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Sainte-Hélène – Bertrand – Février 1818

13 février 1818.

Le général Gourgaud quitte Longwood.

Il avait pris dans la bibliothèque de l’Empereur une tren­taine de livres, parmi lesquels se trouvent quelques-uns de ceux apportés de Rambouillet, avec les armes impériales. L’Empereur a désiré les conserver, ainsi que le Système de Laplace. Le général Gourgaud a dit qu’il renverrait le tout (2).

Le Grand Maréchal l’a reconduit à l’Alarm House.

Aucune nouvelle de Gourgaud.

L’Empereur dicte au Grand Maréchal le XVIe chapitre de l’Egypte, qui comprend la campagne des Anglais, divisée en huit paragraphes. Les premiers paragraphes contiennent : le commandement de Menou, la situation satisfaisante de l’armée :

Le général Menou, appelé à la mort de Kléber au com­mandement de l’armée, ne voulait pas accepter, soit par modestie, soit qu’il craignit de n’être pas confirmé — ce qui l’obligeait à quitter le pays auquel il était attaché comme musulman. Reynier ne pouvait accepter. La convention (d’El-Arich) le désespérait. Mésentente des deux généraux.

Menou dans la minorité de la Constituante avait été persécuté par les républicains. Il sert dans la Vendée, est blessé, condamné au 13 vendémiaire et destitué. Rejugé, il fut sauvé par mon intervention. Musulman en Egypte, chose favorable vis-à-vis des habitants, il se rendit ridicule vis-à-vis de l’armée, parce que cela était sans motif, contraire à nos usages et prêtait aux indiscrétions. Il n’avait pas assez de réputation pour prendre le dessus. De l’esprit, des connais­sances, (mais) pas d’expérience de la guerre. Bon administrateur, il était attaché à l’Egypte.

Il y a eu trahison de la part de Belliard (au Caire). Je fut sur le point de le faire juger, ainsi que Cavalier. Cela eût mis en jeu Menou qui, au fond, ne connaissait pas la guerre, il n’avait pas su même se faire une réputation. C’était dévoiler bien des sottises, les mettre en évidence. Dans le fond, il n’y avait mauvaise intention de personne. Je me décidai à laisser les choses aller et à pardonner.

Il suffisait de voir Belliard pour savoir qu’il n’était pas capable de commander : il s’occupait de vaccins, de médecins. Tout cela prouvait peu en sa faveur. On veut conser­ver ce qu’on a et on est alors porté à des actes peu dignes d’un général.

Convention est une mauvaise expression. Les conventions faites par des généraux ne sont que des capitulations. Il faudrait au moins les appeler des conventions militaires, mais le terme serait encore impropre. La convention du duc d’York (à Alkmaer) est une capitulation; celle de Menou (à El Arich) est une capitulation. Les militaires ne peuvent faire que des capitulations, avec des conditions plus ou moins avantageuses. Les conventions n’appartiennent qu’aux gou­vernements. Du moment qu’on veut faire une convention, il faut des pouvoirs du gouvernement et commencer par un échange  des pouvoirs.

Hutchinson fut bien plus habile que Kléber. Lui et Reynier étaient des hommes qui prétendaient, mais ne savaient pas commander. Kléber plaisantait. C’est le propre d’un homme qui n’a encore rien fait et est peu capable de faire. Il avait tort d’être ainsi (…). Hoche a toujours indiqué plus de talent et de capacité pour commander.Je n’osai pas ôter le commandement à Menou : il était musulman, c’était le chasser d’Egypte. »

 

Le docteur (O’Meara) va à Plantation House.

Lorsque, Premier Consul, je me rendis à l’Armée de Réserve, je fis venir de Paris des voitures chargées de meubles, ou du moins qu’on croyait telles. Il y avait effectivement quelques canapés qui étaient visibles; les autres caisses, faites à l’avance, étaient étiquetées : meubles. Près Genève, je fus visiter une maison de campagne, voulus la louer pour six semaines ou deux mois seulement. Le propriétaire fit quelques difficultés. On sut que j’allais passer l’été près de Genève. On amena les voitures de meubles. Ce stratagème ne manque jamais son effet quand on persuade ceux à qui l’on parle et qu’ils en sont réellement les dupes.

Cette nouvelle, expédiée sur le champ par des courriers à Mêlas le confirma dans l’opinion que tout cela n’était pas un jeu et une ruse pour l’obliger à se désintéresser de mon attaque, que je voulais passer l’été près de Genève.

M. Necker, cependant, n’en fut pas dupe. Il avait de très beaux meubles. On lui conseilla de me les offrir. Il hési­tait à le faire, mais en fut dissuadé par la réflexion que ce n’était qu’un jeu; qu’une femme ferait bien venir des meubles de Paris, mais qu’il y avait assez de meubles à Genève pour que je m’en contentasse et qu’il y avait un but politique dans cette démonstration.

Il me fit dans cette circonstance l’offre de ses services : il voulait être ministre des finances. Mais les idées de ce ban­quier étaient trop différentes des miennes.

M. de Calonne aurait aussi voulu être ministre des finances. Il m’avait envoyé des mémoires sur les finances, quand j’étais alors à la Malmaison. Ces mémoires étaient raturés et il ne s’était pas donné la peine de les épurer.

Ce manque d’égards me choqua. D’ailleurs, je n’entrais pas dans les idées de l’ex-ministre.

 

Le soir, grande scène dans la Maison. Noverraz bat Joséphine, jette au feu ses robes, brise les bibelots que lui avait donnés Ali, ensuite il tombe sur Ali. Le Grand Maré­chal qui sortait de chez l’Empereur le fait cesser, lui dit de venir dans sa chambre. Il croyait les choses finies. Dix minutes après, Noverraz prend un bâton, frappe Ali, le blesse.

Il a fallu saigner Ali deux fois dans les 24 heures qui ont suivi.

M. Balmain vient sur la route et ne rencontre que le docteur. Le Grand Maréchal parle longtemps à Noverraz, qui assure que, par jalousie, il ne veut plus rien avoir de commun avec Joséphine. L’Empereur lui parle, et, après lui avoir défendu, le matin, de faire son service, lui dit de le reprendre.

M. Balmain a dit au docteur, la veille, que le général Gourgaud avait dit tout ce qu’il avait sur le cœur. Il se plaignait qu’on l’eût renvoyé sans qu’on lui eût rien donné, et M. Balmain apprend avec étonnement que l’Empereur a fait une pension de 12.000 livres à la mère de Gourgaud. Gourgaud désire voir le Grand Maréchal. Il a dit à Mme Sturmer que l’Empereur avait voulu lui donner une corbeille avec des bonbons. La tête lui a tourné.

Mme Sturmer veut visiter Mme Bertrand, peut-être dimanche.

Sir Russel ( ?), un neveu de lord Withworth et trois dames visitent Mme Bertrand. Ils sont tous bien disposés pour l’Empereur.

Le docteur va en ville. Le général Gourgaud se promène avec le major de Gors, dit au docteur qu’il est sans argent; que le Gouverneur a visité tous ses papiers; qu’il prend des notes sans une parole. On sait qu’à Plantation House, tout le monde est occupé à copier.

Le Grand Maréchal va, le matin, chez l’Empereur pour Noverraz.

Le docteur dit que G… a été arrêté, sa maison fouillée. On a trouvé 150 litres de bon Bourgogne, des poulets qu’il envoyait à sa femme. On a aussitôt arrêté le surveillant, le chef des conducteurs de la voiture qui avait 60 litres. Le Gouverneur dit qu’il faut changer souvent les gens (chargés) des provisions.

L’Empereur dîne à table :

Si Gourgaud a donné son journal (au Gouverneur), il a très mal fait. Il eût dû le garder ou ne le livrer que condi­tionnellement. En l’annonçant comme donnant les événe­ments depuis 5 ou 6 ans, le Gouverneur l’eût payé 2.000 livres. Mais aujourd’hui qu’on le connaît, Gourgaud n’aura rien. Il ressemble à une jeune fille qui a livré ses dernières faveurs et n’a plus rien à accorder : on s’en moque.

Les Anglais ne donnent pas. Paoli disait : sono mercanti. Ils achètent mais ne donnent pas. Et encore ils achètent très mesquinement. Les Autrichiens et l’empereur Alexandre disaient la même chose : leurs subsides sont bons sans doute, mais ils les font tellement attendre ! Ensuite, ils veulent tant gagner sur les changes : ils vous donnent des lettres de change qui ont fait le tour de l’univers avant, de sorte que par les changes, les retenues, ils vous font perdre un tiers (de leur valeur). Ils donnent comme gentlemen et ensuite, comme marchands, ils retiennent une bonne part. En général il faut compter sur une diminution du tiers. Ils payent comme marchands, etc. Le mot de Paoli est vrai : sono mercanti.

 

Mme Sturmer devait venir, mais personne ne vient.

Le colonel du régiment part demain. Le Grand Maré­chal le visite. M. et Mme Sturmer, M. Balmain viennent au jardin de la Compagnie. Mme Bertrand les rencontre. Le général Gourgaud a tourné la tête à Mme Sturmer en parlant des bonbons. Son mari en parle six ou sept fois. Il serait ridicule pour lui d’aller en Amérique sans avoir vu l’Em­pereur : des étrangers qui n’ont passé que deux jours ici l’ont approché.

L’Empereur dicte les VI paragraphes de la Campagne d’Egypte.

Le Gouverneur a fait une scène de 3/4 d’heure à M. Balmain.

Le général Gourgaud parle bien de l’Empereur; il est aux regrets.

Le Grand Maréchal dîne avec l’Empereur. L’Empereur dicte le VIIIe paragraphe de la Campagne des Anglais en Egypte, c’est-à-dire l’expédition d’Abercromby en 1801, et le chapitre VIII : Syrie, coutumes, description et histoire de la Syrie.

L’Empereur ne travaille pas.

L’Empereur cause, le soir, d’Alexandrie et examine la question de savoir si l’inondation du lac Ma’dyeh ou Mareotis a affaibli ou renforcé Alexandrie. Le Grand Maréchal pense que la place en a été plus forte.

Je ne regardais pas comme impossible qu’avec sa flotte l’ennemi débarquât, un matin, 12 à 10.000 hommes vis-à-vis la ligne extérieure de l’Enclume, au pied de la colline de Pompée. Puisqu’il y avait 600 toises de la place au rivage, il avait l’avantage de conduire ses munitions aux pièces dans l’attaque.

Une bonne inondation est de la boue recouverte de 6 pieds d’eau.

 

L’Empereur dicte une note sur ce qu’il eût fallu que fît Menou : jeter un pont sur le lac, vis-à-vis l’île du Marabout. Il aurait eu une ligne fortifiée construite de là au fort des Bains : 4.000 toises, continuée par 3 ou 4 forts et des îles, de manière que la flotte française eût pu rester maîtresse du lac, depuis l’estacade jusqu’à la Tour des Arabes : faire une autre estacade à 200 toises du rivage, depuis les Bains jus­qu’à la hauteur du Camp de la porte de Rosette, ce qui aurait fait une estacade de 7.000 toises, et, profitant des bas- fonds qui doivent être nombreux, couler 2 ou 3 chaloupes ou petits bâtiments si cela était nécessaire. Alors d’Alexan­drie à Damanouhr, on pouvait aller en trois jours (…).

Cipriani est très malade.

Le Grand Maréchal déjeune avec l’Empereur, qui lui envoie, le matin, les VI paragraphes du chapitre de l’Expé­dition des Anglais, en Egypte, à Cosseyr.

Cipriani est très malade et on en désespère.

 

26 février 1818.

A 7 heures du matin, l’Empereur envoie chercher le Grand Maréchal. Cipriani est mourant. A 4 heures, il meurt en réclamant sa mère, son épouse. On fait vérifier ses effets : il ne laisse qu’une centaine de livres. Il est tombé malade le lundi, a été emporté le vendredi. On croit  que ses courses pendant sa maladie ont contribué à sa maladie, ainsi que l’habitude où il était souvent de boire avec le capitaine et le docteur. Il y a eu corruption dans les intestins.

L’Empereur dicte une lettre à Lord Liverpool et au cardinal Fesch faisant 600 francs de pension à la femme et à la fille de Cipriani.

(Dans  la marge du manuscrit). — On enterre Cipriani à Plantation House. Le colonel Reade, le docteur, le capitaine, le Rev. Boys dans la voiture commandée à cet effet les domestiques, quelques familles anglaises, les deux Chinois, au total 30 ou 32 personnes suivent le convoi.

Il est porté par des Chinois. Trois des habitants qui suivent le cortège sont des enfant. On entre dans l’église de Plantation Hou se, et de là dans le cimetière, où le prêtre fait les prières d’usage. Il a été pourtant convenu que l’on ferait mettre en détail dans l’acte de déc<ès que Ciprinai est mort dans les sentiments de la religion catholique et romaine.

L’Empereur va chez Mme Bertrand

L’Empereur dîne à table. Après dîner, le Grand Maréchal t sa femme se promènent et rencontrent le Russe, ui a appris que le général Gourgaud avait quitté Longwood.

Le Gouverneur a beaucoup parcouru les environs,. M. Stürmer, ingénument lui a demandé si on voulait prendre sa maison. Il a répondu que non. Il a défendu au jardinier du colonel Smith de couper un arbre qu’il avait ordre de son maître de couper, ce qui fait présumer qu’il veut bâtir là. M. Balmain ignorait que la Russie armât et que l’Angleterre lui en eût fait demander la raison. Il sait que l’empereur Alexandre et le Prince Régent sont mal ensemble depuis la visite de l’empereur Alexandre (en Angleterre). Il raconte à ce sujet que la grande-duchesse Nathalie fut très piquée de ce que le Prince Régent ne lui avait pas offert un logement et de ce qu’il l’avait logée à l’auberge. Lorsqu’il fut ques­tion de l’arrivée de l’empereur Alexandre en Angleterre, elle le pria de ne pas accepter de logement. Le Prince Régent en ayant fait préparer un, Alexandre le refusa et logea avec les autres à l’auberge. Le Prince Régent ne voulait pas lui rendre visite, disant qu’il était déjà dépopularisé à cause de la prin­cesse de Galles. L’empereur Alexandre alors monta à cheval _et ce fut si vivement que le Prince Régent lui rendit visite avec des excuses. L’empereur Alexandre s’étant rendu chez lui, le Prince Régent le fit attendre. M. de Lieven voulut l’excuser. L’Empereur lui dit qu’il était fort étonné qu’il voulût excuser le Prince Régent et d’aller sur-le-champ lui dire qu’il était arrivé et qu’il attendait.

Dans une autre circonstance, chez le Régent, où elle avait attendu également, la Grande-Duchesse qui était très mécontente se mit en fureur et ne se gêna pas pour exprimer son mécontentement. Un jour, pendant le dîner, le Prince Régent se trouvant entre elle et l’empereur Alexandre, elle dit en russe : «Voyez ce gros cochon de Prince Régent ! »

Lorsque M. Balmain arriva à Paris, M. Pozzo di Borgo le fit entrer dans son cabinet et lui dit qu’il pensait que M. de Lieven était fort mal traité à Londres; qu’on invitait les autres ambassadeurs et non lui; qu’il en avait parlé à lord Castelreagh et lui avait dit que l’Empereur désirait vivre en bons termes, qu’il était patient, mais que, si on le poussait à bout, il ferait voir qu’on ne l’outrageait pas impu­nément. Depuis M. de Lieven a été mieux traité.

L’Empereur ;

Je trouve bien indécent que le Prince Régent fit attendre l’empereur Alexandre. N’étant pas roi, il devait la visite à l’Empereur à son arrivée. Je n’avais pas traité ainsi Alexandre.

Il a dû trouver une grande différence.

M. Balmain a ajouté que la Russie resserrait ses liens avec l’Amérique, et qu’un de ses consuls s’étant permis der­nièrement quelques critiques, elle l’avait blâmé, voulant être bien avec l’Amérique.

Ces derniers deux jours, l’Empereur a fait appeler Mme Bertrand dans le jardin et s’y est promené avec elle. Le matin, il a fait appeler le Grand Maréchal, lui a dicté le paragraphe XI de l’Expédition anglaise en Egypte et a dîné avec lui.

Après Marengo, le comte de Saint-Julien fut envoyé à Paris pour conclure la paix avec l’Autriche, ce qu’il fit, mais l’Autriche refusa de ratifier disant qu’elle ne pouvait se séparer de l’Angleterre et proposa d’envoyer des négocia­teurs vers elle. J’y consentis, à condition de continuer les hostilités, ou, si on voulait prolonger l’armistice, je demandai que cet armistice fût conclu avec l’Angleterre sur terre et sur mer. L’Angleterre se révolta d’abord contre cette proposition inusitée, cependant elle y accéda après quelques conférences entre M. Otto et lord Granville. Les conditions de l’armistice maritime devaient être que des frégates an­glaises croiseraient devant les ports de Brest et de Toulon si elles voulaient, que les vaisseaux de ligne français reste­raient dans les ports. La communication serait libre. Les croisières anglaises continueraient de bloquer Malte et lui fourniraient 10.000 rations par jour. Elles bloqueraient l’Egypte, mais je pourrais y envoyer 6 frégates qui ne seraient pas visitées. Je devais y envoyer 6 grandes fré­gates vénitiennes qui auraient porté 600 hommes chacune, 30.000 fusils, des munitions en proportion, des draps, vins, eaux-de-vie, etc.

Cet article fit rejeter l’armistice. Cela commença par faire crier qu’on donnait le moyen de consolider l’Expédition française en Egypte, ce qui eût alarmé l’opinion anglaise. D’un autre côté, j’en conclus que les Anglais mettant tant d’importance en ce point, ils conduiraient une expédition contre l’Egypte. J’avais pensé que l’Angleterre céderait sur ce point, relativement au grand intérêt politique qu’elle avait à traiter de concert avec l’Autriche, qui, après divers inci­dents, fit la paix à Lunéville.

J’expédiai de Brest l’amiral Ganteaume avec 3 vais­seaux, 3 frégates et annonçai qu’ils étaient destinés pour Saint-Domingue. On y embarqua le préfet maritime, l’élite des officiers noirs, etc. A la hauteur du cap Saint-Vincent, l’amiral Ganteaume entrant dans la Méditerranée prit une frégate anglaise et sur la nouvelle — fausse — qu’elle donna qu’une escadre était devant Alger, il entra à Toulon, sous prétexte de se réparer.

Ce premier convoi fut fait inconsidérément. S’il avait continué sa route, il n’eût trouvé que 2 vaisseaux devant Alger.

L’amiral Calder entra à la poursuite de l’amiral Ganteaume dans la Méditerranée.

J’avais voulu expédier 9 vaisseaux avec l’amiral Ganteaume. Celui-ci ne voulut pas, disant que 3 vaisseaux pas­saient partout. Moi qui avais 30 ou 40 voiles dans Brest, qui voulais armer 9 bons voiliers, je ne compris pas. Decrès disait : vous trouverez dans la Méditerranée deux ou trois escadres de 4 à 5 vaisseaux, aucune de 9. Il trouvait cela déraisonnable.

Je cédai aux raisons de Ganteaume et de Decrès.

On a dit à la Marine que je n’étais que la moitié d’un grand homme. Mais qu’est-ce qu’un grand homme ? On n’est pas même d’accord sur ce que c’est qu’un homme d’esprit. Certes, si un grand homme est un homme qui exerce une grande influence sur son siècle, les pays voisins et sur l’ave­nir, je suis un grand homme. Montesquieu, Racine, Homère sont de grands hommes. Frédéric, Turenne sont de grands hommes. Mais n’appeler grands hommes que les militaires, cela ne serait pas juste.

 

1° L’Empereur (parti) de rien, s’est assis sur le premier trône du monde et il faut répéter qu’il s’y est assis sans commettre de crimes, qu’il s’y est maintenu sans commettre un de ces crimes comme les souverains ordinaires ont été accusés d’en faire. On ne lui reprochera rien comme l’assas­sinat du duc de Guise par exemple. Au reste, ce n’est pas là ce qui fait qu’on est ou qu’on n’est pas grand. Voyez Alexandre.

2° L’Empereur a influé sur la France et l’Europe. Cette influence se sentira pendant mille ans.

On peut partager l’Histoire en trois grandes époques : jusqu’à César — jusqu’à Charlemagne — jusqu’à Napo­léon, qui se trouve précisément au commencement d’un siècle. On ne pourra faire l’histoire de l’Angleterre, de la Hollande, du Danemark, de la Suède, de la Russie, de la Prusse, de l’Autriche, de l’Espagne, de l’Italie, de Venise, de Gênes, de Naples, de Rome, de Piémont, de la Lombardie, sans parler de l’Empereur. Il a influé pendant son règne d’une manière trop marquante ; il a produit des résultats trop extraordinaires dans l’existence, la forme, le gouvernement de ces pays pour qu’il n’y soit pas question de lui.

3° Si on considère l’Empereur comme homme de guerre, c’est certainement un grand capitaine, comparé à tout ce qui a paru. Turenne est un grand capitaine, mais que sont ses campagnes à côté de celles de l’Empereur ? La campagne d’Alsace est son chef-d’œuvre. L’Empereur a fait la guerre dans toutes les parties du monde, et toujours d’une manière distinguée (sic) et très extraordinaire. Sa manière de conduire la guerre a fait école. C’est certainement le capitaine qui a livré le plus de batailles, formé le plus de plans de cam­pagne, gagné le plus de victoires. Dans les diverses circons­tances où il s’est trouvé à la guerre, il a agi d’une manière qui lui a été particulière, qui lui a valu de grands succès et où se trouve la trace de son caractère et de son génie.

4° L’homme de génie, d’esprit, beaucoup d’hommes sans doute qui ont reçu une bonne éducation parlent de beaucoup de choses différentes. On a une teinture générale qui met à même de le faire. L’Empereur n’a sûrement pas étudié les mathématiques comme Laplace et Lagrange, la musique, comme Paesiello, les lettres comme Voltaire. Mais quelque sujet qu’on traite devant lui, continuellement il émet des idées neuves, considère la question sous des rapports qui lui sont particuliers, en prend une opinion juste et entrevoit les autres. C’est ce que témoigne le Conseil d’Etat. Inter­venant dans des questions de droit et autres auxquelles l’Empereur était étranger, il a indiqué des routes nouvelles ou du moins (formulé) des observations qui n’avaient pas été faites, et qui ont laissé une trace. Certainement, si on parle chinois devant lui, il ne l’entend pas. Si Laplace et Lagrange traitent d’une question de haute mathématique qui exige une connaissance de l’algèbre plus élevée que celle qu’il a, il n’aurait pas d’opinion, parce que cette algèbre serait une langue qu’il n’entendrait pas. Ce serait comme s’ils parlaient chinois. Mais dans toutes les questions à portée de l’enten­dement humain, il aura une opinion nette, juste et qui, en général, entraîne. C’est un des talents de l’Empereur de pres­ser une question de tous côtés et avec tant de justesse qu’il convainc ceux qui l’écoutent, et comme l’a dit Mercier, c’est un aimable causeur. Il faut que l’opinion lui soit bien favo­rable pour que les gens qui ne l’aiment pas en parlent ainsi aujourd’hui.

J’ai eu tort de ne pas employer Ginguené. C’était un homme à placer. Il avait eu une conduite un peu ridicule à  Turin. C’est Talleyrand qui en fut cause.

Narbonne était celui qui me convenait le mieux au Ministère des Affaires étrangères. Il eût fallu aussi le nom­mer chevalier d’honneur, au lieu de M. Beauharnais.

La duchesse de Montebello fut un mauvais choix (comme dame d’honneur de Marie-Louise), à cause de son père qui avait été valet de chambre. Les Bourbons l’ont chassé du Sénat et n’ont pas hésité. On lui avait fait un procès que certainement on ne lui eût pas fait si elle (la duchesse) avait été auprès de l’Impératrice. J’aurais dû pla­cer Mme de Beau… mais alors je ne connaissais pas l’Impératrice et je craignis la hauteur de la Maison d’Autriche.

L’Empereur a dicté quelque chose au paragraphe II et le paragraphe III (de l’Expédition d’Egypte).

Il y a eu, de France, trois expéditions principales : celle de Ganteaume, de Brest, celle de Rochefort, avec les deux frégates la Régénérée et l’Africaine. La Régénérée est entrée, le 2 mars (1801) à Alexandrie, en même temps que l’escadre de l’amiral Keith appareillait. En manœuvrant avec son convoi, l’Africaine a été séparée de la Régénérée par un coup de vent, avec le général Desfournaux à bord et 400 hommes de débarquement, ce qui a encombré le bateau. Il a été pris après une défense médiocre, et le général Desfournaux, blessé, une troisième expédition de Toulon, avec la Justice et l’Egyp­tienne est arrivé en Egypte. Indépendamment de cela, bBeaucoup de bricks, corvettes furent expédiés d’Anvers, Barcelone, Marseille.

 

Le docteur voit le Gouverneur qui lui dit de ne pas venir voir Mme Bertrand, à moins qu’elle ne l’envoie chercher; qu’il ne doit lui parler que de médecine et lui défend aller en ville. Le docteur demande un ordre par écrit. Le Gouverneur refuse de le donner.

L’Empereur dicte au Grand Maréchal le IVe paragraphe concernant le débarquement des Anglais (en Egypte) : le 8 (mars 1801), la bataille du 13, de Lanusse et celle du 21. Lanusse eut tort d’attaquer.

Il fallait attendre Menou. Après la bataille du 21, les Anglais hésitaient s’ils partiraient. L’arrivée du Capitan Pacha les détermina à rester et à attaquer. Les renforts cependant ne voulaient pas avoir les Anglais dans leur camp, aussi, pour augmenter l’engagement des forces et se pro­curer des chevaux, les Anglais envoyèrent un colonel avec 800 hommes et les 3 ou 4.000 du Capitan Pacha occuper Rosette. Le commandant du fort d’A’tfeh se rendit sans rai­sons valables. Il était de la plus grande importance qu’il tînt jusqu’à la dernière heure. Si le général Menou eût gagné la bataille du 21, qu’il eût poursuivi l’ennemi avec une cavale­rie nombreuse et valable et qui se fût encore tenue, il est possible ou probable que l’ennemi eût été perdu. Il craignit que la tour qui contenait les poudres ne sautât : il fallait épargner les poudres. D’ailleurs quelle poudre lui fallait-il pour servir deux pièces ?

L’Empereur vient dans le jardin, y reste deux heures et cause avec Mme Bertrand, le Grand Maréchal et le général Montholon.

Le colonel Wynyard vient à Longwood pour le logement de Montholon.

Le soir, l’Empereur cause avec le Grand Maréchal de l’Expédition d’Egypte :

Pourquoi n’a-t-on pas fait de maçonneries à Alexan­drie ? Parce qu’on eût manqué de chaux. La pierre abondait, mais on n’avait de bois ni pour assembler, ni pour palissader.

Certainement si on m’avait expliqué cela, j’eus donné le bois nécessaire. J’aurais ordonné la démolition du vais­seau La Convention. Un vaisseau contient 200.000 pieds envi­ron de bois, c’est-à-dire 1.000 toises cubes environ. En sup­posant que 1.000 toises cubes de bois puissent fournir à 1.000 toises environ de chaux et en admettant qu’il faille une toise cube de chaux pour 10 toises cubes de maçonnerie, le vaisseau La Convention aurait dû fournir à 10.000 de ma­çonnerie. En supposant 2.000 toises cubes de maçonnerie par fort, on aurait dû pouvoir fournir cinq forts. C’était plus qu’il n’en fallait à Alexandrie. Si j’avais pu m’occuper de cela personnellement, je n’eus pas hésité à donner le vaisseau.

Et à ce sujet, l’Empereur dit que s’il eût mis le nez dans beaucoup de choses, elles eussent été différentes.