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Charles-Alexandre Lesueur (1778-1846)

(sur une idée de Marc Maréchal)

Charles-Alexandre Lesueur
Charles-Alexandre Lesueur

La jeunesse

Le Havre, 1er janvier 1778. Ce jour-là, Charlotte Lesueur, née Thieullent, donne naissance à son quatrième enfant, que l’on baptise Charles-Alexandre. La famille du père de l’enfant, Jean-Baptiste Lesueur, semble être originaire du Havre, même si elle n’a pas laissé de grandes traces dans l’histoire de la ville. Le grand-père du petit Charles-Alexandre a fait une carrière à l’Amirauté de la ville et donné à sa femme, Marie-Noël Morel, six enfants, dont Jean-Baptiste, né en 1750, et qui prit la succession de son père. Quant à la maman, fille d’un capitaine ayant servi sur les navires de l’État, elle a épousé Jean-Baptiste en 1772. Elle décèdera en 1794, son dernier enfant ayant tout juste 16 ans.

On trouve la trace de Charles-Alexandre au collège du Havre, en 1791, année où il reçoit un accessit pour un thème sur la Révolution française. En 1792, la Patrie est en danger , mais Charles-Alexandre est trop jeune pour s’enrôler, quelque soit le désir qu’il en ait. Alors, avec l’un de ses frères, il fait don d’une pièce en or à la municipalité, ce qui leur vaut d’être félicités par le conseil municipal.

Mais l’année d’après, à l’âge de 15 ans et demi, il s’engage dans le bataillon scolaire havrais, le bataillon de l’Espérance, dont il est élu 4e caporal. Puis, de 1797 à 1799, il est sous-officier dans la Garde nationale du Havre. Il se fait également porter sur le registre des novices du quartier du Havre, et l’on trouve son nom, en 1798, sur la liste d’inscription du bâtiment « Le Hardy ». Mais l’embarquement est de courte durée. Le 15 novembre, il est débarqué, car il a l’âge de la conscription.

Il ne sera pas enrôlé : il est en effet atteint d’une « fistule ombilicale depuis sa naissance et est jugé hors d’état de servir« . Il vit alors chez sa grand-mère Thieullent, avec son frère Stanislas, non loin du port du Havre.

Avec Baudin dans les Terres Australes

Nicolas Baudin (1754-1803)
Nicolas Baudin (1754-1803)
Ce port dans lequel se prépare alors (on est à l’été 1800),  sous l’égide de l’Institut national, l’expédition d’exploration aux Terres Australes, que Bonaparte, contrarié des progrès anglais dans ces lointaines contrées (Les Anglais y ont installé depuis 12 ans un début de colonie. Port Jackson -Sydney – se développe sur la côte est et l’implantation de colons, pour la plupart des repris de justice déportés, commence à donner des résultats), a décidé de confier au capitaine de vaisseau Nicolas Baudin (1754-1803), auquel il octroie également de grands moyens. Deux navires sont en préparation à cet effet : le Géographe (1), dont Baudin prend le commandement, et le Naturaliste (commandé par Jacques-Félix-Emmanuel Hamelin 1768-1839, qui sera, plus tard, à la tête de l’aile gauche de la flottille de Boulogne) pour la plus vaste expédition d’exploration scientifique jamais organisée. Objectif, la Nouvelle Hollande (c’est-à-dire l’Australie), la Terre de Van Diemen (la Tasmanie) et la côte sud de la Nouvelle Guinée. Autant de rivages encore presque inconnus dont les précédents explorateurs Cook et d’Entrecasteaux (La Pérouse s’était, quant à lui, perdu corps et bien) n’ont qu’à peine étudié la flore et la faune pour ne pas parler des habitants. 

L’expédition a été soigneusement préparée par des membres de l’Institut de France (Lacépède, Jussieu, Bougainville, etc.)

A bord, plus de vingt savants et artistes de talent, forment une équipe pluri-disciplinaire, et envoyés collecter des échantillons ou les dessiner :  parmi eux des botanistes (Leschenault de la Tour et Riedlé), des zoologistes (Bory de Saint-Vincent, Maugé et Levillain), des astronomes (Bernier et Bissy), des minéralogistes (Depuch et Bailly, le géographe Boullanger). On engage en surnombre un élève en zoologie et en médecine, François Péron (il avait servi dans les armées de la Révolution, y perdant un oeil), et trois artistes, Milbert, Garnier et Lebrun. 

La mission comprend, au total, 259 personnes, dont 24 scientifiques et assistants (125 sur le Géographe, 134 sur le Naturaliste). 

Le jeune Charles-Alexandre, qui n’a pas trop autre chose à faire, s’est laissé tenter par l’aventure : il s’est fait enrôler comme aide-canonnier (mais il emmène avec lui  sa boite de couleurs, crayons, etc. ». Il rassure son père, le 7 septembre 1800:

« Vous avez essuyé des peines plus grandes que celle-là puisque je pars pour mon bonheur chercher sous un autre ciel plus de tranquillité et trouver les moyens de travailler si l’occasion s’en présente et que mon étoile soit assez heureuse… »

Cette étoile, elle va effectivement veiller sur lui ! L’expédition quitte Le Havre le 19 octobre 1800 (elle est arraisonnée par une frégate anglaise, mais pas inquiétée), passe par les Canaries, franchit l’équateur le 13 décembre, et arrive à l’île de France le 16 mars de l’année suivante. L’expédition va faire là une escale de 40 jours. Ici, le coup de pouce du destin pour Charles-Alexandre: trois artistes peintres demandent leur débarquement pour raisons de santé et il est nommé dessinateur, tout comme son compagnon, un nommé Nicolas-Martin Petit, élève de David à Paris, et chargé d’illustrer le livre de bord de Baudin

Le 25 avril 1801 l’expédition repart, pour atteindre le cap Leeuwin (c’est-à-dire la pointe sud-ouest de l’Australie) le 27 mai. Commence alors la partie principale de la mission. (2)

Itinéraire de l'expédition
Itinéraire de l’expédition
 

Carte de l'Australie
Carte de l’Australie
Le jeune Lesueur travaille alors avec le zoologiste François Péron, qui va l’initier aux sciences de la nature. Très bon dessinateur, il est d’un précieux concours. Et puis, la maladie s’installe dans les rangs des scientifiques : scorbut, dysenterie. Les rangs s’éclaircissent. Alors Charles-Alexandre devient naturaliste malgré lui, il récolte, classe, prépare, répertorie, naturalise, dans des conditions matérielles de plus en plus pénibles. Les résultats de la campagne vont être extraordinaires : lorsque nos deux amis rentrent à Lorient, en avril 1804, à bord du Géographe, après un voyage de 115.000 kilomètres,  (Baudin est mort de la tuberculose à l’île de France en septembre 1803), ils ramènent plus de 180 000 échantillons, dont plus de 2 500 espèces nouvelles. (206 objets « exotiques » sont offerts à l’Impératrice Joséphine pour la Malmaison, mais seront détruits lors du pillage du château en 1814).

Mais la plus grande partie des collections a été conservée et se trouve toujours au Muséum du Havre.

 
Dessin de l'album

Dessin de l'album
Dessin de l’album

Dessin de l'album
Dessin de l’album

Dessin de l'album
Dessin de l’album

Dessin de l'album
Dessin de l’album

 

L’accueil de la population, pour des raisons obscures, n’est pas vraiment sympathique. Qu’importe, ils s’installent à Paris, et travaillent à la rédaction de mémoires sur leurs découvertes. Lesueur dessine encore, mais des paysages de la région parisienne, de Paris, de Saint-Germain-en-Laye, etc…

Tous ces travaux sont tout de même officiellement récompensés, le 9 juin 1806 : le rapport de l’Institut (Cuvier, Lacépède, Bougainville sont parmi les signataires) réhabilite les travaux de l’expédition Baudin ; Lesueur et Péron sont chargés de publier une « Relation » et reçoivent une pension. En 1807, l’Imprimerie impériale publie le premier volume du récit de ce voyage rédigé par F. Péron, ainsi qu’un magnifique atlas de quarante gravures, d’après les dessins de Petit et Lesueur (un deuxième volume paraîtra en 1816).

Peron
Peron

La santé de Péron amène les deux amis sur la côte méditerranéenne, au printemps de 1809. Lesueur n’arrête pas de prendre des croquis, de dessiner, des paysages mais aussi les invertébrés marins.

Péron meurt en 1810, à Cérilly et sa mort affecte beaucoup Charles-Alexandre. Ce qui n’arrange rien, c’est qu’on demande à quelqu’un d’autre (Louis de Freycinet) de terminer la « Relation » (publiée en 1815).

Il retourne à Paris, où il séjourne jusqu’en 1815. Pendant cette période, il fait quelques visites au Havre et y commence l’étude géologique des falaises.

Séjour aux États-Unis d’Amérique

La chute de l’Empire arrive, Lesueur s’inquiète de sa pension et de son avenir. Il signe alors un contrat de deux ans avec le géologue philanthrope américain William MacLure, pour un voyage de deux ans aux États-Unis d’Amérique. Il a 37 ans.

Le voyage le mène d’abord en Angleterre. Comme toujours, Lesueur dessine, croque. Le 16 novembre 1815, c’est l’embarquement pour les Antilles, où ils restent jusqu’au début 1816, puis ils arrivent en mai à New-York. De Philadelphie, où ils s’installent, ils partent visiter les Grands-Lacs et le Nord-Est. A Philadelphie, Charles-Alexandre fait la connaissance de nombreux scientifiques.

 

Livre de Lesueur
Livre de Lesueur
 

Livre de Lesueur
Livre de Lesueur
 

Livre de Lesueur
Livre de Lesueur

Dessins de Lesueur durant son séjour aux États-Unis
(Extraits de la Collection Lesueur du Muséum du Havre)

Son contrat avec MacLure terminé, il reste à Philadelphie, donnant des cours de dessin pour vivre : parmi ses élèves, les filles de Joseph Bonaparte ! Mais sa situation financière n’est pas vraiment brillante. « … la fortune me fuit, les écus sont ceux qui ne viennent point… ».

En 1825, Lesueur se laisse tenter par une aventure d’éducation populaire, et accepte de suivre trois de ses amis dans un village communautaire, dans l’Indiana. Durant le voyage, il accumule les dessins et croquis de pionniers, d’indiens, de leurs coutumes et costumes. Il correspond abondamment avec son ami Desmarest, en France.

Retour en France

Ce n’est qu’en 1837 qu’il revient en France, vivant tantôt à Paris, tantôt à Sainte-Adresse, près du Havre. C’est là qu’il reprend ses travaux géologiques et paléontologiques, dans les falaises du Havre. Le 26 avril 1845, il est nommé Chevalier de l’Ordre Royal de la Légion d’Honneur et la Ville du Havre, qui lui doit une partie des collections du Muséum, lui en donne la direction, le 12 mars 1846.

Neuf mois après, Charles-Alexandre Lesueur s’éteint, dans sa villa de Sainte-Adresse, où il fut inhumé. Son corps fut transféré plus tard dans le nouveau cimetière, où il repose toujours.

Maison natale de Lesueur à Sainte-Adresse
Maison natale de Lesueur à Sainte-Adresse
Tombe de Lesueur
Tombe de Lesueur
Pierre tombale
Pierre tombale

Remerciements.

Je tiens à exprimer toute ma gratitude au Muséum du Havre, en particulier à Madame Jacqueline Bonnemains, conservateur de la Collection Lesueur, pour m’avoir permis d’utiliser les clichés des dessins présentés dans cet article.

Références

  • Roger Martin. Nicolas Baudin et son projet de voyage autour du monde. Revue du Souvenir Napoléonien n° 422. Février 1999.
  • Péron, François et Freycinet, Louis. Voyages de découvertes aux Terres Australes, exécuté par ordre de sa majesté l’empereur et roi, sur les corvettes le Géographe, le Naturaliste, et la goélette le Casuarina, pendant les années 1800, 1801, 1802, 1803 et 1804; publié par décret impérial, sous le ministère de M. de Champagny, et rédigé par M. F. Péron, naturaliste de l’expédition. Paris, Imprimerie Impériale, 1807-1816. 3 vols. + quarto atlas in 2 parts (1811) et atlas (1812).
  • Péron, François et Freycinet, Louis. Voyage de découvertes aux Terres Australes, fait par ordre du gouvernement, sur les corvettes le Géographe, le Naturaliste, et la goélette le Casuarina, pendant les années 1800, 1801, 1802, 1803 et 1804: historique. Rédigée par Péron, et continué par M. Louis de Freycinet. 2ieme édition , revue, corrigée et augmentée par M. Louis de Freycinet. Paris, Arthus Bertrand, 1824. 4 volumes. 
  • Milius, Pierre Bernard. Récit du voyage aux Terres Australes par Pierre Bernard Milius, Second sur le « Naturaliste » dans l’expédition Baudin (1800-1804). Le Havre, Société Havraise d’études diverses Muséum d’Histoire Naturelle du Havre, 1987.
  • Georges, Roger. Île de re, terres australes: les voyages du capitaine Baudin, marin et naturaliste. Paris, 1994
  • Mon voyage aux terres australes Journal personnel du Commandant Baudin. Présenté par Jacqueline Bonnemains. Imprimerie Nationale. Paris,  2000

NOTES

(1) Il s’agit de la corvette Galathée et  de la gabare Menaçante, primitivement destinées à l’invasion de l’Angleterre, et rebaptisées pour la circonstance. Elles ont été dotées d’installations spéciales pour le stockage des collections et de bouilleurs à eau douce.

(2) Voir le récit détaillé de l’expédition Baudin dans l’article de Roger Martin.