Correspondance de Napoléon – Juin 1804

Juin 1804

 

 

Saint-Cloud, 2 juin 1804

A M. de Talleyrand, ministre des relations extérieures

Monsieur Talleyrand, mon intention est qu’à l’occasion du traité conclu avec le régent du Portugal, il soit envoyé pour présents d’usage, savoir, à M. le comte de Villaverda une somme de quarante mille francs, à M. de Souza des tapisseries des Gobelins, pour une valeur de vingt-mille francs, à l’archevêque d’Andrinople, une boite à portrait, de la valeur de six mille francs, ‘a la chancellerie une somme de douze mille francs, ainsi qu’il est détermine par l’article du 12 fructidor an X. Je désire aussi qu’à l’occasion de la convention conclue avec le sénat ligurien, il soit envoyé à M. le sénateur Lupi, comme présent d’usage, une boite de la valeur de six mille francs.

(Brotonne)

 

Saint-Cloud, 3 juin 1804

Au maréchal Soult, commandant le camp de Saint-Omer

Mon Cousin, je reçois le compte que vous me rendez des chaloupes canonnières de la Garde. Elles seront jointes à Boulogne par 27 autres qui vont partir du Havre sous le commandement du capitaine Daugier, et qui formeront une belle division de 36 chaloupes canonnières et de 36 péniches. L’artillerie doit avoir des pièces de 24 légères. On peut de préférence les placer sur les chaloupes canonnières de la Garde.

Faites connaître au général Legrand et au chef de bataillon Cuny que je leur ai accordé ce qu’ils demandent, et que j’en ai fait sur-le-champ expédier l’ordre.

Sans ce misérable procès, je serais déjà au milieu des camps. Les débats sont publics depuis quatre jours. J’espère que, dans sept ou huit jours, tout sera fini. J’imagine qu’on aura fait courir au camp, comme à Paris, des bruits de guerre continentale. Cela serait fâcheux sous le seul point de vue que cela pourrait détourner notre attention de l’Angleterre, car malheur à ceux qui nous chercheraient ! Par les recensements, que j’ai fait faire aujourd’hui, des hommes présents sous les armes, il résulte que j’ai 60,000 hommes de plus qu’en nivôse an IX, moment où nos armées étaient au plus haut degré de prospérité et de force. Mais toutes ces forces, que je compte encore augmenter de la conscription de l’année prochaine, ne nous seront point nécessaires. Le Corps germanique, l’Autriche, la Prusse, marchent au mieux avec nous. Quelques allures anglaises ont fait faire une fausse démarche à la Russie, qui a porté le deuil du duc d’Enghien, ce qui a fait ressouvenir l’Europe de l’assassinat de Paul ler qu’on commençait à oublier.

Nous commençons enfin à être, du côté de la mer, dans une position respectable, tant par la flottille que par nos gros vaisseaux de guerre.

Je désire que vous visitiez vous-même les biscuits et les vins, surtout ce qui est le plus anciennement dans les magasins, pour vous assurer que rien n’est gâté.

Je désire également que tous les bataillons soient complétés à 800 hommes par les 3e bataillons, et que vous me fassiez connaître si tous les avirons sont installés à bord des bâtiments de la flottille de transport, et si tous leurs équipages sont en règle et en état.

 

Saint-Cloud, 6 juin 1804

DÉCISION

La ministre du trésor public propose de renvoyer au préfet du département de Jemmapes quatorze vases d’argent qui ont servi au culte de l’église de Tournay. Ces vases seront mis à la disposition de l’archevêque-cardinal  comme dont fait par l’Empereur à  l’église métropolitaine de Paris.

 

Saint-Cloud, 8 juin 1804

Au contre-amiral Ver Huell

Monsieur le Contre-Amiral Ver Huell, mon intention est que vous fassiez venir la troisième partie de la flottille batave, comme vous jugerez à propos, de manière à la réunir le plus promptement possible à Ostende. Faites également venir à Ostende tous les bâtiments bataves de la flottille de transport, afin que la flottille batave puisse embarquer tout le corps d’armée du maréchal Davout, cavalerie, infanterie et bagages.

 

Saint-Cloud, 9 juin 1804

A M. Cambacérès, Archichancelier de l’Empire

Mon Cousin, les juges sont entrés ce matin à huit heures en délibération. Dans cet intervalle, Rivière, Armand de Polignac et Bouvet de Lozier ont déclaré que leurs défenseurs les avaient trompés : qu’ils leur avaient dit qu’en sauvant Moreau on obligerait la cour à déclarer qu’il n’y avait pas de conspiration, et que, par là, on les sauverait tous. Ils s’attendaient donc que la cour resterait convaincue qu’il n’y avait pas eu de conspiration, et c’est dans ce sens que, pendant les débats, depuis Georges jusqu’au dernier accusé, ils avaient tous parlé dans le même sens. La contenance de la cour les a détrompés, et ils ont vu que la manière dont ils s’étaient conduits sauverait Moreau et non pas eux. Soit ces raisons, soit toute autre, ils ont fait demander le juge instructeur pour lui faire de nouvelles déclarations. Le juge instructeur, étant en séance, n’a pu les recevoir. M. Réal a envoyé quelqu’un, et il paraît qu’ils ont déclaré qu’au lieu de trois entrevues entre Pichegru et Moreau il y en avait eu cinq, et, enfin, qu’ils ont fait de nouvelles charges. Je désirerais que vous envoyassiez auprès du procureur général, lequel se rendrait à la prison, vu que les juges sont en délibération, demanderait l’entrée à la séance, et déclarerait à la cour qu’il a à lui dénoncer un nouvel ordre de choses, la conduite tenue envers les accusés et leurs nouvelles déclarations. Vous sentirez l’importance de ces démarches, surtout après ce que vous dira Savary. Dans tous les cas, il me paraît convenable que le procureur général prenne connaissance des derniers faits et les dénonce à la cour. Du reste, cette matière ne m’est point assez familière pour que je puisse commander votre opinion. Mais, dans une conspiration contre l’État, les sentences n’étant point encore prononcées, il doit dépendre de la cour de se remettre en séance, et, enfin, la dénonciation faite par le procureur général, ne fût-elle que par écrit, à la cour réunie, aurait l’effet d’être jointe à la procédure et de donner lieu à une rédaction de sentence plus conforme à la justice et à l’intérêt de l’État.

 

Saint-Cloud, 11 juin 1804

A M. Régnier

Monsieur Regnier, Grand Juge,, Ministre de la justice, la conspiration que, par l’aide de Dieu et par votre vigilance et celle des bons citoyens, nous sommes parvenu à déjouer, nous a sensiblement affecté. Soustrait depuis dix ans à toute espèce de dangers, nous avons acquis le droit de penser qu’il ne serait au pouvoir des hommes d’attenter à notre vie que lorsque la Providence elle-même en aurait marqué le terme ; et nous-même nous ne prendrons intérêt à la défendre que tant qu’elle sera utile et que nous la croirons nécessaire au grand peuple. Nous aurions donc mis dans l’oubli et étouffé l’éclat de cette conspiration, comme nous l’avons fait de quelques autres, si, par le caractère particulier qu’elle nous a paru avoir, par l’intervention d’hommes couverts du masque de grands services, nous n’y avions vu un danger réel pour la destinée et l’intérêt de la nation. Toutefois, beaucoup d’individus condamnés par notre cour criminelle ont réclamé près de nous ; et, soit faiblesse, soit ce sentiment d’indulgence qui nous a toujours guidé dans notre gouvernement, qui nous a porté à pardonner aux ennemis dont la nation avait le plus à se plaindre, et qui nous a offert le bonheur de réunir, de réorganiser et de rendre à la patrie plus de 80,000 familles, nous n’avons pu nous défendre d’être touché de la douleur de madame Armand de Polignac. Nous nous sommes d’ailleurs souvenu que nous avions été lié avec ce jeune homme, au collège, dans les premiers jours de l’enfance, et il n’est pas étonnant qu’il l’ait oublié dans l’attentat inouï où il s’est laissé égarer, puisqu’il a oublié les devoirs qui, dans toutes circonstances, doivent être présents à tout Français envers sa patrie. Nous avons donc résolu de profiter de toute l’étendue de notre prérogative, et de lui accorder grâce de la vie, en vous chargeant de nous présenter à notre prochain conseil privé les lettres qui seront rédigées à cet effet ; et nous désirons que, dès ce moment, il soit transféré près de son frère.

 

Saint-Cloud, 12 juin 1804

Le Secrétaire d’État à M. Régnier

Hier, Monsieur, l’Empereur a entendu dans un conseil d’administration la commission du Conseil d’État chargée, par l’arrêté 15 floréal dernier, de l’examen des individus détenus dans la maison de répression à Saint-Denis.

Sa Majesté a agréé que la commission s’occupât de rédiger projets de décrets sur les moyens qui paraissent devoir être employés pour remédier aux inconvénients du mode actuel d’arrestation et régime de la maison de répression, et d’assurer une meilleure organisation pour l’avenir.

Sa Majesté a pensé en même temps que, pour le moment actuel il était indispensable,

De statuer sur le sort des individus détenus, d’après les interrogatoires que la commission leur a fait subir et les observations qu’elle y a jointes;
De retirer de cette maison les enfants abandonnés, dont le séjour est contraire à la morale et à l’humanité;
D’en séparer également les femmes publiques, qui doivent être envoyées aux maisons qui leur sont affectées;
De fixer invariablement le nombre des détenus qui seront admis dans cette maison;
D’y donner accès aux secours religieux.

Sa Majesté m’a, en conséquence, chargé, Monsieur, de vous transmettre les trois cahiers des interrogatoires des hommes, femmes et enfants, et de vous inviter, en son nom, à ordonner les dispositions nécessaires.

 

Saint-Cloud, 13 juin 1804

Au vice-amiral Decrès

Monsieur Decrès, Ministre de la marine, je désire que vous fassiez connaître votre opinion sur les travaux à faire à un des ports de la Déroute, pour le rendre principalement capable de contenir une centaine de chaloupes canonnières, bateaux canonniers ou péniches, dans le but de porter 10,000 hommes à Jersey. Il faut donc d’abord faire reconnaître par des officiers de marine le point départ le plus propre pour cette expédition; et, si ce point se trouve être Dielette, le projet présenté par M. Cachin est-il le meilleur et ne coûtera-t-il pas plus de 100,000 francs ? Comme c’est un port que je veux avoir, non dans le but d’une expédition actuelle, mais comme point en opposition à l’île de Jersey, et pour faciliter les passages de la Déroute à tous les convois, il est nécessaire que les idées soient bien arrêtées, les plans bien en règle, approuvés et vérifiés dans cette campagne, afin de pouvoir les exécuter dans la campagne prochaine.

 

Saint-Cloud, 13 juin 1804

DÉCISION

Le ministre du trésor public propose de rejeter la demande en liberté d’un fournisseur détenu pour débit. Dans le cas où la commission sénatoriale donnerait suite à la  réclamations il lui sera donné connaissance du résultat des délibérations suivant lesquelles les emprisonnements des comptables ne peuvent donner lieu au recours à la commission.

AU ROI D’ESPAGNE.

Très-haut, très-excellent et très-aimé bon Frère, allié et confédéré, les bonnes relations qui existent entre nos deux États et le véritable intérêt que Votre Majesté a toujours marqué prendre à la prospérité de la France m’engagent à vous faire connaître qu’il a plu à la Providence de m’appeler au gouvernement de cet Empire, et qu’en vertu de ses lois et de ses constitutions le titre et la dignité d’Empereur des Français m’ont été conférés pour rester héréditairement dans ma famille. Les témoignages multipliés des sentiments que vous avez manifestés en diverses circonstances me persuadent de la part que vous prendrez à cet événement. Quant à moi, ma ferme intention est de le faire servir à maintenir et resserrer de plus en plus les liens qui unissent nos deux États. Je chargerai mon ministre plénipotentiaire d’en réitérer souvent l’assurance à Votre Majesté, et je lui prescrirai de s’attacher particulièrement à la convaincre en toute occasion de la sincérité de mon estime et de mon inviolable amitié.

Sur ce, je prie Dieu, très-haut, très-excellent et très-puissant Prince, mon très-cher et très-aimé bon Frère, allié et confédéré, qu’il vous ait en sa sainte et digne garde.

Votre bon frère et cousin, allié et confédéré,

NAPOLÉON

Donné à Saint-Cloud, le 14 juin 1804

Des notifications analogues ont été adressées aux autres souverains en paix avec la France.

 

Saint-Cloud, 15 juin 1804

A M. Mollien, directeur général de la caisse d’amortissement

Sa Majesté l’Empereur désire que M. le Conseiller d’État Mollien lui fasse connaître quel serait le meilleur moyen de rendre publics à la Bourse des avis sur les faux bruits qu’y font courir les Anglais et les journaux étrangers sur notre situation politique. Ces avis pourraient être signés du syndic des agents de change et libellés de la manière suivante : « Nous savons de source certaine que tel bruit est faux. » Sa Majesté désire savoir ce que M. Mollien  pense de cette méthode, qui aurait plus d’avantages que des insertion dans le Moniteur. Le syndic ferait connaître les bruits qui courent à la Bourse, et on lui transmettrait d’ici les avis à publier.

 

Saint-Cloud, 16 juin 1804

DÉCISION

Rapport du ministre de la guerre sur les mesures prises par le général Verdier, commandant en Étrurie, relativement aux prisonniers anglais qui, pour la plupart, sont des émigrés corses soldés par l’Angleterre. Écrire au général Jourdan qu’il ne doit souffrir aucun émigré à Livourne; qu’il a bien fait de les faire arrêter, ainsi que les Anglais; que, la reine d’Étrurie n’étant pas reconnue par les Anglais elle doit être considérée comme en guerre avec eux.