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Sainte-Hélène – Montholon – Juin-Juillet 1818

Montholon, Charles Tristan, général et diplomate
Montholon, Charles Tristan, général et diplomate

(Note : l’illustration du titre vient de l’incontournable site “l’autre Sainte-Hélène“ de mon ami Albert Benhamou)

7 juin.

Arrivée du store-ship le Mangle, appor­tant plusieurs exemplaires des observations de l’Empereur sur le discours de lord Bathurst, et des  numéros de la Revue d’Édimbourg, dont plusieurs articles signalaient au public la conduite de sir Hudson-Lowe. Dès que sir Thomas Reade en eut connaissance, il prit tous ces imprimés, en assurant leur propriétaire qu’il les achetait pour les envoyer à Longwood, conformément au désir que nous lui en avions témoigné. Grand fut l’étonnement de cet homme, quand, quinze jours après, il apprit d’O’Méara que pas un exemplaire n’avait été envoyé à Longwood, et que, loin de là, c’était pour nous em­pêcher de les lire que sir Thomas Reade s’en était emparé. Néanmoins plusieurs jours se passèrent en­core sans qu’il nous fût possible de nous procurer une de ces brochures ; et ce fut à grand’peine que Salomon parvint à m’en faire passer une.

Le 11 juillet, sir Hudson-Lowe sut, par une indiscrétion que j’ai peine à m’expliquer, le plaisir qu’avaient fait à l’Empereur les articles de la Revue d’Édimbourg; il manda aussitôt, par le télégraphe, O’Méara à Plantation-House, et lui fit une scène violente, se refusant à croire que ce ne fût pas lui qui m’eût apporté la Revue d’Edimbourg.

Le 25 juillet, l’arrivée d’un brick, qui avait tou­ché au Cap et n’apportait que de vieilles lettres et de vieux journaux, fut, pour sir Hudson-Lowe, une occasion de rejeter sur son gouvernement le blâme de l’acte sauvage qui priva l’Empereur de son médecin ; et ce même jour, à quatre heures du soir, les lettres suivantes furent apportées à Long­wood.

« Plantation-House, 25 juillet 1818.

« Monsieur,

Je me fais l’honneur de vous informer, pour qu’il en soit donné connaissance à Napoléon Bona­parte, qu’aux termes d’une instruction que j’ai re­çue du comte Bathurst, datée du 16 mai 1818, je dois interdire à M. O’Méara toute espèce de service auprès de sa personne, et que j’ai en conséquence donné des ordres pour qu’il quittât Longwood.

Le contre-amiral Plampin a reçu, par la même occasion, des lords commissaires de l’amirauté, des instructions qui le concernent, et relatives à son départ de l’ile.

Au sujet de l’éloignement de M. O’Méara, les instructions ultérieures du comte Bathurst sont que je dois charger le docteur Baxter de donner ses soins, comme médecin, à Napoléon Bonaparte tou­tes les fois qu’il en sera requis, et particulièrement lui recommander de considérer, en toute occasion, la santé de Napoléon Bonaparte comme le principal objet de son attention. En faisant part à Napoléon Bonaparte de cet arrangement, je ne dois pas man­quer de l’avertir en même temps que, s’il avait quelque raison d’être mécontent des soins du doc­teur Baxter, comme médecin, ou s’il préférait ceux de toute autre personne de la même profession qui se trouve dans l’ile, je suis prêt à acquiescer à son désir sur ce point et à permettre les soins de tout médecin choisi par lui, pourvu que celui-ci se con­forme strictement aux règlements en vigueur.

Ayant donc fait connaître à M. O’Méara l’ordre de son éloignement, j’ai donné à M. Baxter les in­structions nécessaires. Il sera prêt en conséquence à se rendre à Longwood à la première invitation ou au moindre désir qui lui en sera manifesté.

En même temps, jusqu’à ce que j’aie pu être informé des désirs personnels de Napoléon Bona­parte à ce sujet, j’aurai soin qu’un officier de santé se tienne à sa disposition à Longwood, pour le cas où il y aurait lieu de l’appeler d’une manière soudaine.

J’ai l’honneur d’être,

Monsieur,

Votre très-humble et très-obéissant serviteur,

Hudson-Lowe, lieutenant général.

 

Monsieur,

Le lieutenant général Hudson-Lowe m’a chargé de vous informer que, d’après une instruction reçue du comte Bathurst, en date du 16 mai 1818, on lui enjoint de vous ôter la place que vous occupez au­près du général Bonaparte et de vous interdire toutes entrevues ultérieures avec les habitants de Longwood.

Le contre-amiral Plampin a reçu des instruc­tions des lords commissaires de l’amirauté quant à votre destination, lorsque vous partirez de cette île.

Vous voudrez bien, en conséquence, immédia­tement après la réception de cette lettre, quitter Longwood sans avoir aucune autre communication avec les personnes qui y demeurent.

J’ai l’honneur d’être, etc.,

Édouard Wynyàrd, lieutenant-colonel, secrétaire.

 

Le docteur O’Méara désobéit. Il ne voulut pas, quelles que pussent être pour lui les conséquences de ce refus, quitter l’Empereur sans l’avoir revu et sans avoir laissé par écrit l’indication du traitement médical et du régime qu’il lui convenait de suivre en attendant qu’un autre médecin fût admis à lui donner des soins, et il ne perdit pas une minute pour le prévenir de son départ. Je lisais à l’Empe­reur la lettre officielle qui m’annonçait cette mesure criminelle, quand le valet de chambre de service annonça O’Méara.

L’Empereur lui adressa ce peu de mots, qui suf­fisent pour faire comprendre l’état douloureux où le jetait cette nouvelle vexation de son bourreau :

J’ai vécu trop longtemps. Vos ministres sont bien hardis. Quand le pape était mon prisonnier, je me serais coupé le bras plutôt que de signer l’or­dre de toucher à son médecin.

Le docteur O’Méara emporta de hauts témoigna­ges de la munificence et de la confiance de l’Empe­reur, et il le méritait par sa conduite.

L’indignation de l’Empereur était à son comble, et, dès le soir même, il me fit écrire à sir Hudson- Lowe la lettre suivante :

Longwood, 26 juillet 1816.

Monsieur,

J’ai reçu votre lettre à six heures du soir. Je ne pourrai pas la remettre à l’Empereur avant demain matin, car il a été fort mal aujourd’hui. En la tradui­sant, je me suis aperçu d’une erreur où vous êtes. Vous pensez, de ce qu’il a fait appeler le docteur Stokoe en consultation, qu’il pourrait recevoir ses services comme médecin ordinaire. J’ai l’honneur de vous donner l’assurance, malheureusement pour sa position, que, même en vue de la mort, il ne re­cevrait de soins, ne prendrait de remèdes que des mains de son médecin propre ; si on l’en prive, il n’en prendra de personne, et se tiendra assassiné par vous.

j’ai l’honneur d’être, etc.,

Montholon.

 

Rapport du docteur O’Méara au grand maréchal, sur la maladie de l’Empereur.

Les derniers jours de septembre ont développé des symptômes qui indiquent du désordre dans les fonctions hépatiques. Napoléon avait souvent été attaqué, avant cette époque, de catarrhes, de maux de tête, de rhumatismes, mais ces accidents se sont aggravés. Les jambes, les pieds sont enflés.

Les gencives ont pris une apparence spongieuse, scorbutique; enfin, il s’est manifesté des signes d’indigestion.

1er octobre 1817. Douleurs aiguës, chaleur, sensation de pesanteur dans les régions hypocon­driaques droites. Ces accidents ont été accompagnés de dyspepsie et de constipation.

Depuis cette époque, la maladie n’a pas cessé; elle a fait des progrès lents, mais continuels. La douleur, d’abord légère, s’est accrue au point de faire craindre une hépatite aiguë. Cette exacerbation du mal est l’effet d’un fort catarrhe.

Trois dents molaires étaient attaquées. Je jugeai, d’après cette circonstance, qu’elles devaient en partie être cause des affections inflammatoires des membranes et des muscles de la mâchoire. Je pensai, en outre, qu’elles avaient produit le catarrhe. Je les arrachai à des intervalles convenables. Les attaques ont été depuis moins fréquentes.

Je conseillai, pour détruire l’apparence scorbu­tique qu’avaient prise les gencives, l’usage des légumes, des acides ; je réussis. Elle disparut, reparut encore, et fut dissipée par le même moyen.

Les purgatifs, les frictions, remirent les jam­bes en bon état; elles furent de nouveau affectées au bout de quelque temps, mais beaucoup moins fort. Les purgatifs, les bains chauds, les sueurs abondantes ont souvent affaibli la douleur de la ré­gion hypocondriaque, mais ne l’ont jamais dissipée complètement; elle s’est beaucoup accrue dans le courant d’avril et de mai ; elle est devenue irrégu­lière, a produit la constipation, puis la diarrhée, puis des évacuations abondantes de matières bi­lieuses, muqueuses. En même temps, les coliques, les flatulences se faisaient sentir; l’appétit avait dis­paru; sensation de pesanteur, inquiétude, impres­sions au scrobicule du cœur ; visage pâle, jaune de la turrica-sclerotica ; urines âcres et fortement co­lorées, accablement d’esprit et mal de tête. Le ma­lade ne pouvait se tenir sur le côté gauche ; il éprou­vait des sensations de chaleur dans l’hypocondre droit ; nausées de temps à autre ; vomissement de bile âcre et visqueuse qui s’est accrue avec la dou­leur; absence presque totale de sommeil, incommo­dité, faiblesse.

L’affection des jambes s’est reproduite, mais avec moins de force qu’elle en avait d’abord. Mal de tête ; inquiétude, anxiété, oppression dans la région épigastrique et précordiale ; paroxysme de fièvre à l’entrée de la nuit; peau brûlante, soif, maux de cœur, pouls rapide; calme, sueur vers le point du jour; c’est un effet assez constant chez le malade. Les sueurs abondantes lui ôtent la fièvre. Il existe à la région hypocondriaque droite une tuméfaction qui est sensible à la pression extérieure. Langue presque constamment blanche ; le pouls, qui, avant la maladie, donnait cinquante-quatre à soixante pul­sations par minute, va jusqu’à quatre-vingt-huit; douleur au-de66us de l’acromion. Administré, pour exciter le foie et le ventre, rétablir la sécrétion de la bile, deux purgatifs ; soulagement, mais peu durable. Dans les derniers jours de mai et les premiers de juin, les effets en étaient faibles et momentanés. J’ai pro­posé le mercure, mais le malade a montré la répu­gnance la plus vive; il a repoussé l’usage de ce médicament sous quelque forme qu’il fut déguisé. J’ai aussi conseillé de monter à cheval, de faire chaque jour, avec une brosse, des frictions sur la région hypocon­driaque, de porter de la flanelle, de prendre des bains chauds, des remèdes, quelques divertissements, de suivre un régime, de ne pas s’exposer aux mauvais temps, aux variations de l’atmosphère. Il a négligé les deux choses les plus importantes: l’exercice et le divertissement. Enfin, le 11 juin, nous avons triomphé de sa répugnance ; j’ai obtenu qu’il ferait usage du mercure. Il a, en effet, pris des pilules mercurielles, il a continué ce traitement jusqu’au 16; je lui en donnai soir et matin, et de temps à autre quelques purgatifs pour dissiper la constipa­tion. Au bout de six jours, je changeai la prescrip­tion, et substituai au mercure le calomelas; mais il produisit des maux de cœur, des vomissements, des coliques, une inquiétude générale ; je cessai de l’em­ployer. Je l’administrai de nouveau le 19, il causa les mêmes désordres. Je revins à la première prépa­ration mercurielle, que j’employai trois fois par jour; j’interrompis ce traitement le 27. Les appar­tements sont extrêmement humides. Napoléon avait contracté un violent catarrhe ; il avait une grosse fièvre, une irritation des plus vives. Ce médicament fut repris le 2 juillet; je le continuai jusqu’au 9, mais n’en obtins aucun heureux effet. Les glandes salivaires étaient toujours dans le même état. L’in­somnie, l’irritation croissaient ; les vertiges deve­naient fréquents. Deux ans d’inaction, un climat meurtrier, des appartements mal aérés, bas; un traitement inouï, l’isolement, l’abandon, tout ce qui froisse l’âme, agissait de concert. Est-il surprenant que le désordre se soit mis dans les fonctions hépa­tiques? Si quelque chose étonne, c’est que les pro­grès du mal n’aient pas été plus rapides. Cet effet n’est dû qu’à la force d’âme du malade et à la bonté d’une constitution qui n’avait point été affaiblie par la débauche, etc. »

Lorsque ce rapport fut parvenu à Rome, le car­dinal Fesch et surtout Madame mère voulurent qu’il fût soumis à l’appréciation des médecins les plus habiles. Le docteur Mucchielli, médecin de Madame, et les professeurs à l’Université, Jean – Baptiste -Bomba, Pierre Lupi, Dominique Morichini et Joseph Sisco, en firent un examen approfondi, à la suite  duquel ils rédigèrent et signèrent, le 1er février 1819, la consultation suivante, que je crois devoir placer ici :

 

Nous, soussignés, réunis pour consulter sur la santé de l’empereur Napoléon, après avoir examiné avec soin un rapport du docteur O’Méara, qui a soi­gné le malade jusqu’au 25 juillet 1818, nous som­mes accordés dans les idées suivantes :

1° La maladie de l’auguste patient consiste dans une obstruction de foie et une discrasie scorbu­tique ;

2° Les moyens de s’opposer à la première ma­ladie sont : une diète tempérée par des végétaux frais, des fruits subacides, des substances animales faciles à digérer et propres à fournir un chyle adou­cissant. L’exercice en plein air, à pied, à cheval, en voiture : une habitation qui soit aérée, exposée aux vents les plus sains et les plus salubres, et, enfin, l’usage de remèdes qui adoucissent et n’excitent pas le système, sont autant de moyens qu’on em­ploiera avec succès. L’extrait de cicuta, l’acétate de potasse et un peu d’eau minérale salée, du genre de celle de Tetteccio, en Toscane, méritent cepen­dant la préférence ;

3° Si l’usage de ces médicaments ne relâchait pas le ventre, on pourrait y joindre, deux ou trois fois la semaine, une petite dose de pilules compo­sées de savon, de rhubarbe, de sulfate de soude ou de potasse, et pétries avec de l’extrait de tarrassacô, que le malade prendrait avant le souper;

4° Pour détruire la discrasie scorbutique, il faudrait, outre les trois premiers moyens indiqués dans le paragraphe précédent, employer les sucs dépurés des plantes antiscorbutiques; de la fuma- rosa (fumeterre), du baccabunga (veronica baccabunga), du nasturio aquatico (nasturzium aqualicum), et du cochléaria surtout. On peut, pour rendre aux gen­cives la consistance et la vigueur qu’elles doivent naturellement avoir, faire usage d’un opiat dentifrice avec des plantes antiscorbutiques pulvérisées, et pétries avec une conserve de roses ;

5° Le vice hépatique disparaissant avec ses con­séquences, le défaut d’appétit et les vents surtout, on pourrait employer le petit lait de jument ou d’ânesse, mêlé à quelques sucs de plantes amères non aromatiques, parmi lesquelles on doit choisir de préférence les diverses espèces de chicorée ;

6° Enfin, dans la saison la plus chaude, on peut, si le vice scorbutique ne s’y oppose pas, et que la continuation ou l’augmentation de l’obstruc­tion du foie l’exige, appliquer, mais avec prudence, des bains froids ou, au moins, peu chauds, ainsi que des douches sur l’hypocondre droit.

Ces conseils doivent être subordonnés aux cir­constances particulières où se trouve l’auguste ma­lade, et à son état au moment où le médecin choisi le visitera. »

Pendant le peu de temps que O’Méara resta chez l’Empereur, je courus dans la pharmacie prendre son journal, qu’il avait caché à tout événement. Ses conversations étaient écrites en italien. Je lui ai fait passer ce journal en Angleterre, après l’avoir lu à l’Empereur, qui signala plusieurs erreurs, entre au­tres celle-ci :

M. O’Méara dit que M. de Talleyrand intercepta une lettre écrite par le duc d’Enghien à l’Empereur quelques heures avant le jugement. La vérité est que le duc d’Enghien a écrit sur le procès-verbal d’interrogatoire, avant de signer « Je fais avec instance la demande d’avoir une audience particulière du premier consul. Mon nom, mon rang, ma façon de penser et l’horreur de ma situation, me font espérer qu’il ne refusera pas ma demande. »

Malheureusement, l’Empereur n’eut connaissance de ce fait qu’après l’exécution du jugement. L’intervention de M. de Talleyrand dans ce drame san­glant est déjà assez grande, sans qu’on lui prête un tort qu’il n’a pas eu.