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Campagnes du capitaine Marcel – CHAPITRE PREMIER

CHAPITRE PREMIER

 

En écrivant ces mémoires, je n’ai pas voulu me donner pour auteur, loin de moi une pareille prétention, mais j’ai simplement entendu vous rapporter les faits particuliers qui me sont arrivés pendant un séjour de près de six années en Espagne et dire avec impartialité ce qui s’est passé dans toutes les affaires où le 69e régiment d’infanterie de ligne, auquel j’appartenais, a pris une si glorieuse part.

Au moment où commence ce récit, en août 1808, la Grande Armée était cantonnée dans la province de Silésie, d’après les arrangements pris entre la France et la Prusse, lors de la paix de Tilsitt (1). J’étais sergent à la compagnie de voltigeurs du 3e bataillon (2), et notre division, que commandait le général Marchand, occupait depuis deux mois le camp de Glogau. Les militaires, chacun le sait, doivent toujours s’attendre aux changements, mais un repos prolongé de dix mois nous avait fait oublier qu’on peut, d’un instant à l’autre, recevoir l’ordre de départ : officiers et soldats se laissaient aller à la douceur du pays, mais le réveil n’allait pas tarder à se faire entendre.

Le 15 août 1808, le général Marchand passa en revue les régiments de sa division (3), en l’honneur de l’anniversaire de la naissance de Sa Majesté l’empereur Napoléon : l’aspect des troupes était magnifique et, lorsque le défilé fut terminé, le général fit former en carré les 6e léger, 69e, 76e et 39e de ligne et leur fit le discours que l’on tient toujours en pareille cérémonie; mais il termina en disant: « Cette journée a commencé par une manifestation guerrière, elle se terminera de la même façon. » Nous nous demandions, en rentrant dans nos baraques, ce que signifiaient ces paroles, lorsque le bruit se répandit que la Grande Armée partait le 17 août; mais le soldat avait si bien perdu l’habitude de recevoir de tels ordres qu’il déclara le bruit non fondé et se livra avec joie à des jeux divers au milieu d’une grande affluence d’habitants et de femmes et de jeunes filles, qui toutes affectionnaient d’une façon particulière le militaire français. Et pourtant le bruit fut confirmé le soir même; nous sûmes par des plantons que le colonel Fririon, notre chef de corps, avait reçu des instructions pour l’exécution du grand mouvement qui s’opéra deux jours après.

Personne, d’ailleurs, ne connaissait notre destination définitive; la majorité inclinait à penser que nous allions marcher sur l’Autriche et commencer les hostilités avec cet empire, d’autres soutenaient que nous allions rentrer en France; enfin chacun, sauf les initiés, désirait être de deux jours plus vieux pour savoir quelle route on prendrait. Enfin le 17 août, à quatre heures du matin, les quatre régiments de la division se formèrent sur le front de bandière; devant nous était une multitude de voitures assez grandes, arrivées pendant la nuit; nous ne pouvions croire à pareille aubaine, mais on nous invita à y monter, et nous nous y entassâmes au petit bonheur au milieu des éclats de rire et des cris (4). Ces voitures nous conduisirent au trot à six lieues de Glogau à un emplacement où tout était préparé pour faire reposer et manger les hommes; après une grande halte, de nouvelles voitures nous conduisirent à une étape plus loin et ainsi de suite. Cette façon de voyager, d’abord du goût de la troupe, ne tarda pas à nous fatiguer énormément, de sorte que l’on fut heureux le jour où il fallut reprendre le sac et suivre le ruban de queue (5). Bientôt il fut évident que nous rentrions en France; cette pensée consolait un peu ceux qui venaient de faire le plus grand des sacrifices, c’est-à-dire de quitter leur famille, car beaucoup d’entre nous avaient femme et enfants sans avoir contracté le lien de l’hyménée. Ce n’est pas étonnant : il n’existe pas, toutes les nations le reconnaissent, d’homme plus aimable et plus galant que le militaire français, et les Silésiennes, si douces, si tendres, rendaient justice, en grand nombre, au mérite des enfants de la victoire.

Le 1er septembre, le 6e léger et le 69e de ligne arrivèrent à Coblence : nous étions tellement fatigués de notre voyage en voiture que beaucoup d’hommes ne pouvaient marcher qu’en s’appuyant sur leurs fusils; il fallut faire une halte de plusieurs jours. Les ordres du ministère de la guerre n’étaient d’ailleurs pas encore arrivés et il fallait les attendre. Bien qu’ayant quitté la France depuis dix-huit mois à peine, je peindrais difficilement le plaisir que j’éprouvai en la revoyant; les aimables et bonnes Allemandes ne me parurent plus que des femmes ordinaires lorsque j’entendis nos charmantes Françaises parler ma langue maternelle.

Le 9 septembre, la feuille de route du régiment arriva; les plus clairvoyants avaient déjà deviné que nous allions en Espagne, et le 10 au matin tous les voltigeurs se mirent à crier, dès que les tambours eurent cessé de battre : « En route pour Madrid. »

Je ne parlerai pas de notre traversée de la France, que nous fîmes cette fois par étapes; les habitants de toutes les villes rivalisèrent de générosité pour recevoir des soldats couverts de gloire, et partout nous fûmes accueillis en frères.

Le régiment arriva à Bayonne le 31 octobre et fut logé dans les maisons avoisinant la porte d’Espagne; le 6e léger prit aussi ses cantonnements en ville, l’autre brigade dans les faubourgs.

L’Empereur était à Bayonne, et il passa la division en revue le lendemain 1er novembre dans une plaine hors de la ville : il parla aux soldats, accueillit les demandes, fit plusieurs promotions et donna la croix d’honneur à divers officiers, sous-officiers et soldats. Il était impossible de voir de plus belles troupes. Notre régiment, le 69e, était à trois bataillons qui comptaient en tout plus de 2 000 hommes (6); j’étais au 3e bataillon (7), qui avait pour chef le commandant Duthoya, officier capable, plein de bravoure et d’honneur, et ayant toute la confiance du soldat et en même temps de ses chefs. Je ne voyais autour de moi que figures martiales, respirant le dévouement à la France et à l’Empereur; s’il avait fallu aller au bout du monde, nous y eussions suivi nos officiers, voltigeurs en tête. Quant à notre colonel, j’en aurai parlé suffisamment quand j’aurai dit que toute récrimination, comme il s’en élève souvent chez les vieux soldats, s’apaisait à ces mots : « Le colonel Fririon l’a dit. »

Le 2 novembre, nous fîmes étape à Saint-Jean-de-Luz, et le lendemain nous traversâmes Irun, franchîmes la Bidassoa pour aller prendre gîte à Jartzun. Ce bourg n’est qu’à sept lieues de la frontière, mais déjà nous étions frappés du changement dans les mœurs et le costume des habitants, de l’air sombre et sauvage des hommes, de la saleté et de la pauvreté des maisons.

Parti avec l’officier chargé de faire le logement du régiment pour m’occuper de ma compagnie, ma besogne fut vite faite : les officiers furent logés par huit ou dix dans les meilleures maisons, moins propres que les écuries de France; quant à la troupe, elle fut mise en entier dans un couvent évacué depuis peu par les moines et où il n’y avait que les murs. Je fis observer à l’alcade qu’il était nécessaire de fournir de la paille pour les soldats, il me dit que les habitants n’avaient point de paille longue et qu’il n’en existait, dans ce pays, que de la hachée; il fallut donc s’en passer (8). Aussi, à l’arrivée du régiment, nos hommes trouvèrent un peu dur un pareil gîte, eux qui depuis deux ans étaient couchés si mollement et habitués aux soins et attentions de ces bonnes Allemandes (9); ce n’était pourtant qu’un commencement, et ils devaient en voir bien d’autres pendant leur séjour en Espagne; bien peu, parmi les soldats qui y sont restés pendant les six ans que nous y avons fait la guerre, devaient coucher deux fois dans un lit. Nous n’eûmes rien d’intéressant pendant les trois jours de marche qui suivirent notre entrée en Espagne; il n’était nullement qùestion de l’armée anglo-espagnole, mais plus nous avancions, moins nous trouvions d’habitants : les villages devenaient de plus en plus déserts, et sans les coups de feu qui retentissaient de temps en temps, tirés sur nos traînards, on aurait pu croire la contrée inhabitée.

Le 7 novembre, nous fûmes à Tolosa, capitale du Guipuzcoa, jolie ville dans une vallée agréable et fertile et entourée de montagnes élevées. Tous les habitants n’avaient pas quitté leurs demeures, aussi put-on se procurer des vivres et on nous fit une bonne distribution de très bon vin. Le lendemain nous partîmes pour Burgos en traversant de hautes montagnes par une route fort belle et bien entretenue. Comme nous traversions Pancorbo, l’Empereur descendait de visiter le fort situé sur des rochers si rapprochés de la ville que la montagne ne laisse que juste la place de la route : nous étions d’ailleurs surpris de voir qu’un pareil passage n’était pas défendu. Napoléon traversa le régiment, causant avec les soldats et les félicitant de leur entrain : « Vous portez un fameux numéro, disait-il, et il faut l’apprendre aux Espagnols.» Et tous de rire et de crier «Vive l’Empereur! » En traversant le bataillon, il prit la moitié d’un biscuit sur le sac d’un voltigeur et le mangea de bon appétit: un instant après, un mameluk apporta à ce voltigeur un fort beau gâteau et deux bouteilles de bon vin de Bordeaux, que l’escouade vida à la santé du grand Napoléon.

Le 12, nous arrivâmes devant Burgos. Une lieue et demie avant d’entrer dans cette ville, nous vîmes le champ de bataille où, l’avant-veille, notre avant-garde avait atteint l’arrière-garde de l’armée espagnole et en avait détruit 3 ou 4 000: les conscrits que uous avions reçus dernièrement, n’avaient point encore vu de morts, et ils craignaient tellement de marcher sur les cadavres qu’ils faisaient de longs détours, lorsqu’ils en rencontraient, à la grande joie des anciens qui les criblaient de plaisanteries (10). Nous entrâmes fort tard dans la ville qui était complètement déserte, ce qui indisposa le soldat (11): nous fûmes logés dans des couvents qui n’avaient pas pu, faute de temps, être entièrement vidés par les moines et où les soldats trouvèrent une si grande quantité de cierges que les plus belles illuminations que l’on fait à Paris n’ont rien de comparable à celle que le 69e fit pendant deux nuits à Burgos; il y avait des cierges qui mesuraient douze pieds de haut sur deux de circonférence (12). Les couvents sont les plus beaux bâtiments d’Espagne, quoique les moines soient excessivement sales; il faut d’ailleurs juger des richesses immenses que renfermaient ces cloîtres, non par le luxe qui y règne, mais par la profusion d’or et d’argent qui y existait.

Burgos, capitale de la Vieille-Castille, est une ville de 10 à 12 000 habitants qui avaient d’ailleurs disparu en totalité. Bâtie sur le torrent de l’Arlanzon que borde la belle promenade de l’Espolon, elle possède de magnifiques églises, des places superbes et des fontaines nombreuses et d’une grande beauté; elle est la patrie du Cid. Privés de tout, par suite de la fuite de la population, nos soldats ne tardèrent pas à envahir les maisons pour se procurer ce qu’il leur fallait: les meubles leur servirent de bois de chauffage, et la ville présenta bientôt l’aspect qu’elle aurait eu après un assaut. Les officiers fermaient les yeux; il fallait vivre (13).

Notre division attendit pendant deux jours que les divisions plus en arrière vinssent nous remplacer afin de nous permettre de marcher en force sur les Anglais qui faisaient espérer aux Espagnols que nous ne dépasserions pas les plaines de Castille.

Le 14, l’Empereur passa une nouvelle revue dans la plaine où coule l’Arlanzon. Il s’arrêta devant le régiment et complimenta le colonel sur le nombre d’hommes sous les armes et sur notre belle tenue: notre bataillon, le 3e du 69e, exécuta le maniement des armes au commandement du capitaine Bernachot des grenadiers qui remplaçait le chef de bataillon malade. L’Empereur nous exprima encore sa satisfaction en disant: « Les Champenois savent toujours faire sonner les capucines, même sous la neige et les boulets » il faisait allusion au grand nombre d’hommes de la Marne et de l’Aube que contenait le régiment et à leur fière contenance à Eylau (14). Puis il mit pied à terre, fit battre un ban et remit lui-même quatorze croix d’honneur à des militaires du 69e, aux acclamations des officiers et de la troupe.

Le lendemain, par une pluie battante, nous prenions la route de Saragosse et nous traversâmes l’Aragon sans qu’il arrivât rien de remarquable. Cette province est une des plus grandes de l’Espagne, l’air y est pur et sain. Le sol est fertile près des rivières, notamment le long de l’Èbre et produit du vin, des olives, du safran, mais partout ailleurs il est sablonneux : l’eau bonne à boire manque, mais nos soldats s’en préoccupaient peu, car ils trouvaient, en trop grande abondance d’ailleurs, le jus de « l’arbre tortu » ; c’est ainsi qu’ils appelaient la vigne.

Le 25 novembre, notre bivouac fut établi à trois quarts de lieue de Saragosse, et les compagnies de voltigeurs de la division reçurent l’ordre de se porter aux avant-postes; il y eut quelques coups de fusil échangés et l’on croyait que nous attaquerions le lendemain, mais, dans la nuit, le corps du maréchal Ney, dont nous faisions partie, fut avisé d’avoir à gagner rapidement Madrid. Bien que les étapes fussent longues et fatigantes, nos hommes étaient pleins de joie à la pensée de se mesurer avec ces fiers Castillans, qui, jusqu’ici, n’avaient pas donné signe d’existence et avaient abandonné les plus grandes villes comme les plus petits villages. On disait que l’armée espagnole et l’armée anglaise se portaient sur la capitale pour s’opposer à ce que nous y entrassions. Hélas! plût au ciel que les Anglais se fussent décidés à nous attendre ! Combien de courses ils nous eussent évitées et que la guerre d’Espagne eût été promptement terminée! Mais ils étaient loin de remplir les promesses qu’ils avaient faites aux Espagnols. D’ailleurs quelle puissance eût osé se mesurer avec 200 000 Français qui venaient de soumettre les meilleures troupes du Nord? Le nom seul des vainqueurs de Friedland était suffisant pour jeter la terreur dans les rangs ennemis.

Le 14 décembre 1808, notre corps d’armée arriva devant Madrid, où l’on paraissait avoir voulu établir quelques fortifications; un petit mur d’enceinte, analogue à celui de l’octroi de Paris, avait été crénelé comme si cette ville eût été susceptible de défense. Mais 200 canons furent mis en batterie sur les hauteurs entourant la ville et il fut enjoint aux autorités d’ouvrir incontinent les portes, sinon la ville serait réduite en Cendres (15). Elle se rendit à l’instant et nos phalanges immortelles y entrèrent, musique en tête. Nous reconnûmes les dispositions qui avaient été prises pour la défense : plusieurs maisons avaient leurs entrées barricadées, les cours et les rues avaient été dépavées et les pierres portées aux étages supérieurs pour nous être jetées par les fenêtres. Le plus grand nombre des bourgeois était parti et on nous logea dans des casernes remplies de vermine où fort heureusement nous ne couchâmes qu’une nuit : le régiment se porta le lendemain à deux lieues de la ville, dans un petit bourg dont j’ai oublié le nom mais où nous fûmes parfaitement.

Madrid est une très belle ville, dont les rues seraient agréables si elles étaient plus propres et mieux pavées; il y a plusieurs places superbes, notamment la Plaza Mayor; la promenade du Prado est magnifique et ornée de fontaines de marbre avec de belles statues. Le Manzanarès, petit ruisseau sur lequel Philippe II fit jeter un grand et splendide pont, coule à quelque distance.

Le 17 décembre, troisième revue de l’Empereur sous les murs de Madrid (16). Tous les habitants qui étaient restés vinrent examiner les manœuvres de la troupe : ils s’extasiaient en voyant défiler ces vieilles moustaches devant leur chef invincible et en entendant ces cris, ces acclamations qui partaient du cœur du dernier soldat. Que durent-ils penser, eux qui n’avaient jamais vu que des moines dont l’air hypocrite et cafard peint bien la noirceur de leur âme!

Sur tous les murs étaient affichées des proclamations espagnoles et anglaises, où l’on assurait aux bourgeois et aux paysans que plus notre armée avancerait, plus tôt elle serait réduite à capituler comme à Baylen. Les auteurs de ces proclamations voulaient parler de la lâche capitulation du général Dupont, qui avait livré 10 000 jeunes conscrits envoyés plutôt pour maintenir l’ordre que pour livrer bataille. Dès que nos soldats surent la signification de ces affiches, ils les arrachèrent; mais bientôt elles furent remplacées par une proclamation qu’ils lurent avec de grandes acclamations «Espagnols, disait cette affiche, je viens vous offrir la paix et vous délivrer du joug où une classe de moines inutiles vous tenait asservis depuis des siècles. Je vous avais envoyé des moutons, vous les avez lâchement égorgés; je vous amène mes lions du Nord. Espagnols, soumettez-vous, ou bien ils vous dévoreront (17). »

L’Espagne est un pays chaud, mais il y fait parfois très froid en hiver; jusqu’alors nous avions eu un temps assez beau, mais le froid prit tout à coup et le 18 décembre, jour de notre départ pour le royaume de Léon, la neige couvrait le sol, au grand déplaisir du soldat. On avait dit qu’il fallait marcher vite, faire de longues étapes pour rattraper les Anglais qui n’avaient qu’une envie, celle de protéger l’embarquement des vins, grains et autres comestibles qu’ils enlevaient à l’Espagne et s’embarquer eux-mêmes ensuite; la neige allait gêner la marche.

Ce jour-là j’étais resté pour aider mon capitaine chargé de distribuer les vivres et de les faire mettre sur des voitures. Au lieu d’attendre, pour partir avec les hommes de corvée, je demandai la permission de prendre l’avance et me mis en route en même temps que la cavalerie. J’avais sept lieues à faire et lorsque j’eus marché pendant trois lieues, il faisait presque nuit. Jusque-là j’avais cheminé avec les dragons, mais tout à coup ils prirent le trot et je me trouvai seul. Je m’arrêtai pour attendre les hommes de corvée laissés par les différents régiments de la division, mais personne n’arrivant et la nuit devenant de plus en plus obscure, je pris le parti de continuer mon chemin. La neige ne tarda pas à tomber et si abondamment qu’en peu d’instants la route en fut couverte et qu’il me fut impossible de la distinguer; j’avais beau regarder et écouter, je n’entendais rien, je n’apercevais rien, pas d’habitation, pas même d’arbre et je marchais toujours quoique ayant la certitude que j’étais égaré. Il pouvait être minuit lorsque je me trouvai devant une mauvaise baraque d’où ne sortait aucun bruit. Je pouvais craindre la rencontre de quelque paysan qui n’hésiterait pas à me donner un coup de stylet, mais j’étais tellement accablé de fatigue que je n’envisageai pas le danger et résolus d’entrer coûte que coûte. Je frappe et, ne recevant aucune réponse, j’entr’ouvre la porte et appelle : personne ne me répond; je ne doute plus que les habitants se soient sauvés et, sans chercher d’endroit plus commode, je me couche par terre, heureux d’être abrité; au lieu de convoiter à ce moment les édredons, les lits de plume, les tendres coussins où la mollesse repose, je n’enviais qu’une botte de paille. Je n’eus pas de peine à m’endormir, mais le froid fut si terrible qu’en me levant, ma redingote qui était imbibée d’eau était prise à la terre : je crus d’abord que le parapharagramme (18) de don Quichotte m’avait enchanté, mais je dus bientôt reconnaître l’effet de la glace (19).

Le jour commençait à paraître et mon sang était tellement figé dans mes veines que je fus une demi-heure sans pouvoir mettre un pied devant l’autre; enfin je parvins à marcher et ce ne fut que trois heures après que je rejoignis la route que l’armée avait prise et de laquelle je m’étais écarté depuis sept ou huit heures du soir.

Si, au cours de mes campagnes, j’ai supporté bien des instants pénibles, cette nuit doit avoir le premier rang dans le nombre. Lorsque j’arrivai au bataillon, mes camarades me donnèrent un pain de munition que je dévorai, et une goutte d’eau-de-vie répara mes forces. Le régiment s’apprêtait à monter le Guadarrama, montagne la plus élevée d’Espagne (20) sur laquelle passe la route : je ne ferai pas la description des souffrances que nous endurâmes en faisant cette ascension, ce me serait impossible. Qu’il me suffise de dire qu’en dépit d’une terrible tempête de neige je n’éprouvai pas la moindre fatigue, tandis que plusieurs soldats du bataillon eurent les doigts des pieds gelés (21). Nous arrivâmes tard au village de San Antonio où nous prîmes gîte; quelques habitants étaient restés dans les maisons et nous fournirent d’abord d’assez bonne grâce du pain, du vin et de la viande de cochon qui nous firent oublier les maux de la journée. Mais un fusilier du bataillon serrant de trop près une jeune beauté, celle-ci poussa des cris, qui attirèrent les Espagnols restés dans la localité : sans l’intervention du chef de bataillon, les choses auraient très mal tourné pour les habitants; tout s’apaisa, mais il nous fut dès lors impossible de nous procurer ce dont nous avions besoin pour le lendemain. Il est vrai que nous nous passâmes de leur permission.

Les jours suivants, nous traversâmes de fort jolies villes, telles que Médina del Campo et Tordesillas : cette dernière ville est située sur la rive droite du Douro, que l’on passe sur un pont d’une hauteur extraordinaire. Le régiment fut logé dans la ville où s’était arrêté aussi l’Empereur; la compagnie de voltigeurs du bataillon fut commandée de service au logement de Sa Majesté. Deux heures après, Napoléon fit appeler plusieurs des voltigeurs de garde et leur fit une ample distribution de jambons et de lard trouvés dans uu magasin abandonné par les Anglais et qui avait été constitué dans une des dépendances de la maison qu’occupait justement l’Empereur : « Merci, Sire, dit le voltigeur Besnard, le plus grand farceur du régiment, mais si les Goddem nous offrent des jambes en supplément, nous sommes sûrs de les rattraper avant qu’ils puissent se rembarquer. » Ce bon mot et l’éclat de rire de Napoléon firent la joie du 69e pendant l’étape suivante.

Quoique le temps fût extrêmement mauvais, nous faisions de fortes journées pour atteindre l’ennemi; malgré des chemins affreux, il ne laissait point trop de bagages, mais il perdait beaucoup de chevaux; la moindre infirmité qui les empêchait de suivre était un motif pour que les Anglais les fissent périr. Nous serions certainement arrives a joindre cette armée si elle n’eût pas coupé tous les ponts qu’elle laissait derrière elle et qu’il fallait rétablir, attendu que le plus petit ruisseau n’était pas guéable alors. Nous passâmes par Rio Seco où, quatre mois avant, le général Bessières, commandant 14 000 Français, défit 50 000 Espagnols et leur prit 30 pièces de canon. Quand nous atteignîmes la rivière d’Esla à trois quarts de lieue de Benavente, le pont était coupé. Quoique la rivière fût débordée partout, 400 chasseurs de la Garde, commandés par le général Lefebvre-Desnoëttes, apercevant de l’autre côté la cavalerie anglaise qui formait l’arrière-garde, furent emportés par cette valeur qui caractérise le vrai Français et passèrent à la nage la rivière pour aller se mesurer avec au moins 4 000 hommes; ils ne purent résister au nombre et furent obligés de se retirer après avoir perdu le général Desnoëttes fait prisonnier et 150 hommes (22).

Le pont était difficile à réparer, mais, là où se trouvait l’Empereur, les obstacles étaient bientôt levés en un instant les poutres, les madriers, les échelles arrivèrent de toute part et, quoiqu’on ne pût passer qu’un à un, en deux heures 4 000 hommes se trouvaient de l’autre côté. Comme Benavente est situé dans une assez belle position, nous croyions que ces messieurs les Goddem nous attendraient, mais, à notre arrivée, ils avaient déguerpi. Nous trouvâmes des chasseurs de la Garde que les Anglais avaient laissés à l’hôpital; Napoléon fut les visiter et leur dit que leur général avait commis une imprudence, mais qu’il n’ignorait pas que c’était sa trop grande bravoure qui la lui avait fait faire; il donna à chaque blessé cinq pièces de 20 francs.

Nous partîmes de Benavente le 31 décembre à 8 heures du matin : il avait neigé d’abord puis ensuite fortement gelé. L’Empereur avait été averti que le pont de Castro-Gonzalès, sur la même rivière de Benavente, était sauté et qu’il ne pouvait être réparé promptement, les brèches faites dans les arches étant très larges; il prit le galop et arriva au moment même où le maréchal Ney venait de donner l’ordre au régiment de passer à travers la rivière qui, étendant son lit fort au loin, faisait présumer qu’elle était guéable. Un guide qui était avec l’Empereur nous indiqua un point où l’Esla, se divisant en trois branches, nous permettait de passer plus facilement. On forma la haie et le passage commença : l’eau était extrêmement froide, et nos vieilles moustaches commençaient à grogner lorsque les soldats virent l’Empereur entrer à pied dans la rivière et leur montrer le chemin. Ce ne fut dans tout le régiment qu’un cri de « Vive l’Empereur! » L’enthousiasme fut général et, en une demi-heure, toute la division fut de l’autre côté. Ce point de passage ne fut plus connu dans l’armée que sous le nom de « Gué de l’Empereur ». Mais notre guide se perdit un peu avant la nuit, de sorte que, pour nous réchauffer, nous pataugeâmes plus de deux heures dans une prairie pleine d’eau avant de retrouver notre chemin.

Nous arrivâmes tard dans le misérable village où nous devions coucher : nous étions transis; aussi, malgré les protestations des quelques habitants qui n’avaient pu fuir à temps, nos soldats eurent vite fait d’allumer de bons feux avec le bois que l’on put trouver soit dans les maisons, soit ailleurs. Le vin était rare, les Anglais étant passés par là, mais on en trouva assez pour que les sous-officiers du bataillon pussent boire à minuit à l’année nouvelle et à la gloire du régiment et de l’Empereur.


Notes

(1) Napoléon prolongeait l’occupation de la Prusse pour la forcer à régler la question des contributions de guerre et faire vivre son armée en partie sur le pays ennemi. En tout cas, même après l’évacuation du territoire prussien, il entendait garder les places de Glogau, Stettin et Custrin pour, le cas échéant, pouvoir intervenir rapidement et efficacement.

(2) Chaque bataillon d’un régiment est composé d’une compagnie de grenadiers, d’une compagnie de voltigeurs et de quatre compagnies de fusiliers. Dans chaque bataillon la compagnie de grenadiers tient la droite, les voltigeurs la gauche. (Règlement concernant l’exercice et les manœuvres de l’infanterie du 1er août 1791. Paris, Magimel, 1814.)

(3) La division Marchand était la 1e du 6e corps que commandait le maréchal Ney. Elle avait la composition suivante:
1e brigade, général Maucune: 6e régiment d’infanterie légère, 69e régiment de ligne.
2e brigade, général Marcognet 39e régiment de ligne, 76e régiment de ligne.
L’adjudant-commandant Jomini était chef d’état-major du maréchal Ney. (Archives nationales. Cf. Campagne de l’empereur Napoléon en Espagne, par le commandant Balagny, 1er volume, tableau F.)

(4) On employait tous les moyens pour précipiter notre marche, surtout les chariots qu’on mettait en réquisition pour nous transporter et nous donner la facilité de faire 16 à 18 lieues par jour. (Mémoires militaires du général baron Dellard, p. 260.)

(5) En moins de quinze jours l’infanterie du 6e corps est venue de Glogau sur les bords du Rhin…. Ce peut être une belle opération pour la célérité des opérations militaires de faire courir la poste à une armée, mais à coup sûr elle ne sera jamais du goût des pauvres diables qu’on expédie ainsi. (Journal de Fantin des Odoards, p. 176, 178-182.)

(6) 69e régiment de ligne. Officiers présents, 59; troupe, 2 235. (Archives nationales.)

(7) 69e régiment, colonel Fririon. 1er bataillon, commandant Magne; 2e bataillon, commandant Giraud; 3e bataillon, commandant Duthoyat. (Historique du 69e, p. 43.)

(8) « Les bivouacs… de ce pays (l’Espagne) dans lequel on ne peut se procurer d’autre paille, pour se reposer, que celle qui est hachée. » (Souvenirs et campagnes d’un vieux soldat de l’Empire, par le commandant Parquin, p. 310.)

(9) « Les Espagnols n’étaient plus les paisibles habitants des plaines de l’Allemagne, où un soldat français isolé faisait la loi à tout un bourg » (De Rocca, Mémoires sur la guerre des Français, p. 42.)

(10) Cf. E. Blaze, t. VII, p. 75.

(11) « Presque tous les habitants avaient fui et comme on se logea militairement, c’est-à-dire connue on put et sans indication des autorités locales qui avaient disparu, il en résulta une dévastation abominable » (Souvenirs militaires du colonel de Gonneville, p. 97.)

(12) « Il était nuit close quand nous y sommes arrivés, tombant de faim et de fatigue. A la lueur de mille et mille cierges que tenaient en main les pillards circulant en tous sens dans les rues, spectacle d’un effet extraordinaire, le régiment (31e de ligne) a été conduit dans un couvent abandonné » (Fantin des Odoards, p. 188, 189, 190.)

(13) « Comme il n’a pas été question de distribution de vivres et la faim parlant très haut, nos soldats sont allés grossir le nombre des pillards » (Fantin des Odoards, p. 190.)

« Abandonnée par la population… partout la ruine, la famine, le désespoir, la peste » (Mémoires du général baron THIÉBAUT, t. IV, p. 285, 286.)

« Les soldats avaient profané les tombeaux du monastère de Las Huelgas, sépulture des rois de Castille, où ils pensaient qu’étaient renfermés des trésors » (Pion des Loches, Mes Campagnes, p. 248.)

« Ils portaient, pour s’éclairer dans le pillage, d’énormes cierges qu’ils avaient trouvés dans les couvents voisins » (Mémoires sur la guerre des Français en Espagne, par De Rocca, p. 19.)

(14) « La division Marchand, dont le 69e faisait partie, eut une action assez vive, vers la fin de la journée, près du village d’Althoff avec le corps prussien de Lestocq qu’elle poursuivait » (Historique du 69e p. 39.)

(15) D’après Bigarré, Gonneville et le maréchal Jourdan, l’artillerie ouvrit le feu sur le parc du Retiro et la Puerta del Sol. (Cf. Mémoires du maréchal Jourdan, p. 98; Souvenirs de Gonneville, p. 101; Mémoires du général Bigarré, p. 130-231; Pion des Loches, p. 252.)

(16) Le commandant Balagny place cette revue le 19 décembre. « L’Empereur, dit-il, désireux de s’assurer de l’état des troupes qu’il destinait à la conquête de Lisbonne et ne dédaignant pas peut-être de donner aux habitants de Madrid le spectacle d’une manifestation grandiose de sa puissance, ordonna le 18 une grande revue de l’armée pour le milieu de la journée du lendemain. » (Commandant Balagny, t. III, p. 336 et 337.)

(17) Proclamation bien connue, mais qui fit peu d’effet sur les Espagnols.

(18) Marcel ne fait-il pas erreur ? Cervantès est muet à ce sujet et il semble qu’il faille entendre par là le mot «parapharagrammnus», dont se servaient les magiciens.

(19) Le thermomètre descendit à 9° au-dessous de zéro. (Mémoires de Larrey, p. 251-252)

(20) « C’est la chaîne la plus connue de toutes celles du centre de l’Espagne, non qu’elle soit la plus haute, mais elle borne l’horizon de Madrid du superbe hémicycle de ses roches de granit. … Ses pentes sont escarpées… elle est dressée en véritable mur entre les deux Castilles, et ce n’est pas sans peine qu’on a pu construire la route qui la traverse » (Elisée Reclus, Géographie universelle, t. 1, p. 672-673.)

(21) « … L’Empereur voulut passer sur le champ la montagne; le temps était affreux, de la neige à flocons, un vent épouvantable, un verglas abominable. L’Empereur prescrivit aux dragons de la Garde d’avancer; les soldats, arrivés au quart de la montée, revenaient en disant : « Il est impossible d’aller plus loin. » L’Empereur, ayant glissé, s’écria : « F… métier. »  » (Journal du maréchal de Castellane, t. I, p. 40.) – Cf. les Guerres d’Espagne sous Napoléon, par E. Guillon, p. 102; Gonneville, p. 106; Balagny, t. III, p. 453; Blaze, p. 35 et 36.

(22) « Les 550 chasseurs de la Garde se laissèrent entraîner à poursuivre différents échelons du 3e dragons légers anglais qu’ils amenèrent jusque sous les murs de Benavente. Au moment où Lefebvre-Desnoëttes lançait ses cavaliers à la dernière charge, il vit déboucher sur son flanc gauche le 10e hussards anglais soutenu par le 7e de même arme. Il commanda demi-tour par pelotons et les chasseurs revinrent à toute allure au gué de l’Esla. Une bousculade se produisit au passage du gué; plusieurs cavaliers se noyèrent, d’autres furent sabrés, Lefebvre-Desnoëttes fut pris avec 45 hommes. Les Français perdirent 9 tués, dont 4 officiers, 96 blessés dont 7 officiers et 43 prisonniers; les Anglais eurent 12 tués et 73 blessés » Cf. Ballagny, t. IV, p. 48, 49, 50, 51, 52.