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Napoléon et la Russie

Introduction

Le 9 novembre 1799, à l’issue d’un coup d’État, passé à l’Histoire sous le nom de 18 Brumaire, un jeune général de tout juste 30 ans, prend les rênes du pouvoir en France. Il s’appelle Napoléon Bonaparte et n’a pas vraiment d’expérience de la diplomatie extérieure, alors que le pays se trouve confronté, de ce point de vue, à une situation particulièrement difficile.

Depuis avril 1792, en effet (Bonaparte a 23 ans – comme son futur beau-père François II, qui monte cette année-là sur le trône du Saint-Empire romain –germanique), depuis que la France révolutionnaire, après avoir, dès son émergence,  « déclaré la paix au monde », a sorti, la première, l’épée du fourreau, en déclarant la guerre « au roi de Bohème et de Hongrie », elle a été en guerre contre les grandes puissances, qu’il s’agisse de l’Angleterre , de la Prusse, de l’Autriche et de la Russie, cette dernière étant au centre de notre rencontre d’aujourd’hui.

Pour tenter de déchiffrer l’attitude et la politique de Bonaparte, puis de Napoléon, vis-à-vis de la Russie, il est donc nécessaire de faire un petit retour sur les deux ou trois décennies qui ont précédé son arrivée au pouvoir.

Au moment de la Révolution française, comme le grand historien Albert Vandal le souligne :

« les deux questions qui, depuis un siècle, avaient empêché tout rapprochement durable entre la France et la Russie, celles d’Orient et de la Pologne, reparaissaient »

Au fil de la première moitié du XVIIIe siècle, les victoires militaires de Pierre le Grand au dépend de la Suède avaient fait de la Russie la plus grande puissance européenne du Nord. Mais il lui restait encore deux obstacles territoriaux pour prendre sa place en Europe : la Pologne et l’Empire ottoman.

Sous le règne d’Élisabeth I (de 1741 à 1762) et de Catherine II (1762 – 1796), on relèvera  donc deux grands axes dans la politique extérieure de la Russie :

  • La lutte contre l’empire ottoman, visant à étendre l’influence russe vers la Méditerranée
  • La question polonaise, pour se garder des ennemis venant de l’ouest

que la lutte contre la France de la Révolution, et ses idées progressistes, peu favorables aux autocrates de tous bords, viendra quelque peu compliquer.

La lutte contre l’empire ottoman

Durant cette période, Catherine II s’efforce de soutenir les ambitions de son aristocratie, laquelle lorgne vers les contrées méridionales, dans l’espoir d’y trouver des terres propices à l’agriculture, mais aussi à l’industrie et au commerce, afin d’y développer son commerce vers la Turquie.

Cela n’est guère du goût de l’Angleterre et de la France, qui poussent donc la Sublime Porte à croiser l’épée avec Saint-Pétersbourg.

La confrontation commence en 1769 (l’année de naissance de Bonaparte), elle va tourner au désavantage des Turcs. Rapidement, les Russes s’ouvrent la route du Danube, et la flotte russe, après une longue croisière par le détroit de Gibraltar, détruit son homologue turque, à la bataille de Tchesmé, le 7 juillet 1770, la bloquant ainsi dans la Mer Noire.

Deux ans après (1771) c’est la Crimée qui tombe aux mains des troupes de la tsarine, et la fin de la guerre.

Sous l’influence, une nouvelle fois, de l’Angleterre et de la France, le conflit reprend en 1774, au profit, de nouveau, des Russes qui, rapidement (en juillet) menacent Istanbul, contraignant leur adversaire à la paix. La Russie obtient notamment le droit d’avoir une flotte en Mer Noire et de franchir les détroits des Dardanelles et du Bosphore.

13 ans plus tard, en août 1787, c’est la Turquie qui reprend les hostilités avec la Russie, en réponse à l’annexion de la Crimée, en 1783. La guerre, durant laquelle s’illustre un certain Koutousov, tourne, en 1791, à son désavantage, et elle doit reconnaître la souveraineté de la Russie sur la Crimée.

La question polonaise

En opposition avec le roi de Prusse, le Grand Frédéric, Catherine II estime qu’il est préférable de conserver l’unité de la Pologne… à condition toutefois que ce soit sous l’influence de la Russie !

En 1772, devant la montée en puissance de cette dernière, l’Autriche menace d’entrer en guerre. Frédéric détourne alors son attention vers la Pologne, aux prises à une situation politique proche de la guerre civile. Le 5 août, c’est le premier partage de ce pays, lequel perd un tiers de son territoire et de sa population.

Vingt ans plus tard, en janvier 1793 (le 21, Louis XVI est guillotiné), intervient le second partage, réglé entre la Prusse et la Russie, qui déclenche un soulèvement, conduit par Tadeusz Kosciuzko, que Catherine fait durement réprimer par les armes (Souvorov)

Le troisième partage en 1795 en est la conséquence, et c’est, en fait, la disparition de la Pologne en tant que telle. Notons au passage que ce soulèvement des Polonais détourne Catherine II d’une intervention  contre la France. En même temps, les patriotes polonais radicalisent leur opposition contre les « occupants », et vont trouver, du moins le pensent-ils, un appui naturel de la part de la France, bientôt en lutte contre les puissances européennes.

L’opposition à la France révolutionnaire

Catherine II, jadis admiratrice des « Lumières », la protectrice de Diderot, de d’Alembert, l’amie de Rousseau et de Voltaire, entend bien se protéger de ce qu’elle nomme « l’infection française », ou « la peste française », de ce « terrible monstre » qu’est pour elle la Révolution, au début de laquelle elle n’avait pas hésité à dire

«Nous ne devons pas laisser immoler ce roi vertueux par les barbares, l’affaiblissement du pouvoir monarchique en France met en péril toutes les autres monarchies… Il est temps d’agir et de prendre les armes pour punir ces forcenés  ».

Et dès 1791, elle écrit : « Je considère la cause de Louis XVI, comme devant devenir celle de toutes les têtes couronnées. » Et elle s’empresse d’accueillir à sa cour des grands noms de la noblesse française émigrée : les Polignac, les de Damas, les Langeron, etc…

Mais lorsque l’Europe, à partir de 1792, se ligue contre la France, l’impératrice ne se presse pas d’envoyer l’armée russe sur les champs de bataille européens. En incitant adroitement les Autrichiens et les Prussiens au combat, elle s’occupait à agrandir les frontières de son empire, comme on vient de le voir.

Mais le 8 février 1793, après avoir appris la nouvelle de l’exécution de Louis XVI, elle rompt les relations diplomatiques et commerciales avec la France et fait tomber, sur les progressistes de son pays, une sévère répression. Dans le même temps, elle offre l’hospitalité aux princes émigrés.

Notons au passage que cette exécution entraîne, dans le même temps l’ensemble des pays d’Europe dans la guerre contre la France.

Le règne de Catherine II s’achève le 17 novembre 1796, lorsqu’elle est victime d’une attaque d’apoplexie. Contre son souhait, qu’elle a constamment exprimé, de voir son petit-fils Alexandre accéder au trône, c’est son fils Paul, né en 1754, qui ceint la couronne.

C’est l’époque où notre général corse commence à se faire connaître, l’époque où, pour reprendre les mots célèbres de Victor Hugo, « déjà Napoléon perce sous Bonaparte ». Bien malgré lui, celui-ci va hériter de ces fardeaux diplomatiques.

Bonaparte et Paul Ier.

Le tsar Paul Ier.

Le nouveau tsar, en partie en réaction à la politique menée par sa mère, en partie parce qu’il garde un excellent souvenir du séjour qu’il a fait en juin 1782, avec son épouse, une nièce du Grand Frédéric, la princesse de Wurtemberg, à la cour de Louis XVI (sous le titre de comte et comtesse du Nord !), aurait pu laisser libre cours à des sentiments francophiles.

L’héritier

De fait, dès le début de son règne, il prend des décisions en faveur de la paix, rappelant les navires que sa mère a mis à la disposition de l’Angleterre en mer du Nord et entamant des négociations avec la Turquie, mettant ainsi en sommeil la longue tradition belliqueuse russe vis-à-vis de cette dernière.

Pour ce qui est de la France, Paul accueille à bras ouvert les émigrés, mieux, il reconnaît la royauté légitime de Louis XVIII, et lui offre, en plus d’une pension d’un million de rouble, le château de Mittau, en Courlande.

Prompt à s’emballer, Paul est sûr qu’il doit remplir son devoir devant Dieu, qu’il doit être le champion des trônes et des autels. Mais les évènements en France, les défaites successives de la Prusse et de l’Autriche et la signature du traité de Bâle, le 2 juillet 1795, qui signifie le retrait de la Prusse de la confrontation commencée en 1792, enfin, après la fin des hostilités avec la France et celle de la Première Coalition, avec la signature du traité de Campo-Formio, en 1797, qui scelle notamment l’occupation des îles Ioniennes par la France, enfin le soutien français accordé aux Polonais, lui font changer d’avis.

Lorsque, en route pour l’Égypte, les troupes de Bonaparte prennent possession de l’île de Malte, Paul Ier est élu, le 27 octobre 1798, avec le soutien de l’Angleterre, par des chevaliers n’ayant pas digéré la reddition par le Grand-Maître régnant, Grand-Maître de l’Ordre de Malte. Et le 23 décembre, il obtient une alliance avec la Turquie. Décidemment, l’intérêt de la Russie pour la Méditerranée ne se dément pas !

Revenant alors sur la politique de sa mère, Paul Ier devient, sans contestation possible, l’âme de la Deuxième Coalition. Après avoir conclu avec l’Angleterre, au début de 1799, un traité d’alliance contre la France,  les troupes russes, et c’est une première, sont engagées en Europe occidentale : de concert avec les Autrichiens, ils pénètrent en Italie (Souvorov) et en Suisse (Rimsky-Korsakov), et, avec l’appui des Anglais, débarquent en Hollande.

Au demeurant, Paul Ier ne s’engage pas dans une guerre de conquêtes, mais dans une guerre idéologique (il se veut le chef d’une « croisade contre la République régicide). Aux principes de liberté et d’égalité proclamés par la République, il oppose les idéaux de la monarchie : l’honneur, le devoir, le dévouement et la foi, nettement formulés. C’est peut-être grâce à cette conception non mercantile de la guerre que les troupes russes de Souvorov, non seulement gagnent une certaine sympathie de la part de la population italienne, mais, ce qui est plus important, remportent des victoires sur Moreau, Macdonald et Joubert (à Adda, à la Trebbia, à Novi).

Cet idéalisme de Paul Ier entre en conflit avec l’esprit pratique poussé à l’extrême des  Autrichiens, mais surtout des Anglais. Il est scandalisé de voir que ses alliés, au lieu de penser au rétablissement de la monarchie en France, rêvent en fait d’arracher des lambeaux de son territoire, prêts même, pour y parvenir, à contrecarrer l’action des troupes russes.

En effet, en même temps, la marine russe s’est emparée des îles ioniennes et de Malte. Tout ceci ne manque pas d’inquiéter Londres et Vienne. En conséquence, les Autrichiens s’abstiennent de soutenir l’armée de Korsakov, battu pas Masséna à Zurich. Dans le même temps, Brune a repoussé les Russes en Hollande.

Paul Ier, qui s’estime trahi, quitte les rangs de la Coalition, et se concentre sur la Baltique et la Méditerranée. Ses intérêts y présentent plus d’un point commun avec ceux de la France.

En mars 1799, aidés de la flotte turque, les Russes ont chassé les Français des Îles Ioniennes. A la fin de la même année, leurs navires naviguent au large du Monténégro, qui a demandé la protection de la Russie, face à l’Autriche.

C’est justement le moment où, en France, revenu d’Égypte, Bonaparte arrive au pouvoir, par le coup d’État du 18 Brumaire, reprenant la politique extérieure du Directoire, dans les cartons duquel il a trouvé un mémoire prônant l’alliance avec la Russie, avec tous les développements que nous allons développer ici. Bonaparte va ainsi attacher, dès son arrivée au pouvoir, un très grand prix au rétablissement de la paix avec Saint-Petersbourg.

Le revirement

A partir de ce moment, la haine du tsar envers Bonaparte se transforme en admiration profonde, passant sans transition du roi légitime à l’usurpateur (Sorel), ce qui n’est du goût ni de l’Angleterre, ni de la Cour de Saint-Pétersbourg, anglophile comme on le sait.

Dès les débuts du gouvernement de Bonaparte, le tsar apprécie son action et ses talents. Pour lui, et même s’il continue à l’appeler « le Corse Bonaparte », c’est ni plus ni moins qu’un homme de génie qui a pris le pouvoir en France, celui qui va mettre fin à l’anarchie révolutionnaire et rétablir l’ordre et la légalité et à qui il reconnaît une force et une sincérité qui correspondent à sa propre nature chevaleresque.

A Paris et à Saint-Pétersbourg, chacun y va de son geste de bonne volonté : Bonaparte renvoie (en juillet 1800) en Russie, après les avoir habillés de neuf et avec les honneurs de la guerre, 7000 soldats russes fait prisonniers en Suisse, Paul Ier expulse le futur Louis XVIII et les émigrés français. A l’envoyé du tsar, venu réceptionner les prisonniers, il déclare :

« Votre souverain et moi nous sommes appelés à changer la face du monde ! »

En même temps, Bonaparte est persuadé que, placé entre la France et les Russes, l’empire turc est bon à être dépecé. En octobre 1800, un plan de partage est pratiquement approuvé : la Russie obtiendra la Moldavie, la Bulgarie, la Roumélie et Constantinople ; l’Autriche la Valachie, la Serbie et la Bosnie ; la France l’Égypte, la Syrie et la Palestine. Seul obstacle, et de taille, à ce projet : l’Angleterre et sa flotte en Méditerranée orientale, et la porte d’entrée  en Méditerranée centrale : Malte.

Or, depuis le 3 septembre 1800, l’île est aux mains des Anglais, bien décidés à la conserver. Pour le tsar Paul, cette occupation de l’île est une félonie.

Le 21 décembre 1800, le Premier Consul écrit directement au tsar qu’il désire voir promptement et irrévocablement réunies les deux plus puissantes nations du monde.

En retour, le 29 décembre 1800, le tsar répond à Bonaparte :

 » Monsieur le Premier Consul,

Il est du devoir de ceux à qui Dieu a remis le pouvoir de gouverner les peuples, de penser et s’occuper de leur bien-être. Je vous propose à cette fin de convenir entre nous des moyens de finir et faire finir les maux qui désolent depuis onze ans l’Europe entière. Je ne parle, ni ne veux discuter ni des droits de l’homme, ni des principes des différents gouvernements que chaque pays a adoptés. Cherchons à rendre le repos et le calme au monde, dont il a tant besoin « .

Avec l’enthousiasme que l’on devine, Bonaparte répond à cette demande de l’Empereur russe et le 2 janvier 1801, prenant la parole au sein de son conseil, le Premier Consul déclare :

 » La France ne peut avoir que la Russie comme alliée. Cette puissance est la clef de l’Asie… « 

Ce rapprochement entre la Russie et la France va être très rapide.

Le 14 janvier 1801, Louis XVIII se voit signifier l’ordre de quitter Mittau.

Le 24 janvier, devançant les espoirs les plus hardis du Premier Consul, Paul Ier ordonne aux troupes russes, sous les ordres du comte Orlov (22.000 Cosaques – 24 canons) de marcher d’Orenbourg vers les Indes, dans le but d’en chasser les Anglais.  L’ambassade anglaise à Saint-Pétersbourg est priée de faire ses valises.

Dès la fin de février, enfin, un nouvel ambassadeur russe est nommé à Paris : le comte de Kolytschef, reçu en France avec tous les honneurs, mais que Bonaparte, au bout de trois mois traitera « d’impertinent et de bête » ! Les conférences avec Talleyrand commencent le 12 mars.

L’assassinat de Paul Ier.

Hélas, cet accord entre les deux pays ne va pas se réaliser, et la paix espérée par Bonaparte ne sera pas signée à ce moment-là. Dans la nuit du 23 au 24 mars 1801, Paul Ier est assassiné par des conspirateurs (parmi lesquels le comte Pahlen et le futur ambassadeur russe à Vienne, le comte Razumovski), manipulés par l’Angleterre et son ambassadeur à Saint-Pétersbourg, lord Whitworth. Le fils de Paul, Alexandre avait donné son accord à la conspiration, à condition que son père ait la vie sauve.

A Paris, on comprend tout de suite l’importance de ce tragique événement : c’en est fait de l’alliance russe ! Lorsqu’il apprend la fin tragique de son allié, Bonaparte aurait poussé « un cri de désespoir ». Selon un autre témoin, en parlant des Anglais, il aurait dit : « Ils m’ont raté le 3 nivôse (attentat de la rue Saint-Nicaise), ils m’ont eu à Saint-Pétersbourg ». Et plus tard, à Sainte-Hélène, l’empereur exilé dira à son geôlier : « Si Paul Ier avait vécu, vous auriez perdu l’Inde ! »