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1805 – NEUVIÈME BULLETIN DE L’ARMÉE D’ITALIE

NEUVIÈME BULLETIN DE L’ARMÉE D’ITALIE [1].

 

Au quartier-général de Gorizia, le 5 frimaire an 14[2].

Le général en chef était instruit par divers rapports, spécialement par une lettre du général Vial[3], ambassadeur de S.M.I. & R. à Berne, qu’un corps de l’armée autrichienne, qui se trouvait coupé par suite des manoeuvres de la grande armée, devait descendre des montagnes du Tyrol. Il calcula que cette colonne, dans sa situation, chercherait, soit à traverser la ligne de l’armée pour arriver aux lagunes de Venise, & se réunir aux troupes qui occupent cette place, soit à opérer par Fehro[4] & Belluno[5], pour se joindre aux débris de l’armée du prince Charles vers Leybach[6]. Dans la première hypothèse, la position de l’aile droite qu’il avait laissée pour observer Venise[7], sous les ordres du lieutenant-général Gouvion-Saint-Cyr[8], lui répondait que les ennemis ne tenteraient pas impunément le passage ; dans la seconde hypothèse, il avait fait occuper les deux Ponteba[9] & la Chiusa-di-Pletz[10], par plusieurs régimens de cavalerie & d’infanterie, sous les ordres des généraux de brigade Lacour[11] & Lanchantin[12]. Quelque direction que prit la colonne ennemie, la situation de l’armée sur l’Isonzo permettait de détacher à temps des forces suffisantes pour la couper ; & cependant l’avant-garde continuait sa marche sur Leybach.

La colonne, forte d’environ sept mille hommes d’infanterie, & douze cents chevaux, commandée par le prince de Rohan[13], est venue le 2 frimaire[14] se jeter sur Bassano : elle put aisément enlever le faible détachement de cent cinquante hommes qui formait la garnison, & elle se dirigea sur Castel-Franco[15].

Aussitôt que le lieutenant-général Saint-Cyr en eut avis, il jugea que le but de l’ennemi était en effet de traverser notre ligne, dont sans doute il ne connaissait pas la force, & il fit des dispositions pour le bien recevoir.

Le général en chef, qui avait tout prévu, était tranquille de ce côté ; mais pour ne rien donner au hasard des événemens, il prit des mesures pour faire arriver à marches forcées sur la Piave la division des grenadiers, commandée par le général Partouneaux, deux brigades des divisions Duhesme & Seras, la division des cuirassiers & une brigade de dragons ; les grenadiers devant remonter la Piave par il Borco del Mantello[16], & tourner la position de Bassano. La division Gardanne, dirigée en même temps sur Venzone[17], devait renforcer les détachemens envoyés aux deux Ponteba, pour couper toute retraite à l’ennemi, dans le cas où il eût déjà pris la route de Belluno & de la Pieva-di-Cadore[18], pour gagner Vilach[19] & rejoindre le prince Charles à Leybach. Le général en chef avait laissé le reste des troupes sur l’Isonzo, sous le commandement du général Duhesme, & se portait lui-même sur la Piave, pour y diriger les mouvemens qu’il avait ordonnés.

Le lieutenant-général Saint-Cyr manoeuvrait pour reconnaître l’ennemi, & l’arrêter ; il avait formé une colonne tirée des divisions Regnier[20], Lecchi[21] & Verdier : il était lui-même à Campo San-Pietro[22] avec le régiment polonais commandé par le général Peyri[23]. Le général Regnier à Navale[24] avait ordre de marcher, le 3 frimaire, à la pointe du jour sur Castel-Franco. L’ennemi arrivé la veille, & sentant la difficulté de sa position, prévint l’attaque ; il se jeta violemment sur la division Regnier, qui le reçut avec la plus grande vigueur, & l’eut bientôt culbuté ; il revint plusieurs fois à la charge, & heurta toujours contre le même écueil.

Pendant ce temps, le lieutenant-général Saint-Cyr fit faire un mouvement au régiment polonais & tourna l’ennemi ; ce ne fut alors qu’une déroute jusqu’à Castel-Franco, où nos troupes arrivèrent aussitôt que les autrichiens. Tout ce qui n’avait pas péri ou qui n’avait pas été pris sur le champ de bataille, a demandé à capituler. Six mille hommes d’infanterie & mille chevaux sont restés en notre pouvoir : c’est beaucoup plus que nous ne leur avions opposé de combattans effectifs ; mais ils sentirent que, par l’effet nécessaire des dispositions qui les menaçaient de toutes parts, leur perte devenait inévitable. Le général prince de Rohan, commandant le corps, plusieurs colonels & beaucoup d’officiers sont au rang de nos prisonniers ; six drapeaux & un étendard, douze pièces de canon, leurs caissons & d’immenses bagages sont aussi le résultat de la victoire. Il a été perdu deux étendards dans la mêlée. Nous n’avons à regretter qu’une centaine d’hommes mis hors de combat. Nous avons retrouvé les prisonniers faits sur nous à Bassano.

Un corps de Croates, qu’on présume avoir fait partie de la colonne, est attendu aux débouchés des montagnes : il est difficile qu’il nous échappe, d’après les mesures déjà prises pour lui faire partager le même sort.

Le lieutenant-général Gouvion-Saint-Cyr a déployé une grande habileté dans les manoeuvres ; il donne lui-même de justes éloges à la bravoure & aux talens du général de division Regnier. Il cite avec honneur les chefs des 10e.[25] & 56e.[26] régimens de ligne, le chef de bataillon Clavel[27], commandant le bataillon suisse, les chefs de brigade Grabinski[28] & de bataillon Bialowiski[29] & Clopski[30].

Le général de brigade Lacour est à Vilach ; il pousse ses avant-postes sur Clagenfurth[31], & touche au moment de communiquer avec la grande armée.

L’avant-garde aux ordres du général Espagne fait à chaque pas de nouveaux prisonniers. Les routes d’Idria & de Leybach sont couvertes de chevaux tués, de caissons rompus, & de milliers de boulets abandonnés.


[1] In : Mémorial administratif du département de l’Ourte, n° 303 du 20 frimaire an XIV (11.12.1805), p. 254-256. Liège : J.F. Desoer, 1806. (Mémorial administratif du département de l’Ourte ; IX).

[2] 26 novembre 1805.

[3] Honoré Vial (1766-1813). Général (1796), ambassadeur en Suisse de 1802 à 1808, baron de l’Empire (1810).

[4] Feltre (Italie), chef-lieu d’une petite province de la Vénétie, sur la Piave, au sud-ouest de Bellune et au nord-est de Vicence et de Bassano.

[5] Belluno (Bellune en français), sur la Piave, au nord de Trévise. Chef-lieu du Bellunais, province de la Terre-ferme de Vénétie.

[6] Lire : Laibach (Ljubljana), alors capitale de la Carniole.

[7] Venezia. La ville est autrichienne depuis le traité de Campo-Formio. Le trajet des troupes de Massena passant plus au nord, Venise est toujours aux mains des troupes autrichiennes.

[8] Laurent Gouvion (1764-1830), dit Gouvion Saint-Cyr. Général (1794), conseiller d’État (1800), colonel-général des cuirassiers, grand-officier de l’Empire (1804-1812), comte de l’Empire (1808), maréchal de l’Empire (1812), pair de France (1814), ministre de la Guerre (1815 ; 1817-1819), ministre d’État (1815), ministre de la Marine et des Colonies (1817), marquis de Gouvion Saint-Cyr (1817).

[9] Pontebba (Pontafel en allemand, Tablja en slovène, Pontebe en frioulan), ville du Frioul italien, à 10 kms au sud de la frontière austro-italienne, dans le Val Canale. La ville est à la limite entre la Vénétie et la Carinthie. Il y a donc, à l’époque, Pontebba l’italo-vénitienne et Pontafel la germano-autrichienne.

[10] Chiusa di Plez(zo) (Flitscher Klausen, en allemand, Kluže en slovène), village et forteresse au nord-est de Bovec (Flitsch en allemand, Plezzo en italien) sur la route du col du Predil (frontière slovéno-italienne actuelle), dans la haute vallée de l’Isonzo.

[11] Nicolas Bernard Guyot (Guillot, Guiot) de Lacour (1771-1809). Général (1800).

[12] Louis François (de) Lanchantin (1756-1812). Général (1805), baron de l’Empire (1811).

[13] Louis Victor Mériadec de Rohan, prince de Guéméné, duc de Montbazon, duc de Bouillon (1766-1846). Émigré à la Révolution, il s’engage dans l’armée autrichienne. Général-major (1801), il sera fait Lieutenant-feld-maréchal (1809) et s’installera en Bohême.

[14] 23 novembre 1805. Le prince de Rohan a quitté Landeck (Tyrol septentrional) le 10 novembre. Après avoir traversé Nauders, Glurns (Glorenza), Bozen (Bolzano), Trient (Trento), Borgo Valsugana, il s’est emparé du fort de Primolano, à l’entrée de la Vénétie (dans les Sette Comuni), le 22.

[15] Castelfranco Veneto.

[16] Bosco del Mantello, bois au nord-ouest de Trévise et à l’ouest de Montebelluna, dans un coude de la Piave.

[17] Village au sud-ouest de Pontebba/Pontafel, juste avant le coude qui fait bifurquer le Tagliamento vers Tolmezzo.

[18] Pieve di Cadore, chef-lieu du Cadore, petite région de la Vénétie au nord du Bellunais, dans la haute vallée de la Piave.

[19] Villach, chef-lieu de cercle en Carinthie, au nord-est de Pontebba.

[20] Jean Louis Ebénézer Reynier (1771-1814). Général (1794), il refuse le commandement en chef ad interim de l’armée d’Égypte après l’assassinat de Kleber (1800). Ministre de la Guerre et de la Marine du royaume des Deux-Siciles (Naples) (1807-1808), comte de l’Empire (1811).

[21] Giuseppe Lechi (1766-1836). Général (1799).

[22] Camposampiero, au nord-est de Padoue, à mi-chemin sur la route de Trévise.

[23] Luigi Gasparo Baldassare Pietro Leone Maria (di) Peyri (1758-?). Général de l’armée italienne, baron d’Empire (1811).

[24] Novale, auj. Noale, cité au sud-est de Castelfranco, en direction de Mestre et de Venise.

[25] Régiment commandé par Jean Antoine Soulier (1766-1835). Général (1811), baron de l’Empire (1813).

[26] Régiment commandé par Jules Alexandre Léger Boutrouë (1760-1805), mort quelques jours plus tard des suites de ses blessures. Il était le frère de Laurent Boutrouë (1757-1816), ancien député à la Convention nationale, régicide.

[27] Clavel (?-1806), tué à Santa Eufemia (Calabre) pendant la tentative de débarquement des Anglais dans le nouveau royaume de Joseph Bonaparte.

[28] Józef Joachim Grabiński (1771-1835). Il commande la 1ère brigade de la légion polonaise depuis 1800.

[29] Szymon Białowiejski (?-1808). Il commande le 1er bataillon de la 1ère légion depuis 1797.

[30] Józef Grzegorz Chłopicki (1768-1854) Il commande le 2e bataillon de la 1ère légion depuis 1799. Général (1809), baron Chłopicki de Necznia et de l’Empire (1811). Du 05-12-1830 au 17-01-1831, il assuma la fonction de dictateur de la Pologne insurgée contre l’occupant russe.

[31] Klagenfurt, capitale de la Carinthie.