Correspondance de Napoléon – Avril 1812

Saint-Cloud, 25 avril 1812.

Au prince de Neuchâtel et de Wagram, major général de la Grande Armée, à Paris.

Mon Cousin, écrivez au prince d’Eckmühl qu’un officier russe, porteur de lettres de l’empereur de Russie, est arrivé à Paris le 14; qu’il était parti le 8 de ce mois de Saint-Pétersbourg; qu’il est por­teur de différentes propositions ; qu’il paraissait, par ce qu’a dit le prince Kourakine après l’arrivée de ce courrier, que, si toute l’armée française arrivait sur la Vistule, ils avaient le projet de prendre la position du Niémen, et qu’on négocierait dans cette situation ; que le prince d’Eckmühl sera instruit par le général Lauriston de ce qui en sera sur cet objet; mais que, si les Russes ne font pas d’autre mou­vement que celui de s’emparer de Memel et de la rive droite, mon intention n’est pas qu’on regarde les hostilités comme commencées ; que le 15 mai les ducs de Reggio et d’Elchingen seront arrivés sur la Vistule et que la Garde se trouvera réunie à Posen ; que j’ai même retardé de quelques jours le mouvement du 4e corps sur Plock, de peur qu’il ne souffrit trop du défaut de fourrages ; que l’herbe ne sera bonne que dans la dernière quinzaine de mai; qu’il est donc convenable qu’aucune opération importante ne soit obligée avant les premiers jours de juin.

 

Saint-Cloud, 25 avril 1812.

Au prince de Neuchâtel et de Wagram, major général de la Grande Armée, à Paris.

Mon Cousin, je vous renvoie les différentes lettres que vous pouvez expédier au duc de Bellune. Il est nécessaire que vous fassiez connaître au ministre de la guerre de Prusse le général de division au­quel j’ai donné le commandement de Berlin, et l’établissement du dépôt de Spandau pour ne pas encombrer la ville de Berlin. Il est également nécessaire que vous écriviez au gouverneur de Kolberg pour la partie de la côte qui doit être sous les ordres du gouverneur de Danzig. Il faut aussi que, dans votre lettre au ministre de la guerre prussien, vous le préveniez que, dans vos instructions au duc de Bellune, vous avez dit un mot de Kolberg, qui doit toujours rester dans les mains des troupes prussiennes.

Quant aux journaux, vous direz qu’il parait convenable que le duc de Bellune y ait une surveillance pour empêcher qu’il y soit inséré rien de contraire à l’intérêt des armées françaises et alliées; tout comme le roi et les autorités prussiennes doivent veiller à ce qu’ils n’impriment rien qui puisse troubler 1e bon ordre et la tranquillité de l’intérieur.

 

Saint-Cloud, 25 avril 1812.

A Alexandre Ier, empereur de Russie

Monsieur mon Frère, ayant lieu de penser que Votre Majesté a quitté Saint-Pétersbourg et que le comte Lauriston n’est plus auprès d’elle, je charge mon aide de camp le comte Narbonne de cette lettre. Il sera en même temps porteur de communications importantes pour le comte Romanzof. Elles prouveront à Votre Majesté mon désir d’éviter la guerre et ma constance dans les sentiments de Tilsit et d’Erfurt. Toutefois Votre Majesté me permettra de l’assurer que, si la fatalité devait rendre la guerre inévitable entre nous, elle ne change­rait en rien les sentiments que Votre Majesté m’a inspirés et qui sont à l’abri de toute vicissitude et de toute altération.

 

Saint-Cloud, 30 avril 1812.

Au général Clarke, duc de Feltre, ministre de la guerre, à Paris

Monsieur le Duc de Feltre, je réponds à votre lettre du 29. Mon intention est qu’on n’enrôle aucun Espagnol, s’il ne s’engage par sa propre volonté, et je n’entends pas qu’on veuille les envoyer aux bataillons de guerre dans l’espérance qu’arrivés là ils se soumettront. Votre lettre me fait prendre le parti de ne garder, recrutés par des Espagnols, que le bataillon de sapeurs, la compagnie d’ouvriers et le cadre du bataillon de Walcheren. Vous verrez par ma lettre de ce jour que je donne un emploi aux trois autres cadres qui sont rendus sur le Rhin, et qui sont destinés à recevoir des Espagnols.

Toutefois je ne m’oppose pas à ce que vous portiez jusqu’à 1,200 hommes le bataillon de Walcheren, en prenant des Espagnols de bonne volonté, parce que, si cette mesure réussissait, j’enverrais un autre cadre.

 

Saint-Cloud, 30 avril 1812.

Au général Lacuée, comte de Cessac, ministre directeur de l’administration de la guerre, à Paris

Monsieur le Comte de Cessac, j’ai vu avec intérêt votre rapport sur les caissons. Voici comme je les ai classés dans ma mémoire. Le premier modèle pèse 2,460 livres; le second modèle amélioré, 2,038 li­vres; le caisson ordinaire, 1,900 livres. La différence du caisson ordinaire au second modèle n’est donc plus que de 138 livres, ce qui ne peut pas être important.

Vous présentez un troisième modèle qui ne pèse plus que 1,640 li­vres, c’est-à-dire 260 livres de moins que le caisson ordinaire. Si ce chariot peut porter 20 quintaux, il a bien des avantages. Ordonnez qu’on en fasse à Sampigny, à Plaisance, et qu’on en fasse un modèle à Danzig, de sorte que les constructeurs et officiers qui s’y trouvent feront leurs observations. Mais il me paraît que ce troisième modèle a le double avantage de porter autant que le premier en objets d’en­combrement et de peser 800 livres de moins, tandis qu’il peut porter en encombrement plus que le caisson.

Je pense que le n° 3 est préférable au n° 3 bis, puisqu’il est plus léger, plus solide et a la même capacité que le n° 2. Tout ce qui reste à construire en chariots à Danzig, à Plaisance, à Sampigny, ou tout ce que l’artillerie devrait fournir, faites-le faire sur ce modèle.

Donnez-moi l’état de ce qui existe en caissons des divers modèles.

En général, il me revient qu’en Italie on a été content du second modèle ; on le sera bien plus du troisième modèle.

Je désire que le dessin du nouveau modèle n° 3 parte par l’estafette de demain pour Danzig. Le général Éblé, le général Lepin et plusieurs officiers d’artillerie formeront une commission pour le rectifier.

 

Saint-Cloud, 30 avril 1812.

Au prince de Neuchâtel et de Wagram, major général de la Grande Armée, à Paris.

Mon Cousin, donnez ordre à la division de Wurtemberg de partir du 5 au 10 mai pour joindre le corps du duc d’Elchingen sur Thorn. Instruisez ce maréchal de cet ordre. Écrivez au duc de Bellune pour lui faire connaître que le 10 mai la tête de la 12e division arrive à Magdeburg; qu’avant ce temps 4 ou 5,000 hommes des bataillons de marche doivent arriver à Spandau; que, s’il n’y voit aucun inconvénient, il donne ordre à cette division de partir le 5; mais que, pour peu qu’il y trouve de l’inconvénient, il peut en retarder le départ; que je désire qu’il ne retienne pas plus tard que le 5 mai le 26e léger, et qu’il le renvoie au corps du duc de Reggio, ainsi que le bataillon du 19e et ce qui serait à Spandau, appartenant à ce corps; que je suppose que les bataillons de marche qui sont arrivés à Berlin sont suffisants pour la garde de Spandau et de Berlin, ainsi que la brigade princière, qui doit former cinq bataillons et plus de 3,000 hommes.

 

Saint-Cloud, 30 avril 1812.

Au prince de Neuchâtel et de Wagram, major général de la Grande Armée, à Paris.

Mon Cousin, mon intention est de donner le commandement du 10e corps au duc de Tarente. Ce 10e corps sera composé, 1° de la division d’infanterie prussienne, qui est, je crois, de trois brigades formant 14,000 hommes; on donnera un numéro à cette division; 2° de la 7e division, ayant trois brigades et dix-huit bataillons; 3° d’une division de cavalerie prussienne ; ce qui doit faire de 26 à 28,000 hommes d’infanterie et 3,000 hommes de cavalerie, avec quatre-vingts pièces de canon ; en tout 30 à 32,000 hommes. Remet­tez-moi le projet de formation de ce corps. Mon intention n’est pas cependant qu’il soit formé avant que je sois moi-même arrivé sur les lieux, afin d’éviter les embarras du commandement avec le prince d’Eckmühl.

 

 

Saint-Cloud. 30 avril 1812.

Au prince de Neuchâtel et de Wagram, major général de la Grande Armée, à Paris.

Mon Cousin, répondez au général Narbonne que le général Kleist est suffisant pour commander les cinq bataillons, formant 3,600 hommes , et les six escadrons, formant un millier de chevaux, qui sont à Breslau ; que je pense qu’une batterie d’artillerie à pied et une batte­rie à cheval sont suffisantes; que je désire qu’elles soient fournies sans délai.

Écrivez directement au général Kleist que, jusqu’à ce qu’il puisse être réuni à l’armée prussienne, ce qui aura lieu le plus incessam­ment possible, il doit recevoir les ordres du roi de Westphalie.

Chargez le général Narbonne de consulter à Berlin pour savoir à quel corps on préfère voir attachée la brigade Kleist, ou au corps westphalien que commande le général Vandamme, ou aux Saxons que commande le général Reynier, ou aux Polonais que commande le prince Poniatowski, jusqu’à ce qu’elle ait joint le corps du général Grawert; qu’il est même possible, si les Russes n’attaquent point, que la jonction de la brigade Kleist avec le général Grawert se fasse avant le commencement des hostilités.

Faites connaître au roi de Westphalie la composition de la brigade du général Kleist. Envoyez-lui un duplicata de votre ordre, qu’il fera passer à ce général pour lui faire connaître qu’il est sous ses ordres. Le roi de Westphalie fera en conséquence entrer sous ses ordres cette petite division prussienne, en la plaçant de manière qu’elle ne le gêne point pour les subsistances.

 

Saint-Cloud, 30 Avril 1812.

Au prince de Neuchâtel et de Wagram, major général de la Grande Armée, à Paris.

Mon Cousin, mon intention est qu’il y ait à Erfurt un général de brigade qui ait la surveillance de la route de Mayence jusqu’à Erfurt et d’Erfurt à Magdeburg, sous les ordres du général Michaud. Mon intention est que la citadelle d’Erfurt soit armée; qu’il y ait un offi­cier d’artillerie, un garde-magasin d’artillerie, un officier du génie et un garde-magasin de cette arme, avec une garnison forte constam­ment d’au moins 500 hommes logés dans la citadelle. Concertez-vous avec le ministre de la guerre sur ce qu’il faut en artillerie et en génie pour armer cette citadelle. L’intendant fera les fonctions de commissaire des guerres et formera l’approvisionnement de siège. Les 4e bataillons du 3e et du 105e partiront de Strasbourg pour Erfurt. Ces deux bataillons, forts de 1,500 hommes, resteront pro­visoirement dans cette place.

 

Saint-Cloud, 30 avril 1812.

Au prince de Neuchâtel et de Wagram, major général de la Grande Armée, à Paris.

Mon Cousin, donnez ordre au vice-roi de partir pour Glogau et d’y être rendu le 6 mai. Il restera là deux jours pour passer en revue les trois divisions et la garde royale, qui forment le 4e corps, et il vous enverra le rapport détaillé, en faisant porter ses dépêches par un courrier à Küstrin, où passe l’estafette. Le vice-roi se portera ensuite sur Plock pour passer en revue le 6e corps. Il vous écrira fréquemment en envoyant des courriers à Posen, où passe l’estafette.

Il    accélérera la formation de ses magasins à Plock, et préparera tout pour bien cantonner sur l’une et l’autre rive son corps d’armée. Indépendamment de son chef d’état-major, il tiendra près de lui pour l’aider le général Plauzonne, qui est un officier de mérite. Le vice-roi aura sous son commandement le 4e et le 6e corps d’armée et le 3e corps de cavalerie, ce qui lui fera près de 80,000 hommes. Vous lui ferez connaître les lieux d’où il doit tirer ses subsistances; que sa droite va jusqu’à Modlin; que le roi de Westphalie est à Varsovie, commandant les 5e, 8e et 7e corps ; qu’il a sur sa gauche le corps du duc d’Elchingen, et plus loin le prince d’Eckmühl et le duc de Reggio; que, jusqu’à ce que je sois arrivé, il doit exécuter les ordres que lui enverra le prince d’Eckmühl, auprès duquel il doit tenir un officier; que le grand quartier général est à Posen; qu’il pourra pousser ses postes de cavalerie jusqu’à quatre ou cinq jours de Plock, sans cepen­dant rien faire qui inquiète les Russes. Donnez ordre que le 4e corps commence son mouvement du 5 au 10 (envoyez une estafette extra­ordinaire pour donner cet ordre), et qu’il se dirige sur Plock. Il y arrivera dans un temps où il y aura de l’herbe, et dès lors je n’aurai plus d’inquiétude pour les chevaux.. En partant de Glogau il emplira ses caissons de farine et emportera pour plus de vingt jours de vivres, s’il est possible ; il doit déjà en avoir fait filer sur Plock.

Le vice-roi sera ainsi rendu de sa personne à Plock du 10 au 12 mai, en supposant toujours qu’il n’y ait rien de nouveau.

 

Saint-Cloud, 30 avril 1812.

Au prince de Neuchâtel et de Wagram, major général de la Grande Armée, à Paris.

Mon Cousin, je vous renvoie votre livre d’ordres. J’y vois quelques erreurs; par exemple, vous écrivez au général Michaud de ne pas faire partir les bataillons de marche qui appartiennent au 2e corps : ce n’est que du 4e corps que j’ai parlé. Vous dites au général Saint-Cyr de ne pas étendre sa cavalerie à plus d’une demi-journée de la Vistule : c’est à trois journées de la Vistule que j’ai dit. Du reste, les instructions au prince d’Eckmühl me paraissent suffisantes ; je ne vois rien à y ajouter.

 

Saint-Cloud, 30 avril 1812.

A Eugène Napoléon, vice-roi d’Italie, à Paris

Mon Fils, mon ministre à Munich rend compte qu’il y a des ras­semblements considérables dans les montagnes des pays vénitiens, composés de déserteurs et de contrebandiers. Faites-moi connaître ce qui en est. Si ce rapport est fondé, donnez ordre aux compagnies de voltigeurs du 13e de ligne, à un bon détachement de gendarmerie italienne, à quatre compagnies de voltigeurs italiennes sous les ordres d’un bon général de brigade, suivi d’une commission militaire, de parcourir ces montagnes pour arrêter les bandits, les faire passer par les armes et dissiper ces rassemblements.