerciales en Suède, a écrit à des Français la lettre impertinente que vous trouverez ci-jointe. Il ne convient pas d’ailleurs qu’un agent suédois reste plus longtemps en France. Vous ferez connaître au sieur Signeul qu’il doit se retirer sans aucun délai, et vous tiendrez la main à ce qu’il exécute sur-le-champ l’ordre que vous lui aurez donné.

 

Paris, 7 février 1806

A M. Fouché

  1. Portalis m’a fait connaître l’existence de plusieurs journaux ecclésiastiques et les inconvénients qui peuvent résulter de l’esprit dans lequel ils sont rédigés, et surtout de la diversité des opinions en matière religieuse. Mon intention est, en conséquence, que les journaux ecclésiastiques cessent de paraître, et qu’ils soient réunis en un seul journal qui se chargera de tous leurs abonnés. Ce journal devant servir spécialement à l’instruction des ecclésiastiques, s’appellera Journal des Curés. Les rédacteurs en seront nommés par le cardinal-archevêque de Paris.

 

Paris, 7 février 1806

Au prince Eugène de Wurtemberg

Mon Cousin, j’ai reçu votre lettre du 25 janvier. Je saisirai avec plaisir les occasions qui se présenteront de vous donner des preuves de l’estime que je vous porte et de l’attachement que j’ai pour votre Maison; mais, dans les affaires de la nature de celles dont vous me parlez, ce sont les événements, plus que la volonté, qu’il faut rencontrer.

 

Paris, 7 février 1806

Au maréchal Berthier

Mon Cousin, un de vos courriers a perdu ses dépêches; envoyez-m’en la copie; j’espère qu’elles ne sont pas très-importantes.

J’imagine que vous avez pris des mesures pour que les détachements que le corps de Bernadotte a du côté d’Ulm rejoignent à Eichstaedt. Prévenez ce maréchal de se tenir en mesure de guerre.

Faites-moi connaître le nombre de troupes que la Prusse a du côté d’Anspach, car mon intention est de l’occuper aussitôt que je saurai que les Prussiens sont entrés en Hanovre.

 

Paris, 7 février 1806

Au général Junot, commandant militaire de l’État de Parme et de Plaisance

Monsieur le Général Junot, je reçois votre lettre de Parme, du 30 janvier, et celle de Plaisance, du ler février. Je ne suis pas satisfait de l’esprit qui y règne. Je veux que M. Moreau ait mal administré, et vous verrez que je l’ai rappelé et remplacé par un préfet; mais cela ne justifie point la rébellion. Le rapport du major du 42e est d’un homme qui ne connaît pas les Italiens, qui sont faux. Séditieux sous un gouvernement faible, ils ne redoutent et ne respectent qu’un gouvernement fort et vigoureux. Mon intention est que le village qui s’est insurgé pour se rendre à Bobbio soit brûlé, que le prêtre qui est entre les mains de l’évêque à Plaisance soit fusillé, et que trois ou quatre cents des coupables soient envoyés aux galères. Je n’ai pas les mêmes idées que vous de la clémence. Vous ne sauriez être clément qu’en étant sévère, sans quoi ce malheureux pays et le Piémont sont perdus, et il faudra des flots de sang pour assurer la tranquillité de l’Italie. On a connu la rébellion; il faut qu’on connaisse la vengeance et la punition. Je réitère l’ordre au prince Eugène de faire partir le 3e régiment d’infanterie légère et le 67e de ligne. Faites partir pour Naples le bataillon suisse. Dirigez les dépôts de tous les corps sur Mantoue; j’ai ordonné au prince de les envoyer à leurs corps. J’ai fait de l’État de Parme un État à part, dans l’indépendance la plus absolue de la 27e et de la 28e division militaire et j’ai ordonné qu’un ordonnateur et un payeur vous fussent envoyés. Pour les contributions, ne vous éloignez pas du système établi pour les chefs de ce service qui correspondent avec le trésor. Vous n’avez rien à faire avec l’architrésorier. Du reste, je ne partage point votre opinion sur l’innocence des paysans de Parme. Ce sont de grands coquins, qui se sont portés aux plus grands excès; et je m’étonne qu’un de mes plus anciens soldats trouve que ce soit un médiocre délit que de résister à mes armes, de méconnaître le respect dû à mes drapeaux. Ma volonté est qu’ils soient révérés avec des sentiments religieux. Marchez vous-même dans tous les villages; soyez toujours à cheval, et apprenez-moi chaque jour ce que vous aurez vu et ce que vous aurez fait. Je ne désapprouverai point les récompenses que vous donnerez, mais que les punitions soient nombreuses et sévères; n’épargnez personne. Ne croupissez pas dans les villes. Ne parlez qu’à moi des abus de l’administration. Tous les abus, les excès de tyrannie même de mes agents, seraient-ils aussi nombreux que ceux de Carrier, sont excusés à mes yeux le jour où les rebelle comme ceux de Parme, courent aux armes et se font justice eux mêmes. Croyez à ma vieille expérience des Italiens. Votre conduite, d’ici à un mois, influera beaucoup sur le respect de mes peuples d’Italie pour mon gouvernement. Brûlez un ou deux gros villages, qu’il n’en reste point de traces. Dites que c’est par mon ordre. Quand on a de grands États, on ne les maintient que par des actes de sévérité. Rien n’absout les habitants des États de Parme. Secondez la gendarmerie et purgez le pays de ces brigands.

 

Paris, 7 février 1806

Au prince Joseph

Mon Frère, je reçois votre lettre du 9-8 janvier. J’approuve fort la réponse que vous avez faite au prince royal de Naples. Ce sont de mauvaises plaisanteries qu’il faut enfin finir. Tous les mandats qu vous tirerez sur Paris seront exactement payés. Je suis surpris du mauvais état de votre artillerie et de la pénurie de vos services; voila le résultat de la conduite des généraux qui ne pensent qu’à voler. Tenez-y bien la main. Je ne vous demande qu’une chose : soyez bien le maître. Il me tarde d’apprendre que vous êtes à Naples.

J’approuve votre retard de quelques jours; il faut le temps à tout, et je suis fort de votre opinion qu’il vaut mieux commencer quelques jours plus tard et aller droit au but. Marchez hardiment. Tout ce que vous ferez pour améliorer les services de votre armée, jusqu’à votre entrée à Naples, sera dans mon sens. Envoyez-moi l’état des emprunts que vous avez faits et des traites que vous avez tirées, en distinguant ce qui est emprunt particulier de ce qui est traite, afin que je fasse payer les uns par ma caisse et les autres par le trésor public. Vous ne sauriez avoir trop d’officiers d’état-major. A votre entrée à Naples, faites une proclamation pour déclarer que vous ne souffrirez pas qu’aucune contribution particulière soit levée; que l’armée en général sera récompensée, et qu’il n’est point juste que quelques individus s’enrichissent des travaux de tous. Je ne vois pas que vous ayez encore choisi des aides de camp d’un mérite sûr; prenez un officier d’artillerie et un du génie.

Fox est aux relations extérieures, Grenville à l’intérieur, Spencer à l’amirauté, Addington à l’échiquier, Hawkesbury à la trésorerie, Windham à la guerre, Sheridan receveur. Vous connaissez assez l’Angleterre pour pouvoir vous former une idée de ce que cela peut produire.

Je suis fort content de mes affaires ici. Il m’a fallu beaucoup de peine pour les arranger et pour faire rendre gorge à une douzaine de fripons, à la tête desquels est Ouvrard, qui ont dupé Barbé-Marbois à peu près comme le cardinal de Rohan l’a été dans l’affaire du collier, avec cette différence qu’ici il ne s’agissait pas de moins que quatre-vingt-dix millions. J’étais bien résolu à les faire fusiller sans procès. Grâce à Dieu, je suis remboursé. Cela n’a pas laissé que de me donner beaucoup d’humeur. Je vous dis cela pour vous faire voir combien les hommes sont coquins. Vous avez besoin de savoir cela, vous qui êtes à la tête d’une grande armée, et bientôt d’une grande administration. Les malheurs de la France sont toujours venus de ces misérables.

J’ai ici M. de Haugwitz ; nous ne sommes pas encore arrangés ensemble. Cette cour de Prusse est bien fausse et bien bête. Toute mon armée est encore en Allemagne.

Si cela est possible, je serais fort aise d’apprendre votre entrée à Naples avant mars, tant parce que c’est l’époque où j’ouvre la session du Corps législatif, que parce que c’est celle où mes troupes repassent l’Inn. Ce sera déjà une vieille affaire. Il n’y a pas de tergiversation, pas d’hésitation à avoir. Les Bourbons ont cessé de régner à Naples. Ce qui est dit dans ma proclamation est immuable.

Envoyez-moi les états de situation de tout ce qui compose vos corps.

Schimmelpenninck ne voit plus clair; il a perdu entièrement la vue.

Ayez soin, dans tout ce que vous direz de Naples, de vous souvenir que la Maison d’Espagne est la même Maison que celle Naples, et de ne rien dire qui puisse l’offenser.

Je prends le plus grand intérêt à votre prospérité, et surtout votre gloire; c’est, dans votre position, le premier besoin; sans elle la vie ne peut avoir aucune douceur.

J’avais primitivement envoyé Mathieu Dumas dans la Dalmatie. J’espère qu’il vous aura rejoint. Je ne crois pas du reste qu’il vous soit aussi utile que vous le pensez; il n’a pas l’expérience de la guerre. Cependant j’apprendrai avec plaisir qu’il vous est arrivé.

Le marquis de Gallo partira dans peu de jours pour se rend reprès de vous, et, le premier, vous prêtera serment d’obéissance.

 

Paris, 8 février 1806

DÉCISION

On propose à l’Empereur de faire exécuter en marbre les six bustes des grands dignitaires, qui ne coûteraient que 24,000 francs, au lieu que la dépense des statues serait de 114,000 francs.   Je ne veux point de bustes ; on fera faire en marbre leurs statues dans le plus court délai.

 

Paris 8 février 1806

DÉCISION

On demande à l’Empereur si la statue de la Paix, exécutée en plâtre par Chaudet, sera coulée en bronze avec la matière des canons enlevés à l’ennemi, et quelle sera sa dimension ? Si c’est la statue décrétée par le Sénat, elle doit être de grandeur à être mise dans un salon de l’Empereur. Mais je pensais que l’ intention du Sénat était qu’elle fût en argent.

 

Paris, 8 février 1806

A M. Fouché

Je suis bien surpris que vous m’entreteniez de choses aussi ridicules sur M. de Haugwitz, que de le faire dîner chez un restaurateur et de le faire aller au théâtre de la Montansier. Il ne faudrait pas mettre des choses aussi ridicules dans vos rapports.

 

Paris, 8 février 1806

Au maréchal Berthier

Mon Cousin, M. de Haugwitz est arrivé. Je crois nécessaire de vous faire connaître en peu de mots ma situation avec la Prusse. Vous connaissez le traité que j’ai conclu à Vienne avec ce ministre. Le Roi a jugé à propos de le ratifier avec des modifications, des corrections , des additions. Cela péchait par la forme, et aussi par le fond, car cela dénaturait tout à fait le traité. M. Laforest s’est refusé longtemps à accepter cette ratification; enfin il l’a acceptée à condition que j’approuverais. Je l’ai reçue à Munich. Comme on m’annonçait en même temps M. de Haugwitz, je n’ai rien dit. M. de Haugwitz; est arrivé; je l’ai vu; je lui ai déclaré que je n’approuvais pas la ratification, que je regardais le traité comme non avenu, et je lui ai témoigné tout mon mécontentement. Voilà notre situation.

Les Prussiens n’ont pas désarmé. Une quinzaine de milliers de Russes sont encore à l’extrémité de la Silésie. J’ai donc jugé à propos de vous instruire de cette situation des choses, pour que vous préveniez le maréchal Bernadotte de se tenir sur ses gardes et en mesure militaire, quoique les Prussiens se soient en grande partie retirés de la Saxe. Faites-lui connaître qu’il serait possible que je lui donnasse bientôt l’ordre d’entrer dans le marquisat d’Anspach.

Le maréchal Augereau est à Francfort avec son corps d’armée, la division Dupont et les Bataves. J’ai envoyé le maréchal Lefebvre à Darmstadt avec deux divisions de la réserve qu’il commande, faisant à peu près 14 à 15,000 hommes. J’imagine que le maréchal Mortier est déjà arrivé à Eichstaedt.

Le roi et la reine de Naples sont embarqués; les Russes et les Anglais sont embarqués. Le prince Joseph compte entrer à Naples le 15 février.

Je ne sais ce que vous voulez me dire pour la remise du Tyrol, puisque le Tyrol n’appartenait pas à l’Autriche. Il m’appartient par droit de conquête; c’est à moi à le remettre au roi de Bavière.

Chassez le commissaire d’Autriche; l’Autriche n’a rien à y faire.

Quant à Salzburg (D’après deux rapports de Berthier, en date du 14 et du 18 février 1806, faut lire ici Würzburg au lieu de Salzburg, écrit par erreur) si le roi de Bavière ne l’a pas remis, qu’il le garde encore; on peut y rester encore deux mois, et, en attendant vivre dans le pays : parlez-lui-en dans ce sens; on est toujours à temps de céder.

J’imagine que les maréchaux Ney, Soult, Davout ont leurs corps réunis, approvisionnés de tout et en état de faire campagne. Vous pouvez même leur écrire une petite lettre confidentielle pour leur dire que tout n’est pas fini avec la Prusse; que le maréchal Augereau est à Francfort, Lefebvre à Darmstadt; qu’ils se tiennent toujours en mesure; que tout se réorganise, et que rien ne leur échappe. Vous-même ayez l’œil que tout, dans ce sens, se maintienne en règle.

J’ai laissé à Strasbourg un piquet de mes chevaux et 300 hommes de ma Garde; au moindre événement, j’y arriverai comme l’éclair; mais ayez la plus grande prudence, car il ne faut pas donner une alarme inutile.

A l’heure qu’il est, vous savez que Pitt est mort; mais vous ignorez peut-être que Cornwallis est mort aussi; cette mort met les Anglais dans un grand embarras aux Indes; ils comptaient beaucoup sur le caractère sage de cet homme estimable pour rétablir leurs affaires dans ce pays. Ils n’ont plus que des subalternes pour gouverner; ilsi sont là dans une situation assez critique.

On dit que Fox est aux affaires étrangères, Windham à la guerre, Spencer à l’amirauté, le célèbre Addington à la trésorerie; mais tout cela n’est pas très-certain.

Vous pouvez autoriser le maréchal Bernadotte à s’étendre surles1 possessions de l’Ordre teutonique et des petits princes qui avoisine Eichstaedt.

 

Paris, 8 février 1806

Au maréchal Berthier

Mon Cousin, j’ai envoyé les états de situation des armées de Naples et d’Italie aux bureaux de la guerre, comme vous le demandez. J’ai appris avec plaisir que l’artillerie autrichienne était toute arrivée à Braunau. Il faut faire évacuer de préférence toute l’artillerie russe. Je regarde comme très-important de faire évacuer cette artillerie derrière le Lech. Il doit y avoir à Augsbourg 1,200 ou 1,500 chevaux dernièrement arrivés de Strasbourg, qui pourront servir à cette évacuation. Il sera important qu’au 1er avril, terme où nous devons évacuer Braunau , il ne s’y trouve point d’artillerie et qu’elle soit toute an delà d’Augsbourg. Mon intention est que la division qui restera à Braunau n’évacue la rive gauche de l’Inn que lorsque toute cette artillerie en sera enlevée.

Cependant je ne puis concevoir qu’il faille tant de temps : deux mille pièces d’artillerie ne font jamais que les charrois de 12,000 chevaux. Le pays peut fournir des moyens; en huit jours, on peut aller de Braunau à Augsbourg; ainsi, au 1er avril, on aura pu faire quatre voyages, et toute l’artillerie peut se trouver évacuée. Je ne m’oppose point d’ailleurs à ce qu’on embarque sur l’Inn pour faire filer le long du Danube tout ce qu’on pourra; mais on doit laisser à Passau un bon corps de troupes, jusqu’au moment où ce que l’on doit évacuer par le Danube ait dépassé Ingolstadt.

 

Paris, 8 février 1806

Au maréchal Berthier

Mon Cousin, donnez ordre au général Donzelot de se rendre sans délai à l’armée de Naples, pour être employé dans cette armée à l’expédition de Sicile. Donnez le même ordre au général Lamarque. Faites remplacer le général Lamarque par un des nouveaux généraux de brigade que j’ai faits, et le général Donzelot par un général propre au service de l’état-major, qui ait particulièrement votre confiance, et qui porte dans le corps où il passera l’esprit des autres corps de la Grande Armée.

 

 Paris , 8 février 1806

Au général Dejean

Monsieur Dejean , il est indispensable que j’aie un état qui me fasse connaître la situation des travaux du génie au delà des Alpes, ce qu’on a dépensé en l’an XIII, et en l’an XIV jusqu’au ler janvier 1806, et la situation des travaux à cette époque. Faites-moi également connaître quels sont les projets pour la campagne prochaine. Mou intention est surtout qu’on me soumette les projets de Venise, Palmanova, Osoppo et Porto-Legnago. Je pense que l’argent que l’on emploierait à la Rocca d’Anfo serait une dépensé inutile; également à Peschiera; également à Pizzighettone. Il faut travailler à Mantoue, mais lentement, n’ayant que très-peu de fonds à y mettre. Sur mes finances d’Italie, je dépenserai volontiers, en 1806, 500,000 livres de Milan à Legnago, 1,500,000 livres à Palmanova, et un million à Osoppo. Quant à Venise, je n’ai pas assez d’idées là-dessus; mais si, après le rapport qui me sera fait, j’adopte le principe de garder cette ville, j’y ferai volontiers les dépenses convenables. A Mantoue, il me paraîtrait suffisant, pour cette campagne, de faire les demi-lunes avec les contrescarpes; je ne voudrais pas y dépenser plus de 200 à 300,000 francs.

 

Paris , 8 février 1806.

Au vice-amiral Decrès

J’aurais besoin, à Naples, de forces navales pour aider au passage du détroit de Messine. Présentez-moi demain la note de tous les bricks, tartanes armées de 24, felouques, demi-galères, goélettes, chaloupes canonnières, qui pourront partir de mes ports de la Méditerranée pour se rendre à Cività-Vecchia, d’où ils seraient envoyés à Naples du moment que mon armée y sera arrivée. Je compte qu’elle y sera le 20 février. Faites-moi connaître aussi le nom de deux ou trois officiers capables de commander cette expédition. Vous mettrez en note, à côté de chaque bâtiment, le nombre d’hommes qu’il pourra porter, ainsi que son armement en canons. Vous m’apporterez cela demain, à la messe.

 

Paris , 8 février 1806

Au prince Eugène

Mon Fils, je reçois votre lettre du 29 janvier, avec les deux projets de décrets qui y étaient joints. Il ne faut jamais parler de réunion du pays de Venise au royaume d’Italie, puisque je n’ai pas encore fait connaître mes intentions là-dessus. C’est dans ce sens que je n’approuve pas le considérant d’un de vos décrets ; j’en approuve du reste le contenu. J’imagine que les deux millions de monnaie de Milan ne sont qu’un à-compte. Vous ne parlez pas des contributions de guerre. Voilà huit jours que vous êtes arrivé dans le pays vénitien, et je n’ai encore ni la situation de votre armée, ni la situation de l’imposition de guerre qu’a payée le pays vénitien, ni l’aperçu des moyens qu’il y a de communiquer avec l’Istrie et la Dalmatie. Tous ces renseignements me sont utiles; ne tardez pas à me les envoyer.

 

Paris, 8 février 1806

Au prince Eugène

Mon Fils, j’ai reçu votre lettre du 31 janvier avec le résumé de la situation des finances de mon royaume d’Italie. J’ai vu avec plaisir que les recettes étaient considérables, et que les finances des différents ministères étaient en bon état. Vous trouverez ci-joint le budget de ma Maison; tenez la main à ce qu’il soit ponctuellement exécuté, et qu’aucun ordonnateur de dépenses ne le dépasse, sous quelque prétexte que ce soit.

A dater du ler janvier 1806, le fonds que vous touchiez comme archichancelier d’État doit rester en réserve; ne comptez donc plus dessus. Vous donnerez ordre qu’on ne le touche plus et qu’on le laisse au trésor. Dans six mois, je vous ferai connaître la destination que je donne à ce fonds.

Je désire beaucoup que vous me fassiez connaître le véritable état des dépenses des différents ministères pour 1805 , ainsi que le budget de 1806 en recettes et en dépenses. Tout ce qui est relatif au port de Volano est devenu désormais inutile. Je vous ai demandé des renseignements sur la situation des domaines nationaux de Venise; je n’ai encore rien reçu; cependant il devient urgent que je sache à quoi m’en tenir. J’ai nommé administrateur des finances dans le pays de Venise le conseiller d’État Dauchy (Luc-Jacques-Édoaurd Dauchy. 1757-1817. Conseiller d’État, nommé intendant général des provinces Illyriennes), pensant que M. Rostagny n’est point dans le cas de remplir cette place en chef. Je lui ai laissé la direction des finances de Venise. Avant de réunir ce pays à mon royaume d’Italie, je veux savoir les ressources que j’en aurai tirées pour mon armée; je veux aussi attendre que la paix soit bien assurée. M. Dauchy sera sous vos ordres et correspondra aussi avec le ministre des finances de Paris.