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1810 – Incendie – Bausset – Le Consulat et le Premier empire

Mémoires de Louis-François-Joseph, baron de Bausset, préfet du palais [1]

L’incendie de l’ambassade d’Autriche à Paris

1er juillet 1810

 

Francois de Bausset
Francois de Bausset

LL. MM. arrivèrent à Saint-Cloud le 1er juin, à neuf heures du soir. Peu de jours après, le général Savary fut nommé ministre de la police, en remplacement de Fouché, qui fut destiné au gouvernement de Rome.

Le reste de ce mois fut consacré aux fêtes et réjouissances publiques ; elles furent terminées par une catastrophe épouvantable.

De grands préparatifs avaient été ordonnés par le prince de Schwartzenberg, ambassadeur d’Autriche, pour la fête qu’il offrit à LL.MM., le 1er juillet. Les rez-de-chaussée de l’ancien hôtel de Montesson qu’il occu­pait, dans la rue de la Chaussée d’Antin, ne se trou­vant pas assez vaste, son architecte avait fait con­struire en bois une grande salle de bal, à laquelle on arrivait à la suite des appartements par une galerie également en bois. Les plafonds de cette galerie, étaient figurés en papier vernis et parfaitement décorés de peintures et d’ornements. Les planchers de ces deux pièces, élevés au niveau des appartements, étaient placés sur des charpentes; un lustre énorme fut suspendu au plafond de la salle de bal ; les deux côtés de la galerie et tout le pourtour de la salle furent éclairés par des demi-lustres appliqués contre les murailles. Une estrade élevée fut réservée pour la famille impériale, au centre du côté droit de la salle, et en face d’une grande porte qui ouvrait sur le jardin. Derrière cette estrade, et sur l’un des côtés, on avait pratiqué une petite porte pour l’usage particulier de LL. MM.

La fête com­mença par des danses exécutées dans le jardin au mi­lieu d’une superbe illumination, par les premiers artistes de l’Opéra. On se rendit ensuite dans la salle de bal, où l’on dansait depuis une heure environ, lorsqu’un courant d’air, agitant un des rideaux placés aux croisées de la galerie en bois, les poussa contre les bougies, qui malheureusement étaient trop rap­prochées; ces rideaux s’enflammèrent. Le comte Dumanoir, chambellan de l’empereur, et M. de Trop-briant essayèrent en vain d’éteindre le feu, qui gagna promptement les plafonds de papiers vernis. En moins de trois minutes, l’incendie, comme une traînée d’artifice, gagna les plafonds de la salle, et toutes les légères décorations dont elle était ornée.

Le prince de Schwarzenberg oublia toute son inquiétude personnelle, et avec un douloureux courage ne s’occupa que du salut de la famille impériale, qui se trouva promptement dégagée par la porte qui avait été ménagée derrière l’estrade. Une fois parvenu dans la cour, Napoléon fit avancer les voitures, et partit avec l’impératrice. Arrivé à la place Louis XV, il changea de voiture, fit continuer l’impératrice jusqu’à Saint-Cloud, et revint au palais de l’am­bassadeur, afin de contribuer par sa présence et par ses ordres à l’efficacité des secours.

Cette frêle et misérable construction était déjà la proie des flammes, et fut consumée avant que les pompiers pussent en arrêter les progrès. Placé par hasard auprès de la porte du jardin, il me fut facile de sortir un des premiers avec les dames que j’avais accompagnées. A peine étais-je dans le jardin que j’en­tendis tomber avec fracas, le grand lustre; des cris de douleur et d’effroi se mêlèrent à cette scène d’hor­reur. La foule qui se pressait et qui s’étouffait elle-même par ses propres efforts, rendait la sortie encore plus difficile; le parquet de cette salle ne put y ré­sister ; il s’entrouvrit et des victimes sans nombre y furent écrasées et dévorées par le feu qui les envelop­pait de toutes parts ; et dans le jardin… que de cris !.. que de larmes !… La mère avec des sanglots aigus, appelait sa fille, les femmes leurs maris, les maris leurs femmes, les filles leur mère, l’ami son ami : des plaintes déchirantes étaient les seules réponses à tant d’angoisses et de douleur.

En peu de minutes les flammes avaient dévoré ce lieu, qui naguère, sem­blable à un palais enchanté, renfermait tout ce que la France avait de grâces et de beauté… Lorsque tout à coup au milieu des débris enflammés, et lorsque tout était silencieux comme la mort, on vit s’élancer une femme jeune, belle, d’une taille élégante, cou­verte de diamants, agitée, poussant des cris douloureux, des cris de mère… Cette désolante apparition fut rapide comme l’éclair qui fend le nuage obscur… Elle n’était déjà plus cette belle princesse de Schwarzenberg;… et sa jeune famille était dans le jardin à l’abri de tout danger !!!

La présence de Napoléon, ses ordres, les secours qu’il fit donner à ceux qui survécurent à de graves blessures, contribuèrent beaucoup à sauver quelques victimes. Le prince Kourakin, vivement pressé dans la foule, accablé de lambeaux enflammés qui tombaient sur lui, dut la vie à son bel habit d’étoffe d’or sur lequel les brûlots glissèrent. Il n’en fut pas moins grièvement blessé, et condamné pendant trois mois à des souffrances cruelles.

Le prince de Schwarzenberg, rassuré sur le sort de la famille impériale, se livra à toute sa douleur, et fit tout ce qu’il était possible de faire. De grosses larmes coulaient de ses yeux ; il fut tellement occupé des malheurs des autres, qu’il ne voyait pas sa famille réunie autour de lui… Il ne voyait que ce qui lui manquait… Son infortunée belle-sœur… Désolé, malheureux, autant qu’on peut l’être, il conserva toute sa vie un sentiment de tristesse et de mélanco­lie, dont rien ne put le guérir. Alors on se rappela avec effroi, qu’en de pareilles circonstances, les fêtes pour le mariage de Louis XVI, encore dauphin, fu­rent changées en jour de deuil, et l’on fut plus que jamais tenté de penser que, la providence réserve ses plus grandes catastrophes aux fortunes les plus grandes.


NOTES

[1] 1770 – 1835.