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Napoléon et la Russie

Napoléon et Alexandre

Alexandre Ier.

Le tsarAlexandre Ier

L’arrivée de ce jeune tsar (il n’a que 23 ans, Napoléon 32), va, du point de vue des relations entre la France et la Russie, changer, du moins dans un premier temps, radicalement la face des choses.

Arrêtons-nous un moment sur ce nouvel acteur de la scène européenne, qui a intrigué de nombreux contemporains et historiens. Pour Louis Madelin, cet homme « jeune, élégant, aimable, de belle prestance, de physionomie avenante – même si la figure est trop courte et trop large, à la russe – était fait pour séduire, voulait séduire, et séduisait. ». Napoléon lui-même dira de lui :

« C’est le roi qui plairait aux Français. Galant près des femmes, cajolant pour les hommes, même pour ceux dont il serait mécontent, car il sait dissimuler mieux que personne, sa belle tournure, son extrême politesse, tout (leur) plairait ».

En politique, c’est, selon Albert Sorel, « un rêveur sentimental, mais un réaliste, capable de la ruse la plus raffinée, et même le mensonge le plus compliqué. »

Pour Alexandre Dumas, Alexandre fut un « grec du Bas-Empire », pour Georges Lefebvre, le « petit-fils d’une femme dépravée, fils d’un fou ».

En apparence, donc, un jeune monarque fait de générosité, de noblesse, de grâce ; avec des manières exquises au service d’un rêve humanitaire, bref, un libéral sur le trône, rêvant émancipation des peuples et presque « république » avec son ancien précepteur, le Suisse démocrate Laharpe. En réalité, c’est un autocrate qui, pas plus que ses prédécesseurs, ni même ses successeurs ne se privera jamais de briser celui qui lui aura déplu.

La Harpe
La Harpe

En tout état de cause, du moins lorsqu’il arrive au pouvoir, Alexandre se considère comme « européen », aspirant à devenir l’arbitre de l’Europe.

Bref, un dangereux adversaire, mais un partenaire peut-être encore plus dangereux.

 

L’opposant à Napoléon

Confronté aux avancées politiques et militaires du maitre de la France, Alexandre va s’efforcer d’y répondre, non d’une manière tacticienne, mais en élaborant, au fil des années, une réflexion dense et originale sur les questions européennes.

L’un des premiers actes du nouveau tsar est de donner des instructions à ses diplomates pour que la réconciliation avec l’Angleterre soit mise à l’ordre du jour.

Alexandre donne ainsi désormais à la politique extérieure russe la direction voulue par l’oligarchie aristocratique, dont l’intérêt principal réside dans la vente de blé russe en Angleterre, et par les « jeunes amis « , quelques aristocrates anglophiles proches du monarque.

Pourtant, c’est sans doute un peu exagéré de penser que ce retournement fut basé uniquement sur de quelconques avantages économiques et politiques de l’État ou de magnats russes. En effet, l’aristocratie de Saint-Pétersbourg n’est pas seulement composée d’anglophiles et les intérêts économiques de la Russie ne sont pas fondés uniquement sur le commerce avec l’Angleterre. Dans cette affaire, il ne faut pas oublier que la France, et sa culture, bénéficie d’un grand prestige à Saint-Pétersbourg.

Certes, l’élite russe n’est pas prête à considérer les Anglais comme des adversaires, mais elle ne voit pas, d’un autre côté, un quelconque intérêt à faire la guerre avec la France.

Markov

En fait, la détérioration progressive des relations franco-russes est plus certainement à mettre au compte de la personnalité d’Alexandre, impatient de laver la tache de son avènement et qui envie la popularité et la gloire de Bonaparte, qu’à des raisons purement mercantiles, ou qu’au penchant réactionnaire des tsars russes. Alexandre Ier ne ressemble pas le moins du monde à un champion de la lutte contre la peste révolutionnaire. Pourtant, il se prend pour le Messie, protecteur de l’humanité et des droits !

Avant son accession au trône, ne s’est-il pas fréquemment élevé contre  » le despotisme  » et énoncé des hommages aux idées de liberté, de légitimité et de justice. En réalité, il n’est habité d’aucun principe et d’aucune conviction. Pour le jeune tsar, République ou Bourbons, cela est égal, pourvu que ce ne soit pas Bonaparte, puis Napoléon.

Quoi qu’il en soit, Alexandre n’a pas digéré que la Russie ait été exclue des négociations qui ont abouties à la paix de Lunéville.

Bonaparte, au début, n’éprouve pour lui que peu d’estime et encore moins de confiance. Il envoie son aide de camp Duroc à Saint-Pétersbourg, officiellement pour sonder le nouveau maître de la Russie, en fait pour négocier un traité d’alliance.

Ces négociations vont durer, tant Alexandre traîne les pieds. Le 9 juillet 1801, il donne à son nouvel ambassadeur à Paris, le comte Arkadi Ivanovitch Markov, des instructions particulièrement sévères vis-à-vis de la France. Cet ambassadeur, qui arrive à Paris en septembre 1801, n’est d’ailleurs pas choisi au hasard : Markov déteste la France, son régime, son gouvernement et, surtout, son chef !

Pour Alexandre, la France doit respecter les gouvernements et l’équilibre de l’Europe, et le tsar explique à son ambassadeur la certitude que le gouvernement de la France peut s’engager dans cette voie, pour autant que Bonaparte change de politique en Italie, évacue le royaume de Naples et rétablisse le roi de Sardaigne.

On le voit, la partie de bras de fer entre les deux hommes est engagée, même si c’est sous des dehors policés.

Dès le début de son règne, le tsar s’oppose donc à Bonaparte, ce qui remplit d’aise le cabinet de Londres. Commençant à tisser les fils de la Troisième Coalition, Alexandre n’en est pas pour autant prêt à faire la guerre, préférant le rôle de médiateur.

Le 23 septembre 1801, Markov est présenté, par Talleyrand, au Premier consul. Le nouvel ambassadeur du tsar assure son interlocuteur de la bonne volonté du tsar, tout en restant évasif sur les conditions d’un possible accord entre les deux pays et, s’avançant jusqu’à dire, à propos du Piémont, que l’Europe pourrait bien s’opposer à son occupation par les Français, Bonaparte lui répond : « Hé bien ! Qu’elle vienne le reprendre ! »

Markof et Talleyrand vont négocier, très lentement, jusqu’à la signature, entre la France et l’Angleterre, le 1er octobre 1801, des Préliminaires de Londres. L’envoyé du tsar accepte alors de signer, le 8 octobre suivant, un accord par lequel la France et la Russie

« formeront un concert parfait dans l’affaire des indemnisations d’Allemagne, établiront un concert intime pour terminer à l’amiable les affaires ultérieures de l’Italie, s’occuperont à l’amiable des intérêts du roi de Sardaigne et y auront tous les égards compatibles avec l’état actuel des choses. La France garantit les états du roi de Naples et ne les occupera que jusqu’à ce que le sort de l’Égypte soit décidé, tandis que la Russie assurera la médiation de paix à ce sujet entre la France et la Turquie. »

En plus, la France abandonne les îles Ioniennes, Malte (rendue à l’Ordre), l’Égypte.

Une autre clause, voulue par Bonaparte, précise que

« le Premier consul et l’Empereur s’occuperont en commun  des moyens de consolider la paix générale (…) de rétablir un juste équilibre dans les différentes parties du monde et d’assurer la liberté de tous. »

Désormais, des relations diplomatiques régulières peuvent être rétablies entre les deux pays. Le 26 décembre, le général Hédouville est nommé ambassadeur en Russie. Le Premier consul multiplie, durant les premiers mois de cette « réconciliation » les gestes amicaux à l’égard d’Alexandre, par exemple en septembre 1802, lorsqu’il lui fait envoyer des armes, « tout ce qui sera sorti de plus beau de la manufacture de Versailles », tient-il à préciser. La presse, bien évidemment aux ordres du Premier consul, y va de ses louanges à l’égard du jeune tsar, mettant l’accent sur quelques-unes de ses réformes intérieures, donnant de lui une image favorable, qui est loin d’être la sienne dans son propre pays.

On constate, entre les deux chefs d’état, sinon la sympathie réciproque qui régnait sous Paul Ier, du moins un double préjugé favorable : Bonaparte voit en Alexandre un jeune homme plein de volonté, que l’on dit décidé à réformer son pays, tandis que pour Alexandre, le Premier consul est celui qui a ramené l’ordre et la paix dans un pays au bord du chaos.

Durant les mois qui vont suivre, la capitale française va être visitée par un grand nombre de riches seigneurs russes, qui vont étaler un train de vie digne des mille et une nuits.

La paix ayant enfin été signée à Amiens, le 27 mars 1802, la diplomatie française s’occupe des indemnités en Allemagne, et l’accord est rapidement trouvé avec la Russie (qui est garante depuis la paix de Teschen en 1779 de la constitution germanique). Mais pour ce qui est du Piémont, Bonaparte refuse, en juin, tout compromis.

Malgré ces signes évidents de rapprochement, la méfiance subsiste toutefois entre les deux hommes, méfiance nourrie à Paris par l’attitude équivoque de l’ambassadeur Markov (en janvier, il est directement impliqué dans la diffusion de pamphlets hostiles au gouvernement français), et, à Saint-Pétersbourg et Moscou, par la persistance d’un parti profondément anglophile. Cette attitude de Markov lui vaut d’ailleurs la haine de Talleyrand, lequel ne va pas manquer de le desservir auprès du Premier consul, chaque fois que l’occasion se présentera.

Lorsque, au début de 1803, la tension renaît entre Paris et Londres, à propos de Malte, que l’Angleterre déclare vouloir garder encore 7 ans,  Bonaparte, pour qui « c’est Malte, ou la guerre », sonde Alexandre pour une éventuelle médiation, compte tenu « de l’intérêt (qu’Alexandre) a pris à l’ordre de Malte »

La Russie reste de marbre, « trop liée à l’Angleterre par son commerce pour mettre la chaleur convenable dans les démarches qu’elle fera pour le maintien de la paix », fait savoir, en avril, Hédouville.

En fait (mais on ne le sait pas à l’époque) Alexandre incite bel et bien l’Angleterre à se maintenir à Malte ! Il fait écrire à son ambassadeur à Londres :

« le sort de l’île n’est pas d’un grand intérêt pour l’Empire, si ce n’est par le sentiment d’amitié que l’Empereur ressent pour le roi d’Angleterre, dont les intérêts seront toujours préférés par Sa Majesté, en considération du lien mutuel qui unit la Russie et l’Angleterre. »

Le 20 mai 1803, c’est l’annonce officielle, à Paris, aux deux assemblées, de la rupture de la paix d’Amiens. Le roi d’Angleterre en avait fait de même le 16.

Le 3 juin, Bonaparte fait occuper le Hanovre (pour Sa Majesté prussienne, selon le mot de Lebrun !)

Cela n’encourage pas Alexandre à changer d’avis sur Bonaparte, comme le montre la lettre qu’il écrit, le 7 juillet 1803, à son ancien précepteur, Laharpe, avec une certaine dose de candeur involontaire :

« Je suis bien revenu avec vous de notre opinion sur le Premier consul. Depuis son consulat à vie (en mai 1802), le voile est tombé et, depuis lors, c’est allé de mal en pis. Il a commencé par se priver lui-même  de la plus belle gloire réservée à un homme, et qui seule lui restait à cueillir, celle de prouver qu’il avait travaillé sans aucune vue personnelle, uniquement pour le bonheur  et la gloire de sa patrie et, fidèle à la constitution qu’il avait lui-même jurée lui-même, de remettre après les dix ans le pouvoir qu’il avait en mains. Au lieu de cela, il a préféré singer les cours, tout en violant la constitution de son pays. Maintenant c’est l’un des tyrans les plus fameux que l’histoire ait produits. »

C’est dans ce contexte que, le 29 juillet, Bonaparte écrit au tsar que, tout en le remerciant de tout ce (qu’il) a fait pour contribuer au repos de l’Europe, il tient à l’informer « des mécontentements réitérés que m’a constamment donnés M. le comte de Markof, en se mêlant fréquemment, et d’une manière désagréable, des intrigues du pays », combien il lui est pénible d’avoir auprès de lui, et de devoir traiter avec la confiance et les égards qu’il doit et qu’il accordera toujours à ses ambassadeurs, un ministre qui lui est personnellement si désagréable. Markov est nommément désigné. La lettre de Bonaparte n’est ni plus ni moins qu’une demande de rappel de l’ambassadeur russe.

Le destin de celui-ci est d’autant plus scellé, qu’il a été de nouveau impliqué dans une affaire mêlant un proche de Madame de Staël, qui lui a valu, de la part de Bonaparte, « un orage auquel (il) n’aurait jamais cru qu’un ministre de Russie pût être exposé. »

Alexandre ne peut qu’obtempérer : le 28 octobre, il accède à la demande de rappel de son ambassadeur, pour raison de santé !  En même temps, il fait savoir à son ambassadeur qu’il n’est pas étonné  de ce qui vient de se passer, tant la conduite du Premier consul, lui écrit-il, « est semblable à celle d’un grenadier qui aurait fait fortune plutôt qu’à l’attitude du chef d’une grande nation. »

Le 28 novembre, Markov quitte donc la capitale française, laissant un chargé d’affaires, Pierre d’Oubril, conseiller de l’ambassade. Il laisse aussi derrière lui un service de renseignement russe parfaitement organisé.  Alexandre ne nomme pas de nouvel ambassadeur, ce qui n’a pas l’heur de plaire à Bonaparte.

Désormais, le feu couve entre la Russie et la France. Une étincelle va le ranimer.

Enghien
L’exécution du duc d’Enghien

Le 21 mars 1804, au fort de Vincennes, le duc d’Enghien, accusé de complot contre le Premier consul, tombe sous les balles d’un peloton d’exécution. A Vienne, on ne bronche pas, à Berlin, on murmure. Mais à Saint-Petersbourg, la nouvelle de ce tragique évènement, connue le 17 avril, est d’autant plus ressentie à Saint-Pétersbourg que l’impératrice-mère, Maria-Feodorovna, connaissait personnellement le duc.

C’est certainement la haine personnelle d’Alexandre Ier envers Bonaparte qui suscite la protestation violente, presque provocatrice, qu’il écrit à l’adresse du gouvernement français.

Il n’hésite pas à annoncer qu’il va rompre avec « un gouvernement qui ne connaît ni frein ni devoirs d’aucun genre, et qui, entaché d’un assassinat atroce, ne peut plus être regardé que comme un repaire de brigands. » On le voit, il oublie, ce faisant, qu’il est à la tête d’un pays où, pour reprendre le mot célèbre de Madame de Staël, « le despotisme était tempéré par la strangulation. »

Toute la Cour prend le deuil, on refuse de rencontrer l’ambassadeur de France, des avis pour un deuil de sept jours sont envoyés à tout le personnel diplomatique. Alexandre lui-même fait preuve de la plus grande affliction, il réunit un conseil pour déterminer l’attitude de la Russie, dans lequel il fait venir l’un des assassins de son père, le comte Zouboff !

S’il ne va pas jusqu’à la rupture avec la France, il n’en proteste pas moins, le 12 mai, par l’intermédiaire de d’Oubril,  par une protestation contre la violation, pour s’emparer d’Enghien, du territoire de Bade.

La réaction de Bonaparte ne se fait pas attendre.

Le 12 mai, notre ambassadeur Hédouville reçoit l’ordre de demander ses passeports, officiellement pour raison de santé. Il devra informer, avant de partir, que le Premier consul, s’il ne veut pas la guerre, ne la craint pas !

Puis, le 16 mai, dans la lettre adressée, par Talleyrand, au ministre des Affaires étrangères de la Russie, mais en fait destinée au tsar, on pourra lire :

 » La plainte que la Russie élève aujourd’hui conduit à demander si, lorsque l’Angleterre médita l’assassinat de Paul Ier, on eût la connaissance que les auteurs du complot se trouvaient à une lieue des frontières, on ne se fût pas empressé de les faire saisir. « 

Le monarque russe ne pardonnera jamais à Napoléon cette allusion à sa participation dans le meurtre de son père.

La rupture entre les deux pays est consommée.

Le 18 mai, Bonaparte avait été proclamé empereur des Français.

Le 21 juillet, Alexandre, par l’intermédiaire de son chargé d’affaire, d’Oubril, dans une note qui ressemble à un ultimatum, réclame l’évacuation de Naples et du Hanovre, et l’indemnisation du roi de Sardaigne, pour sa perte du Piémont.

Dans le même temps, il relance les discussions, déjà entamées avec l’empereur d’Autriche, en vue d’une nouvelle coalition.  Celui-ci, le 10 août 1804, s’est proclamé Empereur d’Autriche, en réponse à l’élévation de Bonaparte au titre d’Empereur des Français, titre que le tsar refuse, pour l’instant, au contraire du roi de Prusse et d’Autriche, de lui reconnaître.

En octobre 1804, c’est la rupture officielle, les deux chargés d’affaires, d’Oubril et Rayneval, retournant dans leur pays respectifs.

Bien décidé à aller de l’avant, Alexandre, pour qui « un bon Anglais doit être bon Russe et qu’un bon Russe doit être bon Anglais », avait envoyé à Londres, fin septembre, le comte Nicholas Novosiltsov, afin de proposer à William Pitt, non seulement une alliance, mais bien un projet de réorganisation de l’Europe, dans lequel se trouvent bien des idées qui seront reprises en 1815, au moment du Congrès de Vienne.

Les instructions de Novosiltsov renferment en fait toute la politique du tsar, présente et à venir : délivrer l’Europe de Napoléon, anéantir la Révolution (sans toutefois rétablir la Bourbons), se faire roi de Pologne. Il lui faudra 10 ans pour y parvenir.

Le négociateur anglais, s’il est prêt à une alliance, traîne les pieds pour ce qui est de la réorganisation de l’Europe.

Finalement, le 11 avril 1805, est signé le traité de Saint-Pétersbourg par lequel la Russie s’allie avec le Royaume-Uni, dans le but « de rendre à l’Europe la paix, l’indépendance et le bonheur dont elle est privée par l’ambition démesurée du gouvernement français » . L’objectif des deux puissances est la libération du Hanovre et du nord de l’Allemagne, l’indépendance de la Hollande et de la Suisse, le rétablissement du roi de Sardaigne sur le Piémont, l’entière évacuation de la péninsule italienne par les troupes françaises et l’encerclement de la France par une série d’États puissants. Le Royaume-Uni, en plus de mettre sa flotte à disposition, paierait 1,25 million de livres par an par 100 000 soldats russes ou autrichiens.

L’Angleterre cherche également à obtenir l’adhésion de l’Autriche, sans quoi l’alliance russe serait peu utile. Mais à Vienne, on est, dans un premier temps, réticent. L’Autriche a même reconnu l’Empire français. Ce qui provoque son revirement, c’est la création, en janvier – mars 1805, du royaume d’Italie, satellite de l’Empire français, et l’annexion de la République ligurienne, publiée le 10 juin.

Annexion qui indigne également Alexandre :

« Cet homme est insatiable, il est un fléau pour le monde. Il veut la guerre, il l’aura et le plus tôt sera le mieux »

Ce à quoi, le 4 août, Talleyrand répond, indirectement, lorsque l’Autriche, elle aussi, proteste, en faisant remarquer que le véritable danger, pour l’Europe, c’est la Russie :

« Qui peut prévoir où s’arrêterait ce torrent s’il était une fois répandu de l’Euxin (la Mer Noire) à l’Adriatique et du Danube à l’Hellespont (les Dardanelles). »

Le 11 juin 1805, l’Autriche rejoint la coalition, moyennant d’importants subsides britanniques. La Suède les rejoint également. Les hostilités vont bientôt commencer.

Pour Alexandre, cette nouvelle lutte contre la France napoléonienne a le caractère d’une véritable croisade de l’Europe contre son oppresseur, contre le perturbateur du repos du monde. Il y a une bonne dose d’idéalisme dans sa démarche : il est celui qui va soustraire au joug de Napoléon les nations qu’il a subjuguées, afin de reconstruire l’édifice de la chrétienté, sur des bases de droit et de justice, et l’union entre les souverains et la fraternité des peuples. On le voit, ce sont, curieusement, les idées de la Révolution française.

Ce n’est pas ici le lieu pour évoquer la campagne de 1805, qui se termine, le 2 décembre, par la défaite des Autrichiens et des Russes, à Austerlitz, et le 26 décembre, par la signature, à Vienne, du traité de paix avec l’Autriche, sans que la Russie y participe. Magnanime, ou fin politique, Napoléon évite à Alexandre une capitulation, laissant repartir les Russes avec armes et bagages, lui  renvoyant même les prisonniers de la Garde impériale.

Rappelons, en passant, qu’à la veille de l’affrontement, Napoléon essaya, vainement, de renouer avec Alexandre, tentative que le tsar repoussa avec hauteur, en partie sous la pression de son entourage anglophile et francophobe. Dépité, l’empereur écrit à Talleyrand :

« J’ai eu une correspondance avec l’empereur de Russie, tout ce qui m’en est resté, c’est que c’est un brave et digne homme mené par ses entours, qui sont vendus aux Anglais. »

Au lendemain d’Austerlitz, il n’est pas inutile de montrer l’état de l’Europe, en 1806.

Europe 1806
L’Europe en 1806

D’Austerlitz à Tilsit : le chemin de la réconciliation

Au début de 1806, alliée de l’Angleterre, la Russie est de facto toujours en guerre avec la France. Sans doute inquiet de son isolement, le tsar envoie à Paris un émissaire, l’ancien chargé d’affaires à Paris, d’Oubril, pour y porter l’offre de ses bons offices en vue de la paix générale (ce qui, rétrospectivement, ne manque pas de sel !). De fait, l’envoyé du tsar signe un véritable traité de paix avec Clarke, le 20 juillet 1806, que je ne vous présenterai pas ici, car….il n’est pas ratifié par Alexandre, qui désavoue ainsi son représentant, et qui entre-temps s’est si bien rapproché de la Prusse, qu’il a promis à celle-ci son alliance, afin de maintenir l’indépendance et l’intégrité de ses États. Le 1er septembre, il annonce à son Sénat qu’il se voit « dans la nécessité de continuer la guerre contre Bonaparte ».

L’anéantissement de la puissance militaire prussienne, à Iéna et Auerstaedt, la reddition de ses places fortes, l’occupation de Berlin et de presque toute la Prusse ne découragent pas Alexandre, bien au contraire : il est décidé à continuer à combattre contre les Français, pour « la plus belle et la plus juste des causes ». S’il ne les bat pas, il les arrête à Eylau, le 8 février 1807.

Durant la longue pause armée du printemps 1807, Napoléon ne cesse de penser à une nouvelle alliance avec la Russie, même si, recevant, le 28 mai 1807, à Finkenstein, les envoyés du sultan et du shah, il les incite à une alliance entre la Turquie et la Perse, et à lutter contre les empiètements de la Russie. Il écrit ainsi à Talleyrand :

« La fin de tout ceci sera un système entre la France et l’Autriche, ou la France et la Russie… Il n’y aura de repos pour les peuples (…) que par cette union (…) Je suis d’opinion qu’une alliance avec la Russie serait très avantageuse. »

De son côté, Alexandre n’a de cesse de reconstituer la coalition brisée à Austerlitz, sans parvenir à convaincre le cabinet de Londres, ni la cour de Vienne, où on lance à l’ambassadeur russe que la Russie veut en fait faire la guerre pour la Prusse.

Les combats reprennent donc, et le 14 juin 1807, l’armée d’Alexandre est battue à Friedland.

Napoléon, lorsqu’il atteint la rive gauche du Niémen, ne cache pas sa joie. A ce moment, certains, autour de lui, et notamment Talleyrand, craignent qu’il décide de poursuivre l’adversaire, sur son propre sol. Mais le 20, Talleyrand est rassuré, lorsqu’il reçoit la lettre de son souverain :

Monsieur le Prince de Bénévent, la bataille de Friedland a donné un dénouement à tout ceci. Les Russes s’avouent eux-mêmes vaincus; ils tiennent le même langage qu’après Austerlitz et crient à tue-tête : la paix ! Ils m’ont envoyé ici un prince, et Bennigsen a dit hier au maréchal Duroc que l’empereur de Russie voulait faire la paix sous peu de jours.

Effectivement, huit jours après la bataille, un armistice de un mois est signé.

Le 22 juin, montrant sur une carte à l’envoyé du tsar, la Vistule, il lui déclare : Voici la limite entre nos deux empires. D’un côté doit régner votre souverain, moi de l’autre.

 Tilsit, un Yalta avant la lettre (D. de Villepin)

Le 25 juin, c’est le début de la célèbre entrevue de Tilsit, ce prototype  de conférence au sommet de notre époque, ce moment le plus extraordinaire de  l’aventure politique de Napoléon,  même si, la veille encore, celui-ci mande à Talleyrand, qu’il se soucie « médiocrement » de cette rencontre.

L’entrevue de Tilsit

Ce moment a été raconté des dizaines de fois, et dans les moindres détails, du moins pour les aspects extérieurs. Car ce fut une rencontre directe et exclusive entre Napoléon et Alexandre, dont furent exclus, à commencer par le roi de Prusse, les entourages respectifs. Georges Lefebvre parle tout simplement du « mystère de Tilsit  »

Tout le monde a en tête le cérémonial mis en place ce jour-là et les jours suivants. Le radeau (une « maisonnette très joliment meublée », composée d’une antichambre et d’un salon, construite par le génie français) immobilisé au milieu de Niémen, l’arrivée de Napoléon, accompagné de Murat, Berthier, Bessières, Duroc et Bertrand, cinq minutes avant son adversaire d’hier, pour bien montrer que c’est lui qui reçoit, Alexandre, qui lui a à ses côté le grand-duc Constantin, les généraux Bennigsen, Lieven, Uvarov et du prince Loubanov, l’accolade et le célèbre échange : « Je serai votre second contre l’Angleterre », Napoléon répondant sans hésiter « Dans ce cas, tout peut s’arranger et la paix est faite ».

Ce dialogue prit-il vraiment place ? On ne le sait pas vraiment avec certitude, et il en existe différentes versions, mais il est en tous les cas conforme aux sentiments des deux protagonistes : la France et la Russie entendent bien se mettre d’accord seules. D’ailleurs, le roi de Prusse (celui qu’Alexandre mène en laisse, selon Chateaubriand) est délibérément mis de côté, alors que l’on va dépecer sans vergogne ses états. Mais Napoléon a assuré Alexandre, avec un cynisme remarquable : « J’ai souvent couché à deux, jamais à trois ! »

Après deux heures d’un premier  entretien, durant lequel la curiosité et la séduction mutuelle jouent pleinement, on (en fait Napoléon) décide d’un commun accord qu’Alexandre viendra à Tilsit, où Napoléon lui a fait aménager un quartier indépendant du sien, au n° 3 de la Deutsche Strasse. Lui-même loge dans ce qui devait être alors la plus belle demeure de la ville (au n°24 de la même rue), qu’avait déjà occupé le couple royal de Prusse, du 1er au 15 juin précédant. Quant au roi de Prusse, justement, il est relégué dans une pauvre maison de meunier à un étage (n° 11, Mühlenstrasse). En fait il préfèrera rejoindre chaque soir son quartier général, sur la rive droite du Niémen,

Chacun essaie de séduire l’autre : Alexandre a pour lui les atouts d’une grande dynastie, Napoléon l’éclat de sa gloire personnelle. Mais chacun cherche également à tromper l’autre, et ce jeu finira, en fin de compte, en un jeu de dupes.

A Joséphine, l’Empereur écrit le soir même :

« Mon amie, je viens de voir l’empereur Alexandre ; j’ai été fort content de lui ; c’est un fort beau et bon jeune empereur ; il a de l’esprit plus qu’on ne le pense communément. »

Il est vrai qu’il ne peut savoir que ce « jeune empereur » écrit de son côté à sa mère, qui appelle Napoléon le Corsicain :

« Heureusement que Bonaparte, avec tout son génie, a un côté vulnérable : c’est la vanité, et je me suis décidé à faire le sacrifice de mon amour propre pour le salut de l’Empire. »

Napoléon et Alexandre refont le monde.

Pendant deux semaines vont se succéder des journées de fêtes, sans pour autant que soit oubliée la raison de cette réunion au plus haut sommet, sur les bords du Niémen. Les deux souverains, font de longues promenades, souvent seuls, au mépris du protocole,  se retrouvent tous les soirs, pour des discussions en tête à tête, sur les sujets les plus divers, stratégiques, géopolitiques, politiques, et même philosophiques, pendant que les collaborateurs, Talleyrand et Berthier, d’un côté, Dimitri Lobanov et Alexandre Kourakine de l’autre, travaillent à la rédaction des accords entre les deux souverains.

Les résultats

Finalement, le 7 juillet,  vingt-trois jours seulement après l’écrasante victoire de  Friedland, Talleyrand, Kourakine et Lobanov signent un traité patent de paix, de 30 articles, 7 articles additionnels et secrets, enfin un traité secret d’alliance en 9 articles.

Dans le premier :

La Prusse, venue demander un morceau de sa couronne brisée (Auguste Barrès), et même si Alexandre a réussi à sauver l’existence de son allié, « paie les violons du bal » : vaincue l’année précédente et alliée de la Russie, elle se voit amputée non seulement de toutes les provinces qu’elle possédait à l’Ouest de l’Elbe, mais aussi de celles qu’elle avait arrachées à la Pologne au cours des différents partages. Les premières vont constituer le royaume de Westphalie (donné à  Jérôme, qui va bientôt se voir doté d’une constitution à la française), les secondes formeront le grand-duché de Varsovie, sorte de marche militaire à la frontière de l’empire (qui ne représente que 13% de l’ancien royaume de Pologne, concession faite à Alexandre, infligée aux Polonais), attribué au récent royaume de Saxe (Frédéric-Auguste Ier), qui devient également duc de Varsovie.

Carte du Duché de Varsovie

La Russie pour sa part abandonne à la France les bouches de Cattaro (aujourd’hui Kotor) et les îles Ioniennes, appelées alors les Sept-Îles, qu’elle occupe depuis 1800 (ce sont là des conquêtes de Paul Ier) ; elle abandonne les principautés danubiennes, sous réserve que les Turcs n’en reprendront possession qu’une fois la paix établie, qui devra être signée dans un délai de trois mois.

Elle reconnait toutes les transformations opérées en Europe depuis l’avènement de Napoléon au trône impérial. Ce faisant, Alexandre reconnaît formellement Napoléon,  Joseph à Naples, Louis en Hollande, Jérôme en Westphalie.  Concession de la part de Napoléon : les troupes françaises devront évacuer ce  qui reste de la Prusse, à l’exclusion toutefois, de quelques places fortes (dont Magdebourg, dont la reine de Prusse, la célèbre reine Louise est venue, vainement, implorer le maintien dans la Prusse).

Le second traité, dont certains articles devaient demeurer secrets, institue les modalités de l’alliance entre la Russie et la France sous forme d’une double promesse de médiation.

Côté russe, on s’engage à s’entremettre entre la France et l’Angleterre. Si cette dernière refuse de conclure la paix avec Napoléon avant le 1er décembre 1807, le cabinet de Saint-Pétersbourg lui déclarera la guerre et lui interdira l’accès de ses ports, en adhérant au Blocus continental.  Dans le même temps, le Danemark, la Suède et le Portugal seront sommés, par les deux alliés, de fermer leurs ports aux Anglais et de déclarer la guerre à l’Angleterre.

Côté français, dans un certain but de parallélisme, on s’offre à tenir le rôle de médiateur entre la Russie et la Turquie, en guerre depuis plusieurs années. Au cas, fort probable, où l’Empire ottoman, avec lequel la France entretient d’amicales relations, refuserait de traiter aux conditions de son adversaire, la France unirait ses efforts à ceux de son nouvel allié « pour enlever au Sultan et à la barbarie des Turcs les provinces européennes de l’Empire ottoman, Constantinople et la Roumélie exceptées ».

Dans une de leurs conversations en tête-à-tête, Napoléon est même allé plus loin encore, laissant entendre que l’état de décomposition dans lequel se trouve l’Empire ottoman (le sultan Selim III vient d’être déposé et sera d’ailleurs assassiné quelques mois plus tard) permet d’envisager son prochain partage. Alexandre en a conclu, un peu hâtivement sans doute, que si cela était, il recevrait non seulement les principautés de Moldavie et de Valachie, que ses troupes occupent presque entièrement déjà, mais que cette annexion ne sera qu’une étape  vers la péninsule balkanique et le Bosphore.

Enfin le traité prévoie que

« Sa Majesté l’Empereur des Français, roi d’Italie, et Sa Majesté l’Empereur de toutes les Russies, s’engagent à faire cause commune soit par terre, soit par mer, soit par terre et par mer, dans toute guerre que la France et la Russie seront dans la nécessité d’entreprendre ou de soutenir contre toute puissance européenne« .

Le 9 juillet 1807, les traités ayant été ratifiés par les deux souverains, ceux-ci se rencontrent une dernière fois sur les bords du Niémen, se donnent une fois encore l’accolade et, après s’être promis de se revoir bientôt, repartent chacun pour leurs capitales. Le même jour est signé le traité de paix entre la France et la Prusse.

Ont-ils tiré, chacun de leur côté, comme le feront plus tard les historiens (mais eux savent comment tout cela s’est terminé…), le bilan de cette rencontre ?

Pour les caricaturistes anglais, la cause est entendue : le grand vainqueur est Napoléon.

Napoléon et Alexandre à Tilsit. Caricature anglaise.
Napoléon et Alexandre à Tilsit. Caricature anglaise.

En fait, tout n’est pas si simple.

Du côté de Napoléon, il y a certainement la satisfaction, voire le soulagement, d’avoir terminé victorieusement une guerre difficile et coûteuse, qui le tient éloigné de Paris depuis dix mois. Sans doute pense-t-il qu’il a, par cette paix, réglé le statut politique de l’Europe.  Il savait, en arrivant sur les bords du Niémen, qu’une prolongation du conflit risquait de l’entraîner dans un interminable conflit aux conséquences incalculables.  D’autant que des préparatifs  pour aller au-delà du Niémen auraient été nécessaires, engendrant des délais dont l’Autriche aurait pu profiter.

D’autre part, comme il pressent, sans doute, que l’Angleterre repoussera toute offre de médiation, il considère, à tort ou à raison, que le Blocus continental sera prochainement étendu aux ports russes de la mer Baltique et espère que cette décision incitera la Suède, ennemie farouche de la France depuis quinze ans, à suivre cet exemple.

Reste à se poser la question : est-il alors résolu à accorder à son partenaire tous les avantages promis, un partenaire dont il a fait la clé de voûte de la stabilité européenne ? Rien n’est moins sûr.

De son côté, Alexandre peut certainement être satisfait, comme il le dit sans ambages à sa sœur Katharina.  D’une part, son empire sort indemne de l’aventure. D’autre part, il ne pouvait, compte tenu de ce qui venait de se passer, tenter le tout pour le tout et poursuivre la lutte. Son frère Constantin, d’ailleurs, l’en avait dissuadé fortement. Cette paix généreusement accordée par son vainqueur, qui ne porte aucune atteinte à l’intégrité de son empire, va, dans un premier temps, lui permettre de réorganiser ses forces.

Certes, l’entrée en guerre contre l’Angleterre, si, comme il peut l’imaginer, se produit, l’inquiète, mais cette inquiétude est compensée par les avantages qu’il compte bien en tirer, au détriment de la Suède, pour peu que cette dernière continue de fermer ses ports aux navires britanniques.

Autre sujet de satisfaction : l’espoir d’acquérir de nouveaux territoires en Orient.

Des ombres au tableau, cependant : il n’a pu totalement défendre le roi de Prusse, son allié, il doit renoncer à sa primauté dans les Balkans, et concéder  à la France un droit de regard dans cette région, enfin et surtout, cette création du grand-duché de Varsovie, qui lui fait craindre la renaissance d’une nouvelle Pologne, sous l’influence de la France. De plus, par cette création, les deux empires, français et russes, désormais se touchent, en faisant des rivaux.

Alexandre pressent-il alors que Napoléon, sera, un jour, victime de son ambition ? C’est bien sûr difficile à dire, mais on peut toutefois penser, compte tenu de ce que l’on sait de son caractère, qu’il est persuadé d’être appelé par la Providence pour tenir un jour le rôle d’arbitre de l’Europe.

N’a-t-il pas dit au roi de Prusse, à la veille de la signature des traités de Tilsit : « Patience, un jour nous aurons notre revanche ! »

Pendant que Napoléon, avant d’envoyer Savary à Saint-Pétersbourg, lui affirme :

« J’ai confiance dans l’Empereur de Russie, et il n’y a rien entre les deux nations qui s’opposent à un entier rapprochement. »

En résumé de cette rencontre historique, on peut dire que, lorsqu’ils apposent leurs signatures sur le traité de paix, les deux empereurs, en apparence pleins d’une cordialité réciproque, se sont en fait mutuellement dupés. Pour l’un, Napoléon, c’est là le moyen d’avoir les coudées franches ; pour le second, Alexandre, celui de gagner du temps.

Un homme semble être, à ce moment, conscient de la précarité de la situation, lorsqu’il écrit « l’état actuel des choses en Europe porte ses germes de destruction en lui-même » : c’est Metternich !

 

Il nous reste à voir maintenant, comment cette confiance a pu être trompée, et ce qui a conduit la France et la Russie à se faire de nouveau la guerre, en 1812.

 L’allié : de Tilsit à Erfurt.

De retour à Paris, le 28 juillet, Napoléon multiplie les actes d’amitié vis-à-vis d’Alexandre. Il lui envoie le général Savary et s’empresse de lui annoncer le mariage de Jérôme avec la fille du roi de Wurtemberg, une cousine germaine du tsar, ce à quoi Alexandre répond qu’il voit là le signe d’une consolidation des « rapports d’amitié et de confiance » entre les deux souverains.

Les deux souverains échangent  de superbes cadeaux, fourrures de Russie contre porcelaine de Sèvres. Napoléon se charge même de faire discrètement des emplettes pour la comtesse Maria Narychkine, maîtresse d’Alexandre depuis 1804 !

Puis, en novembre, Napoléon désigne un ambassadeur soigneusement choisi pour plaire au tsar : le général Caulaincourt (1773-1827), grand écuyer, connu et apprécié d’Alexandre depuis une mission qu’il avait remplie à Saint-Pétersbourg en 1801. Par ce choix, Napoléon entend conserver à la diplomatie franco-russe un caractère tout personnel.

Mais il n’oublie pas qu’Alexandre s’est engagé à être le médiateur entre la France et l’Angleterre. Or, cette dernière, le 2 septembre, dans le but d’éviter que la flotte danoise ne tombe aux mains de la France, l’a bombardée et anéantie. Napoléon espère bien que la Russie va voler au secours du Danemark et entrainer la Suède avec elle. Sur ce point, le  tsar laisse espérer que tel sera le cas, mais il informe d’abord  Napoléon que l’Angleterre a bel et bien, en août,   refusé sa médiation, exigeant que lui fut communiqué, auparavant, la teneur des articles secrets du traité de Tilsit !

Toutefois, cela n’ébranle pas, pour l’instant du moins, la confiance de Napoléon

« il nous sera facile de chasser les Anglais de tout le continent d’Europe; une déclaration commune produirait cet effet. »

Enfin, le 31 octobre 1807 (c’est un mois plus tôt que ne le prévoyaient les accords de Tilsit, mais Alexandre a sagement attendu l’hiver, pour que les Anglais n’aient l’idée de venir bombarder Saint-Pétersbourg), la Russie se déclare en état de guerre avec l’Angleterre.

 

Mais bientôt les choses vont se dégrader entre la France et la Russie.

Le premier accroc aux accords de Tilsit est le refus, par la Russie, d’accepter l’armistice russo-turc, signé le 24 août 1807, sous la médiation de la France, et, donc, d’évacuer la Moldavie et de la Valachie (Napoléon voyait un risque pour l’équilibre en Europe de voir ainsi l’empire russe s’étendre jusqu’au Danube), ainsi que la restitution des navires turcs par les Russes. Plus : les troupes russes reçoivent l’ordre de garder leurs positions, l’arme au pied.

Napoléon, pour apaiser le tsar, lui fait proposer les deux provinces danubiennes, en échange de la Silésie, rattachée à la Saxe, et qui, ainsi, jouxtera le grand-duché de Varsovie. Il offre même à l’ambassadeur russe, le comte Piotr Aleksandrovich Tolstoï, un partage général de l’empire ottoman, par lequel la Russie s’étendrait jusqu’à Constantinople, contre des acquisitions à fixer ultérieurement.

Alexandre refuse tout net, officiellement pour la stricte application  du traité de Tilsit, mais surtout  pour ne pas contribuer encore plus à l’affaiblissement de son ex-allié prussien, enfin pour éviter la reconstitution d’une Pologne, sous l’égide de la France, but qu’il suppose à la France.

On voit que les deux questions qui, depuis un siècle, ont empêché tout rapprochement durable entre la France et la Russie, celles d’Orient et de Pologne, reparaissaient aujourd’hui, concurremment soulevées. Napoléon, en essayant de résoudre la première par la seconde, ne fait  que la compliquer.

Ce refus, qu’il apprend dans les premiers jours de 1808, met Napoléon dans le plus grand embarras. Il doit redonner confiance au tsar, sur qui il compte pour poursuivre sa lutte contre l’Angleterre. Or, le roi Gustave IV de Suède refuse avec obstination de proclamer sa neutralité dans le conflit qui oppose la France à l’Angleterre et, surtout, de fermer ses ports au commerce britannique. Saisissant cette opportunité, Napoléon encourage le tsar à s’emparer de la Finlande, alors possession suédoise, lui offrant son aide  afin, lui dit-il,

de terminer l’œuvre entreprise par Pierre-le-Grand un siècle plus tôt et de mettre définitivement « les belles dames de Saint-Pétersbourg » à l’abri des canons de son dangereux voisin.

Après quelques hésitations, Alexandre se laisse convaincre et donne l’ordre à ses troupes de franchir la frontière, ce qu’elles font le 21 février 1808, sous les ordres de Buxhoeveden, un ancien d’Austerlitz.
Et sur la question d’Orient, Alexandre insiste pour qu’une solution avantageuse pour lui soit enfin apportée à son règlement.

Dans une étonnante lettre datée du 2 février 1808, Napoléon, après avoir assuré Alexandre « qu’aucun sentiment de jalousie ne l’anime contre la Russie, mais le désir de sa gloire, de sa prospérité, de son extension », lui propose un extraordinaire plan d’action – déjà esquissé sous Paul Ier -, dont l’aboutissement serait la réalisation du rêve oriental que lui-même poursuit en secret depuis la campagne d’Égypte et, à plus ou moins long terme, le partage de l’Empire ottoman. Il ne s’agit pas moins que de marcher sur Constantinople, puis, conjointement, sur l’Euphrate.

Selon ce plan, une armée conjointe de 50 000 hommes (l’Autriche pourrait d’ailleurs être associée à cette entreprise) serait nécessaire pour parvenir à ces fins. Les Russes, opérant à partir de leurs positions sur le Danube, les Français de celles qu’ils occupent en Dalmatie, fonceraient vers l’Est et pourraient atteindre aux alentours du 1er mai les rives du Bosphore. Dans le même temps, les troupes d’Alexandre se présenteraient devant Stockholm. « Alors, les Anglais, menacés dans les Indes, chassés du Levant, seront écrasés sous le poids des événements dont l’atmosphère sera chargée « .  Le cabinet de Londres serait forcé de demander la paix.

Napoléon fixe même un calendrier : accord conclu le 15 mars, début de l’expédition le 1er mai ! Pour lui, il « ne s’agit que d’atteindre l’Euphrate » !

Dans un élan de lyrisme il n’hésite pas à écrire :

« Votre Majesté et moi ont préféré la douceur de la paix et de passer notre vie au milieu de vastes empires, occupés de les vivifier et de les rendre heureux par les arts et les bienfaits de l’administration; les ennemis du monde ne le veulent pas. Il faut être plus grands, malgré nous. Il est de la sagesse et de la politique de faire ce que le destin ordonne et d’aller où la marche irrésistible des événements nous conduit. Alors la nuée de pygmées, qui ne veulent pas voir que les événements actuels sont tels qu’il faut en chercher la comparaison dans l’histoire et dans les gazettes du dernier siècle, ils fléchiront et suivront le moment que Votre Majesté et moi aurons ordonné; et les peuples seront contents de la gloire, des richesses et de la fortune qui seront le résultat de ces grands événements.

Pour fixer plus aisément, et d’un commun accord, les modalités d’une opération d’une telle envergure, Napoléon propose à son partenaire de le rencontrer  le plus tôt possible. Car il ne veut, dans une telle affaire, ni intermédiaire, et surtout pas d’ambassadeurs, ni écrits. Si Alexandre ne peut venir jusqu’à Paris,  que l’on mette un compas sur la carte de l’Europe et qu’on prenne le milieu entre Saint-Pétersbourg et Paris !

Connaissant le caractère d’Alexandre, on ne peut s’étonner qu’à la lecture de cette lettre, il s’enflamme (« Voilà les termes de Tilsit !  L’empereur peut compter sur moi » dit-il plusieurs fois à Caulaincourt, nommé ambassadeur, après mûre réflexion, le 3 novembre 1807) et réponde à Napoléon qu’il est prêt à participer à une expédition en direction des Indes et des Echelles situées en Asie Mineure. Mais il insiste, tout de même, sur la nécessité pour son partenaire d’abandonner toute prétention sur la Silésie et d’évacuer le territoire de la Prusse dans les plus brefs délais.

Il discute presque tous les jours avec Caulaincourt, découpant déjà l’Empire ottoman : la Moldavie, la Bessarabie, la Valachie, la Bulgarie iront à la Russie ; La Morée (le Pénopolèse), Candie (aujourd’hui l’île de Crête), une partie de la Bosnie et sans doute l’Albanie à la France. L’Autriche sera agrandie de la Croatie et peut-être d’une partie de la Bosnie. La Serbie sera érigée en royaume indépendant et placée sous l’autorité d’un membre de la famille de Habsbourg, ou d’un prince étranger épousant une grande-duchesse de Russie. Mais pour ce qui est de Constantinople et des Dardanelles, Alexandre est intraitable, pas question pour lui d’y renoncer.

Il laisse aussi entrevoir que la France pourrait trouver des compensations en s’emparant de l’Égypte, voire même de la Syrie.

De leur côté, Caulaincourt et le nouveau ministre des affaires étrangères russe, Nikolaï Oetrovich Roumiantsev, un gentilhomme de la vieille école, qui s’habille encore comme au XVIIIe siècle, ont de fréquents et longs entretiens.

Mais, pour l’instant, Napoléon se trouve déjà engagé dans la sale affaire d’Espagne. Il est parti le 2 avril pour Bayonne. Bientôt, après le détrônement de Charles IV et la proclamation de Ferdinand VII, suivis des évènements de mai 1808 (Dos de Mayo), la Péninsule est à feu et à sang, le 22 juillet c’est la capitulation du général Dupont à Baylen, suivie du débarquement, le 1er août des Anglais au Portugal (sous les ordres d’un certain Wellesley, futur duc de Wellington) et la défaite de Junot à Vimeiro.

S’il veut rétablir la situation (et lui seul est en mesure de le faire), il lui faut des troupes, qu’il ne peut tirer que du nord de l’Europe, notamment de Prusse, ce qui, bien entendu, ne peut que satisfaire Alexandre, mais, aussi, risque de donner des idées à l’Autriche.

Alexandre déclare comprendre la situation, reconnaît le roi Joseph. Il salue même le « régénérateur de l’Espagne ». Mais, dans le même temps, il se garde bien d’intervenir auprès de l’Autriche (comme le voudraient les termes du traité de Tilsit) qui commence, en violation des dispositions du traité de Presbourg, à réorganiser ses forces. Il se borne à prodiguer à Vienne des conseils de modération, ajoutant qu’au cas où ce dernier prendrait le premier les armes contre la France, il se trouverait dans la nécessité, aux termes du traité de Tilsit, de prendre « fait et cause contre lui« .

D’ailleurs, rentré à Paris le 14 août, Napoléon, s’en prend, le lendemain, à Metternich (« Mais qui donc vous attaque pour songer ainsi à vous défendre »), affirmant dans le même temps son parfait accord avec le tsar, n’hésitant pas à présenter ce souverain comme le pacificateur de l’Europe!

Alexandre n’est peut-être, également, pas ennuyé de cette « pause », car la Russie traverse une période difficile. En Finlande, après une brillante offensive, ses troupes se heurtent à une forte résistance des Suédois, évidemment soutenus par l’Angleterre et le conflit avec la Turquie menace de reprendre à tout moment : après une nouvelle révolution de palais, le nouveau sultan, Mahmoud II, se montrant hostile à toute cession de territoires.

Pour Alexandre comme pour Napoléon, il est donc plus que temps de se rencontrer, afin de tirer au clair un certain nombre de points restés ambigus depuis Tilsit, et de revoir, à la lumière des évènements récents, le contenu de l’alliance avec Napoléon.

Une date est choisie, le 27 septembre, et un lieu, la petite ville d’Allemagne d’Erfurt, en Thuringe. Napoléon est ici chez lui : à Tilsit, Erfurt avait été enlevée à la Prusse, sans être incluse dans le nouveau royaume de Westphalie, et par un décret du 4 août 1807, Napoléon en avait pris possession « en son nom personnel », pour faire partie du domaine impérial.

Erfurt

Ainsi va se dérouler la célèbre Entrevue d’Erfurt, autre moment fort de la geste napoléonienne, préfiguration des « rencontres au sommet » du futur.

Napoléon l’annonce à l’envie : « Je veux, avant de commencer, que l’empereur Alexandre soit ébloui par le spectacle de ma puissance ! »

Il l’a dit également à Talleyrand, qu’il a fait venir de son semi-exil de Valençay, lui expliquant en même temps ses intentions :

Nous allons à Erfurt et je veux en revenir libre de faire en Espagne ce que je voudrai ; je veux être sûr que l’Autriche sera inquiète et contenue, et je ne veux pas être engagé d’une manière précise avec la Russie pour les affaires du Levant. Préparez-moi une convention qui contente l’empereur Alexandre, qui soit surtout dirigé contre l’Angleterre et dans laquelle je sois bien à mon aise sur le reste. Je vous aiderai ; le prestige ne manquera pas

Le rassemblement de tous les princes de la Confédération du Rhin, à qui il n’a pas été besoin d’envoyer des invitations, mais seulement des permissions de venir, et qui seront moins acteurs que spectateurs, au mieux figurants, ressemble étrangement à une démonstration de force à l’encontre d’Alexandre, qui, notons-le, se présente seul à Erfurt. Mais, rappelons-le, Napoléon y arrive en demandeur !

Napoleon recevant Alaxandre à Erfurt

Et de fait, durant ces journées, Napoléon, réunissant autour de lui un « parterre de rois », essaye d’éblouir le tsar et le comble de prévenances. Il a fait venir Talma et la Comédie française (dont les acteurs sont grassement rétribués), à qui il ne demande de jouer que des tragédies. Corneille, Racine, Voltaire sont à l’affiche. Il tiendra même à rencontrer, lors d’un déplacement à Weimar, le 6 octobre, Goethe et Wieland (oublia-t-il volontairement de leur offrir un siège ?), peut-être pour impressionner le tsar.  Il invitera également tous ses invités à un pique-nique sur le champ de bataille d’Iéna, leur expliquant la bataille (l’Histoire ne nous dit pas quelle fut la réaction du roi de Prusse).

Les réceptions sont nombreuses, « l’Empereur Alexandre danse, mais moi, non. Quarante ans sont quarante ans ! », écrit Napoléon à Joséphine.

Joseph Fouché résumera plus tard cet événement de façon lapidaire :

« Ces deux arbitres formidables du continent passèrent dix-huit jours ensemble dans l’intimité, au milieu des fêtes et des délices. »

Mais derrières toutes les festivités, se déroulent d’âpres négociations.

 L’Entrevue d’Erfurt (27 septembre – 14 octobre 1808) – « Un rendez-vous mondain devant une basse-cour de princes ».

Quels sont les sentiments des deux hommes, à la veille de cette rencontre ?

Remarquons d’emblée que la situation, par rapport à Tilsit, s’est inversée : un an auparavant, devant un Napoléon vainqueur, c’était Alexandre qui était le demandeur. A Erfurt, certes il n’y a pas eu de bataille, mais le tsar est en position avantageuse devant un empereur des Français qui a besoin de lui pour s’occuper tranquillement de l’Espagne, sans craindre que l’Autriche n’en profite pour lui tomber sur le dos (ce que d’ailleurs elle fera dans six mois).

Napoléon est conscient que l’amitié que lui vouait le tsar, depuis Tilsit, est en train de se refroidir, alors que ce dernier est le seul  sur lequel il peut encore compter en Europe. Il va donc tout mettre en œuvre pour le séduire à nouveau, voire, s’il le faut, lui faire de nouvelles concessions, pour autant qu’Alexandre  s’engagera fermement à l’aider à contenir les prétentions belliqueuses de l’Autriche, du moins tant que l’affaire d’Espagne ne sera pas définitivement réglée.

Alexandre pense, de son côté, qu’il s’est comporté en loyal allié de Napoléon : il a déclaré la guerre à l’Angleterre et a reconnu l’avènement du roi Joseph sur le trône d’Espagne. Il estime qu’il n’a pas été payé de retour. Il lui faut tirer de la situation tous les avantages qu’il est en droit d’en attendre, notamment en ce qui concerne l’empire ottoman et Constantinople, et, surtout, faire preuve de prudence, dans le but de ménager les forces de la Russie, pour le cas où, le jour venant,  la Russie, associée à toutes les nations asservies de l’Europe, pourra « les employer pour le bien général ».

Il fait preuve d’une telle confiance en lui, qu’il rétorque à ceux qui, à Saint-Pétersbourg, l’ont mis en garde, et notamment sa mère et sa sœur Katharina:

« Bonaparte croit que je suis un sot. Rira bien qui rira le dernier et moi, je mets tout mon espoir en Dieu ».

Essayons de dresser la liste des problèmes et les réponses qui leur furent apportées.

Pour Alexandre, le rétablissement d’un royaume de Pologne est, comme toujours, la principale préoccupation, un tel royaume pouvant devenir un jour une base avancée de la France face à la Russie. Sur ce point, Napoléon lui donne l’assurance que « jamais la nation polonaise ne sera rappelée à la vie ! ».

Sur la question de la Prusse, et un adoucissement du sort de son allié, l’Empereur répond par une fin de non-recevoir, notamment sur la question des places fortes sur l’Oder, mais accepte de ramener de 140 à 120 millions l’indemnité de guerre, « par égard pour son interlocuteur », précise-t-il.

Erfurt. Signature du traité. Au centre, Talleyrand

Quant à l’attitude que la Russie devrait aborder à l’égard de l’Autriche, la discussion est plus serrée. L’empereur François a demandé au baron Vincent de le représenter, dans le but de protester des dispositions pacifiques de l’Autriche vis-à-vis de la France. Alexandre essaye de persuader Napoléon de la bonne foi de l’Autriche. Il ne réussit pas à convaincre Napoléon, qui lui explique ne pas être dupe et qu’il comprend pourquoi l’empereur François n’est pas venu en personne, à Erfurt, car « il est plus difficile à un souverain qu’à un simple diplomate de mentir en face  ».
En conséquence, Napoléon insiste pour qu’Alexandre consente à « montrer les dents » et mette en garde l’Autriche contre les dangers qu’elle court en continuant à « grossir son armée », faisant ressortir que, malgré son engagement en Espagne, il dispose toujours de forces considérables et vient de lever de nouvelles classes de conscrits. Le tsar s’engage finalement à avertir l’Autriche qu’il se rangera aux côtés de la France si cette nation venait à être attaquée.

Pour ce qui est de la Finlande, la situation est en voie d’être résolue au profit de la Russie et, dit Napoléon, il n’y a pas lieu de s’y attarder.

Sur la question, plus délicate, de l’annexion de la Moldavie et de Valachie, Napoléon se contente de conseiller à son allié la prudence et la patience : dès que les circonstances le lui permettront, il reprendra le projet de démembrement de l’Empire ottoman. Cela n’est évidemment pas du goût d’Alexandre, qui estime qu’il a déjà trop longtemps attendu les fruits de l’alliance et qu’il ne veut plus être berné.

Toutes ces discussions, en tête à tête, presque chaque après-midi, ne se déroulent pas toujours dans un climat de franche camaraderie.  Un jour, dans un mouvement d’humeur, Napoléon jette son chapeau par terre et le piétine. Alexandre lui dit alors :

«Vous êtes violent, moi je suis obstiné. Avec moi, la colère ne gagne rien. Causons, raisonnons ou je pars  ».

Un soir, Napoléon dira d’Alexandre, à Caulaincourt, qu’il est « têtu comme une mule » et, surtout, « qu’il est devenu méfiant ».

C’est le moment, ici, d’évoquer, ne serait-ce que rapidement, le rôle de Talleyrand durant cette rencontre. Dans le dos de son souverain, le prince de Bénévent rencontre presque chaque soir le tsar, chez la princesse de Thurn und Taxis. Non seulement il lui a déclaré :

« C’est à vous de sauver l’Europe et vous n’y parviendrez qu’en tenant tête à Napoléon. Le peuple français est civilisé, son souverain ne l’est pas ; le souverain de Russie est civilisé, son peuple ne l’est pas : c’est donc au souverain de Russie d’être l’allié du peuple français. »,

ajoutant :

« le Rhin, les Alpes, les Pyrénées sont les conquêtes de la France, le reste est la conquête de l’Empereur, la France n’y tient pas »,

mais il discute chaque soir, après dîner, lui suggérant les réponses et les objections qu’il devra fournir, le lendemain ! Il va même jusqu’à lui recommander de pousser l’Autriche à s’armer, au cas où. D’ailleurs, à Paris, avant de partir pour Erfurt, il avait suggéré à Metternich d’y faire venir l’empereur d’Autriche « comme une gêne  pour empêcher Napoléon et Alexandre de trop bien s’accommoder  » .On le voit, le diable boiteux avait déjà choisi son camp.

Refermons cette parenthèse.

Finalement, le 12 octobre, les deux souverains signent la « Convention d’Erfurt ».

Après avoir renouvelé le traité d’alliance de Tilsit, Alexandre et Napoléon conviennent d’adresser au roi d’Angleterre – l’ennemi commun – de nouvelles propositions de paix reposant sur la base de l’uti posseditis, formule diplomatique employée pour reconnaître aux belligérants la possession des territoires qu’ils occupent déjà. (Articles 1 à 7)

Cette proposition  sera faite dès le 12 octobre.

Alexandre promet de soutenir l’Empereur, moralement s’entend !, dans son entreprise en Espagne et de se ranger à ses côtés, en cas d’offensive de la part de l’Autriche.

En retour, il obtient la possession définitive de la Finlande et, à défaut de Constantinople, dont Napoléon ne veut en aucun cas se séparer, la reconnaissance des droits de la Russie à annexer les principautés de Moldavie et de Valachie au détriment de la Turquie (article 8). Mais cette annexion définitive sera différée : il fallait bien sauver les apparences !

En fait, cette convention est plus un succès pour Alexandre que pour Napoléon. Ce dernier sait que l’Angleterre demeurera une fois encore sourde aux offres de paix que lui transmettra le tsar et peut également prévoir que l’engagement de celui-ci à ses côtés en cas de guerre avec l’Autriche, demeurera purement formel. Si l’octroi de la Finlande à la Russie ne peut être remis en question, celui des provinces danubiennes reste entier. Il est désormais évident qu’Alexandre ne pourra acquérir ces territoires qu’en reprenant la lutte contre l’Empire ottoman, ce qui est contraire « à l’esprit de Tilsit » et constitue donc un échec de la politique de la France.

Seul point positif pour Napoléon : son partenaire lui laisse les mains libres en Espagne. Mais qui saura jamais si ce n’est pas alors dans l’espoir de le voir s’y embourber encore plus profondément.

Erfurt marque un tournant fondamental dans les relations franco-russes. Certes, l’alliance existe toujours sur le papier, mais les chemins empruntés par les deux protagonistes vont diverger de plus en plus. La rupture n’est plus qu’une question de temps, même si, pour complaire à Napoléon, Alexandre remplace, dès le 15 octobre, Tolstoï par Kourakine (alors à Vienne, où il œuvrait pour un rapprochement entre la Russie et l’Autriche !).

Mais le 23 octobre, le chancelier autrichien écrit à Metternich, son ambassadeur à Paris :

« Si la guerre n’entre pas dans les calculs de Napoléon, elle doit essentiellement entrer dans les nôtres  ».

Et pourtant, appliquant sans le savoir la méthode Coué, Napoléon déclare, le 26 octobre, devant le Corps Législatif :

« L’empereur de Russie et moi, nous nous sommes vus à Erfurt. Notre première pensée a été une pensée de paix. Nous avons même résolu de faire quelques sacrifices pour faire jouir plus tôt, s’il se peut, les cent millions d’hommes que nous représentons, de tous les bienfaits du commerce maritime. Nous sommes d’accord, et invariablement unis, pour la paix comme pour la guerre. » 

 D’Erfurt à la rupture (1808 – 1812)

Plusieurs évènements jalonnent la détérioration progressive des relations entre Alexandre et Napoléon.

Le mariage, presqu’en catastrophe, de la sœur d’Alexandre, Catherine, dont Napoléon aurait pu demander la main (Alexandre avait été sondé à cet égard, par l’intermédiaire de Talleyrand), et qui désormais ne peut plus porter ses yeux que sur la grande-duchesse Anne, mais qui est encore une enfant.

L’accueil fastueux fait par Alexandre au couple royal prussien,  est ressentie comme une preuve évidente que le tsar tient à garder ses distances avec Napoléon.

Enfin, et ce n’est pas là le moins inquiétant, l’Autriche affiche, vis-à-vis de la France, une attitude de plus en plus provocatrice, en partie alimentée par le rapport fait par le baron Vincent, de retour d’Erfurt, et qui laisse entrevoir que l’Autriche n’a rien à craindre de la Russie.

Au début de 1809 (il est revenu d’Espagne le 22 janvier), Napoléon tente une nouvelle démarche et soumet à l’approbation d’Alexandre un projet de traité par lequel les deux pays se porteront solennellement garants de l’intégrité des états possédés par l’Autriche. Sans apporter d’autres précisions sur ce point, il va même jusqu’à déclarer que les troupes françaises pourront, dans un proche avenir, évacuer les territoires de la Confédération du Rhin. En contrepartie, l’Autriche devra s’engager à désarmer et à renoncer à ses visées guerrières.

« Il n’y a plus un instant à perdre pour que votre Majesté fasse camper ses troupes sur les frontières de nos ennemis communs. J’ai compté sur l’alliance de Votre Majesté mais il faut agir et je me confie en elle ».

Et Alexandre ne cesse de marteler à Caulaincourt : « Je veux encore croire que la paix est possible », ce qui n’est en fait qu’un moyen de gagner du temps, pour avoir l’air de se laisser surprendre.

Le 6 avril 1809, c’est le début de la campagne d’Allemagne. Bientôt, Alexandre informe Caulaincourt qu’il vient de rompre avec l’Autriche, informant directement Napoléon :

« Votre Majesté peut compter sur moi et bien que mes moyens ne soient pas bien grands tout ce qui sera possible sera fait … Votre Majesté verra, je l’espère, mon désir de remplir simplement mes engagements envers Elle … Elle trouvera toujours en moi un allié fidèle ».

En fait de fidélité, le tsar a déclaré au général Schwarzenberg, alors ambassadeur d’Autriche à Saint-Pétersbourg, qu’il s’est trouvé dans l’obligation « de prendre parti puisque l’Autriche était l’agresseur » mais qu’il a donné l’ordre à ses troupes d’éviter de porter des coups à l’adversaire et même « de s’abstenir de toute collision  ».

On connaît la suite de cette campagne, qui se termine par la défaite des Autrichiens, aux portes de Vienne. Campagne durant laquelle les armées d’Alexandre, se hâtant avec lenteur (il leur faut six semaines pour arriver à Cracovie !) n’ont rien fait d’autre que d’entrer en Galicie, non pour aider son allié, mais en vérité pour éviter que les Polonais, sous le commandement du futur maréchal Poniatowski, n’agrandissent leur territoire. Cette attitude pour le moins équivoque, rend Napoléon furieux, mais il tient à maintenir l’illusion d’une entente franco-russe solide, afin de maintenir la Prusse et l’Angleterre en respect, et il s’abstient de toute remarque blessante à l’égard de son « allié ».

Lorsque vient le temps des négociations de paix, Alexandre s’abstient d’y envoyer un représentant, « pour ne pas faire figure de venir à la curée », « s’en remettant entièrement à (Napoléon) pour défendre leurs intérêts communs. ». Il souligne également l’intérêt, pour les deux pays, à ne pas trop « abîmer ou affaiblir » l’Autriche.

Le traité de Schönbrunn voit le grand-duché de Varsovie passablement agrandi des territoires pris à l’Autriche en Galicie méridionale, tandis que le tsar doit se contenter de la Galicie orientale. Alexandre est inquiet : cette accroissement du grand-duché (qui n’atteint en fait que 2/5 de l’ancienne Pologne), constitue selon lui une menace, ainsi qu’un manquement à la parole donnée, à Tilsit, de ne jamais procéder à la restauration de la Pologne, et de faire disparaître les mots « de Pologne et de Polonais de toutes les transactions, et même de l’Histoire. »

On le voit, l’alliance vacille, et l’affaire du remariage de Napoléon, menée tambour battant, au profit de Marie-Louise, en fait en réponse à la mauvaise volonté, si ce n’est la mauvaise foi du tsar (qui se retranche derrière la décision de sa mère) d’accepter la proposition de son allié d’épouser la grande-duchesse Anne, ne fait que confirmer cette tendance.

Quoiqu’il en soit, les relations entre la France et la Russie demeurent au beau fixe, du moins pendant un certain temps. À Paris, le prince Kourakine est toujours l’objet des attentions de l’Empereur qui le charge, en toutes occasions, de transmettre ses compliments et ses amitiés à son maître. Le tsar, de son côté, déclare à Caulaincourt qu’il «

aime l’empereur Napoléon comme un frère et que celui-ci peut compter sur un accord constant entre leurs deux cabinets ».

Mais bientôt, des fissures vont apparaître dans ce fragile édifice et l’entente apparente entre les deux souverains va se trouver soumise à des épreuves de plus en plus rudes. Le fond de la controverse se ramène, comme toujours, à trois problèmes essentiels : la Pologne, la Turquie et le Blocus continental, auxquels il conviendra d’ajouter plus tard celui, moins anodin qu’il n’y parait, de l’annexion du duché d’Oldenbourg.

 L’affaire polonaise

Pour Napoléon, le grand-duché de Varsovie, doit constituer un bastion avancé de son empire, face à une Russie qui pourrait fort bien, un jour ou  l’autre, lui redevenir hostile.

Mais, devant le corps législatif, il déclare qu’il « n’a jamais eu en vue le rétablissement de la Pologne »

Pour Alexandre, il en est tout autrement. Tous les territoires ayant appartenu à la Russie doivent rester sous son influence.

Certes, à Tilsit, mais il se présentait alors en vaincu devant Napoléon, il a dû se résigner à reconnaître l’existence du grand-duché, mais depuis, il n’a cessé de le regretter, soupçonnant Napoléon, malgré ses dénégations répétées, de vouloir rétablir dans sa totalité et à son profit l’ancien royaume de Pologne.

Le dernier agrandissement du grand-duché a encore augmenté ses inquiétudes, les « garanties » formulées par Napoléon à ce sujet lors de la conclusion du traité de Vienne n’étant pas de nature à le rassurer. Pourquoi, selon lui, ne pas aller plus loin, et signer, comme gage incontestable de la bonne foi de Napoléon, une convention à cet égard ? Un projet  est rédigé le 4 janvier 1810 à Saint-Pétersbourg par Caulaincourt et Roumantsov.

Le premier article stipule que « le royaume de Pologne ne sera jamais rétabli  ». Le second que

« les hautes parties contractantes s’engagent à veiller à ce que les dénominations de Pologne et de Polonais ne s’appliquent jamais à aucune des parties qui ont précédemment constitué ce royaume, ni à leurs habitants, ni à leurs troupes, et disparaissent pour toujours de tout acte officiel ou public, de quelque nature que ce soit. »

L’alliance avec Alexandre est-elle de nouveau solide ?

Tant s’en faut ! Napoléon, jugeant cette exigence « outrageante« , refuse, le 10 février 1810, de ratifier le texte qui lui est présenté. Une fois encore, il se contente de faire savoir à Alexandre que  jamais il ne donnera

« aucun secours ni assistance à quelque puissance ou à quelque soulèvement que ce puisse être qui tendrait à rétablir le royaume de Pologne ».

Les deux hommes restent donc sur leurs positions.  D’un côté le tsar continue à proclamer qu’il « ne transigera jamais » sur une question aussi importante pour « son honneur et celui de son peuple », de l’autre, Napoléon déclare à l’ambassadeur russe à Paris :

« Quand même vos armées camperaient sur les hauteurs de Montmartre, je ne céderai un pouce du territoire varsovien ».

Le tsar reviendra sur ce sujet quelques mois plus tard, en demandant, exigeant presque que Napoléon s’engage de façon ferme à ne pas rétablir le royaume de Pologne. Celui-ci refusa d’accéder à cette demande « outrageante », et l’on devait en rester là, mais la question polonaise envenima bel et bien les rapports entre la France et son alliée.

 Le problème turc

Aucune solution en vue de ce côté-là. A Tilsit, Alexandre avait pu croire, grâce à l’intervention de la France, à un dénouement rapide et favorable pour la Russie.

L’entrevue d’Erfurt, loin d’éclaircir la situation, n’a abouti qu’à la rendre plus confuse encore. Alexandre comprend qu’en réalité, Napoléon ne lui permettra jamais de s’emparer de Constantinople, et que s’il veut obtenir quelques avantages territoriaux dans la vallée du Danube, la poursuite des hostilités contre l’Empire ottoman reste la seule issue possible. Il en ressent une profonde amertume, estimant que son partenaire n’a pas respecté sa parole.

 Le Blocus continental

Les conséquences économiques du Blocus continental s’avèrent, pour la Russie, de plus en plus catastrophiques. Depuis le mois de novembre 1807, date de son instauration, et la déclaration de guerre de la Russie à l’Angleterre, aucun navire britannique n’a pénétré ou n’est sorti des ports russes. Le commerce traditionnel de la Russie : chanvre, lin, fourrures et bois est paralysé.   Les provinces russes de Lituanie, dont la prospérité dépendait des exportations de céréales,  sont au bord de la ruine.

Désormais, les propriétaires terriens se lamentent, de nombreux négociants font faillite, la monnaie perd chaque jour de sa valeur (près de la moitié en quatre ans) et le coût de la vie augmente dans des proportions affolantes. Pour tenter de lutter contre cette situation désastreuse, Alexandre, en automne 1810, autorise des navires appartenant à des pays neutres, en majorité américains, à faire escale dans ses ports, à y décharger leurs cargaisons et à s’y approvisionner.

Cela n’est pas du goût de Napoléon qui, quand il apprend cette entorse flagrante aux engagements souscrits par son allié, exige l’interdiction de ce trafic. Jouant sur les mots, Alexandre lui fait savoir que, selon lui, les obligations du Blocus concernent uniquement les échanges commerciaux avec la Grande-Bretagne et qu’il se trouve dans l’impossibilité matérielle de déterminer la provenance des produits arrivant sur des navires neutres.

Pas dupe, Napoléon, tout en lui rappelant ses devoirs, lui fait remarquer que les denrées coloniales sont toujours d’origine britannique, et il exige donc de son allié qu’il en proscrive l’entrée sur son territoire, « quel que soit le pavillon qui les couvre ».

Faisant remarquer à Napoléon que, de son côté, et ce depuis avril 1809, il accorde généreusement des « licences » d’importation de denrées en principe prohibées (selon l’expression de Jean Tulard, Napoléon s’était fait contrebandier), le tsar impose, notamment, le 31 décembre 1810, de lourdes taxes sur les produits français de luxe (dentelles, soieries, satin, venant en grande partie de la région lyonnaise).  C’est là aller à l’encontre des accords de Tilsit. Pour aggraver la situation, six mois plus tard, 150 navires de commerce anglais sont autorisés à débarquer leur cargaison dans les ports russes.

Le Blocus est décidemment enterré et tout cela ressemble désormais à une guerre économique entre la France et la Russie.

 Annexion du duché d’Oldenburg

Et la situation entre les deux pays va encore s’aggraver : après la réunion de la Hollande à l’empire (juillet 1810), l’annexion des territoires des villes hanséatiques, transformés en départements français, c’est, le 22 janvier 1811, l’annexion du duché d’Oldenbourg, que Napoléon considère comme étant devenu un entrepôt de marchandises anglaises de contrebande, rendant le blocus inefficace.

C’en est trop pour Alexandre : l’indépendance du duché – « ce petit coin de terre » – était garantie par l’article 12 du traité de Tilsit, et, depuis le mariage de la sœur du tsar, le prince héritier d’Oldenbourg, Georges, est son beau-frère. Il s’agit là, informe-t-il Caulaincourt, d’une véritable « provocation », quand Napoléon qualifie d’incident de « bagatelle », provocation à laquelle, cependant, il ne répondra pas car « si la tranquillité du monde est troublée, on ne pourra l’accuser, car j’ai tout fait et je ferai tout pour la conserver. » Napoléon offre Erfurt en compensation, Alexandre refuse.  Il tient désormais un prétexte « personnel et familial » et peut même prétendre avoir le bon droit pour lui – celui des peuples, ou au moins des princes, à disposer d’eux-mêmes – pour rompre l’alliance.

L’éventualité d’un conflit entre les deux pays apparaît désormais comme probable. Alexandre écrit à sa sœur Katharina :

« Il parait que le sang doit encore couler ; du moins ai-je fait tout ce qu’il était humainement possible de faire pour l’éviter ».

Le 5 février 1811, Caulaincourt, jugé trop russophile par Napoléon, est remplacé par le général Lauriston, soldat endurci au combat et plus apte à fournir à l’empereur des renseignements d’ordre militaire. Le tsar comprend le pourquoi de ce changement. Dans sa lettre de remerciement, il précise :

«  Je répète que si la guerre a lieu, c’est que Votre Majesté l’aura voulue et, ayant tout fait pour l’éviter, je saurai alors me battre et vendre chèrement mon existence »

Lors de l’entrevue d’adieu avec Caulaincourt, il lui dit, de façon prophétique :

« Si l’empereur Napoléon me fait la guerre, il est possible, même probable qu’il nous battra si nous acceptons le combat, mais cela ne lui donnera pas la paix… Si le sort des armes m’était contraire, je me retirerais plutôt au Kamtchatka que de céder des provinces et de signer dans ma capitale des traités qui ne sont que des trêves. Le Français est brave, mais de longues privations et un mauvais climat l’ennuient et le découragent. Notre climat, notre hiver feront la guerre pour nous. Les prodiges ne s’opèrent chez vous que l’a où est l’Empereur, et il ne peut être partout et des années loin de Paris. ».

Lorsque Caulaincourt, de retour à Paris, rapporte ces paroles à Napoléon, celui-ci lui rétorque :

« Les peuples barbares sont superstitieux et ont des idées simples. Un terrible coup porté au cœur de l’Empire, sur Moscou-la-Grande, Moscou-la-Sainte me livreront en un moment cette masse aveugle et sans ressort ».

Au printemps 1811, chaque partie, désormais, se prépare donc à l’ouverture prochaine des hostilités.

Durant quelque temps, Alexandre, pense passer le premier à l’offensive : Napoléon est en effet toujours empêtré en Espagne et les peuples opprimés d’Europe pourraient se soulever à son seul appel. Il masse donc des forces importantes, près de 230.000 hommes, à la frontière du grand-duché de Varsovie, prend contact avec l’Autriche et la Prusse, avec les milieux russophiles de Pologne et les sociétés secrètes d’Allemagne (les célèbres Tugendbund). L’appui de l’Angleterre lui est bien sûr acquis et, pourquoi pas, celui de certaines fractions de l’opinion française hostiles à la politique napoléonienne.

Mais, comme Napoléon se méfie, et qu’il a lui aussi déjà renforcé son dispositif militaire, le tsar (d’un côté conseillé par son ami Czartoryski, d’un autre côté parfaitement renseigné par un de ses espions à Paris, le colonel Tchernychev), en revient à sa position d’attente.

Soucieux de gagner du temps, il feint de se montrer conciliant : il est prêt à accepter un compromis sur le duché d’Oldenbourg, pour autant qu’une compensation honorable soit accordée au duc Pierre (par exemple le grand-duché de Varsovie ou la principauté de Dantzig). Il faudra également que la France, pour preuve de sa bonne volonté et de ses intentions pacifiques, évacue toutes les positions qu’elle occupe en Prusse.

Sur le premier point, Napoléon se contente  d’hausser les épaules. Quant au second, il fait remarquer qu’il aurait pu l’accepter un an plus tôt, mais que maintenant et en raison de l’attitude menaçante de la Russie, il ne saurait se dessaisir de ce gage.

Le 15 août 1811, c’est la célèbre altercation avec l’ambassadeur russe, Kourakine, devant tout le corps diplomatique réuni à l’occasion de l’anniversaire de Napoléon qui fête ses 42 ans.

Après lui avoir demandé s’il apporte des nouvelles, il se lance dans une violente diatribe, durant laquelle il passe en revue les sujets de discorde : le Blocus, les taxes sur les produits français importés en Russie, l’affaire d’Oldenbourg et, surtout, la question polonaise.

Il enfonce le clou : si le tsar veut la guerre, il la lui fera, sans haine mais avec détermination. Il fait cependant remarquer à son interlocuteur que son pays n’a pas d’alliés, que la Prusse et l’Autriche ne sont pas en état de combattre efficacement, que l’Angleterre, comme toujours, restera dans son île, alors que la France aura tout le continent européen derrière elle.

Au bout de quarante minutes, il conclut :

« Quant à s’arranger, j’y suis disposé. Avez-vous des pouvoirs pour traiter ? Si oui, j’autorise tout de suite une négociation  ».

Blême, transpirant à grosses gouttes, Kourakine ne peut que répondre qu’il n’est pas autorisé à prendre une telle responsabilité et qu’il va rendre compte de cette conversation à son gouvernement.

Tous ceux qui ont assisté à la scène le comprennent : désormais, la guerre est inévitable. Le faire-part de décès de l’alliance vient d’être envoyé.

 

Napoléon met alors sur pied une coalition qui regroupe – plus ou moins volontairement – la plupart des états continentaux et une armée « des Vingt-Nations ».

 

C’est le cas de la Prusse, le 5 mars 1812, contrainte, par la position défensive de la Russie, de s’allier à la France, comme l’expliquera Frédéric-Guillaume III au tsar dans une lettre du 31 mars 1812 :

« Fidèle à votre stratégie non offensive, Votre Majesté m’a privé de tout espoir de prompte ou réelle assistance et m’a placé dans une situation telle que la destruction de la Prusse serait l’étape préliminaire d’une guerre contre la Russie »,

avant d’ajouter :

« Si la guerre éclate, nous ne nous ferons de mal que ce qui sera d’une nécessité stricte, nous nous rappellerons toujours que nous sommes unis » !

La Prusse devient alors une base d’arrière-garde pour la Grande Armée. Elle apporte un contingent de troupes à la force alliée, applique dorénavant le Système Continental au territoire prussien et ravitaillera l’armée française.

Quant à l’Autriche, elle se range également aux côtés de la France, par le traité de Paris du 14 mars 1812, par lequel les deux empires y proclament, inter alia, vouloir maintenir la paix en Europe ( !). Mais des articles secrets stipulent que la Galicie sera rendue à l’Autriche qui en disposera librement, y compris en en cédant une partie à une future Pologne, en échange, dans ce cas, des provinces Illyriennes. Enfin, les puissances signataires tenteront de gagner à leur cause l’Empire ottoman dont ils préserveront les possessions.

Finalement, c’est Alexandre 1er qui commet l’acte belliqueux décisif, lorsqu’il envoie, le 8 avril 1812, un véritable ultimatum, par lequel il exige le repli des troupes de Napoléon stationnées face à ses frontières, c’est-à-dire en Prusse, en préalable à l’ouverture de négociations exclusivement commerciales.

Napoléon, naturellement, rejette ce texte et part en guerre :

« Alexandre se moque de moi, déclare-t-il à Caulaincourt. Croit-il que je suis venu […] pour négocier des traités de commerce ? ». Le 9 mai, il quitte Paris, avec Marie-Louise, en direction de Dresde, où, pendant 15 jours, se tient une espèce de Congrès des princes de la Confédération, du couple impérial autrichien et même du roi de Prusse.

Cette guerre commence officiellement le 23 juin 1812, lorsque Napoléon donne l’ordre à la Grande Armée de passer le Niémen, à Kaunas.

Napoléon écrit alors à ses soldats :

« La Russie est entraînée par la fatalité ; ses destins doivent s’accomplir ! ».

Lorsqu’il en aura connaissance, Alexandre répondra par ces simples mots : « Dieu est contre l’agresseur ! », avant de commencer sa « guerre patriotique ».