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La retraite de Russie

Le lendemain matin à 10 heures, Koutousov reçoit le général Lauriston dans l’isba qui lui sert de quartier général. D’entrée de jeu, il affecte une politesse exquise et évoque complaisamment les souvenirs que lui avaient laissé un séjour à Paris accompli quelques années auparavant. Au bout de quelques instants, le Français estime qu’il est temps d’aborder des problèmes plus sérieux.

Après avoir présenté au maréchal une première lettre écrite à son intention, il lui annonce que l’Empereur lui en a confiée une seconde adressée au Tsar devant être remise en mains propres à son destinataire. Koutousov lui répond qu’il ne dispose d’aucun pouvoir l’autorisant à lui accorder un laissez-passer lui permettant de se rendre à Saint-Pétersbourg.

Lauriston ne se laisse pas démonter. A défaut de pouvoir se rendre en personne dans la capitale russe, il serait désireux que la lettre soit acheminée le plus rapidement possible et offre même au courrier chargé de cette mission le libre passage à travers les lignes françaises afin d’abréger sa route. Koutousov remercie mais fait observer à son visiteur que les Russes connaissent assez bien leur pays pour savoir quel chemin il leur fallait emprunter. S’approchant de la fenêtre et montrant la pluie qui, depuis les premières heures de la matinée, ne cesse d’inonder le paysage, il ajoute qu’il serait inhumain de faire partir une estafette par un temps aussi exécrable.

Perdant patience, Lauriston en arrive à l’objet essentiel de sa mission. Le maréchal ne juge t-il pas qu’il est grand temps pour les Russes comme pour les Français qui, les uns et les autres, ont fait preuve depuis le début de la campagne d’un courage exemplaire et subi de lourdes pertes, de terminer la guerre ?

 » Terminer la guerre, s’étonne Koutousov ? Mais elle n’est pas encore commencée « .

Après quelques instants de silence, il reprend :

 » Je serais maudit par la postérité si l’on me regardait comme le premier moteur d’un accommodement quelconque, car tel est l’esprit actuel de ma nation … Les Russes considèrent les Français comme les Tartares de Gengis Khan.

 » Il y a quand même une différence « , proteste Lauriston.

 » Le peuple russe n’en voit aucune « , réplique Koutousov.

En quelques mots, et toujours sans élever la voix, il fait alors comprendre à son interlocuteur qu’il est parfaitement informé des difficultés croissantes que rencontrent chaque jour les Français, des échecs répétés qu’ils viennent d’essuyer en Espagne, du mécontentement qui ne cesse de grandir en Europe. Lauriston voudrait bien reprendre la maîtrise de la conversation. Il se plaint des  » traitements barbares infligés par les paysans russes aux Français qui tombent entre leurs mains « . Toujours avec la même douceur, Koutousov réplique qu’il  » était impossible de changer la mentalité de gens qui, depuis deux cents ans, n’avaient pas vu d’envahisseurs « .

L’entrevue dure depuis une demi-heure. Lauriston, comprenant enfin que cet échange de vues ne peut mener à rien, demande la permission de se retirer et Koutousov annonce qu’il va le faire accompagner jusqu’aux avant-postes. Le lendemain, le général est de retour à Moscou et va immédiatement se présenter au Kremlin.

Après avoir entendu son rapport, Napoléon veut encore se bercer d’illusions. Il reconnaît que Koutousov est un ennemi implacable, mais qu’il est également un homme d’honneur. Il ne va donc pas manquer de transmettre au Tsar ses offres de paix et n’ose penser qu’elles puissent être rejetées.

 » A la réception de ma lettre, prédit­-il, on verra Pétersbourg allumer des Feux de joie ! « 

Hélas! le temps passe et aucune réponse ne parvient de la capitale russe. L’Empereur, qui a enfin compris que l’adversaire n’a aucun désir d’ouvrir des pourparlers de paix, se pose une fois encore cette obsédante question : Que faire ?

Pierre Daru
Pierre Daru

Le secrétaire d’Etat Daru, chargé de l’administration de la Guerre, tente d’intervenir. Il propose de faire venir des renforts, de transformer Moscou en camp retranché, d’y passer l’hiver et de déclencher une nouvelle offensive au printemps.

 » C’est un conseil de lion, tranche l’Empereur, mais il est irréalisable car son application consommerait la perte de l’armée « .

La seule solution serait évidemment de quitter Moscou avant l’arrivée de la mauvaise saison et de se replier sur Smolensk, peut-être même sur Vitebsk. Mais comment s’en aller sans perdre la face ?

 » Cela paraîtrait une fuite … Cela aurait des répercussions en Europe … Il ne faut jamais battre en retraite et reconnaître ses propres erreurs. Cela vous ferait perdre l’estime « 

confie t-il aux membres de son entourage.

Il cherche pourtant une justification à un éventuel abandon de la capitale:

 » Moscou n’est pas une position militaire, c’est une position politique « .

Le général Caulaincourt, toujours prudent, lui conseille de ne pas perdre de temps : l’hiver, répète t-il,  » peut arriver comme une bombe « .

 » A commencer par vous, répond l’Empereur, tous ceux qui ont été en Russie m’ont fait des contes sur le climat … A Moscou, l’automne est bien plus doux qu’à Paris ou à Fontainebleau … Nous aurons encore de beaux jours « .