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Napoléon et la princesse de Hatzfeld

Extrait des Mémoires du général Rapp
(édition de 1823)

 

La clémence de Napoléon
La clémence de Napoléon

Le prince Hatzfeld était venu a Postdam, comme député de la ville de Berlin, et avait été bien reçu.  II rendit compte de sa mission, autant que je puis me rappeler, au comte de Hohenlohe , et lui donna des détails sur les troupes, les pièces,  les munitions qui se trouvaient dans la capitale, ou qu’il avait rencontrés sur la route; sa lettre fut interceptée.

Camp impérial de Berlin, 28 octobre 1806

DÉCRET

ARTICLE 1er. – Le prince de Hatzfeld, qui s’est présenté à la tête de la députation de Berlin comme chargé du gouvernement civil de cette capitale, et qui, nonobstant ce titre et les devoirs qui y étaient attachés, a profité des connaissances que sa place lui donnait sur la situation de l’armée française pour en faire part à l’ennemi, sera traduit devant une commission militaire, pour y être jugé comme traître et espion.

Le maréchal Davout est chargé de l’exécution de cet ordre.

ART. 2. – La commission militaire sera composée de sept colonels du corps du maréchal Davout, où il sera jugé.

ART. 3. – Le major général est chargé de l’exécution du présent décret.

Napoléon me la remit, avec ordre de le faire arrêter sur-le-champ, et de l’envoyer au quartier-général du maréchal Davoust, qui était à deux lieues de là Berthier, Duroc, Caulaincourt  et moi cherchâmes vainement à le calmer; il ne voulait rien entendre. M. de Hatzfeld transmettait des détails, des renseignements militaires,  qui n’avaient rien de commun avec sa mission : c’était évidemment un délit d’espionnage. Savary, qui, en sa qualité de commandant de la gendarmerie  impériale, était ordinairement chargé de ces sortes d’affaires, était en mission. Je fus obligé de suppléer à son absence. J’ordonnai l’arrestation du prince; mais au lieu de le faire conduire chez le maréchal, je le plaçai dans la chambre de l’officier de garde du palais, que je chargeai de le traiter avec les plus grands égards. Caulaincourt et Duroc quittèrent l’appartement. Napoléon, resté seul avec Berthier, lui dit de s’asseoir pour écrire l’ordre en vertu duquel M. de Hatzfeld devait être traduit devant une commission militaire. Le major-général essaya quelques représentations. 

« Votre Majesté ne peut pas faire fusiller un homme qui appartient aux premières familles de Berlin, pour aussi peu de chose ; la supposition est impossible, vous ne le voulez pas. » 

L’empereur s’emporta davantage. Neufchâtel insista; Napoléon perdit patience; Berthier sortit. Je fus appelé : j’avais entendu la scène qui venait d’avoir lieu ; je me gardai bien de hasarder la moindre réflexion. J’étais au supplice : outre le désagrément d’écrire un ordre aussi sévère, il fallait aller aussi vite que la parole, et j’avoue que je n’ai jamais eu ce talent-là ; il me dicta littéralement ce qui suit : 

« Notre cousin le maréchal Davoust nommera une commission militaire composée de sept colonels de son corps d’armée, dont il sera président, afin de faire juger, comme convaincu de trahison et d’espionnage, le prince de Hatzfeld. Le jugement sera rendu et exécuté avant six heures du soir. »

Le prince de Hatzfeld
Le prince de Hatzfeld

Il était environ midi. Napoléon m’ordonna d’expédier sur-le-champ cet ordre, en y joignant la lettre du prince de Hatzfeld; je n’en fis rien.. J’étais néanmoins dans une transe mortelle; je tremblais pour le prince, je tremblais pour moi, puisqu’au lieu de l’envoyer au quartier-général je l’avais laissé au palais. Napoléon demanda ses chevaux pour aller faire visite au prince et à la princesse Ferdinand. Comme je sortais pour donner ses ordres, on m’annonça que la princesse de Hatzfeld était tombée évanouie dans l’antichambre, qu’elle désirait me parler. J’allai à elle, et ne lui dissimulai pas la colère de Napoléon. Je lui dis que nous allions monter à cheval, et lui conseillai de nous devancer chez le prince Ferdinand, pour l’intéresser au sort de son mari. J’ignore si elle eut recours à lui; mais elle se trouva dans un des corridors de son palais, et se jeta tout éplorée aux pieds de l’empereur, à qui je déclinai son nom. Elle était enceinte: Napoléon parut touché de sa situation, et lui dit de se rendre au château ; en même temps il me chargea d’écrire à Davoust de suspendre le jugement; il croyait M. de Hatzfeld parti. Napoléon rentra au palais, où madame de Hatzfeld l’attendait; il la fit entrer dans le salon, où je restai. 

« Votre mari, lui dit-il avec bonté, s’est mis dans un cas fâcheux ; d’après nos lois il a mérité la mort. Général Rapp, donnez-moi sa lettre. Voyez, lisez, madame. »

Elle était toute tremblante. Napoléon reprend aussitôt la lettre, la déchire, la jette au feu. 

« Je n’ai plus de preuve, madame ; votre mari a sa grâce. »

Berlin, 28 octobre 1806

A la princesse Ferdinand de Prusse

J’ai reçu la lettre de Votre Altesse Royale. J’ai été touché de la position de Mme de Hatzfeld. Je l’ai convaincue que son mari avait bien de torts, et que les lois de la guerre le condamnaient à des peines capitales. Toutefois je lui ai même évité les désagréments d’un jugement et lui ai remis sa peine et la pièce de conviction. Il est vrai que la douceur et la peine profonde de Mme de Hatzfeld m’ont forcé à ce que j’ai fait; mais je serais fâché que Votre Altesse Royale n’y vît pas aussi l’intention où j’ai été de lui être agréable.

Napoléon

Le dernier bulletin rapporte la manière dont l’Empereur a reçu le prince de Hatzfeld à son audience. Quelques instants après, ce prince fut arrêté. Il aurait été traduit devant une commission militaire et inévitablement condamné à mort; des lettres de ce prince au prince de Hohenlohe, interceptées aux avant-postes, avaient appris que quoiqu’il se dit chargé du gouvernement civil de la ville, il instruisait l’ennemi du mouvement des Francais. Sa femme, fille du ministre Schulenburg, est venue se jeter aux pieds de l’Empereur; elle croyait que son mari était arrêté à cause de la haine que le ministre Schulenburg portait à la France. L’Empereur la dissuada bientôt, et lui fit connaître qu’on avait intercepté des papiers desquels il résultait que son mari faisait un double rôle, et que les lois de la guerre étaient impitoyables sur un pareil délit. La princesse attribuait à l’imposture de ses ennemis cette accusation qu’elle appelait une calomnie. 

 » Vous connaissez l’écriture de votre mari, dit l’Empereur, je vais vous faire juge. »

Il fit apporter la lettre interceptée et la lui remit. Cette femme, grosse de plus de huit mois, s’évanouissait à chaque mot qui lui découvrait jusqu’à quel point était compromis son mari dont elle reconnaissait l’écriture.L’Empereur fut touché de sa dou leur, de sa confusion, des angoisses qui la déchiraient: 

 » Eh bien, lui dit-il, vous tenez cette lettre, jetez-la au feu; cette pièce anéantie, je ne pourrai plus faire condamner votre mari. « 

Cette scène touchante se passait près de la cheminée. Mme de Hatzfeld ne se le fit pas dire deux fois. Immédiatement après, le prince de Neufchâtel reçut l’ordre de lui rendre son mari. La commission militaire était déjà réunie. La lettre seule de M. de Hatzfeld le condamnait; trois heures plus tard il était fusillé.

(XXIIe Bulletin – 29 octobre 1806)

Il me donna ordre de le faire revenir sur-le-champ du quartier-général ; je lui avouai que je ne l’y avais pas envoyé ; il ne me fit pas de reproche, il parut même en être satisfait. Berthier , Duroc, et Caulaincourt , se conduisirent  dans cette circonstance comme à leur ordinaire, c’est-à-dire comme de braves gens, Berthier surtout. A peine le prince de Hatzfeld fut-il de retour dans sa famille qu’il sut tout ce qui s’était passe. Il m’écrivit une lettre qui peint sa reconnaissance et les émotions dont il était agité. La voici : 

Mon général, 

Au milieu des sentiments de toute espèce que j’ai éprouvé dans la journée d’hier, les marques de votre sensibilité , de votre intérêt , n’ont pas échappé à ma reconnaissance; mais hier au soir j’appartenais tout entier au bonheur de ma famille, et je ne puis m’acquitter qu’aujourd’hui envers vous. 

Croyez, au reste, mon général, qu’il est des moments dans la vie dont le souvenir est ineffaçable ; et si la profonde reconnaissance, l’estime d’un homme de bien peuvent être de quelque prix à vos yeux, vous devez être récompensé de l’intérêt que vous m’avez montré.

Agréez l’assurance de ma haute considération et de tous les sentiments qui m’attachent à votre souvenir.

J’ai l’honneur d’être, Mon général, Votre très humble et très obéissant serviteur,

Le prince De Hatzfeld

Berlin, le 30 octobre 1806.

Berlin, 31 octobre 1806

A Madame de Hatzfeld

J’ai lu avec plaisir votre lettre. Je me souviens aussi avec plaisir du moment où j’ai pu finir toutes vos peines. Dans toutes les circonstances qui pourront se présenter où je pourrai vous être utile vous pouvez accourir à moi, et vous me trouverez aise de vous être agréable.

Napoléon

 

Napoléon évoquera l’évènement dans une lettre du 6 novembre à l’Impératrice Joséphine :

Berlin, 6 novembre 1806, 9 heures du soir

A l’Impératrice

J’ai reçu ta lettre où tu me parais fâchée du mal que je dis des femmes. Il est vrai que je hais les femmes intrigantes au delà de tout. Je suis accoutumé à des femmes bonnes, douces et conciliantes; ce sont celles que j’aime. Si elles m’ont gâté , ce n’est point ma faute, mais la tienne. Au reste, tu verras que j’ai été fort bon pour une qui s’est montrée sensible et bonne, Mme de Hatzfeld. Lorsque je lui montrai la lettre de son mari, elle me dit en sanglotant , avec une profonde sensibilité et naïvement : « Ah! c’est bien là son écriture. » Lorsqu’elle lisait, son accent allait à l’âme. Elle me fit peine; je lui dis : « Eh bien, Madame, jetez cette lettre au feu , je ne serai plus assez puissant pour faire punir votre mari. » Elle brûla la lettre, et me parut bien heureuse. Son mari est depuis fort tranquille. Deux heures plus tard il était perdu. Tu vois donc que j’aime les femmes bonnes, naïves et douces; mais c’est que celles-là seules te ressemblent.

Adieu, mon amie. Je me porte bien.