Correspondance de Napoléon – Juillet 1804

Pont-de-Briques, 27 juillet 1804

A M. Lebrun

Mon Cousin, j’ai reçu votre lettre du 4 thermidor. Je ne vois pas d’inconvénient à ce que vous fassiez un tour dans la Manche. En ce cas, allez visiter les travaux de Cherbourg et voyez la batterie de la digue que j’ai fait construire. Il ne serait pas hors de propos que le préfet du département fût prévenu de votre arrivée, afin que vous y soyez reçu avec un peu d’éclat.

 

Pont-de-Briques, 27 juillet 1804

A M. Garat, sénateur

Je désire que vous parcouriez la Hollande et les départements de la Roër, de la Sarre, de Rhin-et-Moselle et du Mont-Tonnerre. Je fais prévenir de votre mission mon ambassadeur à la Haye et le général Marmont, commandant en chef le camp d’Utrecht. Le ministre de l’intérieur l’annoncera aux préfets des quatre départements du Rhin.

Votre mission en Hollande sera toute d’observation. Vous prendrez connaissance de la situation présente de l’instruction publique dans ce pays, et vous recueillerez les renseignements nécessaires pour composer un mémoire sur l’état des différents partis, sur l’esprit public et sur les ressources que chaque département peut fournir tant à l’esprit public qu’au commerce, et même, par sa population, à la marine et à l’armée.

Quant aux quatre départements du Rhin, votre mission se bornera à connaître la situation de l’instruction publique et à rechercher les moyens à prendre pour propager la langue, française dans ces contrées et pour accélérer les progrès de la fusion de leur esprit dans l’esprit général de l’Empire.

Vous séjournerez dans les chefs-lieux des départements de la Hollande et du Rhin, et vous dirigerez votre marche de manière à être de retour vers le milieu du mois prochain.

J’attends de vos lumières et de votre zèle pont le service de l’État des notions précises et fécondes sur ces objets, que j’ai fort à cœur de connaître.

 

Pont-de-Briques, 27 juillet 1804

Au maréchal Brune

Général Brune (sic), mon Ambassadeur à Constantinople, je vous expédie le présent courrier pour vous donner des instructions sur la conduite à tenir par rapport au cabinet russe.

J’ai reçu par le ministre de la Porte près de moi une nouvelle lettre du sultan Selim. Elle est une réponse plus franche à la lettre que je lui ai écrite. Je me réserve de lui écrire incessamment. A cette occasion, j’ai dit à son ministre que la Porte se perdait par faiblesse; que deux choses l’effaceront du nombre des puissances, sans même l’honneur du combat : 1° de souffrir et autoriser l’établissement des Russes à Corfou et de favoriser leur passage par le détroit; 2° de permettre que les bâtiments grecs de l’Archipel naviguent sous pavillon russe.

Vous aurez tenu note sans doute des troupes russes passées par le détroit. Je ne pense pas qu’il soit passé plus de 4,000 hommes, qui, joints aux 1,500 déjà passés, font 5 à 6,000 hommes. Quel est le but de cette division ? Il ne peut y en avoir qu’un, celui de s’emparer de la Morée et de profiter du moment où je suis occupé de la guerre contre l’Angleterre, pour, de concert avec l’Autriche, envahir la Turquie européenne; et la Porte est assez insensée pour laisser ainsi passer des troupes évidemment dirigées contre elle ! Vous devez vous attacher à lui faire sentir que 6,000 Russes et quatre ou cinq fois autant ne peuvent m’inquiéter en Italie, où j’ai 100,000 hommes, en supposant qu’ils aient des projets contre moi; mais qu’au contraire 6,000 Russes peuvent être un point d’appui pour soulever la Morée, contenir les troupes de l’Empire, dans le temps où la Russie menacerait Constantinople; que nous ne pouvons pas assurer que ce parti soit pris par la Russie, mais que nécessairement la Porte la conduira à ce projet si elle continue à permettre le passage aux troupes russes par le détroit; qu’enfin rien n’est plus dangereux pour elle que de voir les Russes établis en force à Corfou; que pour ne point autoriser une pareille usurpation, j’ai retiré le chargé d’affaires que j’avais à Corfou, et que je ferai même faire les représentations les plus fortes dès que je pourrai connaître l’intention et les résolutions de la Porte sur cet objet.

Quant au pavillon grec, le remède est bien simple : c’est de ne point laisser passer le détroit aux Grecs sous pavillon non turc, de faire parcourir par quelques frégates l’archipel pour empêcher les Grecs de naviguer sous ce pavillon. Si la Porte continue à agir autrement, toute la Grèce sera russe et le Turc chassé, sans pouvoir même soutenir une guerre.

J’ai rappelé Hédouville après l’incartade de la cour de Pétersbourg, qui a eu l’ineptie de porter le deuil du duc d’Enghien sans tenir à lui par aucune liaison de parenté et sans qu’aucune famille tenant aux Bourbons l’ait imitée. Je n’ai pu que retirer mon ambassadeur de Pétersbourg; mais je pense que les choses ne peuvent aller plus loin et qu’elles continueront à rester dans cet état de froideur, vu que, le cabinet de Saint-Pétersbourg étant extrêmement inconséquent, on ne peut attacher aucune foi à ses démarches, presque toutes hasardées.

Il est convenable que vous soyez froid avec le ministre de Russie, et que vous fassiez, dans toutes les occasions, apercevoir aux Turcs que je n’en veux pas aux Russes, ni ne les crains. Vous pourrez même vous expliquer assez haut sur l’occupation de Corfou contre le traité, sur la conduite qu’on tient avec la Porte, ainsi que sur les hostilités dont on use envers la Perse.

Notre situation avec l’Angleterre est des plus favorables. On ne se ressent point de la guerre en France, en raison de l’oppression où elle tient l’Angleterre, et j’ai ici autour de moi près de 120,000 hommes et 3,000 péniches et chaloupes canonnières, qui n’attendent qu’un vent favorable pour porter l’aigle impériale sur la Tour de Londres. Le temps et le destin seul savent ce qu’il en sera.

Ne retenez pas mon courrier plus de huit jours, et par son retour faites-moi part exactement du nombre de troupes russes qui ont passé par le détroit, des préparatifs des Russes dans la mer Noire, préparatifs qu’il ne faut pas évaluer légèrement, mais qu’il faut approfondir autant qu’il vous sera possible, enfin de la situation de l’empire ottoman et de ses dispositions à notre égard.

 

Pont-de-Briques, 27 juillet 1804

Au maréchal Berthier

Mon Cousin, le bataillon des tirailleurs du Pô n’a aucun moyen de recrutement. Il serait nécessaire d’ordonner que ce bataillon engageât des Piémontais, et pour cela il faudrait qu’il eût un centre de recrutement à Turin. Son complet doit être de 1,000 hommes, et il n’est aujourd’hui qu’à 700 hommes. Ordonnez que des mesures soient prises pour le porter à son grand complet, et qu’il ne soit reçu dans ce recrutement que des hommes qui aient fait la guerre et servi dans les troupes du roi de Sardaigne. Vous ordonnerez aussi qu’une revue extraordinaire soit faite de ce bataillon, pour que tout ce qui ne serait pas né en Piémont en fut ôté; car mon principal but est de débarrasser le Piémont de tous les hommes qui, ayant fait la guerre sous le roi de Sardaigne, pourraient être supposés toujours prêts à reprendre parti pour ce prince. J’ai accordé des bonnets aux carabiniers de ce bataillon; faites-les-lui fournir.

 

Pont-de-Briques, 27 juillet 1804

Au maréchal Berthier

L’Empereur désirerait, Monsieur le Maréchal, que les drapeaux qui seront donnés à l’armée fussent d’une forme différente de celle qu’elle possède aujourd’hui. L’aigle éployée, telle quelle se trouvera sur le sceau de l’Empire, sera placée sur la sommité du bâton du drapeau, de la même manière que le portaient les Romains. On attacherait au-dessous le drapeau, à la distance où se trouvait le labarum. Il aurait beaucoup moins d’étendue que les drapeaux actuels, qui sont très-embarrassants, et serait de trois couleurs, comme ceux-ci. L’étendue du drapeau pourrait ainsi être réduite à moitié. On y lirait ces mots : L’Empereur des Français à tel régiment. L’aigle constituerait essentiellement le drapeau , dont on pourrait changer l’étoffe lorsque son état l’exigerait. Il conviendrait seulement de rendre l’aigle tout à la fois solide et légère.

L’Empereur désire que vous fassiez faire un modèle, et que vous preniez ensuite ses ordres pour arrêter définitivement la forme des drapeaux.

 

Pont-de-Briques, 27 juillet 1804

Au vice-amiral Decrès

Il m’a paru hier que tous les anciens bateaux canonniers sur lesquels on n’avait pas embarqué des pièces de campagne de l’artillerie de terre se trouvaient absolument sans défense sur l’arrière; que l’on pouvait sans difficulté y placer deux petites pièces de 4, de 6 ou même de 8. Ordonnez que la récapitulation de ces petites pièces existant à Boulogne soit faite, et qu’elles soient réparties sur tous ces bateaux. On pourrait aussi y mettre, à défaut de pièces, deux de ces caronades achetées à Calais. Les vingt-quatre pièces de 4 en bronze, forées à 6, se trouvant sur plusieurs bateaux canonniers sont destinées à armer les six paquebots de la Garde; ordonnez qu’elles soient débarquées, et qu’il en soit mis six sur chacun de ces paquebots.

 

Pont-de-Briques, 27 juillet 1804

A M. Forfait

Monsieur Forfait, le moment approche où j’ai besoin de tous me moyens de transport. J’écris à Daugier de faire partir sa division en totalité ou par petites divisions, comme cela lui paraîtra le plus praticable. Armez, levez des matelots et faites partir tous vos bâtiments car j’ai besoin de tout. Faites-moi connaître le nombre de chaloupe canonnières que vous avez prêtes à partir, indépendamment de Daugier. Par les états que j’ai, indépendamment des divisions Montcabrié, Hamelin et Daugier, il y a encore 50 chaloupes canonnières, 35 bateaux, 26 péniches et plus de 60 transports. Je ne puis donc que vous répéter que tout cela m’est nécessaire; faites-les partir.

Activez aussi tout ce qui est à Cherbourg et dans les autres ports de votre arrondissement. Les modèles de caïques qu’on a construits sont mauvais; un ingénieur en a ici construit un qui paraît meilleur pour la mer; c’est surtout du fond plat du derrière qu’on se plaint.

 

Pont-de-Briques, 27 juillet 1804

A M. Portalis

Monsieur Portalis, Ministre des cultes, j’ai lu avec intérêt la lettre de l’évêque d’Angers. Rien ne peut m’être plus agréable que l’assurance que les habitants de Cantiers, qui ont été aussi malheureux, sont dans une disposition d’esprit à pouvoir espérer promptement le rétablissement de leur agriculture et de leur commerce. J’ai en général lieu d’être très-satisfait de l’esprit des départements que j’ai traversés. Vous m’avez instruit que l’abbé Paillon était arrivé à Paris. Je désire connaître si vous pensez toujours qu’il soit propre à occuper le siège de Poitiers.

 

Pont-de-Briques, 28 juillet 1804

A M. Fouché

Monsieur Fouché, Ministre de la police générale, j’ai lu avec grand intérêt l’extrait du rapport de l’envoyé de Londres. Il serait bon, dans des articles faits convenablement, de faire connaître la distribution des poignards faite par M. le duc de Berry, la conduite de lord Hawkesbury, les propos du baron de Roll.

Le baron d’Ordre est un grand coquin; faites-le mettre en surveillance dans une petite ville de Champagne. Je crois être informé que Bourmont a des moyens de se sauver de la forteresse de Besançon quand il le jugera à propos.

J’attends le ministre du trésor public; dans le travail que je ferai avec lui, j’arrangerai tout ce qui est relatif à votre budget.

 

Pont-de-Briques, 28 juillet 1804

DÉCISION

Corrigeux, canonnier, se plaint de que ses frères ont profité de sa présence à l’armée pour le priver de sa part dans la succession de sou père. Renvoyé au grand juge, pour ce  faire intervenir le commissaire impérial, qui prendra fait et cause  si la réclamation est fondée.

DÉCISION

Robin, déserteur, marié sous le nom de Lecomte, demande le pardon de sa faute et la permission de donner à ses enfants leur nom de famille. Renvoyé au grand juge, pour faire faire les actes nécessaires afin de le rétablir dans son nom et d’assurer l’état civil de ses enfants.

 

Pont-de-Briques, 29 juillet 1804

NOTE POUR M. D’HAUTERIVE,
CHEF DE DIVISION AU MINISTÈRE DES RELATIONS EXTÉRIEURES

L’Empereur désirerait que M. d’Hauterive fit une petite brochure intitulée Changements survenus en Europe depuis vingt-cinq ans, qui ferait connaître :

Ce que l’Angleterre a gagné, soit en territoire aux Indes, soit par le commerce, soit par ses innovations dans la législation maritime;
Que la Suède et le Danemark ne sont plus rien;
Ce que la Russie a gagné par le partage de la Pologne; en Crimée, en Géorgie, à Corfou; par son influence en Valachie, en Moldavie, en Morée; par son occupation du Phase;
Que la Prusse est tombée au second rang, quoi qu’elle en dise;
Ce que l’Autriche a gagné par le partage de la Pologne, par la concentration de ses forces, par l’acquisition de Venise, par l’annihilation de la Porte, contre laquelle elle était obligée de tenir une armée, puisque la Porte ne peut plus rien et que les Géorgiens font une diversion sur ses frontières ;
Ce que la France a gagné; ce qu’elle a perdu par la nouvelle doctrine que les Anglais ont fait adopter sur la navigation des mers; par la décadence de la Porte, son alliée naturelle; par le partage de la Pologne, son alliée naturelle, et enfin par la perte de ses possession aux Indes et de sa belle colonie de Saint-Domingue, celle-ci à peu près perdue pour toujours.

Quand M. d’Hauterive aura fait cette brochure, il viendra la lire à l’Empereur.

 

Pont-de-Briques, 30 juillet 1804

A M. Talleyrand

J’ai reçu vos trois portefeuilles.

Les affaires de Suisse méritent de fixer toute mon attention. Écrivez à mon ministre que je vois avec peine la formation d’un état-major général, et que j’ai pour principe que toute nouvelle disposition contraire à l’acte de médiation n’est point obligatoire pour les cantons qui ne veulent point y participer.

Faites connaître aux différents ministres en Allemagne que la conduite de la cour de Vienne à Ratisbonne a paru d’autant moins concevable que son ambassadeur à Paris avait demandé lui-même que l’Empereur ne fit point répondre à la note russe et laissât les choses s’arranger par le canal de Bade; et qu’enfin, quinze jours avant l’arrivée de cette note intempestive et mal calculée du cabinet russe, l’empereur d’Allemagne avait fait connaître dans une lettre qu’il écrivit à M. de Cobenzl, qui fut communiquée par celui-ci dans une audience particulière à Saint-Cloud, qu’il appréciait bien ce que les circonstances avaient rendu nécessaire, et qu’il complimentait le chef de l’État sur l’heureuse issue des événements qui venaient de se passer, et lui témoignait le plaisir qu’il ressentait de le voir triompher des complots de ses ennemis.

En général, vous n’écrivez pas assez aux ministres, qui ignorent le langage qu’ils doivent tenir sur chaque événement.

Je pense que vous aurez donné des instructions à mon ministre en Amérique sur la conduite qu’il doit tenir sur la soi-disante madame Jérôme Bonaparte. Il doit ne point la voir, ni se rencontrer avec elle, et dire publiquement que je ne reconnais pas un mariage qu’un jeune homme de dix-neuf ans contracte contre les lois de son pays.

Faites remettre à l’ambassadeur turc la tabatière et la somme que je vous ai fait connaître vouloir lui donner. J’ai nommé Franchini premier interprète à Constantinople, et M. Ruffin conseiller d’ambassade.

Quant à la note russe, je pense que vous devez y répondre à peu près dans ces termes : « J’ai reçu, Monsieur, votre note du ….. J’ai vu avec douleur que des propositions qui sous beaucoup de points de vue, sont susceptibles d’être admises, soient accompagnées d’injures et de menaces. Toutefois, je vais mettre votre note sous les yeux de S. M. l’Empereur, et je m’empresserai de vous transmettre les ordres qu’il m’aura donnés. »

  1. Durand, en remettant votre réponse cachetée à M. d’Oubril, aura soin de lui dire qu’il n’a lu ni la note ni votre réponse, mais qu’il paraît que la note de M. d’Oubril a été rédigée avec une espèce de grossièreté, et qu’il est chargé de lui en faire un reproche personnel. M. d’Oubril ne manquera pas de dire qu’elle lui est venue toute faite de Pétersbourg. M. Durand peut pénétrer par là quel est le fond du sac. Il pourra ajouter qu’il y a lieu de craindre, s’il y a effectivement des menaces dans la note, qu’elle n’irrite beaucoup l’Empereur, et en rester là.

 

Pont-de-Briques, 30 juillet 1804

Au maréchal Berthier, ministre de la guerre

Mon Cousin, je désire que vous donniez ordre que milord Tweedale, prisonnier anglais à Verdun, retourne en Angleterre sur parole. Il sera de retour avant un an. Vous lui ferez connaître que c’est sur la demande et pour donner une preuve d’estime aux talents et au caractère de M. Fox, que l’Empereur a consenti à ce qu’il retourne à Londres.

 

Pont-de-Briques, 30 juillet 1804

A M. François, de Neufchâteau

Monsieur François, de Neufchâteau, Président du Sénat, le message au Sénat, relatif à la nomination d’un membre du tribunal cassation, contient deux erreurs; j’ai ordonné qu’on les rectifie et qu’il vous soit sur-le-champ transmis. Le compte que vous m’avez rendu des différents désirs du Sénat sera l’objet de mes méditations et, dès mon arrivée, je réunirai un conseil privé pour statuer ce qui sera nécessaire. Il me semble que, s’il est des actes que le Sénat peut faire avec un petit nombre de membres, il en est, tels que 1es sénatus-consultes organiques, qui devraient exiger la présence des deux tiers au moins des membres existants. Au reste, nous en discuterons en conseil privé.

 

Pont-de-Briques, 31 juillet 1804

A M. Cambacérès

Mon Cousin, faites passer au Conseil d’État le règlement sur les avocats; c’est une partie essentielle à régler. J’imagine qu’on en laissera la première nomination à l’Empereur.

 

Pont-de-Briques, 31 juillet 1804

A M. Talleyrand

Je ne suis point de votre opinion sur le protocole avec la Porte. Il faut insister pour qu’elle me donne le même titre qu’à l’empereur d’Allemagne.