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1805 – DIXIÈME BULLETIN DE LA GRANDE ARMÉE.

DIXIÈME BULLETIN DE LA GRANDE ARMÉE[1]

 

Augsbourg, le 30 vendémiaire an 14,

(22 octobre 1805.)

LORS de la capitulation du général Wernek près Nordlingen, le prince Ferdinand, avec un corps de mille chevaux & une portion du parc, avait pris les devants : s’était jeté dans le pays prussien[2] & s’était dirigé par Gunzenhausen[3] sur Nuremberg[4]. Le prince Murat le suivit à la piste, & parvint à le déborder ; ce qui donna lieu à un combat sur la route de Furth[5] à Nuremberg, le 29 au soir. Tout le reste du parc d’artillerie, tous les bagages sans exception ont été pris. Les chasseurs à cheval de la garde impériale se sont couverts de gloire ; ils ont culbuté tout ce qui s’est présenté devant eux : ils ont chargé le régiment de cuirassiers de Mack. Les deux régiments de carabiniers ont soutenu leur réputation.

On est rempli d’étonnement lorsqu’on considère la marche du prince Murat, depuis Albeck jusqu’à Nuremberg. Quoique se battant toujours, il est parvenu à gagner de vitesse l’ennemi qui avait deux marches sur lui. Le résultat de cette prodigieuse activité a été la prise de quinze cents chariots, de cinquante pièces de canon, de seize mille hommes, y compris la capitulation du général Wernek, & d’un grand nombre de drapeaux. Dix-huit généraux ont posé les armes, trois ont été tués.

Les colonels Morland[6] des chasseurs à cheval de la garde impériale, Cauchois[7], du premier régiment de carabiniers, Rouvillois[8], du premier régiment d’hussards, & les aides-de-camp Flahault[9] & Lagrange[10], se sont particulièrement distingués. Le colonel Cauchois a été blessé.

Le 29 au soir, le prince Murat a couché à Nuremberg, où il a passé la journée du 30 à se reposer.

Au combat d’Elchingen, le 23 vendémiaire, le 69e. régiment de ligne s’est distingué. Après avoir forcé le pont en colonne serrée, il s’est déployé à portée du feu des autrichiens avec un ordre & un sang froid qui ont rempli l’ennemi de stupeur & d’admiration.

Un bataillon de la garde impériale est entré aujourd’hui à Augsbourg. Quatre-vingts grenadiers portaient chacun un drapeau. Ce spectacle a produit sur les habitants d’Augsbourg un étonnement que partagent les paysans de toutes ces contrées.

La division de troupes de Wurtemberg vient d’arriver à Geisslingen[11].

Les bataillons de chasseurs qui avaient suivi l’armée depuis son passage à Stougard[12] sont partis pour conduire en France une nouvelle colonne de 10,000 prisonniers. Les troupes de Bade, fortes de 3 à 4000 hommes, sont en marche pour se rendre à Augsbourg.

L’Empereur vient de faire présent aux bavarois de 20,000 fusils autrichiens pour l’armée & les gardes nationales.

Il vient aussi de faire présent à l’électeur de Wurtemberg de 6 pièces de canon autrichiennes.

Pendant qu’a duré la manœuvre d’Ulm, l’électeur de Wurtemberg a craint un moment pour l’électrice & sa famille[13], qui se sont rendues alors à Heidelberg[14] ; il a disposé ses troupes pour défendre le cœur de ses états.

Les autrichiens sont détestés de toute l’Allemagne, bien convaincue que sans la France, l’Autriche la traiterait comme ses pays héréditaires.

On ne se fait pas une idée de la misère de l’armée autrichienne ; elle est payée en billets qui perdent 40 pour cent : aussi nos soldats appellent-ils plaisamment les autrichiens des soldats de papier. Ils sont sans aucun crédit : la maison d’Autriche ne trouverait nulle part à emprunter dix mille francs. Les généraux eux-mêmes n’ont pas vu une pièce d’or depuis plusieurs années. Les anglais, du moment qu’ils ont su l’invasion de la Bavière, ont fait à l’empereur d’Autriche un petit présent qui ne l’a pas rendu plus riche ; ils se sont engagés à lui faire remise des 48 millions qu’ils lui avaient prêtés pendant la dernière guerre. Si c’est un avantage pour la maison d’Autriche, elle l’a déjà payé bien cher.


NOTES

[1] In : Mémorial administratif du département de l’Ourte, n° 295 du 10 brumaire an XIV (01.11.1805), p. 120-122. Liège : J.F. Desoer, 1806. (Mémorial administratif du département de l’Ourte ; IX).

[2] C’est à dire le margraviat d’Ansbach (pour la partie méridionale de cette enclave prussienne) et celui de Bayreuth (pour la partie septentrionale).

[3] Ville du margraviat d’Ansbach, située à mi-chemin sur la route reliant cette ville à Nordlingen.

[4] Nürnberg, ville demeurée libre et impériale lors du recès d’Empire de 1803. Elle sera annexée à la Bavière lors de la création de la Confédération du Rhin (1806).

[5] Ville de l’électorat de Bavière, à l’ouest et jumelle de Nuremberg.

[6] François Louis de Morlan, dit Morland (1771-1805), colonel en second (le colonel en titre étant le prince Eugène de Beauharnais) du régiment des chasseurs à cheval de la garde impériale depuis le 9 juin de la même année. Il décédera trois jours après la bataille d’Austerlitz, suite aux blessures qu’il y aura reçues.

[7] Antoine Christophe Cochois (1755-1830). Colonel (1799), général (1805, à l’issue de la campagne), baron de l’Empire (1810).

[8] Philippe Augustin Rouvillois. Il est colonel du premier régiment d’hussards de 1803 à 1807.

[9] Auguste Charles Joseph Flahaut de La Billarderie (1785-1870), peut-être fils naturel de Talleyrand et, en tout cas, père naturel du futur duc de Morny, né de sa relation avec la reine de Hollande, Hortense de Beauharnais. Aide de camp de Murat depuis 1802, baron de l’Empire (1809), général (1812), comte de l’Empire (1813), pair des Cent-Jours (1815), pair de France (1830), sénateur (1852) et grand-chancelier de la Légion d’honneur (1864).

[10] Les ouvrages consultés ne nous ont pas permis de déterminer s’il s’agissait d’Adélaïde Blaise François Le Lièvre de La Grange (1766-1833), qui était attaché à l’état-major du prince Murat, ou de son frère, Armand Charles Louis (1783-1864), aide de camp du maréchal Berthier. Le premier deviendra général en 1807 et comte de l’Empire en 1813 ; le second connaîtra des promotions inverses : général en 1812, comte de l’Empire en 1810 et, après avoir été écuyer de l’Empereur en 1809, sera fait pair de France en 1832 et sénateur du Second Empire en 1859.

[11] Ville au nord-ouest d’Ulm, sur la route reliant cette ville à Stuttgart.

[12] Lire : Stuttgart.

[13] L’électeur Friedrich a épousé en secondes noces, en 1797, Charlotte, princesse royale… d’Angleterre, d’Irlande et de Hanovre (1766-1828), fille du roi George III. Ses enfants sont par contre issu de sa première union, avec Augusta von Braunschweig-Wolfenbüttel (1764-1788) ; parmi eux, l’héritier présomptif Wilhelm (1781-1864), qui sera roi de Wurtemberg à la mort de son père, mais aussi Friederika Katharina (1783-1835), laquelle deviendra ultérieurement (1807) l’épouse de… Jérôme Bonaparte, roi de Westphalie. Les alliances entre familles princières ont quelquefois de ces bizarreries. Et la charge anti-anglaise qui va terminer ce bulletin n’en a que plus de sel.

[14] Ville du margraviat de Bade, sur le Neckar, à une vingtaine de kilomètres à l’est du Rhin.