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Campagnes du capitaine Marcel – CHAPITRE lV

CHAPITRE IV

 

Le duc d’Elchingen était alors à Paris, et le corps d’armée était sous le commandement du général de division comte Marchand (1). Nous prîmes le chemin de Tamamès, mauvais village situé au pied d’une chaîne de montagnes escarpées et élevées, la Sierra de Santa-Maria, à sept lieues de Ciudad Rodrigo et à onze lieues de Salamanque; nous y allâmes en deux étapes. Le 18 au matin, on put apercevoir l’armée ennemie perchée sur la montagne; la chaîne de montagne se terminant à notre droite et la pente étant assez douce, la majeure partie des forces espagnoles s’y était portée et le reste était placé au-dessus des rochers à une telle distance qu’on n’avait rien à redouter de ce côté : le point d’attaque était donc tout indiqué. Notre brigade, commandée par le général Maucune, fut placée justement à l’extrême droite avec les deux régiments de cavalerie légère : son étendue en bataille tenait un espace où l’on aurait dû placer par échelons les deux divisions, puisque c’était l’endroit où la montée était la plus facile; au lieu de cela, le général Marchand prit des dispositions contraires et plaça les autres brigades tout à fait à gauche en face des endroits les plus inabordables de la montagne, tant par la raideur des pentes que par l’épaisseur des broussailles qu’il fallait traverser. Malgré tout, nos soldats attaquèrent avec l’impétuosité particulière à la nation française, bien convaincus qu’en dépit de sa position avantageuse et de sa supériorité en nombre, l’ennemi allait être enlevé à l’instant (2). Toutes les compagnies de voltigeurs passèrent en tête de la brigade, et le général nous ordonna d’enlever les pièces avec l’aide de la cavalerie. Nous nous élançâmes aux cris de : « Vive l’Empereur! » et n’essuyâmes qu’un moment le feu dirigé sur nous, car nous ne tardâmes pas à être abrités en arrivant au pied de la hauteur. Nos hommes montaient avec une rapidité telle qu’on avait peine à les suivre, et nous fûmes sur les canons en même temps que la cavalerie, qui, tournant d’abord à droite, venait prendre l’ennemi sur son flanc gauche et par derrière. Dix pièces étaient déjà en notre pouvoir tandis que l’aile gauche cherchait vainement à monter : après quelques décharges, le feu prit aux herbes sèches, se communiqua aux broussailles, et il lui fallut redescendre, car les cartouchières des blessés commençaient à sauter. Au lieu de reconnaître la faute qu’il avait commise et de la réparer promptement en faisant appuyer ces régiments de notre côté, le général Marchand ordonna, je ne sais pourquoi, de battre en retraite (3). La manoeuvre était pourtant toute simple et sans danger puisque l’ennemi ne pouvait plus descendre de la position qu’il occupait et que, de notre côté, il était en déroute. Quoi qu’il en soit, nous n’en fûmes point prévenus et nos voltigeurs continuèrent à marcher en avant : mais ils ne tardèrent pas à être arrêtés par le gros de l’ennemi qui ralliait ses fuyards et tenait bon, ayant aperçu, du haut de la montagne, le mouvement rétrograde du corps d’armée. Nos compagnies se maintinrent longtemps, espérant voir arriver la brigade pour les soutenir, mais bientôt les tirailleurs espagnols avancèrent en nombre et débordèrent tellement que nous fûmes coupés : il fallut faire demi-tour et c’est alors seulement que nous vîmes que le gros de nos forces était loin et en retraite. Chaque compagnie chercha alors à rejoindre précipitamment son corps, i1 y eut confusion et nous aurions été gravement compromis sans le sang-froid et la décision du brave Duthoya, mon chef de bataillon, qui, malgré les ordres des généraux, arrêta et fit déployer son bataillon près duquel la cavalerie et nos voltigeurs vinrent se rallier. Les masses espagnoles furent arrêtées net et, avec l’aide du 3e hussards et du 15e chasseurs, le 3e bataillon du 69e couvrit la retraite, faisant une telle contenance que les Espagnols ne se risquèrent pas à chercher à l’entamer. Cette malheureuse affaire coûta 1 800 hommes au corps d’armée et au régiment, en particulier, 250 hommes et 18 officiers dont 6 furent. tués. Avant de quitter Salamanque, on avait payé aux sergents-majors deux mois de solde arriérée, et ils n’avaient pas eu le temps de faire le prêt aux compagnies; plusieurs furent tués ou pris, et tout cet argent fut perdu : un malheur ne va jamais seul.

Nous revînmes encore à Salamanque pour l’évacuer deux jours après et prendre position à Toro, derrière le Douro, en attendant les ordres du roi Joseph. Huit jours après, les troupes de Madrid vinrent à Avila, et les Espagnols qui étaient entrés à Salamanque après notre départ se retirèrent dans la montagne, nous apprîmes que ces bêtes féroces n’avaient point fait de prisonniers et que les malheureux blessés laissés par nous à Salamanque, avaient été entassés sur des bûchers et brûlés vivants. Nos soldats se promirent d’user de représailles et de ne plus faire de prisonniers s’il leur tombait des Espagnols entre les mains. Nous rentrâmes d’ailleurs à Salamanque et fûmes quinze jours tranquilles mais chagrinés de service comme si nous eussions eu une armée terrible en face et près de nous.

Bientôt on fit les préparatifs d’une nouvelle évacuation; les soldats murmuraient, car ils prétendaient, avec assez de raison, que notre corps d’armée de 20 000 hommes battrait sans peine les 35 000 pouilleux du duc del Parque, si on les tenait en plaine. Les troupes du roi Joseph étant revenues à Madrid, l’armée espagnole avança de nouveau par la route d’Alba de Thormès et gagna la plaine de Medina del Campo, menaçant ainsi d’empêcher notre jonction avec les troupes du Nord, jonction que nous devions opérer à Valladolid. Le général Marchand avisa de cette marche le général Kellermann (4) qui commandait à Vitoria, et celui-ci lui conseilla d’évacuer Salamanque, de suivre sur son flanc l’armée ennemie et surtout de ne rien engager tant qu’il ne lui serait pas arrivé quatre régiments de dragons qu’il allait lui amener dans le plus bref délai. Quatre jours après, en effet, nous vîmes paraître les 3e, 6e, 15e et 25e dragons, qui, sortant des cantonnements où ils étaient depuis six mois, avaient des chevaux magnifiques capables d’écraser seuls toutes les armées espagnoles réunies. Pendant deux jours que nous restaures au bivouac sur la rive droite du Douro, ce ne fut que réjouissances : cavaliers et fantassins vidèrent ensemble un nombre de peaux de bouc aussi considérable que le nombre d’hommes dont l’armée était composée. On voulait attirer le plus possible les Espagnols dans les plaines de Castille mais, avertis du renfort que nous venions de recevoir, le gros de leurs forces ne dépassa pas Médina. Le 25 novembre, nous nous mîmes en route, nous portant sur leurs derrières; on rencontra dans cette journée quelques traîneurs que nos dragons sabrèrent mais, quand l’avant-garde entra dans Médina, on apprit que l’ennemi en était parti le matin : nous couchâmes ce soir-là à Cenos del Campo. Un espion, que nous avions pu avoir par hasard, nous dit que le duc del Parque était à Piedraïta, où il voulait nous attendre. Lorsque, le lendemain, nous nous mîmes en route, les soldats disaient : « On va enfin rattraper ces braves et leur faire payer le plus cher possible la faute de Marchand à Tamamès. » Nous leur imposions silence en riant mais étions aussi impatients qu’eux. A 3 heures du soir, les voltigeurs traversaient Piedraïta (5), les dragons étaient à plus de deux lieues en avant et toujours personne : le désir de joindre l’ennemi et de l’exterminer rendait les soldats infatigables, et ils auraient voulu que l’on marchât nuit et jour, tant ils craignaient que l’ennemi ne gagnât les montagnes et leur échappât. Le 27 novembre se passa de même; le 28, on se mit en marche à 6 heures du matin et, à peine avions-nous fait trois quarts de lieue, que nous commençâmes à voir plusieurs postes ennemis surpris et massacrés par notre cavalerie; puis ce fut un grand nombre de traîneurs, sales, couverts de haillons, sans souliers et remplis de vermine. On envoya des détachements dans les villages voisins du chemin pour ramener tous ces fuyards : on en forma un bon détachement que l’on confia aux voltigeurs du 1er bataillon : ce ne fut pas long et, pendant cinq lieues, la route fut couverte de plus de victimes que n’en avaient fait les féroces bourreaux de Tamamès et de Salamanque. On fit une grand’halte au village de Babilafuente où se trouve l’embranchement des routes d’Alba de Tormès et de Salamanque : pour donner le change au duc del Parque, le général Kellermann dirigea sa cavalerie sur la route de Salamanque, se doutant bien que ce mouvement serait aperçu par l’arrière-garde ennemie et que le duc resterait alors dans Alba (6). Le stratagème réussit; la cavalerie n’eut pas fait un demi-quart de lieue qu’elle rétrograda et revint sur la route prise par l’ennemi, suivie par l’infanterie qui marchait aussi vite qu’elle le pouvait. Les avant-postes espagnols furent très surpris de nous voir déboucher : ils crurent d’abord que ce n’était qu’une simple reconnaissance, mais bientôt, convaincus du contraire, ils avertirent leur général qui fit revenir en toute hâte ses régiments. A mesure que nos dragons arrivaient, on les formait derrière de petits monticules où ils ne pouvaient être aperçus. Je puis décrire ce combat sans omettre le plus petit détail, car je me trouvais auprès du général avec ma compagnie qui avait marché aussi vite que la cavalerie; nous étions postés sur un mamelon très élevé auprès de la rivière et rien ne pouvait échapper à nos regards. Il était près de trois heures du soir, le général Kellermann s’impatientait et envoyait ordonnance sur ordonnance à la colonne d’infanterie pour la faire arriver, mais elle ne pouvait venir plus vite, marchant déjà à un pas plus qu’accéléré (7). Lassé d’attendre et désirant vivement culbuter l’ennemi avant que la nuit vînt lui donner sa protection, il se décida à faire charger la moitié de sa cavalerie, laissant l’autre moitié en réserve. Les hussards et les chasseurs prirent la droite, les dragons le centre et la gauche, et cette cavalerie, marchant en bataille, suivit le fond des vallons en manœuvrant toujours à couvert, de manière que le canon de l’ennemi ne pouvait l’atteindre; elle arriva ainsi au pas tout près des masses espagnoles, puis on commanda « au trot » en débouchant et « au galop » en même temps que « sabre à la main» à petite portée de pistolet. Il faut s’être trouvé dans une pareille situation pour décrire l’effet que produit sur un vrai Français l’aspect de deux troupes qui vont s’entrechoquer et dont le sort va être décidé dans un instant; lorsqu’on participe activement au combat, chacun est occupé uniquement de son devoir et ne pense à rien d’autre; mais lorsqu’on est simplement observateur, c’est tout autre chose : on éprouve une angoisse terrible, surtout quand l’acharnement est le même de part et d’autre : si l’ennemi recule, une satisfaction profonde s’empare de vous; si l’ennemi avance, une rage folle vous saisit et vous voudriez être acteur et vous ruer sur ceux qui avancent. Mais ici nous n’eûmes pas le temps d’éprouver tous ces sentiments: les Espagnols eurent à peine le temps de faire une décharge qu’ils furent enfoncés et sabrés, et une déroute complète s’en suivit. Plus de 3 000 Espagnols furent sabrés, puis le général fit sonner le ralliement : les canons, les caissons, les drapeaux, tout arrivait sous l’escorte de nos dragons et de nos hussards; on ne faisait point de prisonniers : plusieurs officiers généraux et supérieurs demandaient grâce en offrant des bourses pleines d’or, mais il n’y eut pas de pardon. Notre infanterie n’arrivait toujours pas et, une colonne d’environ 10 000 Catalans paraissant vouloir continuer la résistance, le général donna l’ordre à la cavalerie de charger encore une fois. Nos cavaliers s’approchèrent au pas de cette masse qui criait : « Vive Ferdinand VII! A mort les soldats du tyran ! » et, malgré un terrain pierreux où les chevaux avaient peine à se tenir debout, ils culbutèrent tout : la nuit tombait et beaucoup d’Espagnols s’échappèrent en gagnant la rivière et les bois de chênes verts qui se trouvaient en arrière. Enfin, nos régiments parurent : un bataillon du 6e léger et mon bataillon, celui du commandant Duthoya, furent chargés d’enlever la ville à la baïonnette. Tandis que nous descendions les pentes à la course pour nous y rendre, six obusiers, postés sur la hauteur, nous appuyaient en faisant un feu terrible. Les soldats espagnols qui gardaient la ville n’étaient pas sur leurs gardes; soit qu’ils n’eussent pas été prévenus de la déroute, soit qu’ils comptassent sur les 10 000 Catalans pour les protéger, ils paraissaient fort tranquilles et buvaient dans les tavernes lorsque nous arrivâmes à la porte d’Alba. La première sentinelle fut percée de dix coups de baïonnette avant qu’elle n’eût crié « qui vive » la compagnie de garde à la porte jeta ses armes pour se sauver plus vite et la panique se répandit partout. Les soldats espagnols étaient si égarés qu’ils nous prenaient pour des leurs; les bagages, les chevaux, l’artillerie, tout voulait s’enfuir à la fois, de telle sorte que les rues furent bientôt obstruées, surtout aux environs du pont; les maisons étaient remplies d’Espagnols qui ne nous reconnaissaient qu’aux coups de baïonnette qu’ils recevaient, les rues étaient jonchées de cadavres (8). On se logea militairement et, comme les habitants étaient restés et s’empressèrent de donner des vivres, les maisons furent respectées. Cependant quelques bourgeois vinrent se plaindre à notre colonel de ce que plusieurs soldats du 69e s’étaient introduits dans un couvent de femmes pour le piller. Le colonel y envoya l’adjudant-major de mon bataillon, M. Fauverteix, et je le suivis : on nous ouvrit les portes; dès que les pillards aperçurent celui qu’ils appelaient « le Père Bâtonniste » parce qu’il usait plus volontiers du bâton que des punitions, ce fut une fuite générale; ils escaladèrent les murs, passèrent par les fenêtres et en cinq minutes la place était évacuée. Nous vîmes alors une trentaine de femmes fort jolies qui se pressaient les unes contre les autres comme les brebis à l’approche du loup Ces jeunes nonnes tremblaient et nous appelaient leurs sauveurs; elles nous supplièrent de rester toute la nuit, et chacune s’empressait pour nous offrir des bonbons, du sucre et toutes sortes de pâtisseries. Présumant que, vu le grand nombre d’officiers, nous aurions tout juste de la paille là où nous étions logés, l’adjudant-major fit placer une garde d’un caporal et de quatre hommes à la porte du couvent, et nous montâmes près de nos charmantes hôtesses tout heureuses de nous posséder; elles nous établirent deux lits si bons que je n’en avais pas encore trouvé de pareils en Espagne, mais je dormis peu car je passai une partie de la nuit avec les jeunes religieuses, dont plusieurs me parurent préférer la vie mondaine à la vie monastique.

A la pointe du jour, nous rejoignîmes le régiment et je vis des malheureux Espagnols étendus dans les rues, percés de coups de baïonnette et qui avaient passé sans mourir une nuit aussi froide. Nous passâmes le pont jeté sur le Thormès et suivîmes les traces des fuyards qui avaient gagné la montagne ; nous trouvâmes quantité de voitures, de bagages, des canons, des obusiers : les compagnies de voltigeurs des 1er et 2e bataillons furent envoyées sur les flancs pour ramasser les fuyards qui s’étaient écartés de la route et, en moins d’une heure, elles en ramenèrent plus de 600 : le capitaine Callet, des voltigeurs du 1er bataillon, ne voulait pas les fusiller avant de savoir si l’ordre était le même que la veille, mais le général Lorcet (9), commandant la brigade de légère, qui arrivait à ce moment, cria « N’épargnez pas cette canaille, expédiez-moi cela. » Cette parole n’était pas achevée que les voltigeurs avaient commencé le feu. Le duc del Parque, voyant que nous lui rendions la pareille, écrivit le soir même au général Marchand qu’il jurait de respecter les prisonniers à l’avenir, mais qu’il le suppliait d’épargner ceux qu’il ferait. Tout ce qui fut pris depuis fut conservé, mais les soldats n’oublièrent jamais leurs camarades torturés et brûlés, et tout Espagnol pris par les éclaireurs, les flanqueurs, en un mot loin des yeux des généraux, fut, comme par le passé, impitoyablement massacré. Nos trophées, pour la journée du 28, furent six drapeaux et 18 canons; 8 000 Espagnols furent tués par la cavalerie et l’infanterie, et cette armée, forte de 35 000 hommes, fut dispersée pendant au moins six mois. L’armée française perdit seulement 17 hommes dont un seul fut tué qui était justement un adjudant sous-officier, frère du colonel du 15e dragons. Si je n’avais pas été témoin de ce fait, je serais comme beaucoup d’autres, je douterais de la vérité, mais mon unique but est d’être vrai et j’écarte loin de moi tout esprit de partialité susceptible de m’aveugler. La cavalerie ne nous étant plus d’aucune utilité en pays de montagne, le général Kellermann resta avec ses dragons à Alba de Thormès et fit connaître au commandant militaire de Salamanque le résultat de l’affaire du 28; les autorités civiles ayant parti douter de la véracité de ce fait que 1 500 cavaliers avaient battu et dispersé 35 000 hommes, on commanda de corvée 500 paysans pour venir enterrer les morts bien reconnaissables à la noirceur de leur peau et à la vermine qui les couvrait.

Le 1er décembre, nous couchâmes à Santa-Maria, village au pied de la montagne de Tamamès, et le lendemain nous repassâmes sur le lieu du combat où le soldat le moins intelligent put reconnaître la faute commise par notre général. Nous ramassâmes encore 500 fuyards, qui furent gardés prisonniers bien qu’il leur ait fallu reconnaître que nos blessés avaient bien réellement été brûlés.

Le général Marchand reprit le chemin de Salamanque avec la 2e division et l’autre brigade de notre division; quant au 69e et au 6e léger, ils furent cantonnés à Ledesma et dans les environs. A Ledesma je fus logé chez une charmante veuve, dona Rosa de Pax : cette femme, quoique approchant de la quarantaine, était fraîche et encore très belle; elle était très instruite et je trouvais avec elle grand plaisir dans sa conversation qui était savante et spirituelle. Elle avait des soins infinis pour moi et me disait souvent que je ressemblais beaucoup à un de ses fils qui était officier dans un régiment espagnol. Elle n’avait pas de plus grande satisfaction que lorsque je l’accompagnais à la messe; aussi rien ne me manquait; j’étais toujours comblé de sucreries, de pastilles, de rosquillas, pâtisseries ne se fabriquant que dans les couvents de religieuses. J’avais pourtant en ce moment une fort jolie petite femme, avec laquelle je passais des moments très agréables : c’était une cantinière du régiment, nommée Reine, petite fille qui, sans être jolie, nie plaisait pour sa vivacité; elle vivait avec un tambour du 1er bataillon qui la surveillait de près de sorte que je ne pouvais la voir que quand son bataillon était de service. Malgré tout, je revenais encore de préférence près de mon hôtesse qui avait des charmes particuliers qui me la faisaient aimer; ce qui me chagrinait, c’est que, malgré toutes les précautions que je prenais, dona Rosa savait presque toujours lorsque je lui faisais des infidélités. Nous quittâmes Ledesma le 1er février 1810 pour nous rendre à Salamanque, et ce ne fut pas sans peine que je vis pleurer mon hôtesse; quoique les militaires passent pour avoir le cœur dur, je vis l’instant où mes larmes allaient couler : elle me fit cadeau d’un joli portefeuille sur lequel elle avait brodé une superbe rose, je l’ai conservé précieusement et je le revois toujours avec un nouveau plaisir.

Le 2 février, je fus nommé sous-lieutenant et, à ma grande joie, dans ma compagnie même : je pris de suite le service mais ne devais avoir confirmation de mon grade que le 27 décembre, après la funeste campagne de Portugal.

Quand la brigade arriva à Salamanque, le maréchal Ney était de retour de Paris; on m’a même assuré qu’il se trouvait chez l’Empereur lorsque le rapport sur le combat de Tamamès arriva, et que Sa Majesté lui avait dit : « Si vous étiez resté à votre poste, votre corps d’armée n’eût pas éprouvé cet échec.  » Tous les officiers allèrent lui faire une visite de corps et il félicita le 69e et le 6e léger de leur brillante conduite devant l’ennemi : à la grande satisfaction des officiers du 3e bataillon, il remercia notre commandant, M Duthoya, d’une façon particulière et lui dit : « Commandant, c’est à votre habileté et à la bravoure de votre bataillon que je dois la conservation de plusieurs centaines de mes soldats et de mon artillerie. »

Le lendemain on toucha douze jours de biscuit et, le 10, nous nous mîmes en route pour Ciudad-Rodrigo où, d’après ce qu’avaient assuré certains Espagnols au maréchal Ney, nous devions entrer sans coup férir (10). Nous arrivâmes le 13 devant cette forteresse, mais les portes en restèrent closes. Étant allé avec le capitaine Callet sur un point dominant pour mieux découvrir les fortifications, nous fûmes salués par quelques boulets et trois ou quatre coups de mitraille qui faillirent nous faire payer cher notre curiosité.

On envoya un parlementaire au gouverneur qui, n’ignorant pas qu’il nous fallait d’autres préparatifs pour entrer dans la place, ne fit guère attention à nos propositions; quelques compagnies de la garnison sortirent et tiraillèrent toute la journée le régiment resta deux jours au bivouac dans des champs, hors de la portée du canon, et nous eûmes extrêmement froid car le bois était rare; les maraudeurs rapportèrent peu de chose. La veille de notre départ on fit jeter pendant la nuit une centaine d’obus sur la ville : le peuple dut être alarmé, car on entendit un grand brouhaha et des cris perçants.

Nous reprîmes finalement la route de San-Felicès et de Ledesma, mais, pendant que la 2e division retournait à Salamanque avec le maréchal et que trois régiments de notre division allaient à Ledesma, le régiment fut arrêté à Vitigondino où il cantonna ainsi que dans plusieurs petits villages environnants; le 3e bataillon fut dans le bourg même avec le colonel; nous nous trouvions à trois lieues au plus des postes de l’armée anglaise qui occupait les environs d’Almeida. Comme c’était la première fois que ces localités étaient occupées par l’armée française, nous fûmes très bien. J’étais logé chez un riche fermier que l’on appelait le tio (11) Redondo; ce brave homme et sa femme n’avaient point d’enfant, mais avaient adopté une nièce, qui, sous ses vêtements de paysanne, était jolie comme un amour; elle n’avait que quatorze ans et était d’une innocence comparable à celle de cette Annette que Marmontel a su si bien nous peindre (12). Comme nous n’étions point habitués à faire de longs séjours dans les cantonnements, nous ne nous amusions pas à filer le parfait amour quand nous rencontrions quelque belle. Au bout de deux ou trois jours je voulus, comme toujours, aller au fait, mais l’innocente à qui j’avais à faire, n’entendant rien à mes manoeuvres, m’évita et finit par ne plus venir dans ma chambre lorsque j’y étais; je cessai donc toute tentative et la regardai avec indifférence : j’étais prévenant pour l’oncle et la tante, qui, de leur côté, avaient mille attentions pour moi et souvent, sans qu’ils pussent se douter que je les comprenais, je les entendais dire à leur nièce que j’étais bon enfant, fort honnête et qu’ils nie confieraient bien la maison. Je fis semblant de causer avec des voisines et bientôt je vis que Manuelita me recherchait : je ne doutai plus du gain de ma cause et renouvelai si bien mes attaques et avec de si bonnes dispositions que je finis par faire goûter à ma jeune amante et à goûter moi-même les plaisirs les plus délectables de l’amour. Jugez-en : une fille de quatorze ans, jolie, ayant la fraîcheur de cet âge et une gorge naissante dure comme du marbre. Ce fut la femme, de toutes celles que j’ai connues alors, qui me coûta le plus de regrets lorsque je dus partir.

Dans les premiers jours de mars (13), le maréchal Ney ayant reçu les pièces de siège, les munitions et le matériel nécessaires pour le siège de Ciudad Rodrigo, nous reçûmes l’ordre de nous rapprocher de cette ville et d’arrêter les convois pouvant venir à la garnison du côté de la Castille; nous allâmes, à deux lieues de Tamamès, occuper le village de Maïllo, au milieu des bois et des montagnes et où nous ne trouvâmes que des charbonniers. Combien j’eus de peine, au moment du départ, à consoler ma petite femme : elle voulait à toute force me suivre ou tout avouer à son oncle et à sa tante, afin qu’ils me donnassent tout ce qu’ils possédaient pour que je restasse. Je ne parvins à la consoler qu’en lui assurant que nous n’allions faire qu’un détachement de deux jours pour revenir ensuite le lendemain matin je m’évadai compte je pus pour n’être pas témoin de ses larmes.

Nous ne trouvâmes, dans nos nouveaux cantonnements, que des vieilles gens : toutes les filles s’étaient sauvées dans les bois pour mettre leur vertu à l’abri; mais les soldats du 69e organisèrent une traque qui nous ramena un bon nombre de ces divinités : de demoiselles qu’elles pouvaient être, elles devinrent immédiatement dames sans avoir contracté le sacrement de mariage au pied des autels.

J’étais logé dans une des belles maisons de Maïllo et, malgré cela, il fallait chaque jour faire la chasse aux poux pendant deux heures; si ce n’eût été les pluies continuelles, nous serions tous allés bivouaquer au milieu des champs.

On paya au régiment la gratification de cent mille francs que l’Empereur avait accordée à chaque régiment ayant fait les dernières campagnes d’Allemagne (14). Ce fut le général Maucune (15) qui donna la somme à notre conseil d’administration : notre dépôt, qui avait touché l’argent à Luxembourg, le remboursa à son notaire. Il ne faut point être étonné en voyant ce général posséder une bourse si bien garnie : il était du nombre de ceux qui servaient plutôt pour l’argent que pour la gloire et il entrait parfaitement dans les vues de l’Empereur qui avait donné l’ordre à plusieurs généraux d’appauvrir l’Espagne le plus qu’ils pourraient; l’Empereur entendait bien d’ailleurs que ces sommes fussent versées dans les caisses de l’État, tandis que ces messieurs remplissaient leurs coffres-forts. Si au moins ces sangsues eussent dégorgé de leur plein sur le pauvre soldat à qui il était dû quinze ou vingt mois de solde, elles lui auraient rendu service ainsi qu’à la France qui s’épuisait à envoyer des fonds que les bandes espagnoles pillaient presque toujours (16). Mais il n’en était rien et jamais épigraphe ne fut plus véridique que celle que les soldats crayonnaient un peu partout dans leurs cantonnements : « Espagne, trésor des généraux, ruine des officiers, tombeau des soldats.  » Certes il y avait de nobles exceptions, mais pour un Fririon, un Ney, combien d’oiseaux de proie!

Nous quittâmes enfin Maïllo pour nous rendre à Tamamès, que nous trouvâmes toujours abandonné : nos hommes qui ne touchaient que de la farine, avec laquelle, faute de fours, il était impossible de faire du pain, commencèrent à démolir le village; le 10 avril nous quittâmes cette sale localité où nous commencions à être fort mal pour nous rapprocher de Ciudad-Rodrigo : à partir de ce moment il n’y eut pour ainsi dire plus de bons moments pour l’officier et le soldat pendant tout le temps que nous restâmes en Espagne.

Le maréchal Masséna, prince d’Essling, vint prendre le commandement en chef des trois corps d’armée, savoir : le nôtre toujours aux ordres du maréchal Ney, le 2e commandé par le général Reynier et le 8e par Junot, duc d’Abrantès; cette armée prit la dénomination d’armée de Portugal. Le maréchal Ney établit son quartier général à San Felicès et le corps d’armée bloqua Rodrigo Pendant plusieurs jours, on s’occupa de former les camps, de ramasser les vivres qui pouvaient se trouver aux environs : l’ordre était de construire des baraques pour se garantir de la pluie qui tombait continuellement, mais ce fut difficile car il fallait aller chercher le bois à plus de deux lieues et il était impossible de trouver de la paille; les soldats n’arrivaient pas à se sécher. Le 22 juin le régiment fut commandé pour ouvrir la tranchée (17); nous partîmes vers neuf heures du soir; la nuit était noire, ce qui était une circonstance favorable pour se garer du feu de l’ennemi mais bien incommode par ailleurs, car les alentours de la ville ne sont que rochers; les outils entamaient difficilement le sol et les pioches faisaient du bruit. Ce bruit éveilla l’attention des sentinelles ennemies, et le canon de la ville commença un feu au jugé qui n’atteignit personne; nos soldats travaillèrent avec tant d’ardeur qu’au lever du jour la tranchée était faite. Les batteries de Rodrigo jetèrent feux et flammes, mais il était trop tard : il est juste de remarquer que les batteries furent établies plus tôt que les pièces ne nous parvinrent car les chemins étaient si mauvais qu’il fallut deux mois pour leur faire faire les seize lieues qui séparent Rodrigo de Salamanque. Enfin elles arrivèrent et les bordées commencèrent, mais nous n’avions pas suffisamment de boulets pour que les canonniers pussent tirer à volonté (18) ; on mit à l’ordre que les soldats qui ramasseraient les boulets de l’ennemi et les porteraient au parc, recevraient de dix à trente sous selon le calibre. Les vivres arrivaient avec tant de difficulté que le pain qui parvenait au camp coûtait vingt-cinq sous la livre et à peine pouvait-on donner demi-ration aux hommes. Pour se procurer un supplément de pain, nos soldats, toujours aussi ingénieux que braves, se réunissaient à dix ou douze et allaient se poster à sept ou huit cents pas en arrière de nos retranchements; la place ouvrait immédiatement le feu sur eux et ils ramassaient les boulets avec de grands éclats de rire. J’en ai vu qui étaient assez lestes pour se coucher lors du ricochet du boulet qui passait au-dessus d’eux, puis pour se relever d’un bond et courir après ensuite : le 69e n’eut guère que six hommes blessés à ce jeu, et beaucoup gagnèrent près de neuf francs par jour. Les pluies ne cessèrent pas pendant deux mois et souvent les tranchées étaient remplies d’eau; eh bien nos hommes étaient si endurcis à la fatigue et habitués aux intempéries qu’il n’entra pas dix soldats du régiment aux hôpitaux pour maladie, pendant toute la durée du siège.

La brèche paraissant déjà praticable, le maréchal Ney envoya un parlementaire au général Erasti, gouverneur de la ville, pour le sommer de se rendre; le gouverneur répondit que la place n’était pas en état d’être rendue et qu’il saurait épargner le sang quand le moment serait venu. Le feu recommença donc.

L’artillerie des assiégés était servie par des canonniers très habiles; le maréchal Ney s’en débarrassa au moyen de 800 tireurs, choisis (19) dans toute la division, dont il confia le commandement à un officier de son état-major, le capitaine François : ce dernier les fit exercer pendant un mois au tir à la cible, puis, pendant la nuit, ils allèrent s’installer dans des trous à vingt pas les uns des autres en face des embrasures et à cent pas des murailles : 400 hommes restaient pendant vingt-quatre heures dans les trous et, toutes les nuits à 2 heures du matin, 400 autres venaient les relever. Aussitôt qu’un canonnier paraissait auprès d’une pièce, il était presque aussitôt tué ou blessé de sorte qu’à la fin du siège ils étaient presque tous détruits. Les assiégés firent peu de sorties quoique la garnison fût assez nombreuse, mais ils envoyèrent 600 hommes occuper un couvent de Franciscains, à droite de nos batteries, afin d’inquiéter les artilleurs. Le capitaine François, dont j’ai parlé plus haut, fut chargé d’enlever ce couvent avec six compagnies de voltigeurs de la division : ma compagnie fut du nombre. L’attaque eut lieu de nuit. Les Espagnols s’étaient fortement retranchés, mais, après avoir franchi les fossés, nous arrivâmes aux portes qui furent enfoncées à coups de hache; l’ennemi avait coupé les escaliers et faisait un feu de mousqueterie très vif par des créneaux percés dans les chambres hautes. Le capitaine François, entré le premier, fut tué d’une balle; alors nos voltigeurs ne furent plus des hommes mais des démons; ils mirent le feu aux quatre coins du couvent : les Espagnols, espérant toujours du secours de la ville, firent d’abord bonne contenance, mais lorsque les planchers furent atteints parles flammes, ils gagnèrent la toiture et demandèrent grâce; il était trop tard, tous périrent, même ceux qui s’étaient jetés du haut du bâtiment.

En dépit du feu de la place qui ne discontinuait ni le jour ni la nuit, on établit une batterie à cent cinquante pas du rempart déjà battu depuis huit jours : bientôt la brèche fut praticable pour une section de front et les sapeurs-mineurs firent sauter la contrescarpe. Le 10 juillet, 4 soldats de bonne volonté se présentèrent pour aller reconnaître en plein jour et à la gueule des canons si la brèche était facilement abordable (20) : vingt compagnies de grenadiers et de voltigeurs, en grande tenue, vinrent dans les tranchées, prêtes à s’élancer aussitôt que les quatre braves leur feraient signe. Tout le corps du maréchal Ney était sous les armes, car on croyait que les Anglais attendaient le moment de l’assaut pour se porter au secours des assiégés. Mais les quatre hommes qui s’étaient dévoués n’arrivaient pas près de la brèche que le drapeau blanc y fut arboré : la garnison, forte encore de 4 000 hommes, défila devant nous en jetant ses armes et se rendit prisonnière; tous s’étaient conduits en hommes dévoués à leur patrie. Quant aux Anglais, fidèles à leur coutume de n’attaquer qu’à coup sûr, ils se retirèrent derrière la place d’Almeïda.

On marcha incontinent sur Almeïda, ville excessivement forte, tant par sa position naturelle que par les travaux de l’art (21). Les voltigeurs eurent encore l’honneur de livrer les premières escarmouches aux avant-postes anglo-portugais, et nous enlevâmes 10 000 gerbes de blé que l’ennemi avait réunies non loin des remparts : les voltigeurs du 69e furent, à cette occasion, vivement félicités parle maréchal Ney. Les camps furent établis à distance de boulet et, en huit jours, le matériel de siège fut réuni. Le régiment fut de nouveau de fête pour l’ouverture de la tranchée; nous eûmes beaucoup plus de peine que devant Ciudad-Rodrigo en raison de la nature du terrain, mais la réussite avait encouragé nos soldats et ils travaillèrent avec ardeur : malgré cela, l’ouvrage fut bien moins régulier et nous perdîmes aussi beaucoup plus de monde.

Tous les villages environnants étaient déserts mais regorgeaient de grains; ils furent répartis entre les divisions de façon que chaque régiment puisse faire son pain : si un régiment comptait 1 500 hommes dans le rang, 400 allaient moissonner, 200 battaient le grain, le moulaient, faisaient le pain, 400 travaillaient dans les tranchées, le restant étant occupé au service du camp ou faisant les détachements. Vous pouvez juger du repos qu’avaient nos soldats, sans cesse au travail sous un soleil brûlant, souvent éloignés d’une lieue de l’eau qu’il fallait aller puiser, dormant à peine et ne mangeant qu’un pain grossier fabriqué par eux-mêmes. Ah! pauvre soldat, toujours dévoué, toujours content’ Ceux qui blâment tes peccadilles n’ont jamais vu ce que tu endurais!

Nos canonniers avaient, cette fois, des munitions à discrétion et ils faisaient un feu continuel et par bordées de trente pièces à la fois; malgré cela il est bien certain que la place nous eût coûté beaucoup de temps et beaucoup d’hommes sans l’heureux événement qui se produisit le 26 août. Ce jour-là Masséna était venu voir les travaux du siège il était accompagné d’une jeune dame qui le suivait partout à cheval; c’était la femme d’un capitaine de dragons qui avait quitté son mari pour suivre le maréchal et que les soldats appelaient « la Poule à Masséna » ; elle poussait des cris d’effroi à chaque détonation, bien qu’elle fût hors de portée, et cela faisait beaucoup rire nos vieilles moustaches. Masséna, irrité de la vivacité du feu de la ville, ordonna de placer quelques mortiers de plus et de redoubler nos coups : le feu des assiégés diminua un peu. Chaque fois que le régiment n’était pas de tranchée, les officiers avaient l’habitude d’aller tous les soirs sur des rochers assez élevés pour voir l’effet des bombes : vers les dix heures du soir, nous étions à notre poste lorsqu’une commotion terrible ébranla la terre et nous renversa, en même temps qu’une colonne de feu et une fumée noire et épaisse s’élevaient au-dessus de la ville (22). Toutes les troupes prirent les armes : on ne doutait point que ce fût un magasin à poudre qui venait de sauter, mais on ignorait à quel endroit. Bientôt un officier de l’État-major vint nous informer que l’explosion s’était produite dans Almeïda et qu’on aurait le détail le lendemain. Le feu de l’ennemi était à peu près éteint et, sommé de capituler à la pointe du four, il se rendit aussitôt. Nous entrâmes en ville et je fus témoin de ce que peuvent ces terribles poudres inventées par les hommes pour leur destruction. L’explosion avait été si violente que, des cinq ou six cents maisons dont se composait Almeïda, il n’en restait plus qu’une vingtaine. Tout était détruit de fond en comble : des pierres pesant plus de mille livres, des pièces de douze et de seize avaient été lancées à trois cents pas de la ville, des canons étaient coupés en plusieurs morceaux, des cloches énormes étaient fondues à moitié et tombées avec les clochers. Deux mille habitants, pour se garer du boulet, s’étaient réfugiés dans les casemates : ils furent ensevelis sous les décombres. De 6 000 hommes de garnison, il en échappa au plus 2 000 : les sentinelles étaient collées contre les murailles comme des mouches qu’on écrase, des têtes, des bras, des jambes furent trouvés à une lieue de la ville; et pourtant les survivants firent encore feu avec les quelques pièces qui restaient.

La prise de ces deux places était due au maréchal Ney qui en avait dirigé le siège et que les soldats avaient pu voir chaque jour dans les tranchées et aux hôpitaux; malgré cela, la gloire n’en rejaillit pas moins sur Masséna qui commandait en chef, et les flatteurs appelèrent encore « enfant gâté de la Victoire » le vieux renard qui n’était plus bon qu’à prendre des poules; il est vrai que ce furent ses derniers trophées, comme on ne tardera pas à le voir.


Notes

(1) Marchand (le comte Jean-Gabriel), général de division, né le 11 décembre 1765, général de brigade en 1 800, général de division après Austerlitz, se distingua à Guttstadt le 6 juin et le 13 juin à Friedland. Chevalier du mérite militaire de Wurtemberg et grand cordon de la Légion d’honneur. Après Fuentès d’Oñoro fut rappelé et commanda une division dans l’expédition contre la Russie : se distingua à Valoutina et à la Moskova. Rentré en France et commandant la 7e division militaire dans le Midi. Reprit Chambéry aux Autrichiens. Chevalier de Saint-Louis en 1814 et commandant de la 1re subdivision de la 7e division militaire à Grenoble. (Tables du Temple de la Gloire. Paris, Panckouke, s. d., t. XXVI.)
En 1814, Marchand passait pour un ennemi déclaré et personnel de Napoléon. Accusé d’avoir livré Grenoble à l’Empereur en 1815, il fut mis en jugement en 1816 et acquitté. Il rentra dans l’armée après 1830 et devint pair de France sous la monarchie de Juillet.

(2) Tamamès est une petite ville sur la route de Salamanque à Ciudad-Rodrigo.
« … Une armée sous le duc del Parque était sortie de Portugal pour s’emparer de Salamanque et menacer Madrid. Le général Marchand, auquel Ney, absent par congé, avait laissé le commandement du 6e corps, s’avança à sa rencontre. Il eut le tort de l’attaquer entre Ciudad-Rodrigo et Salamanque, dans une position assez forte, à Tamamès, et dut abandonner le terrain après des pertes sensibles le 18 octobre. » (E. Guillon, les Guerres d’Espagne sous Napoléon, p. 146.)
« Le général Marchand, au lieu de demander du secours au général Kellermann et d’attendre l’ennemi dans la plaine de Salamanque, se décida à l’aller attaquer sur un terrain montueux coupé de ravins et couvert de bois et de rochers, très avantageux à des troupes médiocres. » (Mémoires du maréchal Jourdan, p. 279.)

(3) « Une masse de 15 000 hommes était opposée au général Maucune qui s’est avancé l’arme au bras… Il n’était plus qu’à trente pas de l’ennemi qui était en bataille, retranché derrière des rochers. Sa troupe souffrait sans pouvoir faire beaucoup de mal à l’ennemi. C’est là que le mouvement rétrograde s’est prononcé et il était impossible d’emporter ce point devant des forces si supérieures en nombre. » (Rapport du général Marchand au maréchal Soult, cité dans les Mémoires militaires du maréchal Jourdan, p. 280.)

(4) Fils du maréchal de ce nom. « Je désirais depuis longtemps le connaître, sachant le rôle qu’il avait joué à Marengo, dont le succès, dans un moment désespéré, lui fut à peu près dû. C’était un petit homme, d’apparence chétive et maladive, ayant le regard intelligent mais faux… C’était un concussionnaire impitoyable; sous des prétextes politiques, il faisait plonger dans les anciens cachots de l’inquisition les plus notables habitants soumis à sa domination, ce qui constituait le quart de l’Espagne, puis il entrait en composition avec les familles pour rendre ses prisonniers à la liberté, à prix d’argent qu’il mettait dans sa poche. » (Souvenirs militaires du colonel de Gonneville, p. 143.)
A propos de quelques sommes levées par lui à Valladolid, il fit au général Thiébault cette réponse : « S’étaient-ils imaginé que j’avais passé les Pyrénées pour changer d’air ? » (Mémoires du général Thiébault, t. 11, p. 278, note.)

(5) Le 26 novembre, le général Kellermann atteignit l’avant-garde du duc del Parque qui fut forcé de se retirer vers Salamanque… Le lendemain le général français dirigea son infanterie par Fresno et par Canta de la Piedraïta et porta sa cavalerie à la Boveda sur la route de Salamanque. (Victoires et Conquêtes des Français, t. XIX, p. 305.)

(6) Le général Lorcet, qui commandait l’avant-garde, fit une telle diligence que, le 28 à deux heures de l’après-midi, il atteignait l’arrière-garde [sic] du corps espagnol qui se retirait de Salamanque dans la direction d’Alba de Tormès; le duc del Parque occupait cette ville et avait disposé ses troupes sur les deux rives de la Tormès. (Victoires et Conquêtes des Français, t. XIX, p. 306.)

(7) L’avant-garde attendit du renfort… L’attaque de toute la ligne ennemie ne tarda pas à avoir lieu et fut exécutée avec tant de vigueur et d’impétuosité que les Espagnols lâchèrent pied aussitôt; leur cavalerie tourna bride sans échanger un coup de sabre et repassa la rivière en désordre. L’infanterie fut sabrée et abandonna cinq pièces de canon.
Après un nouvel engagement de notre cavalerie avec une seconde ligne espagnole, l’ennemi se retira sur une hauteur… La cavalerie se borna à le tenir en échec en attendant l’arrivée de la brigade d’infanterie du général Maucune. Il était nuit lorsque celui-ci fut en mesure de seconder les efforts de la cavalerie. Cependant, malgré l’obscurité qui permettait à peine de se diriger par des chemins et des passages inconnus, le général Kellermann n’hésita pas à faire exécuter l’attaque qui devait terminer la journée… Les Espagnols, formés en carrés, lâchèrent pied au premier choc… Kellermann trouvant le plateau abandonné suivit les fuyards au bruit confus des voix et entra presque aussitôt qu’eux dans la ville d’Alba de Tormès. Là, tombant sur la queue de la colonne ennemie sans tirer un coup de fusil, il lui tua 200 hommes à la baïonnette, se rendit maître du pont et enleva l’artillerie qui le défendait… Les Espagnols profitant des ténèbres se dispersèrent dans les bois et dans les vignes voisines, de manière que le lendemain il fut impossible au général Kellermann de suivre leurs traces et d’achever leur destruction comme il se l’était proposé. (Victoires et Conquêtes des Français, t. XIX, p. 307-308.)

(8) « Cette journée peu connue, où toute une armée fut détruite par huit régiments de cavalerie, ne nous coûta que 18 tués et 57 blessés… Les ennemis laissaient sur le terrain 3 000 tués ou blessés et entre nos mains 15 canons, 15 000 fusils, plusieurs drapeaux et 2 000 hommes. » (E. Guillon, les Guerres d’Espagne sous Napoléon, p. 147.)

(9) Lorcet (baron) Jean-Baptiste, né le 18 mars 1768. Général de brigade de cavalerie le 30 juillet 1799. Fit les campagnes de 1806 et 1807, où il donna les preuves d’un brillant courage. Envoyé en Espagne, se distingua à Alba de Tormès et à Fuentes d’Onoro. Revenu en France, lit les campagnes de 1812, 1813 et 1814. En 1814 le roi le créa chevalier de Saint-Louis et le nomma au commandement de Saint-Malo. Après les événements du 20 mars, fut nommé lieutenant-général de cavalerie. (Tables du Temple de la Gloire, t. XXVI.)

(10) Le maréchal Ney avant repris le commandement du 6e corps, toujours cantonné dans la province de Salamanque, fit un mouvement vers Ciudad-Rodrigo. Le 13 février, les Français commencèrent à jeter quelques obus dans la place et sommèrent le gouverneur de se rendre. Celui ci ayant déclaré qu’il n’ouvrirait les portes de la ville que lorsqu’il se verrait réduit à la dernière extrémité, le duc d’Elchingen replia ses troupes et se cantonna entre Ciudad-Rodrigo et Salamanque jusqu’à ce qu’il eût réuni les moyens d’agir plus efficacement. (Victoires et Conquêtes des Français, t. XX, p. 9.)

(11) Tio, oncle.

(12) Allusion au conte de Marmontel, Annette et Lubin, d’où fut tiré le livret de l’opéra-comique joué avec grand succès d’abord en 1762, puis en 1789.

(13) « Ces immenses préparatifs, toujours si difficiles en Espagne et dans des contrées si éloignées des frontières de France, furent encore retardés et contrariés par des pluies continuelles et le mauvais état des chemins. » (Journaux des siéges faits et soutenus par les Français dans la Péninsule, par J. Belmas, t. III, p. 213 et passim). « La place de Ciudad-Rodrigo fut investie. Don André Herrasti en était gouverneur » (Mémoires du maréchal Jourdan, p. 321).

(14) « Sur les contributions de guerre imposées à la Prusse, nous apprîmes que, par ordre de l’Empereur, il avait été prélevé cent millions de francs pour être distribués à l’armée de la manière suivante : tout individu, sous-officier et soldat, ayant fait la campagne d’Iéna, avait droit à 15 francs; s’il avait fait en outre celle d’Eylau, à 30 francs; celle de Friedland à 45 francs; enfin, chaque soldat qui avait été blessé dans une des campagnes de Prusse ou de Pologne recevait le maximum des trois sommes… Ce fut l’ordonnateur en chef de l’armée, Villemanzy, qui eut le travail de la répartition « . (Parquin, p. 149, 150).

(15) « Général Maucune, homme de peu de capacité, quoique très brave soldat » (Mémoires du duc de Raguse, t. IV, p. 138).

(16) On affirme que le fameux Mina enleva en huit mois, sur la route de Vitoria, pour quarante millions d’argent monnayé venant de France.

(17) « La tranchée fut ouverte. Le duc d’Elchingen commandait les troupes de siège, le général Ruty l’artillerie et le général du génie Valazé dirigeait les travaux. Les approches présentaient d’autant plus de difficultés que, indépendamment de la nombreuse artillerie de la place, on rencontra un terrain difficile et accidenté et souvent le roc et l’eau vive. » (Mémoires du maréchal Jurdan, p. 321.)

(18) « Une grande partie des munitions se trouvait consommée et il était à craindre que l’approvisionnement fait avec tant de peine pour le siège ne fût insuffisant. (Belmas, Journaux des siéges faits et soutenus par les Français de 1807 à 1814, t. III, p. 213-222.)

(19) « Les Français portèrent en avant du front d’attaque jusqu’auprès de la contrescarpe, plusieurs détachements qui creusèrent des trous de loup où un homme se trouvait couvert jusqu’à la tête; quelques tireurs adroits, employés à ce service, firent le désespoir des Espagnols qui n’osaient presque plus se montrer sur les remparts. » (Victoires et Conquêtes des Français, t. XX, p. 63.)

(20) « Un officier ayant exprimé la crainte que le passage de la brèche ne fût pas suffisamment praticable, quatre de nos soldats s’élancent, montent au sommet de la brèche, regardent dans la ville, examinent tout ce qui pouvait être utile de savoir, déchargent leurs armes et, bien que cet acte de courage eût été exécuté en plein jour, ces quatre braves, par un bonheur égal à leur dévouement, rejoignent leurs camarades sans avoir été blessés (Mémoires du général baron de Marbot, t. II, p. 345).

(21) « Almeïda passait pour la première place du Portugal. Comme forteresse sa position est admirable : elle est bâtie sur l’extrême plateau de la chaîne de montagnes qui borde la rive droite de la Coa… sa double enceinte était couverte par six bastions en pierre et par autant de ravelins. Son château formant comme une deuxième citadelle pouvait encore servir de refuge à la garnison et prolonger sa résistance de plusieurs jours. » (Victoires et Conquêtes des Français, t. XX, p. 71.)
« La défense d’ Almeïda était confiée au général anglais Cox… On ne fut en mesure d’ouvrir la tranchée que dans la nuit du 15 au 16 août… Ce siège présentait de réelles difficultés en raison du terrain rocheux, et on y eût perdu bien du monde et du temps sans le hasard qui nous vint en aide. » (Mémoires militaires du maréchal Jourdan, p. 321-322.)

(22) « Le soir du 26 une terrible explosion se fit entendre. La ville entière disparut tout à coup dans un nuage épouvantable de fumée; une bombe venait de faire sauter la grande poudrière contenant plus de 150 milliers de poudre. Les fortifications, la cathédrale, les principaux édifices et une grande partie de la population furent détruits… Des pièces de gros calibre furent enlevées de la citadelle et jetées à plus de 200 toises, brisées en plusieurs tronçons.  » (Victoires et Conquêtes des Français, t. XX, p. 73.)
« On vit s’élever du centre de la ville un immense tourbillon de feu et de fumée; deux bombes lancées de la batterie n° 4 étaient tombées à la fois sur le grand magasin à poudre du château et y avaient mis le feu. » (Belmas, Journaux des sièges…, p. 353.)
Marbot, malade, était soigné à Ciudad-Rodrigo… « Une épouvantable détonation se fit entendre tout à coup. La terre trembla; je crus que la maison allait s’écrouler. C’était la forteresse d’Almeïda qui venait de sauter par suite de l’explosion d’un magasin à poudre et, bien que Rodrigo soit à une journée de cette place, la commotion s’y était fait vivement sentir. » (Mémoires de Marbot, t. II, p. 353.)