De Waterloo à Sainte-Hélène – Le dernier voyage

Du 17 au 22 juillet, la navigation va être sans problème, mais les passagers français vont, plus ou moins, être sujets au mal de mer, en particulier Las-Cases.

Le 18 juillet, une partie de l’équipage présente, en présence de Napoléon et de ses compagnons, deux pièces de théâtre : The Poor Gentleman (de Georges Colman le Jeune) et Raising the Wind (de James Kenney).

Le 23 juillet, Napoléon apparaît à l’aube sur le pont du navire, pour observer le dernier morceau de terre française visible pour le reste du voyage, à mesure que le Bellérophon arrive en vue d’Ouessant. Il monte sur la dunette, assisté par un marin, et passe la matinée à regarder la côte disparaître lentement de sa vue. Il est rejoint par les membres de sa suite, mais ne parle à aucun d’eux. Le soir, les côtes anglaises apparaissent, Maitland descend en informer Napoléon, mais celui-ci est déjà en robe de chambre.

Adieu Belle France !

 

Enfin, le 24 juillet, entre 8 et 9 heures du matin, le Bellérophon mouille devant Torbay, à Start Point. L’amiral Keith va s’empresser d’écrire à son épouse : « Bonny is in Torbay with 5 generals and 60 persons in all ! »

Napoléon apprend alors que Gourgaud, qui vient de monter à bord, s’est vu refuser de descendre à terre et qu’il n’a donc pas pu se rendre à Londres, ni remettre la lettre de Napoléon au cabinet anglais.

« Nous attendons avec impatience la réponse du gouvernement anglais. Quant à moi, je n’augure rien de bon. On se berce des espérances les plus chimériques. Le général Lallemand et moi sommes les seuls qui voyons la chose d’une manière raisonnable. Gourgaud dit que l’Empereur sera reçu en Angleterre, et que le peuple l’y portera en triomphe ; M. de Las-Cases dit que les Anglais voudront avoir une belle page dans l’histoire et traiteront l’Empereur avec tout le respect que mérite un grand homme dans l’adversité ; le général Montholon, sa femme, mais par-dessus tout Mme Bertrand, renchéris­sent sur ces billevesées ; le général Bertrand a une indif­férence et un air de sécurité qui assomment, et tout ce monde parle de la nation anglaise, comme si nous n’étions pas dans les griffes des ministres qui seuls décideront de notre sort. » (Planat de la Faye)

Par ailleurs, la lecture des journaux anglais apportés à bord, est loin de port r à l’optimisme en la matière. Certes, les journaux libéraux affichent leur confiance en la générosité et la loyauté de leur gouvernement, mais les gazettes conservatrices publient des appréciations très violentes à l’égard de celui qu’elles appellent “l’ogre corse”, le “fléau de l’humanité”, le “vaurien sanguinaire”, le “fripon à diadème” et proposent de lui “faire expier ses crimes” en lui infligeant toutes sortes de châtiments, dont le moins cruel serait de le déporter dans une île lointaine. Ils doivent être d’ailleurs bien renseigné, car, ce même jour, Lord Melville écrit à l’amiral Keith que  « selon toute probabilité l’ex empereur sera envoyé dans quelque colonie éloignée » !
Et lorsque, dans la nuit du 25 au 26 juillet, le Bellérophon fait brusquement de nouveau  voiles, avec les bâtiments qui l’accompagnent, en direction de  Plymouth, où ils arrivent à 4 heures du matin, le doute, ou l’espérance si elle existait encore, ne sont plus guère permis : le prince régent n’accordera pas d’asile politique. Sans entrer dans les détails, ajoutons que l’amiral Keith avait reçu l’ordre de faire passer Napoléon le plus rapidement sur le Northumberland, afin d’esquiver les difficultés et les conséquences qu’auraient pu provoquer la remise d’une ordonnance d’habeas corpus ou d’un sub poena (injonction à comparaitre) délivré à l’adresse de celui-ci. Dans les jours qui vont suivre, l’amiral Keith jouera au chat et à la souris pour échapper au porteur d’une telle demande !

Arrivés, à quatre heures du matin, le 26, dans la rade de Plymouth, Napoléon et ses compagnons peuvent de nouveau constater que la curiosité populaire dont ils sont l’objet ne faiblit pas.

« Notre apparition en Angleterre y avait produit un étrange mouvement ; l’arrivée de l’Empereur y avait créé une curiosité qui tenait de la fureur. Toute l’Angleterre se précipitait vers Plymouth. La mer se couvrait d’une multitude de bateaux autour de nous ; on nous a dit depuis qu’il y en avait eu de payés jusqu’à soixante napoléons. »(Las-Cases)

Toute la rade est couverte d’embarcations, il y en a plusieurs milliers (« La moitié du Cornwall et du Devonshire », d’après Keith !). La cohue est telle que les autorités maritimes doivent intervenir de façon musclée pour les tenir à l’écart, en plus de refuser toute visite à bord.

Napoléon, de temps à autre, paraît sur la passerelle, ôte son chapeau et salue courtoisement, en direction des dames qui agitent leurs mouchoirs.

Ces mêmes autorités, craignant sans doute quelqu’acte de désespoir de la part des Français, prennent la décision de les séparer en trois groupes. Sur le Bellérophon, restent Napoléon et ses plus proches fidèles, tandis que les autres sont répartis sur les frégates l’Eurotas et la Liffey.

Ce même jour, à Londres,  lord Bathurst ordonne à l’Amirauté de fermer Sainte-Hélène à tout bâtiment de passage. Dans le même temps, l’amiral Cockburn, qui va être chargé d’accompagner Napoléon et sa suite, reçoit des instructions très précises concernant leur future détention, dans lesquelles la maladie et le décès du prisonnier son même envisagés, et les mesures à prendre dans ce cas  strictement définies.

Le 28 juillet, l’amiral Keith rend visite à Napoléon sur le Bellérophon, à qui il dit ignorer les intentions du gouvernement britannique.

« J’ai vu le général Bonaparte. Il avait demandé trois fois à me voir. Il a l’air d’un homme en parfaite santé, avec des mollets épais, des chevilles minces, des yeux clairs et une bouche mince, tout à fait comme sur les portraits. » (Amiral Keith)

Le 29 juillet il pleut toute la journée, privant les Français du spectacle des embarcations venant leur rendre visite. Descendu à terre, le capitaine Maitland en rapporte des journaux où l’on discute sans scrupules de l’envoi de Napoléon à Sainte-Hélène, ce qui met le moral des Français au plus bas.

Finalement, le 31 juillet, peu avant midi, une délégation anglaise, conduite par Sir Henry Edward Bunbury, sous-secrétaire d’État à la Guerre et aux Colonies, envoyé spécialement par le gouvernement de Londres, accompagné de l’amiral Keith, monte à bord du Bellérophon : en tête à tête, ils signifient à Napoléon sa déportation à Sainte-Hélène, choisie, précise le document qu’ils lui remettent, « pour son climat sain et sa situation permettant qu’il y soit traité avec plus d’indulgence » qu’en tout autre lieu.

« Accompagné du major-général Sir Henry Bunbury, je suis allé aujourd’hui à bord du vaisseau de Sa Majesté, le Bellérophon, dans le but de communiquer au général Bonaparte les intentions du Gouvernement de Sa Majesté, telles qu’exprimées dans la lettre de Votre Seigneurie du 28. Après les civilités d’usage, j’ai lu au général Buonaparte le premier paragraphe de mes instructions, le reste étant parfaitement expliqué par Sir Henry Bunbury. » (Amiral Keith)

D’une pâleur mortelle, les lèvres serrées, Napoléon a écouté : même s’il ne comprend pas l’anglais, le mot Sainte-Hélène, qui revient à plusieurs reprises, le fait sursauter. Lorsque Las-Cases termine sa traduction, Napoléon, n’en pouvant plus, explose :

J’en appelle à l’Histoire. Elle dira qu’un ennemi qui fit vingt ans la guerre au peuple anglais vint librement, dans son infortune chercher asile sous ses lois. Éclatante preuve de sa confiance. On feignit de lui tendre une main hospitalière. Quand il se fut livré de bonne foi, on l’immola !

L’empereur – qui n’est plus désormais que « général » – est également informé qu’il pourra être accompagné de trois officiers et de douze domestiques. Savary et Lallemand sont toutefois exclus de la liste des postulants, étant, depuis le 24 juillet, sous le coût d’une accusation de trahison.

Notons que les officiers et domestiques étant accompagnés de leurs familles, le nombre de personnes accompagnant effectivement le prisonnier sera beaucoup plus élevé.

C’est ce jour-là que l’épouse de Bertrand tente de se jeter à la mer et en est empêchée in-extremis par Savary.

Le 2 août, à Paris, les Alliés apposent leur signature – voulant sans doute donner un aspect légal à la déportation de Napoléon – sur la Convention qui, considérant l’empereur comme prisonnier de guerre, confie au gouvernement britannique sa détention, à charge pour ce dernier de choisir, seul, le lieu de détention.

Le 4 août, alors que le Bellérophon s’apprête à appareiller, pour aller à la rencontre du Northumberland, parti le 3 août de Portsmouth (alors qu’il est à peine prêt pour une longue croisière), Napoléon rédige une nouvelle protestation « solennelle », dans laquelle il dénonce la « perfidie » anglaise, qui « feignit de tendre une main hospitalière (…) à l’ennemi, et, quand il se fut livré de bonne foi, l’immola. » Sommé par l’amiral Keith de désigner les personnes qui l’accompagneront à Sainte-Hélène, il répond qu’étant déterminé à ne pas y aller, il n’a personne à désigner !

À bord du Bellérophon, la consternation règne parmi l’équipage, pour le moins surpris, si l’on en croit l’un des témoins et outragé d’être « taché d’infamie » par cette « conduite ignoble ».

Las Cases se rend sur le Northumberland pour arrêter les dispositions de transfert.

« Les bagages ont suivi ; je n’essayerai pas de décrire l’intérêt extrême que tout le bord a  témoigné pour les effets de cet extraordinaire personnage, seuls bien appartenant aujourd’hui à l’homme qui si récemment régentait les arts, l’industrie, le commerce des divers royaumes ; les bagages n’étaient guère en rapport avec la curiosité qui guettait leur arrivée. Il y avait bien une caisse d’acajou, que les armes impériales désignaient à l’attention, mais le reste n’avait pas plus grande allure que les accessoires d’un théâtre ambulant ! » (Docteur Warden)

Le 6 août, au large de Start Point, le Bellérophon, le Tonnant (capitaine Breton, arborant depuis le 4 août la flamme de l’amiral Keith) et l’Eurotas, arrivent au point de rencontre avec le Northumberland, portant la flamme de l’amiral Cockburn, lequel a été désigné pour accompagner Napoléon à Sainte-Hélène. Durant l’après-midi, les amiraux Keith et Cockburn rencontrent Bertrand, pour mettre au point le transfert des Français sur le Northumberland.  Le soir, après le dîner, les deux amiraux se rendent sur le Bellérophon, pour signifier à Napoléon que ce transfert doit avoir lieu sans tarder. En réponse à une nouvelle protestation de l’empereur, Cockburn répond qu’il n’est qu’un soldat, qui doit obéir aux ordres, et qu’il compte bien que Napoléon et ses compagnons seront prêts le lendemain.

Le 7 août, l’amiral Cockburn, sur ordre de Bathurst, procède, sur le Bellérophon,  et en l’absence de Napoléon qui a refusé d’être présent, à la fouille minutieuse des effets de ceux qui vont l’accompagner, faisant main basse sur l’argent et toutes les armes, à l’exception des épées personnelles. 4000 napoléons sont ainsi remis au capitaine Maitland, pour qu’il les remette au Trésor britannique.

« Un officier des douanes et l’amiral Cockburn firent la visite des effets de l’Empereur : ils saisirent quatre mille napoléons, et en laissèrent quinze cents pour payer les gens : c’était là tout le trésor de l’Empereur. Ils furent assistés, contradictoirement dans leur opération, du seul valet de chambre de Sa Majesté (Marchand), ce qui parut mortifier singulièrement l’amiral Cockburn ; aucun de nous, quoique nous en fussions requis, n’ayant voulut prêter sa présence et son témoignage à un acte que nous considérions tout à la fois comme outrageant et vil » (Las-Cases)

À la mi-journée a lieu le transbordement sur le Northumberland. Napoléon, qui selon les ordres du gouvernement britannique n’est plus que le général Bonaparte, chef du gouvernement français et non plus l’empereur Napoléon, Napoléon, donc, après avoir fait attendre Keith et Cockburn une bonne heure, apparaît enfin sur le pont, dans un profond silence qui règne sur le Bellérophon, et dont l’aspirant George Home dira qu’on aurait pu entendre une épingle tomber du grand mat. Lorsque l’empereur, après avoir remercié le capitaine Maitland et son équipage, quitte le navire, une garde correspondant au rang de capitaine de vaisseau présente les armes et il y a trois roulements de tambour, salut ordinaire pour les officiers généraux au service britannique.

Puis Napoléon descend dans un canot du Tonnant, entouré des amiraux Cockburn et Keith. Dans le canot se trouvent également Las-Cases, Bertrand, Montholon et Gourgaud, ainsi que Mmes Bertrand et Montholon.

Le Northemberland
Le Northemberland

« Il monta dans le canot le long du navire, dans lequel je fis également descendre ceux qu’il me nomma : le comte Bertrand et sa femme, le général Montholon et sa femme, le général Gourgaud et le comte Las-Cases ; puis je descendais à mon tour, ce qui lui fit observer : vous prenez la peine de venir dans le canot, je vous en suis reconnaissant, amiral ! Asseyez-vous à côté de moi, nous causerons ! Dans le canot il apparut être de très bonne humeur, parlant de l’Égypte,  de Sainte-Hélène, de mon précédent nom, Elphinstone, et de bien d’autres sujets ; il se moqua aussi des dames qui avaient le mal de mer. » (Amiral Keith)

Dans un profond silence, c’est Bertrand qui monte le premier sur le Northumberland, et qui, le chapeau à la main, à droite de la coupée, raide comme un piquet, annonce l’empereur, lequel, après avoir monté l’échelle de coupée « avec l’agilité d’un marin », selon un témoin, va se diriger vers l’amiral Cockburn, qui s’est porté à sa rencontre, devant des marins, à bâbord, présentant les armes.

« Bonaparte suivi rapidement et se présenta très bien, après avoir immédiatement enlevé son chapeau, et avec une contenance ouverte et en souriant dit à Sir George Cockburn, qui s’avançait pour le recevoir : « Monsieur, je suis à vos ordres. ». Il ne s’arrêta pas, s’avançant vers la dunette, demanda à être présenté au capitaine du navire, Ross, ce qui eut lieu immédiatement, les marins, alignés à bâbord, présentant les armes à son arrivée. Comme le capitaine Ross ne parlait pas un mot de français, ce fut plutôt  un salut mutuel, et Bonaparte continua vers la poupe, où se trouvait le colonel Georges Bingham, commandant le 53e, qui se rendait à Sainte-Hélène, Lord Lowther, l’Honorable Edmund Byng et un officier d’artillerie, dont j’ignore le nom. »(Clement Shorter)

À sa demande, il est présenté au commandant du navire, le capitaine Charles Ross.

« Il m’a posé quelques questions banales; par exemple, il m’a demandé où je suis né, depuis combien de temps je naviguais… D’ailleurs, j’imagine qu’il ne se souciait guère de mes réponses.

Son aspect m’a causé un vif désappointement, et c’est général, je crois, car je n’ai jamais vu de por­trait qui reproduise fidèlement ses traits. Son appa­rence n’annonce pas du tout l’homme débordant d’activité que l’on dit. Il est gros, à peu près ce que nous appelons un pot-à-tabac. La jambe est bien faite, un peu lourde pourtant ; la démarche, qui m’a paru affectée, tient le milieu entre le balan­cement et l’arrogance. Le teint est franchement jaune, les yeux d’un gris fort clair, les cheveux, plutôt rares, graisseux. Ma foi, c’est un bonhomme à l’air bien désagréable, une tête de curé. » (Capitaine Charles Ross)

L’amiral Cockburn conduit ensuite son hôte dans les appartements réservés aux officiers et situés à l’arrière du bateau. On traverse tout d’abord la salle à manger qui occupe toute la largeur du bâtiment, puis on pénètre dans le salon flanqué à droite et à gauche de deux vastes cabines. Sur la demande exprimée par Napoléon de faire de cette pièce son cabinet de travail, l’amiral réplique qu’il est le seul maître à bord pour décider de l’affectation des locaux et que, de toutes façons, selon la tradition, le salon doit être commun à tous les officiers, et qu’il considère donc “la prétention du général comme hors-de-propos”.

N’insistant pas, Napoléon gagne alors la cabine de gauche qui lui a été réservée. Elle mesure une douzaine de mètres carrés et est fort sommairement meublée d’un lit à bascule, d’une table en bois blanc et de quelques sièges. Il donne immédiatement des ordres pour qu’y soit dressé son habituel lit de camp aux rideaux de soie verte, puis Marchand dispose dans un angle de la pièce un magnifique lavabo en argent monté sur un trépied à col de cygne provenant du palais de l’Élysée, place un fauteuil devant la table qu’il recouvre d’un tapis et accroche aux murs des portraits du roi de Rome et des deux impératrices.

L’Empereur regagne ensuite le salon où l’attendent ceux de ses officiers qui ne seront pas du voyage (tels Savary et Lallemand) et qui, au prix d’instantes prières, ont obtenu l’autorisation de venir le saluer une dernière fois. Il a un mot aimable pour chacun, et leur fait ses adieux en ces termes:

“Soyez heureux, mes amis. Nous ne nous reverrons plus, mais ma pensée ne vous quittera point, ni vous ni tous ceux qui m’ont servi. Dîtes à la France que je fais des vœux pour elle”. (Napoléon)

Revenu dans la cabine principale, il s’entretient, en français et pendant près de deux heures, avec Lord Lowther et Lord William Lyttelton, ce dernier  membre du Parlement mais aussi ami du capitaine Ross, grâce à qui il a pu monter à bord du Northumberland.

« Au cours de ces entretiens, qui n’ont pas duré moins de deux heures, Bonaparte ne s’est pas départi un seul instant de son calme ; il n’a pas montré  la plus légère agitation discourtoise. Il a fréquemment employé des termes énergiques, mais toujours posément. A peine lui est-il arrivé d’élever la voix. Il avait un maintien paisible, gesticulait peu, moins que ne le font, en général, les Français ou les   Italiens. Bref, rien, dans ses allures, n’indiquait passion ou dépression. Il semblait parfaitement maître de soi et nous entretenait avec la même aisance de bagatelles, de grandes questions politiques en relation avec son histoire, ou de points plus spécialement en rapport avec sa position actuelle. Bien plus, il avait une façon de parler fort vivante. Il nous a constamment fait bon visage et il aurait été impossible, j’imagine, de ne pas admirer son entrain,  son habileté, son originalité, et la sérénité remarquable qui couronnait ces agréables qualité. Il ne s’est montré ni grossier ni impoli — je l’ai, j’imagine, suffisamment indiqué — mais, d’un autre côté, il n’a guère recouru, à des formules cérémonieuses. J’ai remarqué que pas une seule fois il ne m’a appelé « Monsieur » ou n’a dit « Milord» à Lord Lowther. Il n’a employé à notre égard nulle appellation de courtoisie. » (William Lyttelton)

Ils vont ainsi échanger sur des sujets aussi variés  que l’intervention en Espagne, les décrets de Berlin et de Milan, la guerre contre la Russie, etc., l’empereur répondant avec bonne grâce à toutes les questions, les encourageant même.

Puis, à six heures, on passe dans la salle à manger pour dîner.

« A six heures, on annonça le dîner, et nous nous mîmes tous à table en apparente bonne humeur, et notre appétit fut tout à fait à la hauteur de nos sentiments. Le général Bonaparte mangea de tous les plats, en se servant de ses doigts en guise de fourchette, parut préférer les plats succulents aux mets préparés simplement et ne goûta même pas aux légumes. Il buvait du vin de Bordeaux dans un grand verre et gardait la bouteille devant lui. Il causa pendant toute la durée du repas, s’adressant presque exclusivement à l’amiral, à qui il raconta toute sa campagne de Russie, dont il attribuait l’insuccès, d’abord à l’incendie de Moscou et ensuite à ce que la gelée se produisit beaucoup plus tôt qu’il ne s’y attendait. » (Amiral Cockburn)

Les Français perçoivent un changement d’attitude. Les plats, préparés selon les coutumes anglaises, sont servis par des marins du bord et non plus par les propres serviteurs de l’Empereur.

La première fois, lorsqu’il se lèvera de table, les officiers anglais, sur un geste de l’amiral, demeureront assis et continueront leur conversation.  Mais l’amiral, rapidement, s’adapta à cet habitude de l’empereur, et hâta dès lors les services et demanda, plus tôt, le café pour Napoléon et ceux qui l’accompagnaient dans sa promenade d’après dîner.

Le commissaire général  anglais Denzil Ibbetson nous a laissé ce jour-là le portrait de l’empereur :

« Il est très corpulent, d’une taille de l’ordre de 5 pieds 6 pouces (soit 1 m 68. NDLR), un cou court, des yeux gris et pleins, des cheveux bruns et courts, le teint jaune, les épaules larges, et a parfois le visage féroce. Il porte un uniforme vert, aux armes de l’Infanterie Légère de la Garde Impériale, avec deux épaulettes en or, le col et les parements en rouge, une étoile de la Grande Légion d’Honneur, et trois décorations suspendues à la boutonnière, un chapeau ordinaire à cornes avec la cocarde tricolore, une culotte de nankin et des bas de soie, des chaussures avec des boucles en or. » (Denzil Ibbetson)

Arrivés à leur tour sur le Northumberland, la trentaine de Français est installée, non sans difficultés, car chacun réclame une cabine séparée. Toutefois, le capitaine Ross donne sa cabine au couple Marchand, Glover la sienne aux époux Montholon, tandis que Gourgaud et Las-Cases dormiront sur des sofas dans la cabine arrière, avant que des cabines leur soient arrangées dans l’entrepont.

Les autres passagers français du Bellérophon sont débarqués et renvoyés à Plymouth, où ils arriveront le lendemain.

Le 8 août, par un temps désagréable et une forte houle, une escadre, sous les ordres de l’amiral Cockburn, formée de deux frégates, de six bricks et sloops se joint au Northumberland. En plus de celui-ci, il y a donc maintenant sous voiles la frégate Havannah (36 canons – capitaine Hamilton), la frégate le Furet (10 canons – capitaine Devon), l’Eurotas, l’Écureuil, le Péruvien (18 canons – capitaine White), la Zenobia (18 canons – capitaine Dobree) et le Griffon (capitaine Wright), ainsi que deux transports de troupes, le Bucéphale (capitaine Westropp) et le Ceylon (capitaine Hamilton). Le Peruvien, le plus rapide, va être envoyé à Guernesey pour se procurer du vin français, et rejoindra la flotte à Madère.

Disons ici quelques mots de ce Northumberland, passé si tristement dans l’Histoire. Vaisseau de ligne de 3e rang de 74 canons, jaugeant 1600 tonneaux, lancé en 1798, il était désarmé et démâté lorsque le Cabinet de Londres avait pris la décision d’envoyer Napoléon à Sainte-Hélène. Mais le Bellérophon n’étant pas en mesure d’effectuer une si longue croisière, il avait été décidé, à la hâte, de le remettre à neuf : en moins de dix jours il avait été gréé, armé, équipé, mais beaucoup d’aménagements restaient encore à faire. Et pourtant, il emporte 1060 personnes, dont l’état-major et deux compagnies du 53e régiment d’infanterie. Une promiscuité difficile à gérer.

Il y a même une musique, qui jouera tous les jours. Peu de temps après le départ d’Angleterre, elle entamera, après le dîner, l’air « Vive Henri IV ». Stoppée dans son élan, car elle pouvait là choquer l’empereur, celui-ci insiste pour que soient joués les airs français, qu’il appréciait. Plus tard, on entendra ainsi tout aussi bien des airs révolutionnaires que  « légitimistes ». Il demandera même que soient joués  le God Save the King et le Rule Britannia !

C’est le capitaine Charles Bayne Hodgson Ross, qui commande le navire, un homme de valeur, qui, durant toute la traversée, aura à cœur, selon Montholon, de ne pas montrer qu’il avait des prisonniers à son bord.

La forte houle incommode les passagers et Napoléon ne sort pas de sa cabine.

Le 9 août, la flotte est rejointe par quatre autres bâtiments arrivant de Portsmouth: le Zéphir, l’Icarus, le Redpole et le Terret. Comme on est en vue des îles de Guernesey et Jersey, l’amiral envoie un brick pour y acheter du vin.

Dans la nuit, la flotte anglaise, sortant de la Manche, met définitivement les voiles en direction de Sainte-Hélène, par un vent frais de sud-est et une forte houle. Il faut tirer de nombreux bords, et, plusieurs fois, les côtes françaises apparaissent à l’horizon, avant de disparaître à nouveau.

« Cependant une fois et pendant que l’Empe­reur faisait sur le pont sa promenade d’habitude, la côte de Bretagne se dépouilla de nuages et s’offrit à nos regards, comme pour recevoir notre dernier adieu. France ! France ! fut le cri spontané qui re­tentit d’un bout du pont à l’autre.

L’Empereur s’arrêta, regarda la côte, et, ôtant son chapeau, dit avec émotion : Adieu, terre des braves, je te salue ! Adieu, France, adieu !

La commotion fut électrique. Les Anglais eux-mêmes se découvrirent involontairement avec un respect religieux. » (Montholon)

Napoléon fait ce jour-là de nouveau apparition, vers 14 heures, se promène sur le pont puis rejoint la cabine arrière pour une partie d’échecs, avec Montholon, jusqu’à ce que le dîner soit annoncé.

Dès le début du voyage, Napoléon et ses compagnons ont été impressionnés par la tenue des navires de la Navy, la discipline et l’expérience de l’équipage.

 

Le 11 août, le temps est mauvais, avec du vent et une houle de nord-ouest. Tous les passagers sont malades, à l’exception de Gourgaud. Napoléon ne quitte pas sa cabine de la journée.

« Sa Majesté ne quitte pas sa cabine, m’y fait venir et me dit qu’Elle aurait mieux fait de ne pas quitter l’Égypte, qu’Elle aurait pu s’y maintenir. « L’Arabie attend un homme; avec les Français en réserve et les Arabes comme auxiliaires ; j’aurais été le maître de l’Orient. Je me serais emparé de la Judée. » (Gourgaud)

Le 12 août, le temps est redevenu meilleur, mais la houle persiste et aucune des femmes présentes à bord ne se présente au petit-déjeuner. Vers trois heures, l’empereur se montre hors de sa cabine mais a besoin de l’aide Sir Bingham, le commandant du 53e régiment d’infanterie, pour se promener sur le pont.

Le 13 août, l’aumônier du navire, le révérend George Rennell, est invité à dîner et Napoléon, durant tout le repas, ne cesse de lui poser des questions sur la religion protestante.

Le 15 août, Napoléon a 46 ans.

« Dans la matinée nous avons demandé à être admis près de l’empereur ; nous sommes entrés tous à la fois chez lui ; il n’en devinait pas la cause : c’était sa fête ; il n’y avait pas pensé. Nous avions l’habitude de le voir ce jour-là dans des lieux plus vastes et tout remplis de sa puissance ; mais nous n’avions jamais apporté de vœux plus sincères et des cœurs plus pleins de lui. » (Las-Cases)

Son entourage a tenu à se mettre en grande tenue. « C’est Saint-Cloud en miniature » ironisent les Anglais, qui, toutefois, lors du dîner, boivent à sa santé, ce qui semble lui faire plaisir.

Après le dîner il se promène longuement avec l’amiral Cockburn, évoquant le camp de Boulogne.

Le 16 août, le beau temps continue, « les vents sont favorables à la vengeance des rois » écrira plus tard un historien, la flottille double le cap Finistère. Denzil Ibbetson est de nouveau invité au dîner :

« J’ai dîné avec sir George Cockburn, l’Amiral, et ai rencontré Napoléon, le Maréchal et madame Bertrand, le Général et madame Montholon, le général Gourgaud, monsieur Las Cases , sir George Bingham, le capitaine Ross, commandant du Northumberland, monsieur Glover, le secrétaire  et le lieutenant Dickinson du Northumberland. L’Empereur était assis avec son visage en face du pont, au milieu de la table, l’Amiral à sa droite, et madame Bertrand à sa gauche.  Il m’a fait une très belle révérence lorsque je suis entré. Il a bon appétit. Il boit du noyau, de la bière, du Champagne, du Madère et du Bordeaux, ce dernier il le boit toujours dans un gobelet. Dès qu’il finit de boire son café, il se retira sur le pont. Trois domestiques français se tiennent toujours derrière sa chaise. (Denzil Ibbetson)

Napoléon a demandé si, en anglais, nous appelons du même nom une dame non mariée et une catin, à savoir une Miss, alors que madame Montholon s’efforçait d’expliquer au capitaine Ross, qui ne comprend pas un mot de Français, ce que l’Empereur était en train de dire, tout en faisant remarquer qu’une catin était elle aussi une femme mariée. »

Au cours de l’habituelle promenade du soir sur le pont, l’empereur évoque le retour de l’île d’Elbe et la rencontre de Laffrey. Il présente également ses propres vues sur la bataille de Waterloo et son issue fatale. Puis il évoque, tout aussi longuement, les péripéties ayant menées à son second mariage, avec Marie-Louise.

Le 17, les navires sont à hauteur de Vigo. Le Peruvian, qui avait été envoyé à Guernesey, rejoint la flottille. En plus de vins français, il apporte aux exilés des journaux, qui sont lus avec avidité.

La vie s’écoule, paisiblement, à bord du Northumberland.

« Tous les jours, la même chose : l’Empereur se lève à 8 h. 1/2, cause avec un ou deux de nous, s’habille; à 3 heures, passe au salon, y joue aux échecs avec moi ou Montholon jusqu’à 4 heures, se promène jusqu’à 5 h. 1/2, dîne, se pro­mène ensuite jusqu’à 7, joue au vingt-et-un jusqu’à 10 heures du soir. » (Gourgaud)

Les enfants (trois petits Bertrand, , un petit Montholon), insoucieux, sur le pont, jouent fréquemment aux soldats, marchant au pas, chargeant au galop, en imitant les cavaliers, sous le regard amusé des matelots, qui essayent, mais en vain, de leur faire crier autre chose que Vive l’Empereur !

Le 19 août, la flotte est au large de Lisbonne, le 22 à hauteur de l’Afrique.  Après les services religieux, auxquels aucun des exilés ne prend la peine d’assister, Napoléon interroge le prêtre sur la religion protestante et sur ses différences avec la religion catholique. Le vent est passé au nord-est.

Le 23 août, le vent tourne à l’est et le temps devient très chaud, humide, désagréable. À deux heures, la flottille passe devant l’île de Porto Santo, au large de Madère, avant de jeter l’ancre devant Funchal. Mais aucun Français, ni d’ailleurs aucun membre de l’équipage, n’a le droit de descendre à terre. Seul le secrétaire de l’amiral Glover, est autorisé à aller y faire quelques emplettes, notamment pour les passagers.  Bertrand donne ainsi des ordres pour que l’on fasse venir à Sainte-Hélène près de 1500 livres  pour l’usage de l’empereur.

Lîle de Madère
Lîle de Madère

Mais le consul britannique, Henry Veitch est autorisé à monter à bord.

Mr Veitch, consul de Sa Majesté, a visité le navire et Bonaparte lui a posé de nombreuses questions concernant l’île, ses productions, sa population, etc. M. Veitch a dîné à bord et après le dîner, Bonaparte s’est longtemps promené avec lui et l’amiral, discutant de sujets généraux, avant de se retirer soudain dans sa chambre, sans se joindre à eux pour jouer aux cartes. (John-Richard Glover)

Le consul est monté à bord avec un tonneau d’une contenance de 600 bouteilles de vin et des fruits, qui ne lui furent, selon ses dires, pas rétribués. Mais le tonneau ne sera jamais ouvert à Sainte-Hélène et sera en fait rendu à Madère après la mort de l’empereur. Une partie sera utilisée pour le fameux Solera 1792, dont on trouve encore quelques exemplaires pour des sommes astronomiques ! Winston Churchill en reçu une bouteille en cadeau, lors de son séjour en 1950 !

Las-Cases donne à l’empereur sa première leçon d’anglais.

« Le travail seul pouvait nous faire supporter la longueur et l’ennui de nos journées. J’avais imaginé d’apprendre l’anglais à mon fils ; l’empereur, à qui je parlais de ses progrès, voulut l’apprendre aussi. Je m’é­tudiai à lui composer une méthode et un tableau très-simple qui devaient lui en éviter le dégoût. Cela fut très-bien deux ou trois jours ; mais l’en­nui de cette étude était au moins égal à celui qu’il s’agissait de combattre : l’anglais fut laissé de côté. L’Empereur me reprocha bien quelquefois de ne plus continuer mes leçons; je répondais que j’avais la médecine toute prête, s’il avait le courage de l’avaler. » (Las-Cases)

Cependant, comme la plupart des officiers parlaient français, l’expérience s’interrompra jusqu’au début de l’année suivante, lorsque la colonie française se sera installée à Longwood House.

Dans la nuit, un brusque coup de vent – le sirocco (les habitants, superstitieux dirons que c’est à cause de la présence de Napoléon !) oblige le Northumberland à gagner le large et à tirer des bords, pour éviter d’être jeté à la côte. Napoléon et ses compagnons sont pleins d’admiration devant le sang-froid de l’équipage, prompt à réparer les dégâts survenus.

La flottille reprend son voyage le soir du 25, après avoir fait le plein de bestiaux, de volailles et de fruits. Napoléon est incommodé par les mouvements du navire et, sur les conseils de l’amiral, il remplace son habituel lit de camp par une large couchette de bord.

Dans la nuit du 27 au 28 août, l’escadre longe les îles Canaries, entre celle de Ténériffe et celle de Palma. Une brume épaisse s’étend sur l’Océan, et empêche d’apercevoir les sommets du volcan, le fameux pic Ténériffe. À bord, l’humeur s’est elle aussi assombrie et de fréquentes disputes éclate au sein du groupe d’exilés. L’empereur semble souffrir de la chaleur (le thermomètre monte souvent au-dessus de 30°C), et de la forte houle, écourtant ses promenades sur le pont, mangeant moins, se privant même de jouer le soir.

Le 1er septembre, alors qu’elle passe au large du Cap Vert, la flotte doit lutter contre des vents contraires, accompagnés de fortes pluies. Les passagers sont dépités de ne pas apercevoir les îles, en raison d’une brume très dense. L’amiral envoie les goélettes Peruvian et Zenobia pour se ravitailler en eau à l’île de San Antonio. Elles reviendront bredouilles. Il faut maintenant, à bord du Northumberland, rationner l’eau douce.

Durant le dîner, Napoléon se renseigne sur le Gulf-Stream.

Dans le but de se ravitailler (mais peut-être aussi pour être sûr d’éviter  de rencontrer quelque escadre américaine, voire française), Cockburn décide, faisant route au sud, de longer la côte de l’Afrique, s’écartant ainsi de la route classique longeant les côtes du Brésil, qui lui aurait fait attraper rapidement les alizés, le portant directement vers sa destination. Effectivement, les bâtiments  qui ont fait escale au Cap Vert arriveront à Sainte-Hélène dix-sept jours avant le Northumberland !

La flottille va profiter pendant quelques jours d’une bonne brise de nord-est. À bord,  on s’occupe comme on peut :

« Sa Majesté travaille avec moi à des mathématiques. Nous extrayons des racines carrées et des racines cubiques et nous résolvons des équations du 2e et du 3e degré. » (Gourgaud)

Le 4 septembre, après le dîner, il se promène longtemps avec l’amiral Cockburn, auquel il raconte, avec force détails, l’histoire de l’empoisonnement de Jaffa.

Le 6 septembre, les alizés continuent de souffler, et la pluie se met à tomber à torrents, ce qui n’empêche pas l’empereur de se promener sur le pont, au grand dam de l’amiral Cockburn, ainsi que de Bertrand et Las-Cases, se sentant obligés de le suivre !

« À notre grande surprise, Bonaparte, qui paraissait de très bonne humeur, monta sur le pont aussitôt après dîner. La pluie tombait à verse et l’amiral le mit en garde, mais il a déclaré qu’il pouvait bien affronter la pluie puisque les matelots le faisaient. Il resta donc sur le pont avec Bertrand et Las Cases qui se crurent obligés de lui tenir compagnie, sans cacher leur peu d’enthousiasme pour se faire tremper jusqu’aux os, ce ne manqua pas d’arriver. Les trois hommes, inondés, s’empressèrent de se retirer dans leurs cabines“. (John-Richard Glover)

Le 9 septembre, l’empereur, après en avoir plusieurs fois discuté avec Las-Cases, commence à dicter ses « souvenirs », plus précisément sur le siège de Toulon. Il continuera dans les semaines qui suivent en dictant les campagnes d’Italie.

Le 13 septembre 1815, le temps est médiocre, l’empereur joue au piquet dans la grande chambre jusqu’au dîner, pendant lequel il parle de la campagne de Russie et surtout des forces qui y ont pris part. Après le repas, il se promèné longtemps avec l’amiral en continuant de parler de cette campagne.

Le 15 septembre, tous les navires partis d’Angleterre sont réunis, par une belle journée.

Après trois semaines de navigation, en général agréable, malgré la forte chaleur, en tous cas sans incident majeur,  c’est, le 23 septembre, à 11 heures, le passage de la ligne, à la longitude zéro. L’équipage ne déroge pas à la tradition, tout en ménageant, cependant, Napoléon et ses compagnons d’infortune.

« À 11 heures du matin, nous passons la ligne, à peu près à 0° de longitude, en même temps que le soleil. À 9 heures, les matelots avaient fait la cérémonie ; nous nous attendions à être bien mouillés mais on nous a ménagés. Un matelot est d’abord venu de la part de Neptune, demander à l’amiral, qui était sur la poupe, où était le général Bonaparte. L’amiral répond  que le général a  déjà passé la ligne;  hommes de l’équipage arrivent sur un char avec la musique, déguisés l’un en Neptune, l’autre en Amphitrite; c’est une vraie saturnales. Toutes les personnes qui n’avaient pas encore passé la ligne se présentèrent l’une après l’autre. Je suivis le général Bertrand, je donnai un napoléon et ne reçus pas d’eau. Sa Majesté me fait appeler pour savoir ce qui s’est passé et me charge de donner de sa part 100 napoléons à Neptune. Je vais les demander à Bertrand; celui-ci trouve que c’est trop; il hésite à faire un tel don; le temps se passe, nous consultons l’amiral; celui-ci répond que si Neptune reçoit cinq napoléons, ce sera fort bien. En définitive, Neptune ne touche rien, par la niaiserie de Bertrand. » (Gourgaud)

A bord
A bord

La navigation continue sans problèmes, l’empereur apparaît en bonne santé, et il passe la plus grande partie de son temps à apprendre l’anglais.

Le 30 septembre, la flottille se trouve par le travers de la côte du Congo. Le brick le Péruvien est envoyé, pour aller y acheter des fruits et des volailles, dont il rapporte une grande quantité, pour la satisfaction des augustes passagers.

À bord du Northumberland, l’atmosphère est studieuse et Napoléon dicte des chapitres de ses Mémoires sur la campagne d’Italie. Il a finalement pris goût à cet exercice en constatant la rapidité et la qualité du travail de Las-Cases.

Le 14 octobre, enfin, à six heures du matin, après soixante-quatre jours de navigation, retentissent les cris de Terre ! Terre ! Il faut un moment encore avant que les brumes se dissipent, et laissent apercevoir des pitons noirs semblant sortir de l’océan, rien de plus stérile et de plus repoussant, selon O’Meara. C’est Sainte-Hélène, que sa célébrité va faire sortir une seconde fois du néant, pour reprendre les mots de Las-Cases.

« Lorsque le vaisseau fut près des côtes, Napoléon vint sur le pont pour observer sa future demeure. Tous les yeux se portèrent sur lui avec une curieuse anxiété, cherchant toujours en lui quelque chose d’extraordinaire ; il était calme et tranquille, on peut même dire qu’il avait l’air indifférent ; il considéra ce roc ou se promena sur le pont regardant les diverses ma­nœuvres, jusqu’au moment de jeter l’ancre ; alors il rentra dans sa chambre. » (Las-Cases)

Napoléon murmure à l’adresse de Marchand :

ce n’est pas un joli séjour ! J’aurais mieux fait de rester en Égypte, je serais aujourd’hui  empereur de tout l’Orient !

Qu’on se mette à sa place, lorsqu’il contemple l’aspect rébarbatif de cette masse sombre et élevée de l’île qui, du côté exposé au vent, à l’apparence d’un mur désolé, gigantesque et perpendiculaire, haut de quinze-cents à eux mille pieds, ne laissant apparaître aucune fissure qui puisse en permettre l’accès, pour reprendre les mots du lieutenant-colonel Jackson, quelques mois plus tard, lorsqu’il accompagna le gouverneur et sinistre geôlier de Napoléon, Hudson Lowe

Le Northumberland jette l’ancre, le 15 octobre à midi, dans la baie de Jamestown, l’unique bourgade de l’île. Il y retrouve le Havannah, l’Icarus et le Ferret.

« Enfin, soixante-dix jours après avoir quitté l’Angle­terre, et cent dix après avoir quitté Paris, nous jetons l’ancre vers midi ; elle touche le fond, et c’est là le premier anneau de la chaîne qui va clouer le moderne Prométhée sur son roc. » (Las-Cases)

Le gouverneur  de l’île monte à bord, puis repart avec l’amiral Keith, afin de déterminer où l’empereur  exilé  sera logé.

Et le 17 octobre 1815, triste anniversaire de la bataille de Leipzig, à la tombée de la nuit, pour éviter la foule des badauds qui, depuis son arrivée, se pressent pour l’apercevoir, Napoléon, après avoir remercié les officiers et  l’équipage du Northumberland, débarque sur l’île, »sur cette terre qui ne devait pas rendre sa proie », écrira Norvins, accompagné de l’amiral Keith et de Bertrand. Ils sont suivis peu après de Gourgaud, Las-Cases,  Montholon et de Mmes Bertrand et Montholon.

Presque six années vont maintenant s’écouler, pendant lesquelles l’empereur des Français, Napoléon Ier, va travailler, avec ses compagnons d’exile – les Évangélistes -, à la mise en forme de ce que l’on appellera sa Légende.

Avant de terminer, cédons la parole à notre grand René de Chateaubriand :

« L’empereur s’était trompé dans l’intérêt de sa mémoire, lorsqu’il avait désiré rester en Europe; il n’aurait bientôt été qu’un prisonnier vulgaire ou flétri: son vieux rôle était terminé. Mais au-delà de ce rôle une nouvelle position le rajeunit d’une renommée nouvelle. Aucun homme de bruit universel n’a eu une fin pareille à celle de Napoléon. On ne le proclama point, comme à sa première chute, autocrate de quelques carrières de fer et de marbre, les unes pour lui fournir une épée, les autres une statue; aigle, on lui donna un rocher à la pointe duquel il est demeuré au soleil jusqu’à sa mort, et d’où il était vu de toute la terre.»

Robert Ouvrard – Conférence du 2 octobre 2015, au palais Clam-Gallas de Vienne.