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Les Français en Prusse – Chapitre 17

Le siége de Colberg eut une grande importance morale pendant l’invasion. Des quatre places fortes qui n’avaient pas encore succombé à la fin de la guerre, Colberg était celle où le patriotisme de la population avait le mieux secondé le courage des soldats. Cette défense, qui contribua beaucoup au réveil de l’esprit public en Prusse, fut principalement due à l’initiative de deux hommes énergiques, Schill et Nettelbeck.

Schill était, au début de la campagne, second lieutenant dans le régiment des dragons de la Reine. Issu d’une famille obscure et peu fortunée, il était, dit l’un de ses premiers biographes, peu considéré de ses supérieurs et de ses camarades, parce qu’il ne jetait pas l’argent par les fenêtres. Timide en temps de paix jusqu’à la gaucherie, il fuyait le jeu, les réunions bruyantes, et se montrait poli avec les bourgeois et les petites gens. Aussi passait-il pour un officier des plus médiocres.

Blessé à Auerstaedt, il se réfugia d’abord à Magdeburg, s’échappa de cette place au moment de la capitulation, et parvint à gagner Colberg. Cette place est située, comme on sait, sur le littoral de la Baltique, à l’embouchure d’une petite rivière (la Persante), sur une hauteur presqu’entièrement environnée de marais. Ce fut là, quand les nouvelles les plus désastreuses répandaient autour de lui le découragement, que Schill conçut le projet de tenir la campagne en partisan, pour relever par quelques coups de main le moral de la garnison et des populations voisines. Il se garda bien de communiquer cette idée au gouverneur, Loucadou, vieux militaire formaliste, qui n’aurait pas manqué de s’y opposer. Il lui parla seulement de la nécessité de battre le pays pour ramasser des blés et les diriger sur la place, dans l’éventualité certaine et prochaine d’un siége.

Il se mit en campagne dans le courant de novembre, le front entouré de bandages, car la blessure qu’il avait reçue à la tête n’était pas encore cicatrisée, et suivi seulement de deux dragons de son régiment. Ses premiers pas furent marqués par un succès. Il eut la chance d’intercepter un convoi de pionniers et de voitures de fourrage qui cheminait vers Stettin, sous la conduite de cinq ou six hommes. Un hurrah des trois dragons mit en fuite cette escorte, qui, fort heureusement pour Schill, n’était composée que de conscrits badois. Il renvoya les terrassiers dans leurs villages et parcourut différentes localités, où il s’empara au nom du Roi des deniers publics, qui auraient été enlevés quelques jours plus tard, l’invasion étant alors imminente. Le lendemain de sa sortie, il avait déjà ramassé ainsi 13,000 thalers, qu’il dirigea immédiatement sur Colberg. Plus actif, et peut-être aussi plus honnête que la plupart des autres partisans, Schill ne laissait rien perdre à l’État de ce qu’il recueillait en son nom.

En homme avisé, il répandait sur son passage la nouvelle que les Russes venaient de débarquer à Colberg, chose qu’effectivement ils auraient dû faire. Ainsi qu’il l’avait prévu, des soldats échappés de Stettin, de Prenzlau, vinrent se rallier à lui. Le troisième jour, il se trouvait déjà à la tête de vingt-trois hommes, tant à pied qu’à cheval. Avec cette petite troupe, qui grossissait à chaque pas, il se porta sur Golnow, gros bourg où il existait un dépôt d’effets d’habillement prussiens. Là, Schill avait été devancé par un détachement de l’avant-garde badoise ; il le poursuivit et lui reprit une partie de son butin. Au même moment, il apprit qu’un autre détachement, fort de 200 hommes, manœuvrait pour lui couper la retraite du côté de Gultrow, passage difficile, que Schill ne pouvait éviter en rentrant à Colberg. Sans perdre un moment, il se reporta dans cette direction, surprit ceux qui comptaient le surprendre, et ramena dans la place, dont il était sorti lui troisième, vingt prisonniers (badois), plusieurs chevaux et voitures de bagages.

Ce premier avantage fut suivi de quelques rencontres semblables, dont l’amour-propre prussien exagérait fort l’importance. En moins de trois mois, Schill était devenu un héros de légendes populaires, à tel point qu’il est assez difficile aujourd’hui de débrouiller sa véritable histoire. Plusieurs faits incontestables attestent une grande fermeté. Son audace croissant avec le succès, il tenta, le 16 février 1807, de surprendre la petite ville de Stargard, qu’occupait une avant-garde italienne sous les ordres d’un excellent officier, le général Bonfanti. Prévenu ou non, celui-ci se gardait soigneusement, et Schill, repoussé avec perte sur Naugardt, y fut bientôt assailli à son tour. Atteint d’une blessure assez grave au début de ce nouveau combat, mais convaincu que ses soldats ne tiendraient pas s’il cessait de les encourager par sa présence, il resta au feu depuis une heure de l’après-midi jusqu’à la nuit, sans prendre le temps de se faire panser, menaçant de brûler la cervelle à quiconque s’aviserait de se replier. On le savait très-capable d’exécuter cette menace, malgré sa longue et douce figure. Il conserva ainsi sa position, et ses biographes prétendent qu’il aurait changé la retraite des Italiens en déroute, si une défaillance, causée par la perte du sang, ne l’avait empêché de remonter à cheval. Ce qui est certain, c’est que, deux jours après, il fut attaqué de nouveau et rejeté sur Colberg, mais par des forces très-supérieures.

Dès ce temps-là, on vendait à Koenigsberg, et secrètement à Berlin, des portraits de Schill : son nom retentissait dans des chansons dont plusieurs ont survécu. Voici quelques passages de l’une des meilleures, oeuvre d’un soldat poméranien qui fut tué pendant le siège :

En avant ! nous sommes encore les vieux Prussiens, impatients dû joug étranger; nous te conserverons, ô Colberg ! notre forteresse.

Le nom de Schill, notre chef bien-aimé, est notre cri de guerre, gage de victoire ou de glorieuse mort.

Grâce à lui, le maraudeur ennemi connaît à son tour la crainte ; le laboureur retrouve quelques heures de sommeil.

Il délivre nos frères prisonniers, renvoie à sa chaumière le paysan qui s’en allait tristement remuer la terre pour l’ennemi.

Son épée, quand il la tire du fourreau, luit sur nos chemins comme l’étoile de la victoire !

Non ! l’éclat de nos armes n’est pas éclipsé pour jamais ! La fortune des combats est une boule qui tourne incessamment sur elle-même ; le vaincu d’hier sera peut-être le vainqueur de demain !

Les sympathies populaires pour ce partisan avaient un caractère presque révolutionnaire. L’imagination des patriotes, anticipant largement sur l’avenir, voyait dans ce petit rassemblement de volontaires mal équipés, à peine armés, le germe d’un mouvement national analogue à celui de la France républicaine en 1792, ou à celui de la Vendée. On ne pouvait, disait-on, résister à la France qu’en imitant les Français. Les livrets clandestins qui circulaient dès lors en Prusse, contiennent bien des faits exagérés ou apocryphes mais sont curieux comme expression sincère du mouvement des esprits. On faisait ressortir avec amertume le contraste de l’activité infatigable du roturier Schill et de ses auxiliaires, de leur courage au milieu des plus rudes privations, avec l’intempérance et la mollesse de ces jeunes nobles qui buvaient si bien et se battaient si mal, qui n’entraient en campagne qu’avec des fourgons bourrés de matelas, de provisions de toute espèce. « A Rosbach, dit l’auteur anonyme d’un de ces opuscules, le moindre capitaine français avait plus d’impedimenta que les généraux prussiens ; à Iéna, c’était précisément le contraire.  » On disait aussi que Schilj s’était empressé d’abolir dans sa troupe le honteux châtiment de la schlague, employé pour les moindres fautes dans l’ancienne armée. Il l’avait remplacé, disait-on, par une punition assez originale. Quand un soldat était convaincu d’avoir quitté son poste de combat, il était contraint d’endosser un costume féminin, de prendre une quenouille et de filer en présence de ses camarades [1]Colberg, in-32 (avec le portrait de Schill), 1807 .

Ici vient se placer naturellement une anecdote qui égaya un. moment la Prusse entière. Un des auxiliaires de Schill, nommé Muller, qui de simple tambour était devenu officier, battant l’estrade avec une trentaine de cavaliers, vint un soir demander l’hospitalité dans une petite ville de Poméranie qui se nomme Königsberg, comme la seconde capitale de la Prusse. Peu de temps auparavant, le bourgmestre d’une petite ville voisine avait été fusillé pour avoir donné asile (et probablement aussi quelques indications militaires) à des partisans prussiens. Celui de Königsberg, nommé André, peu soucieux d’un pareil sort, fit sonner le tocsin, et voulut expulser Muller et ses hommes. Mais les habitants, soit par crainte, soit par honte, ne répondirent pas à l’appel de leur bourgmestre, et le laissèrent à la discrétion des partisans, qui lui infligèrent une rude bastonnade. Le récit de cette mésaventure eut un grand retentissement ; on en fit des chansons, des caricatures, et le malheureux André se couvrit d’un nouveau ridicule en faisant insérer une rectification dans plusieurs journaux. Il reconnaissait bien avoir reçu des coups, mais non une schlague en règle, si bien qu’il s’établit une polémique, pour décider à quelle partie de l’individu le châtiment avait été appliqué. On disait aussi qu’il avait sagement agi; qu’entre la schlague ou la mort, le choix d’un bourgmestre prudent ne pouvait être douteux….

Distingué par le Roi, qui l’avait spécialement autorisé à lever un corps de volontaires, Schill était parvenu en quelques mois au grade de major; mais cet avancement rapide et sa popularité lui firent bien des envieux. Il fut en butte aux mêmes accusations que son compatriote Pückler. On lui reprocha d’avoir fait enlever d’autorité des fusils de chasse pour armer ses hommes. Cette irrégularité était d’autant plus excusable qu’il avait à lutter contre le mauvais vouloir systématique du gouverneur. Quand Schill demandait de l’aide pour ses excursions, Loucadou répondait invariablement : « J’ai Colberg à défendre ; le reste n’est pas mon affaire. » Pourtant ces sorties avaient été fort utiles pour l’approvisionnement de la place. Un jour, Schill perdit patience, et, à la suite d’une scène assez vive, reçut ordre de garder les arrêts. A cette occasion, un habitant de Colberg dont nous aurons à reparler, Nettelbeck, vint, au nom de ses compatriotes, témoigner au major combien ils étaient indignés de sa mésaventure. Schill, qui préférait à sa popularité le maintien de la discipline, pria Nettelbeck de démentir le bruit de cette altercation avec le gouverneur, et d’affirmer qu’il ne gardait la chambré que pour cause de maladie. Cette anecdote servit de texte à une gravure qui réunit les deux héros populaires de Colberg.

Schill était parvenu à organiser un corps de mille hommes environ, tant infanterie que cavalerie. Pour les armer, il avait utilisé d’abord jusqu’à de vieilles piques emmagasinées depuis la guerre de Trente Ans, et dont les hampes vermoulues se brisaient au moindre choc. Pendant l’hiver de 1807, cette petite troupe inquiéta plusieurs fois les communications de Stettin et de Custrin avec le grand quartier-général, enleva des convois d’armes et de vivres. Schill s’avança un jour jusque sous les remparts de Custrin : il eut même là une des aventures qui lui font le plus d’honneur, parce que cette-fois ses adversaires étaient des chasseurs français, au nombre de soixante-dix. Il ne leur montra d’abord qu’un petit nombre d’hommes ; et, par une retraite simulée, les attira dans un bois où le reste de sa troupe était disposé en embuscade. Les chasseurs se virent tout à coup enveloppés par des forces très-supérieures, et leur chef dut remettre son épée à Schill, qui lui dit en français de sa voix la plus douce « Excusez !  » Ce très-petit exploit est raconté, dans plusieurs écrits du temps, avec une complaisance qui prouve combien de pareilles fortunes étaient rares alors du côté des Prussiens.

Schill n’était plus dans Colberg à l’époque la plus critique du siège. Il avait reçu l’ordre de s’embarquer pour servir dans un corps prusso-suédois qui devait venir au secours de la place, et qui ne put être organisé en temps utile. L’honneur de la belle défense de Colberg appartenait en grande partie à Nettelbeck, figure des plus curieuses, oubliée injustement dans la plupart des biographies françaises.

Ce Nettelbeck n’avait, à vrai dire, de bourgeois que le nom. C’était un vieux loup de mer, qui conservait dans un âge avancé une énergie juvénile, bien qu’il eût quitté depuis longtemps le service maritime pour diriger une distillerie. Dans sa jeunesse, il avait pris part à la défense de sa ville natale, dans les trois sièges qu’elle avait soutenus contre les Russes pendant la guerre de Sept Ans [2]En 1758, 60 et 61. Ce dernier siège, qui dura depuis le 24 août jusqu’au 17 décembre, fut le seul qui se termina par une capitulation. .

Nettelbeck était en 1807 un vieillard de soixante-dix ans, chauve, d’une taille moyenne et déjà un peu voûté, mais d’une santé de fer et d’une activité infatigable. Sa physionomie, très-accentuée, est invariablement la même dans les gravures du temps. Elle porte l’empreinte d’une grande fermeté, tempérée par une expression de bonhomie un peu narquoise. L’une de ces gravures le représente, au début du siège, adressant au commandant et au vice-commandant, dont l’attitude lui semblait équivoque, cette menaçante apostrophe : « Messieurs, il faut qu’à tout prix Colberg soit conservé au Roi ! Nous avons des armes, des provisions en abondance, et nous sommes décidés à tenir ferme, nous autres bourgeois, dussions-nous voir brûler jusqu’à la dernière maison. Méprisez donc les jérémiades de quelques poltrons, et, pour l’amour de nous, ne pensez qu’à combattre. Pour ma part, le premier, militaire ou civil, qui prononcera ce mot damnable de capitulation, je lui passe cette épée au travers du corps. »

Le siège proprement dit ne commença que dans la nuit du 13 au 14 mars ; il fut vivement poussé par le général Mortier. La défense fut aussi vigoureuse que l’attaque, surtout après le remplacement de Loucadou par un homme plus instruit et plus énergique, le colonel Gneisenau, le même qui joua plus tard un grand rôle dans la réorganisation militaire de la Prusse. Gneisenau s’entendit à merveille avec Nettelbeck, dont les connaissances nautiques lui furent d’un grand secours. Placée sur un mamelon au milieu du delta de la Persante, Colberg avait dès lors pour défense principale l’inondation des marais, submersibles à une grande profondeur. Personne ne connaissait mieux que Nettelbeck la topographie de ce lac factice, sur lequel il avait navigué fréquemment lors des anciens sièges. Il servait de  guide aux bâtiments anglais et suédois qui apportaient des renforts et des munitions, et dont quelques-uns, grâce à ses indications, purent se rapprocher assez des ouvrages attaqués pour prendre part à la défense.

Mais là ne se bornaient pas les services de Nettelbeck. Dans les dernières semaines, le bombardement avait pris une intensité terrible ; on vivait sous une voûte de feu, comme Kléber et ses Mayençais en 1793. A toute heure de jour ou de nuit, partout où éclatait un incendie, on voyait accourir des premiers le vieux Nettelbeck, avec son chapeau à cornes et sa houppelande grise. Il se postait de lui-même à l’endroit le plus exposé, organisait. les secours et ne s’éloignait qu’avec le danger [3]Il n’était pas, d’ailleurs, novice en fait d’incendies. Vingt ans auparavant, on l’avait vu se risquer avec la même intrépidité sur la plus haute tour de l’église … Continue reading .

Il semblait avoir le don d’ubiquité ; on l’avait laissé s’embarquant pour aller reconnaître un navire signalé à l’horizon; on le retrouvait à cheval, escortant un convoi, ou présidant, au milieu des balles, à l’enlèvement des blessés.

Il avait trouvé, pour ramener les fuyards, un procédé qui lui réussissait à merveille. Il portait toujours dans les larges poches de sa houppelande deux tasses et une gourde de sa meilleure eau-de-vie. Dans ses promenades du côté des ouvrages avancés, quand il rencontrait un soldat se repliant sur la ville, il l’arrêtait, lui proposait de trinquer, puis le ramenait tout doucement du côté où l’on se battait. « J’ai l’idée, lui disait-il, qu’on a plus besoin de toi ici que là-bas. La ville, c’est mon affaire.  »

Les attaques les plus énergiques, les nouvelles les plus désolantes, celles de la reddition de Dantzig et de la journée de Friedland, n’avaient pu lasser la constance de la garnison et des habitants de Colberg. Après bien des péripéties, les ouvrages avancés avaient définitivement succombé. La redoute de Maikuhle, qui couvrait les communications avec la mer, ne fut prise que le ler juillet. Ce même jour, le bombardement, plus intense et plus rapproché que jamais, avait fait sauter plusieurs magasins à poudre, écrasé les principaux édifices, développé sur plusieurs points des incendies qui, rebelles cette fois à tous les efforts, s’étendaient, menaçaient de se rejoindre et de transformer la  ville entière en une colline de flammes. Toutefois, personne ne parlait encore de se rendre, personne n’y songeait, dit-on, quand arriva, le 2 juillet, la nouvelle de l’armistice général conclu après la défaite de l’armée russe. La place était aux abois, encombrée de cadavres et de ruines embrasées ; mais là du moins l’honneur était intact.

Ce siège mérite une place dans la série des sièges glorieux, à laquelle la France a fourni pour sa part, en moins d’un demi-siècle, les défenses de Lille (l792), de Badajoz (l810), de Burgos (1812), de Berg-op-Zoom (1813); celle plus étonnante encore de la tête de pont d’Huningue (l815); et, dans la guerre de 1870, celles de Strasbourg, de Toul, de Phalsbourg, de Bitche. Nous pourrions joindre à cette nomenclature le siège de Paris, si l’on avait su tirer un meilleur parti de la ténacité héroïque des habitants.

Bien que la dernière levée de boucliers et la mort de Schill soient postérieures de deux ans à l’époque qui nous occupe, on nous saura peut-être gré de joindre ici quelques détails peu connus sur la fin de ce célèbre partisan.

On sait qu’à la première nouvelle de la marche des Autrichiens en 1809, Schill, alors major dans le régiment de Brandebourg, partit tout à coup, sans ordres apparents, entraînant avec lui 400 hommes de ce régiment. Son projet était de passer l’Elbe et de déterminer un soulèvement en Westphalie. « Mieux vaut, disait-il, une fin terrible qu’une terreur sans fin. » (Ende mit Schrecken, als Schrecken ohne Ende.)

On sait aussi que le cabinet prussien, qui n’avait pas autant ignoré cette échauffourée qu’il s’efforçait de nous le faire croire, s’empressa néanmoins, sous l’impression des premiers revers essuyés par les Autrichiens, de désavouer Schill et de le flétrir publiquement comme déserteur. Ce cabinet agit d’après les mêmes principes en janvier 1813, en réprouvant la défection du général Yorck, qu’il s’empressa d’imiter bientôt après, quand on connut mieux toute l’étendue de nos désastres.

L’histoire impartiale dira que, du temps du premier comme du second Empire, la foi prussienne fut ce qu’avait jadis été la foi punique.

Magdeburg, que Schill semblait menacer en 1809, avait alors pour gouverneur le vieux général Michaud, qui avait commandé en 1793 l’armée du Rhin, pendant bien peu de temps, par bonheur. Il n’y avait alors dans cette place qu’une compagnie de pontonniers, deux de voltigeurs français; le reste était plutôt un danger qu’une ressource. De plus, Magdeburg était alors très-faible du côté de l’Elbe. Un témoin oculaire compétent affirme que « cinquante hommes pouvaient traverser le fleuve à la faveur de la nuit, descendre à la porte du gouverneur et le prendre dans son lit. » Le succès possible de ce coup de main eût décidé immédiatement l’insurrection de tout le nord de l’Allemagne, car cette place si mal gardée renfermait plus de 500 bouches à feu, 120,000 fusils, des munitions et des approvisionnements considérables. Si cette entreprise lui semblait trop hasardeuse, Schill pouvait encore se jeter dans le Hartz et surprendre Cassel. Il s’y serait renforcé de toutes les insurrections fomentées dans la Hesse par les guinées anglaises, et aurait eut à sa disposition, en peu de jours, trente ou quarante mille paysans, avec lesquels il eût soulevé le reste du royaume. Jérôme avait à peine, en ce moment, deux mille hommes de bonnes troupes, disséminés sur une étendue de plus de cent lieues.

Schill avait donc à se décider de suite entre ces deux partis presque également avantageux ; la surprise de Magdeburg ou l’invasion du Hartz. Il ne prit ni l’un ni l’autre ; après avoir passé l’Elbe, il perdit huit jours à rôder dans le plat pays entre Hall et Magdeburg, dévalisant les buréaux de recettes, ne ramassant qu’une poignée de gens sans aveu, qui le suivaient dans l’espoir du pillage. Dans des circonstances où il eût fallu faire grand, il recommençait sa toute petite guerre de Poméranie, ce qui prouve bien qu’il n’était pas bon à autre chose.

Pendant qu’il employait si mal son temps, Magdeburg recevait déjà quelques renforts. Enfin, Schill se présenta à deux lieues de la place, sur la route de Hall. Toute sa force était en cavalerie, et, par un de ces hasards qui ont parfois de si grands résultats, il n’y avait dans Magdeburg, en fait de gens de cheval, qu’une brigade de six gendarmes. Le jeu du gouverneur eût été de laisser courir Schill, qui évidemment n’aurait pas escaladé la place avec ses hussards, et d’attendre un renfort de cavaliers qu’on lui promettait… Michaud commit au contraire l’imprudence d’envoyer en rase campagne, contre de bonne cavalerie prussienne, quatre compagnies d’infanterie, dont la moitié d’Allemands, le tout commandé par un général, non moins allemand, aide-de-camp de Jérôme, il est vrai, mais fort peu digne de sa confiance;… Quand les deux troupes furent en vue, Schill, voyant ou sachant d’avance qu’il y avait là des Allemands, essaya de parlementer pour obtenir une défection. Les soldats français commençaient à tirer sur les parlementaires; l’aide-de-camp de Jérôme ordonne de cesser le feu… C’en était fait de cette troupe et peut-être de la place, sans la présence d’esprit du chef de bataillon français. Il forme ses compagnies en carré, déclare à l’aide-de-camp qu’il ne reconnaît plus son commandement, et dirige sur l’ennemi un feu roulant. Entraînés par l’exemple, les soldats westphaliens font bonne contenance, et Schill est repoussé avec perte. Michaud était sorti pour voir ce qui se passait. C’était une dernière imprudence qu’il aurait pu encore payer cher. Le peuple s’agitait : les Allemands, qui formaient la majeure partie des troupes restées dans la place, étaient fortement travaillés. Le bruit courait que le général français était parti pour ne plus rentrer, que Schill allait se présenter à quelqu’une des portes. S’il l’avait fait, il est difficile de dire ce qui serait arrivé.

Schill laissa encore échapper cette dernière occasion. Il descendit l’Elbe jusqu’à Damitz, et y resta immobile pendant une quinzaine, attendant les événements qu’il aurait dû faire naître. Il se mit ainsi hors de procès, suivant l’expression très-juste de Napoléon. Enfin, voyant que sa ligne de retraite sur la mer allait être compromise, il fila sur Stralsund. La flottille anglaise sur laquelle il comptait pour s’échapper lui fit défaut, et, dix jours après, le 31 mai 1809, il fut attaqué et forcé par des troupes hollandaises et  danoises que commandait le général français Gratien, un vieux compagnon de Hoche et de Jourdan. On sait que Schill déploya un vrai courage dans cette lutte désespérée; et y trouva la mort. Ses compagnons prisonniers furent fusillés ou envoyés aux galères. Ils ne pouvaient guère s’attendre à un meilleur traitement de la part du vainqueur, quand le prince pour lequel ils avaient affronté cette terrible aventure les avait récompensés en les mettant hors la loi comme déserteurs. Il est vrai qu’on s’empressa de les réhabiliter, de les proclamer des héros, aussitôt qu’on put le faire sans péril …..

Sauf cette mort courageuse, la conduite Schill en 1809 fut au-dessous du médiocre, et prouve que ce chef avait été beaucoup surfait par la légende prussienne. Les peuples en détresse sont sujets à de pareilles illusions ; nous en savons quelque chose !


 

 

References

References
1 Colberg, in-32 (avec le portrait de Schill), 1807
2 En 1758, 60 et 61. Ce dernier siège, qui dura depuis le 24 août jusqu’au 17 décembre, fut le seul qui se termina par une capitulation.
3 Il n’était pas, d’ailleurs, novice en fait d’incendies. Vingt ans auparavant, on l’avait vu se risquer avec la même intrépidité sur la plus haute tour de l’église paroissiale, que la foudre venait de frapper et qui déjà s’embrasait. Nul n’avait osé le suivre dans cette excursion; à lui seul il éteignit le feu.