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Rapport à S. M. l’Empereur et Roi – 8 décembre 1810

Jean-Baptiste Nompère de Champagny - Theodore Rousseau - Château de VersaillesJean-Baptiste Nompère de Champagny - Theodore Rousseau - Château de Versailles
Jean-Baptiste Nompère de Champagny - Theodore Rousseau - Château de Versailles
Jean-Baptiste Nompère de Champagny – Theodore Rousseau – Château de Versailles

Sire, Votre Majesté a élevé la France au plus haut point de grandeur.

Les victoires obtenues sur cinq coalitions successives, fomentées toutes par l’Angleterre, ont amené ces résultats; et l’on peut dire que la gloire, la puissance du grand Empire, nous les devons à l’Angleterre.

Dans toutes les occasions, Votre Majesté a offert la paix ; et, sans chercher si elle serait plus avantageuse que la guerre, vous n’envi­sagiez, Sire, que le bonheur de la génération présente, et vous vous montriez toujours prêt à lui sacrifier les chances les plus heureuses de l’avenir.

C’est ainsi que les paix de Campo-Formio, de Lunéville et d’Amiens, et postérieurement celles de Presburg, de Tilsit et de Vienne, ont été conclues; c’est ainsi que, cinq fois, Votre Majesté a fait, à la paix, sacrifice de la plus grande partie de ses conquêtes. Plus jalouse d’illustrer son règne par la félicité publique que d’étendre la domina­tion de son Empire, Votre Majesté mettait des limites à sa propre grandeur, tandis que l’Angleterre, rallumant sans cesse le flambeau de la guerre, semblait conspirer contre ses alliés et contre elle-même pour reformer cet Empire, le plus grand qui ait existé depuis vingt siècles.

A la paix de 1783, la puissance de la France était forte du Pacte de famille, qui liait étroitement à sa politique l’Espagne et Naples.

A l’époque de la paix d’Amiens, les forces respectives des trois puissances s’étaient accrues de 12 millions d’habitants de la Pologne. Les Maisons de France et d’Espagne étaient essentiellement ennemies, et les peuples de ces Etats se trouvaient plus que jamais éloignés par leurs mœurs. Une des grandes puissances continentales avait moins perdu de force par la réunion de la Belgique à la France qu’elle n’en avait acquis par la possession de Venise, et les sécularisations du Corps germanique avaient encore ajouté à la puissance de nos rivaux.

Ainsi la France, après le traité d’Amiens, avait une force relative moindre qu’à la paix de 1783, et bien inférieure à celle à laquelle les victoires obtenues pendant les guerres des deux premières coalitions lui donnaient le droit de prétendre.

Cependant, à peine ce traité fut-il conclu que la jalousie de l’Angleterre se montra vivement excitée. Elle s’alarma de la richesse et de la prospérité intérieure, toujours croissantes, de la France, et elle espéra qu’une troisième coalition arracherait à votre couronne la Belgique, les provinces du Rhin et l’Italie. La paix d’Amiens fut violée. Une troisième coalition se forma : trois mois après elle fut dissoute par le traité de Presburg.

L’Angleterre vit toutes ses espérances trompées : Venise, la Dalmatie, l’Istrie, toutes les côtes de l’Adriatique et celles du royaume de Naples passèrent sous la domination française. Le Corps germa­nique, établi sur des principes contraires à ceux qui ont fondé l’Empire français, s’écroula, et le système de la Confédération du Rhin fit des alliés intimes et nécessaires des mêmes peuples qui, dans les deux premières coalitions, avaient marché contre la France, et les unit indissolublement à elle par des intérêts communs.

La paix d’Amiens devint alors en Angleterre l’objet des regrets de tous les hommes d’État. Les nouvelles acquisitions de la France, que désormais on n’espérait pas de lui ravir, rendaient plus sensible la faute qu’on avait commise, et en démontraient toute l’étendue.

Un homme éclairé, qui, pendant le court intervalle de la paix d’Amiens, était venu à Paris et avait appris à connaître la France et Votre Majesté, parvint à la tête des affaires en Angleterre. Cet homme de génie comprit la situation des deux pays. Il vit qu’il n’était plus au pouvoir d’aucune puissance de faire rétrograder la France, et que la vraie politique consistait à l’arrêter. Il sentit que, par les succès obtenus contre la troisième coalition, la question avait été déplacée, et qu’il ne fallait plus penser à disputer à la France des possessions qu’elle venait d’acquérir par la victoire, mais qu’on devait, par une prompte paix, prévenir de nouveaux agrandissements que la continuation de la guerre rendrait inévitables. Ce ministre ne se dissimu­lait aucun des avantages que la France avait recueillis de la fausse politique de l’Angleterre, mais il avait sous les yeux ceux qu’elle pouvait en recueillir encore. Il croyait que l’Angleterre gagnerait beaucoup si aucune des puissances du continent ne perdait plus. Il mettait sa politique à désarmer la France, à faire reconnaître la Confédération du nord de l’Allemagne, en opposition à la Confédération du Rhin ; il sentait que la Prusse ne pouvait être sauvée que par la paix, et que du sort de cette puissance dépendaient le système de la Saxe, de la Hesse, du Hanovre, et le sort des embouchures de l’Ems, de la Jahde, du Weser, de l’Elbe, de l’Oder et de la Vistule, débou­chés nécessaires au commerce anglais. En homme supérieur, Fox ne se livra point à des regrets inutiles sur la rupture du traité d’Amiens et sur des pertes désormais irréparables; il voulut en prévenir de plus grandes, et il envoya lord Lauderdale à Paris.

Les négociations s’entamèrent, et tout en faisait présager l’heureuse issue lorsque Fox mourut.

Elles ne firent plus que languir; les ministres n’étaient pas assez éclairés ni assez de sang-froid pour sentir la nécessité de la paix. Cependant la Prusse, poussée par cet esprit que l’Angleterre soufflait toute l’Europe, mit ses troupes en marche. La Garde impériale eut ordre de partir. Lord Lauderdale prévit les conséquences des nouveaux événements qui se préparaient. Il fut question de signer le traité, d’y comprendre la Prusse et de reconnaître la Confédération du nord de l’Allemagne ; Votre Majesté, par cet esprit de modération dont elle a donné de si fréquents exemples à l’Europe, y consentit. Le départ de la Garde impériale fut différé de quelques jours; mais lord Lauderdale hésita ; il crut devoir envoyer un courrier à sa cour, et ce courrier lui rapporta l’ordre de son rappel. Peu de jours après, la Prusse n’existait plus comme puissance prépondérante.

La postérité marquera cette époque comme une des plus décisives de l’histoire de l’Angleterre et de celle de la France.

Le traité de Tilsit termina la quatrième coalition.

Deux grands souverains, naguère ennemis, se réunirent pour offrir la paix à l’Angleterre; mais cette puissance, qui malgré tous ses pressentiments, n’avait pu se déterminer à souscrire à des conditions qui laissaient la France dans une position plus avantageuse que celle où elle s’était trouvée après le traité d’Amiens, ne voulut point ouvrir des négociations dont le résultat inévitable assurait à la France une position bien plus avantageuse encore. Nous avons refusé, disait-on en Angleterre, un traité qui maintenait dans l’indépendance de la France le nord de l’Allemagne, la Prusse, la Saxe, la H esse, le Ha­novre, et qui garantissait tous les débouchés de notre commerce; comment pourrions-nous consentir aujourd’hui à signer avec l’empe­reur des Français, lorsqu’il vient d’étendre la Confédération du Rhin jusqu’au nord de l’Allemagne et de fonder sur les bords de l’Elbe un trône français, une paix qui, par la force des choses et quelles que fussent les stipulations admises, laisserait sous son influence le Hanovre et tous les débouchés du Nord, ces principales artères de notre commerce ?

Les hommes qui envisageaient de sang-froid la situation de l’An­gleterre répondaient : Deux coalitions, dont chacune devait durer dix ans, ont été vaincues en peu de mois; les nouveaux avantages acquis par la France sont la suite de ces événements, et l’Angleterre ne peut plus s’y opposer Sans doute il n’aurait pas fallu violer le traité d’Amiens. Il eût fallu, depuis, adhérer à la politique de Fox. Profitons du moins aujourd’hui des leçons de l’expérience et évitons une troisième faute; au lieu de jeter les regards en arrière, portons-les vers l’avenir. La péninsule est encore entière et dirigée par des gouvernements secrètement ennemis de la France. Jusqu’à ce jour la faiblesse des ministres espagnols et les sentiments personnels du vieux monarque ont retenu l’Espagne dans le système de la France.

Un nouveau règne développera les germes de la haine entre les deux nations. Le Pacte de famille a été anéanti, et c’est un des avantages que la révolution a procurés à l’Angleterre. La Hollande, quoique gouvernée par un prince français, jouit de son indépendance. Son in­térêt est de demeurer l’intermédiaire de notre commerce avec le con­tinent, et de le favoriser pour participer à nos profits. N’avons-nous pas à craindre, si la guerre continue, que la France n’établisse son influence sur la péninsule et ses douanes en Hollande ?

Tel était le langage des hommes qui savaient pénétrer dans les secrets de l’avenir. Ils virent avec douleur refuser la paix proposée par la Russie. Ils ne doutèrent pas que le continent tout entier ne fût bientôt enlevé à l’Angleterre, et qu’un ordre de choses qu’il était si important de prévenir ne s’établit en Espagne et en Hollande.

Sur ces entrefaites, l’Angleterre exigea de la Maison de Bragance qu’elle quittât la péninsule et se réfugiât au Brésil. Les partisans du Ministère anglais semèrent la division parmi les princes de la Maison d’Espagne. La dynastie qui régnait fut éloignée pour toujours, et, en conséquence des dispositions faites à Bayonne, un nouveau souverain, ayant avec la France une puissance et une origine communes, fut appelé au gouvernement de l’Espagne.

L’entrevue d’Erfurt donna lieu à de nouvelles propositions de paix ; mais elles furent aussi repoussées. Le même esprit qui avait fait rompre les négociations de lord Lauderdale dirigeait les affaires en Angleterre.

La cinquième coalition éclata. Ces nouveaux événements tournè­rent encore à l’avantage de la France. Les seuls ports par lesquels l’Angleterre conservait une communication avouée avec le continent pissèrent, avec les provinces illyriennes, au pouvoir de Votre Majesté par le traité de Vienne, et les alliés de l’Empire virent s’accroître bar puissance.

Les arrêts rendus par le conseil britannique avaient bouleversé les lois du commerce du monde. L’Angleterre, dont l’existence tout entière est attachée au commerce, jetait ainsi le désordre parmi le commerce des nations; elle en avait déchiré tous les privilèges. Les décrets de Berlin et de Milan repoussèrent ces nouveautés mons­trueuses. La Hollande se trouva dans une position difficile ; son gou­vernement n’avait pas une action assez énergique, ses douanes offraient trop peu de sécurité pour que ce centre du commerce du continent demeurât plus longtemps isolé de la Franco. Votre Majesté, pour l’intérêt de ses peuples et pour assurer l’exécution du système qu’elle opposait aux actes tyranniques de l’Angleterre, se vit forcée de changer le sort de la Hollande. Cependant Votre Majesté, constante dans son système et dans son désir de la paix, fit entendre à l’Angleterre qu’elle ne pouvait sauver l’indépendance de la Hollande qu’en rap­portant ses arrêts du conseil ou en adoptant des vues pacifiques. Les ministres d’une nation commerçante traitèrent avec légèreté une ou­verture d’un si grand intérêt pour son commerce : ils répondirent que l’Angleterre ne pouvait rien au sort de la Hollande. Dans les illusions de leur orgueil, ils méconnurent les motifs de cette démarche ; ils feignirent d’y voir l’aveu de l’efficacité de leurs arrêts du conseil, et la Hollande fut réunie. Puisqu’ils l’ont voulu, Sire, je crois utile aujourd’hui et je propose à Votre Majesté de consolider cette réunion par les formes constitutionnelles d’un sénatus-consulte.

La réunion des villes hanséatiques, du Lauenburg et de toutes les côtes depuis l’Elbe jusqu’à l’Ems, est commandée par les circonstances. Ce territoire est déjà sous la domination de Votre Majesté.

Les immenses magasins de Helgoland menaceraient toujours de s’écouler sur le continent, si un seul point restait ouvert au commerce anglais sur les côtes de la mer du Nord, et si les embouchures de la Jahde, du Weser et de l’Elbe ne lui étaient pas fermées pour jamais.

Les arrêts du conseil britannique ont entièrement détruit les privilèges de la navigation des neutres, et Votre Majesté ne peut plus approvisionner ses arsenaux et avoir une route sûre pour son com­merce avec le Nord qu’au moyen de la navigation intérieure. La répa­ration et l’agrandissement du canal déjà existant entre Hambourg et Lubeck, et la construction d’un nouveau canal qui joindra l’Elbe au Weser et le Weser à l’Ems, et qui n’exigera que quatre à cinq ans de travaux et une dépense de 15 à 20 millions, dans un pays où la nature n’offre pas d’obstacles, ouvriront aux négociants français une voie économique, facile et à l’abri de tout danger. Votre Empire pourra commercer en tout temps avec la Baltique, envoyer dans le Nord les produits de son sol et de ses manufactures, et en tirer les productions nécessaires à la marine de Votre Majesté.

Les pavillons de Hambourg, de Brème et de Lubeck, qui errent aujourd’hui sur les mers, dénationalisés par les arrêts du conseil bri­tannique, partageront le sort du pavillon français et concourront avec lui, pour l’intérêt de la cause commune, au rétablissement de la liberté des mers.

La paix arrivera enfin, car tôt ou tard les grands intérêts des peu­ples, de la justice et de l’humanité l’emportent sur les passions et sur la haine; mais l’expérience de soixante années nous a appris que la paix avec l’Angleterre ne peut jamais donner au commerce qu’une sécurité trompeuse. En 1756, en février 1793, en 1801, à l’égard de l’Espagne, comme en mai 1803, à l’époque de la violation du traité d’Amiens, l’Angleterre commença les hostilités avant d’avoir déclaré la guerre. Des bâtiments qui naviguaient sur la foi de la paix furent surpris ; le commerce fut dépouillé ; des citoyens paisibles per­dirent leur liberté, et les ports de l’Angleterre se remplirent de ces honteux trophées. Si de tels exemples devaient se renouveler un jour, les voyageurs, les négociants anglais, leurs propriétés et leurs per­sonnes, saisis dans nos ports, depuis la mer Baltique jusqu’au golfe Adriatique, répondraient de ces attentats; et si le gouvernement an­glais, pour faire oublier au peuple de Londres l’injustice de la guerre, lui donnait encore le spectacle de ces prises, faites au mépris du droit des nations, il aurait aussi à lui montrer les pertes qui en seraient la conséquence.

Sire, aussi longtemps que l’Angleterre persistera dans ses arrêts du conseil, Votre Majesté persistera dans ses décrets, elle opposera au blocus des côtes le blocus continental, et au pillage sur les mers les confiscations des marchandises anglaises sur le continent.

Il est de mon devoir de le dire à Votre Majesté, elle ne peut espé­rer désormais de ramener ses ennemis à des idées plus modérées que par sa persévérance dans ce système. Il en doit résulter un tel état de malaise pour l’Angleterre, qu’elle sera forcée de reconnaître enfin qu’on ne peut violer les droits des neutres sur les mers et en récla­mer la protection sur le continent, que l’unique source de ses maux est dans ses arrêts du conseil, et que cet agrandissement de la France, qui longtemps excitera son dépit et sa jalousie, elle le doit aux pas­sions aveugles de ceux qui, violant le traité d’Amiens, rompant la négociation de Paris, rejetant les propositions de Tilsit et d’Erfurt, dédaignant les ouvertures faites avant la réunion de la Hollande, ont porté les derniers coups à son commerce et à sa puissance, et conduit votre Empire à l’accomplissement de ses hautes destinées.

Champagny, duc de Cadore.

Paris, 8 décembre 1810.