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Observations sur un projet d’établissement d’une École spéciale de Littérature et d’Histoire au Collège de France

Finkenstein, 19 avril 1807

Les écoles primaires, les écoles secondaires et les lycées sont trois degrés d’instruction qui ont été d’abord organisés. Les écoles spéciales, savoir : l’école spéciale de mathématiques ou l’école polytechnique, et les écoles de droit et de médecine, l’ont été également. Les écoles spéciales de littérature et d’éloquence sont une institution nouvelle, qui n’a point encore été traitée.

L’éducation proprement dite a plusieurs objets: on a besoin d’apprendre à parler et à écrire correctement, c’est ce qu’on nomme communément la grammaire et les belles-lettres; chaque lycée a pourvu à cet objet et il n’est point d’homme bien élevé qui n’ait fait sa rhétorique.

Après le besoin de parler et d’écrire correctement vient celui de compter et de mesurer: les lycées y ont pourvu par les classes de mathématiques, qui embrassent les connaissances arithmétiques et mécaniques dans leurs différentes branches. Les éléments de plusieurs autres connaissances viennent ensuite: la chronologie, la géographie, des notions d’histoire font aussi partie de l’éducation des lycées.

Ainsi, au moyen de l’institution des trois degrés d’instruction, tout citoyen aisé doit avoir fait sa rhétorique, son cours de mathématiques, et avoir des notions de géographie, de chronologie et d’histoire. Un jeune homme qui, à seize ans, sort du lycée, connaît donc non seulement le mécanisme de sa langue et les auteurs classiques, les divisions du discours, les différentes figures de l’éloquence, les moyens à employer soit pour calmer, soit pour exciter les passions, enfin tout ce qu’on apprend dans un cours de belles-lettres; il connaît les principales époques de l’histoire, les principales divisions géographiques; il sait calculer, mesurer; il a des notions générales sur les phénomènes les plus frappants de la nature et sur les principes de l’équilibre et du mouvement, soit à l’égard des solides, soit à l’égard des fluides.

Qu’il veuille suivre la carrière du barreau, celle de l’épée, de l’Eglise ou des lettres; qu’il se destine à entrer dans les corps savants, à être géographe, ingénieur, arpenteur: dans tous ces cas, il a reçu l’éducation commune et nécessaire pour devenir propre à recevoir le complément d’instruction que ces états exigent; et c’est dans le moment où il s’est décidé pour le choix d’une profession, que les études spéciales viennent s’offrir à lui.

Veut-il se vouer à l’art militaire, au génie, à l’artillerie ? Il entre à l’école spéciale de mathématiques, c’est-à-dire à l’école polytechnique; ce qu’il y apprend n’est que le corollaire de ce qu’il a appris dans ses études élémentaires de mathématiques; mais les connaissances acquises dans ces études doivent être développées et appliquées, et il entre dans les différentes branches des mathématiques transcendantes. Il ne s’agit plus simplement d’éducation, comme dans les lycées, il s’agit d’une science à acquérir.

L’Observatoire est une autre école spéciale de mathématiques.

Le Musée d’histoire naturelle peut, jusqu’à un certain point être rangé dans la même classe, parce qu’il y a en effet des analogies entre la manière de comparer les connaissances acquises et la manière de les acquérir dans la botanique et les autres sciences naturelles, qui les ont fait placer parmi les sciences exactes et positives. S’il était possible de donner une teinture de botanique, d’histoire naturelle, de chimie et d’astronomie dans les lycées, ce ne serait là que de l’éducation, car ces idées premières ne suffiraient pas pour être botaniste, chimiste ou astronome.

Y-a-t-il aujourd’hui assez d’écoles spéciales de sciences exactes ? Cette partie a-t-elle été traitée d’une manière générale comme celle de l’éducation ? Ce sont des questions que le ministre de l’intérieur est dans le cas d’examiner, attendu qu’elles ne l’ont pas encore été.

Après les écoles spéciales de mathématiques viennent les écoles de droit et de médecine. Celles-là ont été organisées avec une attention particulière; il n’y a rien à y ajouter. Ces sciences sont spéciales de leur nature, car personne ne les apprend que ceux qui se destinent à exercer les professions pour lesquelles elles sont nécessaires.

En général, ce n’est pas cette instruction première qui, pour être suffisante, doit embrasser les éléments de la plus grande partie des connaissances humaines; ce n’est pas cette instruction donnée dans les lycées pour mettre les jeunes gens en mesure d’adopter telle ou telle profession lorsque l’âge du discernement est venu, qui entre dans les attributions des écoles spéciales . C’est au contraire et spécialement la science dans toute sa profondeur, la science qu’il faut connaître pour faire d’un jeune homme bien élevé un homme utile à la société dans une profession spéciale.

Il en résulte que l’on entend par une école spéciale, non point un établissement d’éducation, mais un établissement destiné à l’instruction des hommes qui se dévouent à telle profession savante, telle ou telle science.

Il en résulte encore que tout ce qui n’est qu’élémentaire, tout ce qui n’est pas science, ne peut former les attributions d’une école spéciale.

Les mathématiques, les connaissances physiques et naturelles, la médecine, la jurisprudence, sont des sciences parce qu’elles se composent de faits, d’observations, de comparaisons; parce que les découvertes qu’elles amènent successivement s’accumulent, se suivent de siècle en siècle, et viennent augmenter de jour en jour le domaine de la science; parce que les faits, leurs rapports, l’art de les classer, la manière d’observer, de comparer, sont des choses qui peuvent s’enseigner et dès lors s’apprendre.

Le ministre désire des écoles spéciales de littérature, et, si ces notions sont justes, il est difficile de comprendre ce qu’on entend par une école spéciale de littérature. On veut enseigner l’éloquence, on veut enseigner la poésie… Mais qu’y a-t-il de plus à montrer en éloquence et en poésie que ce que tout jeune homme a appris dans sa rhétorique ? Il faut peu de mois pour connàitre le mécanisme de la poésie, pour savoir décomposer un discours. Bien écrire en vers et en prose, voilà l’éloquence; mais il n’y a rien dans cet art qui puisse se montrer au delà de ce qu’on apprend dans les lycées. On y enseigne à écrire correctement on y donne la connaissance et le goût des bons modèles; on y fait connaître ce que le bon goût a consacré; on y développe les règles de la composition soit d’une tragédie, soit d’une comédie, soit d’un poème épique ou d’une chanson; mais on n’y enseigne pas à faire des tragédies, des comédies, des poèmes ou des chansons.

Le talent de créer est dans la littérature, comme dans la musique, comme dans la peinture, un don individuel; il tient à des facultés particulières, dont le développement peut être favorisé par des circonstances particulières, par les moeurs, par une époque. Dans ces créations de l’esprit et du génie, l’esprit ou le génie arrivent tout de suite, et par eux-mêmes, à leur plus
 grand résultat.

Nous n’avons surpassé les Grecs, ni dans la tragédie ni dans la comédie, ni dans la poésie épique, puisqu’ils sont encore nos modèles, tandis que chaque siècle de lumières a fait faire quelques pas aux sciences exactes, qui sont des sciences de faits, d’observations et de comparaisons.

Tout cela est si bien senti, qu’un professeur d’éloquence ne s’amusera pas à développer les principes des divers genres dans lesquels l’esprit peut s’exercer; autant vaudrait montrer la grammaire et la rhétorique, et ces deux connaissances ont été acquises dans les lycées. Mais on fait un cours, on disserte, on cite des exemples, on juge les modèles. Que cela se fasse dans un athénée, que cela se fasse dans un salon où se réunissent des femmes, de beaux esprits, ce ne sont là que de grands cafés littéraires. Y fera-t-on des critiques sur les ouvrages anciens ? Mais que dira-t-on que l’on n’ait pas dit ? En fera-t-on sur les ouvrages modernes ? On s’en gardera bien.

On ne conçoit donc pas ce que c’est qu’une école spéciale de littérature; mais on comprend un cercle, un salon, même une académie où quelqu’un professe ou disserte.

Tout cela s’applique, non à l’instruction proprement dite et à l’exercice d’un état spécial, mais à l’agrément de la société.

Pour donner au talent et au génie ce qui est nécessaire pour qu’il ne soit pas arrêté dans ses développements, que faut-il donc ?

De bonnes classes, une bonne rhétorique, et les lycées y ont pourvu. Plaçez un professeur de littérature à côté d’un professeur de mathématiques celui-ci enseignera les règles de l’astronomie, de l’optique, de la mécanique; il montrera la coupe des pierres, et enfin tout ce qu’ on n’apprend point dans les lycées, parce que l’élève est trop jeune, et que cette instruction utile à l’état qu’il peut choisir, mais qu’il n’a pas encore choisi, exige qu’on attende plus de maturité. Le professeur de belles-lettres amuse, s’il a de l’esprit, intéresse, s’il a de l’art, mais ne développe pas un nouveau principe, pas une nouvelle idée; il n’établit rien de positif en fait de règles; il ne vous apprend que ce que l’on apprend au collège; et, lui-même, professât-il pendant quarante ans, n’en saurait pas davantage le dernier jour que la première année. Il connaîtra mieux les auteurs, saura mieux les apprécier; mais on ne verra là que l’opinion d’un individu, rien qui prouve ou qui prépare les progrès de l’art.

La grammaire serait plus susceptible que la littérature de devenir l’objet d’une école spéciale; il y a là un fonds plus abondant d’observations, de comparaisons; elle tient à l’origine des sensations, car la manière de parler vient de la manière de sentir; mais cette science, qui se confond avec l’idéologie, est encore dans une si grande obscurité, que la seule application pratique qui en a été faite est relative aux sourds-muets; dans cet établissement consiste la véritable école spéciale de grammaire.

Ainsi l’éloquence et la poésie ne sont pas les attributions des écoles spéciales, parce qu’elles n’ont rien qui soit réellement positif, et que, quant à ce qui est susceptible d’être enseigné, Corneille et Racine n’en savaient pas plus qu’un bon écolier de rhétorique; le goût et le génie ne peut s’apprendre.

Les écoles spéciales des langues de l’Orient anciennes et modernes, ne sont autre chose que des lycées spéciaux appliqués à d’autres langues, jugées nécessaires pour lier notre siècle aux siècles passés, notre pays aux pays étrangers ; ce sont des établissements particuliers dont le nombre doit être proportionné au petit nombre d’hommes dans le cas de rechercher l’instruction qu’on y donne.

Mais il est dans la littérature d’autres branches qui peuvent, jusqu’à un certain point, donner lieu à l’établissement d’écoles spéciales, c’est la géographie et l’histoire.

La géographie, soit naturelle, soit politique a, plusieurs caractères qui constituent les sciences exactes; les faits sont nombreux, les points de contestation multipliés, les changements fréquents; son domaine s’accroît à mesure que celui de l’esprit humain s’étend; il s’enrichit par les découvertes; elle est sujette aux changements par l’effet des révolutions politiques et physiques. Les premiers éléments qui peuvent s’apprendre dans l’instruction ne sont rien en comparaison de la science. Si, dans un point central, tel que Paris, il existait plusieurs professeurs de géographie qui pussent rassembler les connaissances éparses, les comparer, les épurer, qu’on fût dans le cas de les consulter avec sécurité pour être mieux instruit des faits et des choses, ce serait une bonne et utile institution.

On devrait donc préférer à tout autre établissement spécial littéraire celui de quatre chaires de géographie pour chacune des quatre parties du monde. Là, comme dans une sorte de bureau de l’Europe, de l’Asie, de l’Afrique, de l’Amérique, on aurait sous la main les renseignements les plus exacts, les notions précises des découvertes nouvelles et des changements survenus. Chacun de ces professeurs serait, pour ainsi dire, un livre vivant, et leurs cours offriraient à toute personne ayant le désir ou le besoin de s’instruire beaucoup d’utilité et d’intérêt.

 L’histoire peut, par des considérations analogues, être rapprochée des sciences pour lesquelles il serait utile d’avoir une école spéciale.

La manière de lire l’histoire est, à elle seule, une véritable science.

Tout a été dit et redit; les historiens apocryphes sont si multipliés, il y a une si grande différence entre tel livre fait à une époque et tel autre fait à une époque postérieure, au moyen des travaux et des lumières des historiens qui ont précédé, qu’un homme qui veut chercher une bonne instruction et qui est tout à coup placé dans une vaste bibliothèque historique, se trouve jeté dans un véritable dédale.

Connaître ce qui reste des historiens anciens, savoir ce que l’on a perdu, distinguer les fragments originaux des suppléments écrits par de bons ou de mauvais commentateurs, cela seul est presque une science, ou du moins un objet important d’études. Ainsi la connaissance et le choix des bons historiens, des bons mémoires, des véritables chroniques du temps, est une
connaissance utile et réelle.

Si, dans une grande capitale comme Paris, il y avait une école et que l’on y fit d’abord un cours de bibliographie, un jeune homme, au lieu d’employer des mois à s’égarer dans des lectures insuffisantes ou dignes de peu de confiance, serait dirigé vers les meilleurs ouvrages et arriverait plus facilement, plus promptement, à une meilleure instruction.

Il y a, de plus, une partie de l’histoire qui ne peut s’apprendre dans les livres, c’est celle des époques qui se rapprochent de nous.

Aucun historien n’arrive jusqu’à nos jours; il y a toujours, pour un homme de vingt-cinq ans, un intervalle de cinquante années qui ont précédé sa naissance, sur lesquelles il n’y a point d’histoire. Cette lacune donne beaucoup de difficultés, exige un travail toujours imparfait, souvent infructueux, pour parvenir à lier les événements passés à ceux présents; ce serait là une importante obligation des professeurs de l’école spéciale d’histoire.

Ils devraient connaître non seulement ce qui s’est fait depuis la fondation des empires jusqu’à l’époque où les historiens se sont arrêtés, mais jusqu’au moment même où ils professent.

Ces professeurs doivent être nombreux.

Il faudrait qu’il y en eût pour l’histoire romaine, pour l’histoire grecque, pour l’histoire du Bas-Empire, pour l’histoire ecclésiastique, pour l’histoire de l’Amérique et plusieurs autres pour l’histoire de France, d’Angleterre, d’Allemagne, d’ltalie et
d’Espagne

L’histoire se diviserait ainsi selon les différentes parties qu’elle devrait enseigner.

On placerait au premier rang l’histoire de la législation. Le professeur aurait à remonter jusqu’aux Romains et à descendre de là, en parcourant successivement les différents règnes des rois de France, jusqu’au Consulat. Viendrait ensuite l’histoire de l’art militaire français. Le professeur ferait connaître les différents plans de campagne adoptés dans les différentes époques de notre histoire, soit pour envahir, soit pour se défendre; l’origine des succès, la cause des défaites, les auteurs, les mémoires dans lesquels on pourrait trouver les détails des faits et les preuves des résultats. Cette partie de l’histoire, curieuse pour tout le monde, et si importante pour les militaires, serait de la plus grande utilité pour les hommes d’Etat.

On montre, à l’école spéciale du génie, l’art d’attaquer et de défendre les places; on ne peut montrer l’art de la guerre en grand, parce qu’il n’est pas encore créé, si toutefois il peut l’être; mais une chaire d’histoire où l’on ferait connaître comment nos frontières ont été défendues dans les différentes guerres par les grands capitaines ne saurait produite que de très-grands avantages.

On pourrait donc s’occuper de l’organisation d’une sorte d’université de littérature, puisque l’on comprend dans ce mot non-seulement les belles-lettres, mais l’histoire et nécessairement la géographie; car on ne peut penser à l’une sans songer à l’autre.

Cette université pourrait être le Collège de France, puisqu’il existe, mais il faudrait qu’elle fût composée d’une trentaine de chaires, si bien liées entre elles, qu’elle présentât comme une sorte de bureau vivant d’instruction et de direction, où quiconque voudrait connaître à fond tel siècle pût demander quels sont les ouvrages qu’il doit ou ne doit pas lire, quels sont les mémoires, les chroniques qu’il doit consulter; où tout homme qui voudrait parcourir une contrée pût trouver une instruction positive, soit sur la direction qu’il doit donner à son voyage, soit sur le gouvernement qui régit telle ou telle partie où il voudrait porter ses recherches.

Il est de fait qu’il manque quelque chose dans un grand Etat où un jeune homme studieux n’a aucun moyen de recevoir une bonne direction sur ce qu’il veut étudier, est obligé d’errer comme à tâtons et de perdre des mois, des années à chercher, à travers des lectures inutiles, le véritable aliment de son instruction.

Il est de fait qu’il manque quelque chose dans un grand État où pour avoir des notions positives sur la situation, le gouvernement, l’état présent d’une portion quelconque du globe, il faut avoir recours ou au dépôt des affaires étrangères, qui ne contient pas tout, quelque trésor qui y soit enfoui, ou aux bureaux de la marine, qui, fort souvent, ne savent pas tout ce qu’on peut leur demander.

Je désire ces institutions :elles ont été depuis longtemps l’objet de mes méditations, parce qu’ayant beaucoup travaillé, j’en ai personnellement senti le besoin.

J’ai beaucoup étudié l’histoire et, souvent, faute de guide, j’ai été induit à perdre un temps considérable dans des lectures inutiles.

J’ai porté à la géographie assez d’intérêt pour reconnaître qu’il ne se trouve pas à Paris un seul homme qui soit parfaitement au courant des découvertes qui se font chaque jour et des changements qui surviennent sans cesse.

Je suis persuadé que l’établissement dont il s’agit serait d’une grande utilité pour l’instruction générale et pour les hommes même qui ont reçu l’éducation la plus perfectionnée; que les cours de littérature n’auraient aucun de ces avantages, car, selon ma propre expérience, les cours de littérature n’apprennent rien de plus que ce qu’on sait à l’âge de quatorze ans.

Je ne m’oppose pas, toutefois, à ce qu’il y ait, dans un lieu tel que Paris, une discussion littéraire dans laquelle des hommes nommés par le Gouvernement, parmi ceux dont la réputation est faite, remettent les principes sous les yeux des jeunes rhéteurs, et non seulement en fassent l’application, mais enseignent même la pratique de l’éloquence et de la poésie. On doit sentir néanmoins qu’côté des chaires d’histoire et de géographie ce n’est là qu’un établissement de luxe, et qu’il doit être unique.

Les motifs développés dans cette note en faveur d’une université littéraire, dont les objets essentiels seraient l’histoire et la géographie, ne sont pas les seuls qui me dirigent. On devinera aisément que ma secrète pensée est de réunir des hommes qui continuent, non l’histoire philosophique, non l’histoire religieuse, mais l’histoire des faits, mais cette histoire portée jusqu’au moment où nous vivons.

Toute notre jeunesse trouve plus de facilité pour apprendre les guerres puniques que pour connaître la guerre d’Amérique, qui a eu lieu en 1783; elle s’instruit plus facilement des événements des siècles passés que de ceux qui se sont écoulés, depuis le jour de sa naissance.

Il est à cet égard une objection sans cesse représentée: c’est que les contemporains ne sont pas de bons historiens. Cette opinion n’est pas la mienne.

Je la partagerais, si l’histoire des événements presque présents devait en être la satire; je la partagerais également s’il s’agissait d’un homme vivant, ou qui aurait vécu sous les yeux de l’historien, car il ne faut pas transformer l’histoire en panégyrique.

Mais, une année comme cent ans après l’événement, on peut dire qu’à telle époque ou dans telle circonstance l’Etat a été forcé de courir aux armes; qu’à cette époque il a forcé l’ennemi à la paix; que, dans tel mois, telle flotte a mis à la voile pour telle expédition, qu’elle a eu tel revers ou tel succès.

Peu importe que l’historien soit plus ou moins éloigné des faits; s’il ne dit réellement que des faits, il sera d’autant plus véridique que tous ses lecteur étant contemporains, peuvent être juges. Ici l’inconvénient est nul, tandis que l’avantage est réel, surtout pour la jeunesse, qui, lorsqu’elle veut apprendre les faits qui remontent à quelques lustres, ne trouve aucune instruction.

Sans cet établissement, les militaires, par exemple, n’auront de longtemps le moyen d’apprendre à profiter des fautes qui ont causé les revers et à apprécier les dispositions qui les auraient prévenues.

Toute la guerre de la révolution pourrait être fertile en leçons, et pour les recueillir il faut souvent employer en vain une longue application et de longues recherches.

Cela ne vient point de ce que les faits en détail n’ont pas été écrits, puisqu’ils l’ont été de toute manière et partout, mais de ce que personne ne s’occupe à en rendre la recherche facile et à donner la direction nécessaire pour la faire avec discernement.

En résumé, on peut former au Collège de France un grand établissement ou école spéciale pour tout ce qui n’est pas sciences mathématiques, jurisprudence, médecine, etc.

Mais, pour avoir une véritable école spéciale de littérature, des cours d’histoire et de géographie dans toutes les parties, un tel établissement n’exigera pas moins de vingt à trente professeurs.