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Observations sur les Rapports du Ministre de l’intérieur relativement à l’Encouragement des Lettres.

Napoléon et Joséphine

Finkenstein, 19 avril 1807

L’Empereur a reçu les trois rapports qui ont pour objet l’encouragement des lettres.

Dans le premier rapport est un projet de décret divisé en six titres.

Le premier titre est relatif à l’établissement de deux ou plusieurs historiographes de france; mais il est vrai de dire qu’ils n’ont rien fait pour la france et pour l’histoire.

Racine a été historiographe sous Louis XIV, et il n’est rien resté de son travail. Nous avons peu de bons historiens, et ce n’est pas parmi eux qu’on trouve les hommes qui ont été décorés du titre qu’il s’agit de rétablir. Cependant une institution de ce genre pourrait avoir quelque utilité; mais ce ne serait pas faire des historiens. Mais il faudrait surtout éviter le mot d’historiographe.

Il est reçu qu’un historien est un juge qui doit être l’organe de la postérité, et que l’on exige de lui tant de qualités, tant de perfections, qu’il est difficile de croire qu’une bonne histoire puisse se commander. Ce que l’on peut commander à des hommes d’un esprit sage et d’un certain talent, ce sont des mémoires historiques, produit de recherches studieuses, contenant des matériaux authentiques, des observations critiques qui tendent à éclairer sur les événements.

Si ces recherches, si ces documents, si ces matériaux sont encadrés dans une bonne narration des faits, ce travail aura beaucoup de rapports avec une histoire; mais son auteur ne sera cependant pas un historien, dans le sens que nous attachons à ce mot.

Le second titre a pour objet d’instituer des poètes lauréats ou césaréens.

On voit très bien le but de cette institution. L’objet qu’on se propose est de créer des places pour les poètes.

Mais il faudrait que cette création s’accordât davantage avec nos moeurs, et que surtout on détournât d’elle le ridicule que le Français saisit avec tant de malignité. On concevrait plutôt l’établissement des historiographes, puisque, enfin, en les créant historiens, on leur impose l’obligation de dire la vérité, et dès lors on leur laisse le droit de dire le bien et le mal. Accorderat-on à des poètes celui de faire la satire de la cour à laquelle ils seront attachés, ou leur devoir serait-il de louer ? Dans l’un et l’autre cas, on ne voit rien d’utile dans l’emploi de leurs talents.

La poésie est enfant de la société. La société seule, en se réformant au moyen de la tranquillité publique et du bonheur
intérieur peut, et cela commence déjà à arriver, ramener les poètes au bon goût, à cette aménité et à cette fleur de grâce qui embellit les lettres et les arts.

Les productions poétiques portent d’ailleurs avec elles tant de récompenses qu’il n’est pas nécessaire que l’autorité publique intervienne. Qu’un poète fasse une tragédie ou une comédie, un vaudeville ou un opéra, une romance ou une élégie, il en est récompensé par les éloges de la société dans laquelle il vit, par les suffrages du public qu’il amuse ou qu’il intéresse.

Les places de l’Institut sont un véritable moyen d’émulation, puisqu’elles donnent au poète un caractère de l’Etat. Corneille a-t-il jamais reçu de grandes faveurs de la cour ? Celles qui ont été accordées à Racine ont-elles inspiré ses chefs-d’oeuvre ? Celles qui lui ont été refusées n’ont-elles pas ralenti l’essor de son génie ?

En général, toute création qui n’exige que du goût, et qui est a la portée de tout le monde, n’a pas besoin d’être encouragée par l’autorité publique.

Cependant, s’il y a quelque moyen de donner à quelque poète du temps quelques distinctions flatteuses, en évitant avec soin le ridicule, on ne s’y opposerait pas. Pourquoi, par exemple, ne pas attacher, sous un titre honorable, quelques poètes au Théâtre Français; leur donner à ce titre des pensions, leur accorder le droit d’être consultés sur les pièces à représenter ? Il y aurait à cela peu d’inconvénients. Cette institution existe à l’Opéra; mais elle aurait besoin d’être consacrée d’une manière plus spéciale, plus flatteuse, plus solennelle.

On aurait donc ainsi le moyen d’accorder des distinctions à quelques auteurs.

Mais on se tromperait si l’on croyait que c’est cela qui nous donnerait des poètes. Quel doit être l’art de l’administration, celui du souverain comme du ministre ? C’est de donner de l’éclat aux bons ouvrages.

Il faut faire autre chose que des décrets, il faut agir.

Ainsi il a paru quelques belles odes: pourquoi ne recommanderait-on pas leurs auteurs à l’attention du public ? pourquoi ne donnerait-on pas à ces poètes cette confiance en eux-mêmes, qui les encouragerait, qui exciterait leurs efforts et qui les conduirait à produire de meilleurs ouvrages ? Si l’Italie a eu tant de bons poètes, cela vient de ce qu’elle renfermait nombre de petites cours et de sociétés oisives et rivales.

D’ailleurs, dans ce genre de conceptions, un homme qui devient illustre produit souvent un autre homme qui le devient à son tour. Racine et Boileau se sont peut-être illustrés parce que Corneille était célèbre avant eux. Peut-être Laharpe, Marmontel, et tant d’autres hommes recommandables dans notre littérature, ont-ils dû leurs efforts et même leur talent à.l’exemple des succès de Voltaire.

Une bonne opération du cardinal de Richelieu fut sans doute la critique du Cid, critique que nous approuvons encore aujourd’hui. On a voulu voir dans la conduite de ce ministre, dans cette circonstance, l’effet des passions les plus méprisables : cela peut être, mais aussi il est très-possible que cela ne soit pas. Pourquoi ne penserait-on pas que ce ministre a voulu, par cette discussion publique, donner aux esprits un mouvement propre à épurer la langue et le goût ?

Les critiques de nos journaux pourraient tendre au même but, si elles n’étaient dirigées quelquefois par la haine, plus souvent par l’esprit de satire et toujours par le désir d’amuser les oisifs, et jamais dans l’intention d’éclairer le public.

Veut-on apprendre aux Français à bien parler leur langue et leur donner le goût des discussions qui peuvent tendre à perfectionner le langage et le goût ? Que le ministre fasse faire par la seconde classe de l’Institut la critique d’un des meilleurs ouvrages qui ont paru depuis vingt ans.

Le public prendra intérêt à ce travail; peut-être même prendra-t-il parti pour ou contre la critique; n’importe, son attention se fixera sur ces intéressants débats; il parlera de grammaire, il parlera de poésie; le goût s’éclairera, se perfectionnera, et le but sera rempli.

De là naîtront des poètes et des grammairiens.

Si l’on établit bien d’abord que le choix d’un ouvrage destiné à une critique éclairée, bien intentionnée, est une preuve que cet ouvrage a mérité les regards des hommes de goût; si c’est sur la demande de l’Empereur que l’Institut fait la critique ou des Géorgiques de l’abbé Delille (Jacques Delille, 1738-1813), non comme traduction, mais comme chef-d’oeuvre de langage de poésie et de goût, ou du plus beau chant du poème de la Navigation par Esménard Joseph Alphone Esménard, 1769-1811. Il a dédié son poème La Navigation à Napoléon),ou des plus belles odes de Lebrun (Pierre Antoine Lebrun, 1785-1873), ou même, pour mieux marquer des intentions impartiales, du plus beau morceau de poésie sorti de la plume de Fontanes, peut-être l’auteur critiqué aura-t-il d’abord un peu d’humeur, mais bientôt il sentira que le choix que l’on a fait de son ouvrage en est l’éloge, tandis que le public, spectateur dans cette utile arène, s’intéressera, s’éclairera, se formera.

Ce travail entre dans les plus importants devoirs de l’Institut. En commençant cette critique solennelle de la manière dont il vient d’être dit, elle ne tardera pas à être désirée par les auteurs qui se trouveront honorés. Quand il paraîtra une tragédie
nouvelle, si elle a réussi. au théâtre, il ne lui manquera plus qu’un genre de gloire: c’est que le ministre demande, de la part de l’Empereur, à l’Institut d’en faire l’examen sous le rapport des règles de l’art dramatique, de la langue et du goût.

Voilà la véritable critique, la critique honorable et bien différente de celle qui s’exerce sur ces tréteaux où l’on prononce sur les auteurs de nos jours, non par des jugements, mais par des sarcasmes, sans intérêt pour l’art ni pour le goût, et dans des intentions perfides ou rnalignes. Si l’on tolère ces critiques plus nuisibles qu’utiles, si l’on ne porte pas remède à ces abus, c’est que l’on craint de produire un plus grand mal par l’intervention de l’autorité, c’est que, pour le bien de la littérature, les excès qui blessent les amours-propres valent peut-être mieux qu’une stupide admiration.

Mais, une fois l’institution d’une sage critique régulièrement établie, on ne pourra plus permettre le genre de critique actuel ou du moins en corriger les excès. L’Institut est un grand moyen dans les mains du ministre; qu’il en tire bon parti, et il fera tout ce que le Gouvernement peut faire.

L’objet principal du titre III est une des obligations que les règlements ont prescrites à l’Institut ; mais on ne tient pas la main à leur exécution.

Il en est de même du titre IV. Il faut de nouveau publier les dispositions qui ont été prescrites il y a plusieurs années.

L’objet du titre V peut être rempli en écrivant au nom de Sa Majesté, à la seconde classe de l’Institut pour l’engager à s’occuper de ces travaux. Un décret n’est pas nécessaire.

Quant au titre VI, il donne lieu à une note détaillée qui est envoyée au ministre.

Le second rapport du ministre a pour objet l’établissement d’un journal littéraire.

Cet établissement paraît inutile quand on considère qu’il y a déjà trop de journaux; qu’on ne les lit que pour y trouver de l’amusement, et que plus un article de critique est rempli de sarcasmes, plus il amuse. Mais dans un Etat comme la France, il est un journal nécessaire, c’est le Moniteur. C’est une charge qu’il faut supporter. Rien n’empêche de consacrer la dernière de ses pages à des articles de critique littérare, faits par les hommes que le ministre désigne. Cet ouvrage périodique est cher; mais aussi beaucoup de personnes le lisent sans s’abonner, ou se réunissent pour en partager les frais; il est traduit dans les papiers étrangers; il est copié par les journaux des départements.

La partie du Moniteur qui se trouverait exclusivement destinée à la littérature devrait être distincte des autres, à raison des matières graves dont celles-ci sont remplies.

On réunirait dans ce journal les deux idées, celle du ministre et celle de l’Empereur, puisqu’on y ferait insérer et les articles de critique susceptibles de paraître dans un journal spécial de littérature, et les critiques plus graves, plus approfondies, qui auraient été demandées par le ministre à l’Institut, de la part de l’Empereur.

On ne peut s’empêcher de considérer encore les avantages de cette seconde idée.

Il y a à présent une grande division dans les opinions littéraires. Pour sortir de cette anarchie, il faut épurer et rétablir dans leurs droits l’usage et le bon goût. Rien ne peut mieux conduire à ce but qu’une critique sérieuse d’un bon ouvrage faite par un corps qui réunit tout ce qui reste de talents distingués, et qui ne ferait qu’obéir à un ordre supérieur, qui serait pour l’ouvrage critiqué une preuve de succès et un témoignage d’estime.

Cette critique, ne dût-elle s’exercer que sur quatre ou cinq productions littéraires dans une année, serait toujours d’un très grand effet, d’un effet sûr. Rien n’apprend mieux à parler la langue que la lecture de la critique du Cid et des commentaires de Voltaire sur Corneille.

La vue que l’on se propose n’est donc pas nouvelle; mais on s’est tellement éloigné de la bonne route, qu’une institution qui parviendrait à y ramener aurait l’attrait de la nouveauté, l’intérêt d’une bonne discussion, et l’avantage de faire sortir un bon ouvrage de la classe commune.

L’Institut n’aura rien à opposer à ce qu’on exigera de lui. Il est obligé, par son institution, à répondre aux demandes que lui fait le ministre de l’intérieur et le ministre, par une lettre qu’il lui écrira au nom de l’Empereur, et qui sera rédigée dans le sens de ces observations, lui fera connaître que, tel ouvrage ayant mérité l’attention du public, il est utile d’examiner quelles sont les fautes que l’auteur a commises dans l’art et contre le génie de la langue, et d’empêcher qu’à la faveur d’un grand nombre de beautés, des conceptions et des locutions vicieuses ne corrompent le langage et le goût.

Sa Majesté désire que le ministre s’entretienne à ce sujet avec les membres les plus marquants de la seconde classe de l’Institut, et les fasse entrer dans ces vues.

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