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Mémoires du capitaine Marcel – Chapitre 3

CHAPITRE III

 

Ce fut au sein de ces délicates distractions que nous apprîmes qu’un bataillon du 6e léger, envoyé à Villafranca pour correspondre avec Astorga, après s’être battu jusqu’à la dernière cartouche, avait été en partie massacré et le reste fait prisonnier : ces 600 hommes avaient lutté pendant trois jours contre 6 000 assaillants. En même temps, nous étions avisés qu’un corps de 8 000 Espagnols, partant de Vigo, devait marcher sur Saint-Jacques et enlever la garnison (1). Le maréchal Soult, qui opérait dans les Asturies, envoya un bataillon du 76e qui était à la Corogne pour nous renforcer : les paysans nous assuraient que ces troupes n’étaient qu’à deux lieues de nous, et pourtant le général Maucune envoyait chaque jour des chasseurs à cheval en reconnaissance, qui rentraient sans avoir rien rencontré. Un matin pourtant, un chasseur du 15e, parti avec un lieutenant et six de ses camarades, revint blessé : la patrouille était tombée dans le gros des ennemis, il en avait seul réchappé. La garnison se mit sur ses gardes et, pendant plusieurs nuits, les soldats dormirent avec leurs armes pendant que de forts piquets veillaient. Enfin, le 23 mai 1807, nous reçûmes l’ordre de toucher les vivres de plus grand matin qu’à l’ordinaire; on distribua de l’eau-de-vie et le général Maucune donna l’ordre à notre bataillon de se préparer à marcher avec deux bataillons du 6e léger : le dernier bataillon de ce régiment restait pour garder la place (2).

Nous partîmes vers les dix heures du matin, les compagnies de voltigeurs à l’avant-garde. Ma compagnie, que commandait le capitaine Lemoine, marchait derrière celles du 6e léger. Mon lieutenant, M. d’Avesnes, était très faible et marchait avec difficulté; malade à l’hôpital depuis deux mois, il s’était relevé quand il avait su que nous allions à l’ennemi et avait repris sa place au milieu de nos braves voltigeurs. Malgré les représentations amicales du capitaine et des sous-officiers, il ne voulut pas s’arrêter lorsque le général donna à l’avant-garde l’ordre d’engager le combat. Le gros de l’ennemi était en position à un tournant de la grande route ; deux colonnes, pouvant compter 3 000 hommes chacune, étaient massées sur des coteaux assez élevés à droite et à gauche et, sur un mamelon en face de nous, était placée l’artillerie. Les tirailleurs espagnols, bien qu’en très grand nombre, plièrent devant les voltigeurs du 6e, mais la route, pleine de sinuosités, empêchait la compagnie de manœuvrer, et nos canons ne pouvaient guère inquiéter les leurs qui nous faisaient beaucoup de mal.

Voltigeur en Espagne en 1811
Voltigeur en Espagne en 1811

Pour brusquer l’affaire, le Capitaine Lemoine nous fit déployer, se mit en tète de la compagnie et arriva au pas de charge; malgré les boulets et la mitraille qui pleuvaient, nous nous précipitâmes sur les pièces, mais, par le plus grand des malheurs, dix pas avant d’arriver sur la batterie, le brave Lemoine fut tué par un biscaïen. Les réserves ennemies, voyant l’audace de ces 200 hommes, avancèrent et firent sur nous un feu tellement vif que nous eûmes bientôt le tiers de notre monde hors de combat et dûmes nous retirer dans un petit bois pour nous rallier. Je vis rapporter le lieutenant d’Avesnes, qui était tombé de fatigue et serait devenu la proie de l’ennemi sans le courage de quelques voltigeurs qui coururent à la baïonnette sur les Espagnols qui arrivaient en hurlant et purent, en le chargeant sur leurs épaules, sauver leur lieutenant. D’autres hommes étendirent au pied d’un arbre le corps du capitaine Lemoine. Toute la compagnie était plongée dans le plus profond abattement et les voltigeurs disaient « Nous avons perdu notre père. » Le capitaine Lemoine était connu dans tout le 6e corps pour sa belle conduite à Guttstadt, le 6 juin 1807 (3) : le maréchal Ney l’avait en grande estime et l’Empereur l’avait fait officier de la Légion d’honneur après Friedland. Nous ne pouvions retenir nos larmes en songeant qu’il ne nous conduirait plus au combat et que nous n’entendrions plus sa voix. Le sergent-major, vieux soldat d’Égypte, prit le commandement de la compagnie, car notre lieutenant avait été emporté en arrière et le sous-lieutenant n’était pas là. « Camarades, nous dit le sergent-major ne perdons pas courage et ne songeons qu’à venger le capitaine malgré les boulets et la mitraille, nous courrons sur les pièces et elles seront à nous. » Il y avait aussi à la compagnie un sergent nommé Lagier qui était depuis vingt-deux ans au 69e et avait fait toutes les campagnes avec le capitaine Lemoine; resté en arrière avec quelques hommes, il accourut en apprenant la mort du chef qu’il aimait; en proie à un désespoir profond, il s’agenouilla devant le cadavre qu’il contempla et salua militairement; puis il prit la croix du capitaine, sachant que l’honneur français exige que ce prix de la valeur ne soit pas abandonné aux hasards des combats, en présence d’ennemis aussi sauvages que les Espagnols. Quelques instants après, frappé d’une balle qui lui brisa les deux cuisses, il expirait à son tour.

Pendant ce temps, pressé par les circonstances, le général Maucune avait peu à peu été amené à déployer ses trois bataillons en tirailleurs, de sorte qu’il ne nous restait plus de réserve, il y avait sept heures que nous soutenions, sans en étre ébranlés, le feu d’un ennemi six fois supérieur; le général venait d’être blessé et il était bien difficile d’opposer une plus longue résistance car nous étions très affaiblis par nos pertes et, sur nos flancs, s’avançaient deux colonnes qui menaçaient de nous cerner. Nous commençâmes donc la retraite en bon ordre, profitant de toutes les positions avantageuses pour attendre l’ennemi et lui servir des feux de mousqueterie et d’artillerie qui le rendaient timide (4). Le terrain fut défendu pied à pied jusqu’à la ville, et nos bagages et nos ambulances eurent le temps de filer sur la route de la Corogne où était notre quartier général. Il était presque nuit lorsque nous arrivâmes à Saint-Jacques; notre bataillon, qui formait l’arrière-garde, fut relevé par celui du 76e. Nous traversâmes la ville par sections et, quoique l’ennemi ne fût pas encore arrivé, dans toutes les rues les habitants, qui étaient si bien avec nous le matin même, nous fusillaient au passage par les croisées et par les soupiraux des caves : la compagnie de voltigeurs du 76e eut 30 hommes hors de combat en moins d’une demi-heure. Je manquai d’être brûlé par la poudrière qui était à l’entrée de la ville et à laquelle on mettait le feu au moment où nous entrions; trois soldats furent grillés et, le lendemain, je vis ces malheureux marchant pieds nus par une chaleur excessive, n’ayant qu’une chemise sur le corps qui était couvert de cloches et aussi noir que celui d’un nègre.

Nous primes position près d’une petite rivière, à deux lieues en arrière de la ville, pour y attendre l’ennemi et résister jusqu’à ce qu’on nous envoyât des renforts (5). La chaleur avait été brûlante dans la journée, mais la nuit fut si froide que des glaçons pendaient le matin à nos moustaches; il en est ainsi dans cette partie de l’Espagne: de neuf heures du matin à huit heures du soir, à peine peut-on supporter la chaleur et, jusqu’au lendemain matin, le froid est vif. Nous comptions sur une visite matinale de messieurs les pouilleux d’Espagnols, mais, contents sans doute de leur succès de la veille, ils firent sonner les cloches toute la journée et nous laissèrent bien tranquilles. Au rapport fait par le commandant Duthoya avec les sergents-majors, il fut reconnu que nous avions perdu 5 officiers et 126 hommes dont 21 restés morts sur le champ de bataille. Le grenadier Guyotot, né comme moi aux Riceys, avait été blessé d’une balle dans l’épaule : nous voulions l’emporter, mais sa blessure le gênait tellement que je le fis placer dans une maison où je comptais qu’il serait bien; les ignobles soldats espagnols lui firent les mille horreurs, lui arrachant les moustaches et les cheveux, le frappant à coups de crosse, de sorte qu’il mourut bien plutôt des suites de ce traitement barbare que de sa blessure. Nous ne reçûmes de secours que lorsque le maréchal Ney revint des Asturies.

François Fournier-Sarlovèze (Wikipedia)
François Fournier-Sarlovèze (Wikipédia)

Pendant cette expédition, les deux autres bataillons du régiment avec un bataillon du 76e, se trouvèrent bloqués à Lugo par 12 000 Espagnols (6). Le général de cavalerie Fournier-Sarlovèze commandait cette place, entourée de vieux remparts tombant en ruines. Les Espagnols cernèrent la ville hors de portée des balles et envoyèrent au général un parlementaire exigeant que la place soit remise en leur pouvoir le jour même, sinon ils monteraient à l’assaut et alors plus de quartier. On ne daigna pas, bien entendu, répondre à une aussi ridicule fanfaronnade; cependant la situation n’était pas bonne, car il n’y avait guère que quinze à seize cents braves pour défendre une enceinte ouverte par peut-être plus de 40 brèches impossibles à réparer.

Le général Fournier convoqua alors les principaux officiers et, en leur présence, remit le commandement au colonel Fririon, en lui disant :

« Colonel, vous êtes plus à même que moi de défendre la ville, car je suis officier de cavalerie et ne m’y connais pas. Ordonnez ce qui est nécessaire d’être fait, je vous seconderai de tous mes moyens, je prends tout à mon compte. »

On arma tout ce qui était Français, convalescents, domestiques, soldats du train; chacun eut son poste assigné sur le rempart et se mit à réparer les brèches qui étaient devant soi, de sorte qu’à minuit la ville était en état de défense, contre des Espagnols s’entend. La garnison ne disposait que de quatre petites pièces d’artillerie légère et de 60 cartouches par homme, mais les soldats défirent les balles, les coupèrent en huit, afin que chaque coup de fusil portât. L’enthousiasme était général, et chaque soldat répétait que la garnison de Lugo ne capitulerait pas. « Moi, disait l’un, je me charge, s’ils viennent ici pour monter à l’assaut, d’en larder six pour ma part. – A chaque coup de fusil. disait un autre, j’en abats deux ou trois. » On brûla des maisons qui pouvaient favoriser l’approche de l’ennemi en dehors des remparts, on coucha sur les murailles et on ne dormit que d’un oeil. Ce qui inquiétait le plus le colonel Fririon, c’est qu’il craignait de manquer de vivres. D’ailleurs, les Espagnols qu’on se proposait de si bien recevoir ne bougèrent pas et se contentèrent d’envoyer tellement de parlementaires que le colonel, fatigué de ces menaces absurdes, répondit au général espagnol « que le premier parlementaire qui viendrait serait pendu et que, comme Rodrigue, « qui ne craint point la mort ne craint pas les menaces ». Le troisième jour, au lever de l’aurore, le camp espagnol était levé; instruits de l’approche de l’armée du maréchal Soult qui rentrait de Portugal par Orense, les Espagnols s’étaient retirés dans les montagnes, leur refuge habituel.

Le maréchal Michel Ney
Le maréchal Michel Ney

En rentrant de son expédition, le maréchal Ney félicita la garnison et le général Fournier (7), mais cet officier général, aussi modeste que courageux, lui dit « Monseigneur, c’est au zèle et au dévouement du colonel Fririon et de ses braves soldats que vous devez la conservation de Lugo. » Le duc d’Elchingen réunit les deux divisions et renvoya le régiment à Saint-Jacques de Compostelle, où les Espagnols n’étaient restés que deux jours. A notre approche, la plupart des bourgeois se sauvèrent, car ils craignaient de justes représailles en raison de leur lâche conduite au moment du dernier combat, mais nos soldats ne commirent aucun dommage. Les jeunes beautés qui avaient embelli notre séjour étaient parties et nous ne les revîmes plus.

Nous retrouvâmes, à notre grand étonnement, quelques blessés qui n’avaient pu être emmenés et que nous croyions bien avoir été massacrés. De ce nombre était un officier, le capitaine Collin du 6e léger, que nous avions laissé dangereusement blessé et que les médecins n’espéraient pas guérir. Je dois vous raconter l’aventure extraordinaire qui arriva à cet officier.

Lorsque les secours de l’art et surtout sa jeunesse et sa vigueur l’eurent tiré du sommeil léthargique où il avait été plongé pendant quelques jours, il commença à faire mille questions sur le lieu où il se trouvait, sa blessure, en un mot sur tous les sujets qui intéressent si vivement l’homme qui se sent revivre. La religieuse chargée de le soigner, lui répondit avec autant de modestie que si elle n’avait pas contribué essentiellement à sa guérison et autant d’exactitude que si elle ne l’avait pas quitté un seul instant. Il voulut voir celle qui lui donnait avec tant de complaisance les détails qu’il demandait avec tant d’avidité. Il entr’ouvre les rideaux! Quelle est sa surprise en apercevant à côté de son lit une personne charmante qui ne paraissait pas avoir plus de dix-huit ans : des yeux où se lisaient la bonté et la candeur, un regard timide et caressant, en un mot une de ces physionomies tendres, spirituelles et mélancoliques qui ont un attrait plus puissant que la beauté; joignez-y une taille souple et admirable, un maintien noble, des grâces toutes naturelles et rendues plus piquantes par la nécessité de les chercher sous un habit qui irritait les désirs. M. Collin, étonné de trouver un être aussi charmant dans l’asile de la douleur, le fut bien plus encore quand il sut que cette religieuse, qui s’appelait Adelina, avait été sa seule garde pendant qu’il avait perdu connaissance, qu’elle avait passé ses journées à le servir, ses nuits à le veiller avec une patience et un courage admirables; en un mot, il lui devait la vie.

Né avec un de ces tempéraments de feu qui rendent les hommes si aimables mais en même temps si malheureux, le capitaine Collin n’envisageait la reconnaissance que comme un dévouement, et tous ses sentiments se transformaient en passions : il crut qu’il ne témoignerait jamais assez de reconnaissance à celle qui lui avait témoigné tant de dévouement. Il n’osait plus accepter ses services, voulant déjà commencer, disait-il, à s’acquitter des dettes immenses qu’il avait contractées. il ne pouvait souffrir qu’elle le veillât et exigeait qu’elle allât prendre du repos, mais bientôt il n’en fut plus pour lui. Une passion violente s’empara de son coeur et, malgré tous ses efforts, il fut impuissant à la dissimuler; il s’en aperçut un jour à la réserve subite d’Adelina et, craignant de tout perdre, osa se déclarer. Adelina repoussa son amour, mais au prix de quelles souffrances cachées! Quand le service m’en laissait le temps, j’allais souvent visiter le capitaine Collin et j’étais témoin des soins que lui prodiguait celle qu’il aimait : quelquefois elle pansait la plaie et j’y voyais tomber quelques larmes, qu’elle s’efforçait en vain de retenir et de cacher; quant au capitaine, il ne lui parlait pas, mais ses regards étaient brûlants et son silence passionné. Adelina était soutenue par une piété réelle, le souvenir de ses vœux, mais ce qui devait arriver arriva : elle céda, mais le jour qui fut pour son amant le comble de la félicité, fut pour elle le comble du désespoir. Les préjugés religieux, les plus tyranniques de tous, jetèrent l’épouvante dans sa conscience et livrèrent cette âme douce et timide à la mortelle activité des remords. Elle ne put résister à une affliction aussi aiguë : tant de trouble, de combats d’amour, de regrets, de désirs, de nuits de veille passées auprès de son amant, ruinèrent une constitution déjà faible; une fièvre violente s’empara d’elle et la conduisit rapidement au tombeau. Le désespoir du capitaine Collin fut effrayant : après un accès terrible, il tomba dans une sorte de prostrations, ne dormant plus, mangeant à peine et regardant toujours fixement un point de la chambre où il était couché. Un jour que nous lui reprochions amicalement son indifférence pour nos soins, il nous dit:

« Mes amis, je vous suis reconnaissant des consolations que votre amitié me prodigue, mais elles sont inutiles, car Adelina est revenue : elle m’a annoncé que je ne tarderais pas à la rejoindre, et même en ce moment elle est là et vous avez interrompu l’entretien que j’avais avec elle. »

En même temps il désignait de la main un fauteuil vide placé dans un coin de la chambre. Je dois avouer que, bien que nous fussions affranchis depuis longtemps des ténèbres de la superstition, ces paroles nous glacèrent d’effroi et, malgré nous, tous nos regards se portèrent vers le fauteuil : Collin ne s’occupait d’ailleurs plus de nous et, les yeux fixés vers l’apparition invisible pour nous autres, semblait continuer une conversation surnaturelle.

Ce même jour, 7 juin 1809, le maréchal Ney arriva à Saint-Jacques avec son état-major et donna l’ordre de départ pour le lendemain. Le 10, nous arrivâmes devant le pont de San Pablo (8) que l’ennemi avait coupé : il s’était retranché derrière les rochers qui avoisinent le pont et, comme la mer remonte jusqu’à ce pont qui est près de l’embouchure d’une petite rivière, la position était très forte. Le maréchal Ney envoya à marée basse un aide de camp pour reconnaître si l’endroit où il espérait passer était guéable; les Espagnols firent un feu continuel sur cet officier, les balles tombaient autour de lui comme la grêle et je ne puis me figurer comment il ne fut pas criblé. Il revint fort heureusement, après avoir rempli sa mission, et rendit compte qu’il était possible de passer, bien que l’on enfonçât jusqu’à la ceinture dans la vase et le limon que la mer laissait en se retirant.

Le lendemain, à quatre heures du matin, quatre compagnies de grenadiers et quatre compagnies de voltigeurs, dont la mienne, se rendirent à l’endroit guéable reconnu par l’officier. Arrivés au bord de la mer, nous vîmes les Espagnols qui prenaient des dispositions pour que le bain que nous nous disposions à nous offrir ne fût pas agréable pour tout le monde : nos colonnes étaient formées et nous allions nous mettre à l’eau lorsqu’un officier d’état-major, arrivant au galop, nous apporta l’ordre de ne pas attaquer et de revenir. Nous apprîmes que le roi Joseph avait envoyé aux maréchaux Ney et Soult l’ordre d’abandonner la Galice et de se porter sur Madrid que menaçait l’armée anglo-portugaise (9); il ne s’agissait que d’une bagatelle de 130 lieues à faire. Nous fîmes donc demi-tour et revînmes encore à Saint-Jacques de Compostelle, où le régiment ainsi que le 6e léger restèrent quelques jours pour assurer l’évacuation entière du pays à nos blessés, malades et à nos bagages. Ce fut avec une profonde surprise que nous vîmes le capitaine Collin debout et, quoique non encore guéri, revenir prendre sa place à la tête de sa compagnie. Le surlendemain, le 69e partit pour la Corogne avec un bataillon du 6e léger, justement celui de l’infortuné Collin.

Les habitants de la Corogne donnèrent une fête publique où s’étaient rendues toutes ces femmes méprisables qui conservent, dit-on, les mœurs d’une ville en les corrompant. Nous les examinions en parcourant le bal, deux officiers du 6e léger et moi, lorsque nous fûmes surpris de voir, parmi ces Laïs, une jeune personne dont la ressemblance avec Adelina était frappante. Nous courons vers un troisième officier et lui demandons s’il veut que nous lui montrions le portrait de la maîtresse de Collin, probablement plus exact et sûrement plus réel que celui dont ce malheureux était obsédé : l’officier vient, regarde, et bientôt sa surprise égale la nôtre. L’idée nous vient aussitôt de profiter d’une circonstance aussi singulière pour mettre un terme aux maux de notre ami. Persuadés que le fantôme qui le poursuivait ne tiendrait pas contre l’objet réel que nous lui opposerions et que son imagination serait désabusée lorsque ses sens seraient frappés, nous nous déterminâmes à lui présenter, sous les habits d’Adelina, celle qui en avait la figure; nous convînmes avec la courtisane du déguisement qu’elle devait prendre, du lieu où elle devait se rendre, du signal auquel elle devait obéir quand elle devrait avancer, de son attitude, de sa démarche, en un mot de tout ce qu’exigeait le rôle qu’elle devait jouer. Nous allons trouver Collin et lui demandons une preuve d’amitié : « Nous partons, lui disons-nous, et peut-être ne nous reverrons-nous plus; bien que nous vous sachions encore à peine rétabli, venez souper avec nous, cœurs sensibles qui vous aimons. »

Il n’ose refuser, il arrive, on se met à table Il n’avait pas dit un mot et le repas allait finir lorsque, pour provoquer l’émotion nécessaire à ce que nous voulions obtenir, nous lui parlons du jour fatal où il reçut le dernier soupir de son amante. Sans nous répondre, il sourit, regarde fixement un lieu peu éclairé qui était vis-à-vis de lui et, étendant les bras, fait le geste d’attirer à lui et de serrer dans ses bras l’objet que son désir lui réalise. Nous donnons à l’instant le signal, et la fausse Adelina entre : il l’aperçoit, recule précipitamment, frissonne et s’écrie : « Mes amis, mes amis, sauvez-moi, je suis perdu! Je n’en voyais qu’une et voici que j’en vois deux! » Nous voulons lui démontrer son erreur, il ne nous entend pas, tombe en convulsions et meurt quelques heures après en prononçant le nom d’Adelina. Le lendemain matin, nous le conduisîmes au champ du repos avec tous les honneurs dus à son grade : les soldats de sa compagnie réclamèrent l’honneur de porter eux-mêmes le corps de leur brave capitaine.

Le jour même nous partîmes, en laissant avec bien des regrets quelques officiers et soldats dont les blessures ne permettaient pas le transport. J’eus l’occasion de revoir quelques années après plusieurs de ces malheureux qui avaient pu échapper à leurs geôliers, et qui déclarèrent qu’après notre départ, on les mit sur un ponton où ils furent indignement traités. Nous traversâmes Bettanzos (10), joli petit port de mer dont les magasins étaient si bien fournis, qu’après que le corps d’armée eût reçu pour huit jours de vivres, les employés, ne pouvant tirer parti du reste, le livrèrent an pillage. Le camp fut en un instant garni de viande salée, de riz, de pain, de farine, de lard, de vin, d’eau-de-vie, en un mot de tontes sortes de comestibles. Nous passâmes aussi à Lugo, où nos bataillons avaient été bloqués, et où l’on distribua du biscuit anglais; je n en ai jamais vu d’aussi blanc et d’aussi bien fait : quand on en mettait un dans le vin, il devenait comme une brioche de six sous et on m’a assuré que l’eau employée pour faire la pâte était savonneuse. Nous revîmes Villafranca et Cacabellos, que nos soldats saluèrent de leurs malédictions : soit que les habitants se fussent sauvés au passage du corps du maréchal Soult, soit qu’ils ne fussent pas revenus depuis leur première évacuation, ces localités étaient désertes comme à notre arrivée.

En quittant Astorga, nous entrâmes dans le royaume de Léon, dont les habitants n’avaient pas fui. Le 20 juillet, à Zabaguessa, il y eut revue du commissaire des guerres (11); plusieurs officiers et soldats partirent pour le dépôt qui était à Luxembourg afin d’obtenir leur retraite. Pendant dix jours, le régiment prit ses cantonnements à Santa Christiana de Polvorosa, près de Benavente, puis l’ordre arriva d’entrer en Estramadure, afin d’arrêter les Anglo-Portugais qui se dirigeaient sur la capitale de l’Espagne que n’occupaient que quelques troupes françaises. Nous marchions à grandes journées, mais le 69e était dur à la fatigue et le soldat de bonne humeur : « Nous allons enfin nous regarder dans le blanc des yeux avec messieurs les Goddem, » disaient en riant les voltigeurs. A Toro, jolie petite ville située sur le Douro à 6 lieues de Zamora, nous fûmes logés dans un des nombreux couvents de la ville; deux bataillons étaient au couvent des capucins : quelques-uns de ces derniers étaient restés, quoique tremblants de peur, et nous firent boire d’excellents vins. Nous traversâmes aussi le village de Fuentes de Saonos, renommé pour ses vignes, et, au sommet d’une côte, nous aperçûmes soudain, à 4 lieues devant nous, les tours des majestueux édifices de la fameuse Salamanque.

Une vue de Salamanque en 1809
Une vue de Salamanque en 1809

Le 69e entra musique en tête dans cette ville par la rue qui conduit à la Plaza Mayor, et, en attendant que le logement fut fait, le colonel nous fit former sur la place. Je n’avais, jusqu’alors, rien vu d’aussi beau et d’aussi régulier que cette place, qui peut contenir 2 000 hommes en bataille et 8 000 en colonne; sept rues principales y aboutissent, les maisons bâties à l’entour sont absolument uniformes, un balcon de fer fait le tour de la place, quelques pointes de fer marquant seulement la séparation de chaque propriétaire. Des voûtes, ouvertes sur la place par de grands arceaux, en font une promenade d’autant plus agréable que la fraîcheur y règne par les plus grandes chaleurs; sous ces voûtes sont de très jolies boutiques contenant des marchandes encore plus jolies : on pouvait y admirer en particulier une belle cordière et une charmante marchande de bonbons. Les bustes en marbre des rois d’Espagne jusqu’à Charles IV étaient tous placés en ordre à hauteur de l’entresol, on y avait même ajouté Joseph Napoléon, mais les Espagnols l’en arrachèrent après notre départ et, après l’avoir traîné dans les plus sales ordures, le brisèrent. La cathédrale nous parut un chef-d’œuvre d’architecture : le portail sculpté est comme celui de Reims, l’intérieur est d’une très grande richesse et la tour peut être comparée à celle du Panthéon de Paris. Les Espagnols appellent Salamanque la « Mère des Vertus, des Sciences et des Arts ». On prétend en effet qu’il y existe vingt-quatre Collèges; nous n’y vîmes que cinquante-sept couvents, tant d’hommes que de femmes, tous Situés dans les endroits les plus salubres et les plus agréables. La plupart de ceux de religieuses étaient habités, mais on n’y envoya personne : nos soldats furent logés dans ceux d’hommes qui étaient tous évacués et, comme il n’y avait ni bois ni paille, ils pourvurent à leur installation à la façon habituelle; quand, au bout de trois ans, l’armée quitta la région, ces édifices, où régnaient le luxe et l’opulence, étaient presque entièrement détruits ou brûlés.

Notre séjour à Salamanque ne fut malheureusement pas de longue durée; après avoir reçu quatre jours de vivres qu’il fallut d’ailleurs faire durer pendant vingt jours, nous prîmes la route de Puerto-Bagnos. Notre première étape fut San Pedro de Rosado, à 7 lieues de Salamanque : il fallut camper en plein air dans un terrain sec, aride, garni de chênes verts, où nos soldats s’installèrent en maugréant. Un de mes camarades du 2e bataillon, Leblanc, vint partager avec moi une bouteille de bon vin qu’il avait emportée et me raconta qu’il avait couché, à Salamanque, dans une maison si honnête qu’on lui avait pris, pendant la nuit, son habit, son shako et son fusil, probablement pour qu’il ne fût pas trop chargé en route. Le lendemain on cantonna à Bagnos, où les soldais trouvèrent beaucoup de vin et une si grande quantité de cassonade que, toute la nuit, le vin chaud nous fit oublier nos fatigues. Un vieillard me raconta que ce produit était apporte de Portugal par des contrebandiers, qui en faisaient là un dépôt où les arrières venaient s’approvisionner.

Les chaleurs étaient excessives : nos soldats, à part quelques Égyptiens, avaient surtout fait campagne dans le nord de l’Europe et les supportaient assez difficilement; aussi, comme le vin était en abondance, la peau de bouc, le bidon, la gourde étaient toujours remplis et aussi souvent vidés. Je n’ai jamais vu en Languedoc ou en Roussillon de vin aussi fort, aussi épais et aussi noir que dans ce pays; les soldats étaient entrés dans les foudres jusque pardessus la tête; aussi, malgré l’eau et le savon qu’ils employèrent pour se nettoyer, ils furent teints de la couleur chère à Bacchus pendant au moins quinze jours. Le 30 juillet, nous arrivâmes, à Plasencia, où nous apprîmes la victoire de Wagram; nos soldats comptaient bien la célébrer comme il convient, mais il n’y eut pas de distributions : il ne restait pas 20 habitants dans la ville, et les troupes du maréchal Soult, qui nous précédaient, avaient tout saccagé. Le régiment fut placée dans un couvent où il y avait au moins 1 000 balles de coton pesant bien 600 livres chacune : les hommes poussent des cris de joie et se font de bons lits de coton; je m’installe dans une cellule et me couche lorsque j’entends crier au feu. Tout le coton brûlait avec une rapidité telle qu’il fallut sauter par les fenêtres : quatre hommes du bataillon furent brûlés vifs. Nous laissâmes tranquillement flamber le couvent et passâmes la nuit à la dure sur la place voisine. Ce fut avec plaisir, d’ailleurs, que nous quittâmes cette ville : l’air était empesté et malsain; les Anglais avaient laissé dans l’hôpital 1 500 malades avec des chirurgiens et des médecins, et, malgré les soins dont ils étaient entourés, ils mouraient comme des mouches.

Ce fut à ce moment que se présenta l’occasion d’anéantir totalement l’armée anglaise sans que ni hommes ni chevaux ni bagages pussent s’échapper (12). Cette armée suivait dans la plus parfaite sécurité la route de Badajoz à Madrid, ne pouvant croire qu’une armée qui se trouvait au 1er juillet en Galice pût, malgré un repos de dix jours à Benavente, faire un trajet de 130 lieues en montagne avec une nombreuse artillerie en moins de dix-sept jours et arriver à temps pour l’empêcher de s’emparer de la capitale. Il parait donc que l’armée française qui se trouvait devant les Anglais et qui était inférieure en nombre, devait rétrograder à petites journées jusqu’au jour de notre arrivée sur les derrières de l’ennemi. Le mouvement fut parfaitement exécuté comme il était convenu entre le roi Joseph et les maréchaux Soult et Ney, et nous arrivâmes derrière l’armée anglaise, qui marchait toujours, à trois petites journées d’elle (13).

Joseph Bonaparte
Joseph Bonaparte

Mais le maréchal Jourdan, major général de l’armée du roi, ayant reçu quelques renforts, décida Sa Majesté à ne point laisser envahir Madrid, ce qui produirait mauvais effet sur les Espagnols et l’assura de la presque certitude du gain de la bataille : peut-être aussi y eut-il d’autres motifs que je ne connais pas qui décidèrent le roi Joseph à attendre les Anglais à Talavera de la Reina (14). L’armée française prit position hors de la ville, la gauche appuyée au Tage; l’armée anglaise resta sur les hauteurs, la droite au pont magnifique jeté sur le fleuve; le général anglais avait peut-être appris que nous arrivions à grandes journées sur ses derrières et empêchions sa retraite par la route de Lisbonne ou celle de l’Estramadure, aussi s’était-il ménagé celle de l’Andalousie par la Sierra Morena, tout au moins pour sauver ses hommes en abandonnant l’artillerie. Chose extraordinaire, après avoir fait 130 lieues au moins en si peu de temps, nous mîmes quatre jours pour faire 20 lieues sur un chemin très facile à chaque instant on s’arrêtait sous prétexte de réparer l’artillerie; on présume qu’il y eut jalousie entre les maréchaux, chacun voulant marcher à volonté. Le roi, fatigué d’attendre et stimulé par d’autres généraux ambitieux qui voulaient seuls acquérir de la gloire, fit attaquer. Je ne puis donner de détails exacts sur la fameuse bataille de Talavera, ne m’y étant point trouvé, mais, d’après ce que m’en a dit plus tard le général Foy, les Français, quoique moins nombreux que l’ennemi, y firent des prodiges de valeur. Ils durent charger à la baïonnette pour enlever des retranchements qu’on aurait pu faire évacuer en les tournant : le champ de bataille nous resta, mais nous perdîmes au moins autant de monde que l’ennemi (15). Les Anglais se retirèrent par le chemin qu’ils s’étaient réservé, après avoir eu soin de faire sauter le pont. Nous étions si mal renseignés que nous ne sûmes rien de ce qui se passait à douze lieues de nous : ce fut un courrier du roi qui vint à Naval-Moral nous annoncer le gain de la bataille et la fuite des Anglais par le chemin de l’Archobispo (16).

Le 48e Regiment of Foot à la bataille de Talavera, 1809. Illustration de W. R. Wollen
Le 48e Regiment of Foot à la bataille de Talavera, 1809. Illustration de W. R. Wollen

Ce village est sur la rive droite du Tage, près d’un pont bâti par les Romains : la division se dirigea sur ce pont et bientôt notre avant-garde s’engagea avec 30 000 Espagnols que les Anglais avaient laissés à l’Archobispo avec 30 pièces de canon pour couvrir leur retraite eux étaient déjà à 5 lieues de là. Le duc de Dalmatie n’eut pas plus tôt notre brigade sous sa main qu’il ordonna de chercher un gué et fit passer 1 500 dragons qui, en moins d’un quart d’heure, mirent cette masse en déroute et prirent plusieurs milliers d’hommes et tous les canons : le reste se sauva dans les montagnes ou dans les arbres où la cavalerie ne pouvait les atteindre (17). Les voltigeurs du régiment prirent le village mais furent arrêtés devant le pont garni de deux tours d’où partait une fusillade très vive; le colonel fit avancer les sapeurs, qui enfoncèrent à coups de hache les portes des tours, puis nous montâmes en haut et tous les Espagnols qui y furent trouvés, furent précipités sur les pointes des rochers qui sortent du fleuve. Nous bivouaquâmes dans une plaine sans ombre ni eau car, avant de se sauver, les paysans avaient rempli les fontaines de chaux pour les tarir; mais les soldats mirent la main sur au moins 20 000 moutons qui s’étaient échappés et erraient au hasard. Je n’ai jamais vu pareil gaspillage de viande : au lieu de tuer ce dont ils avaient besoin, les hommes trouvaient plaisant de couper un gigot sur un mouton vivant qui s’enfuyait sur trois pattes pour aller mourir un peu plus loin; il fallait leur pardonner, depuis plus de huit jours ils n’avaient pas mangé une miette de pain.

On lut à l’ordre que le corps d’armée retournait à Salamanque pour y prendre des cantonnements et on se mit en route le lendemain. C’est à ce moment que nous vîmes jusqu’où pouvait aller le patriotisme sauvage des Espagnols toutes ces belles plaines, couvertes de grains prêts à être moissonnés, étaient en cendres partout où nous devions passer; en moins d’une heure les villages, à vingt lieues à la ronde, étaient informés de notre arrivée et de la route que nous suivions. Dans chaque localité, un homme de garde était posté sur l’élévation la plus haute et la plus proche du bourg : il était muni d’une botte de paille qu’il attachait à une longue perche et, aussitôt qu’il voyait notre avant-garde déboucher, il y mettait le feu : ce signal se répétait jusqu’à la ville principale de l’arrondissement et de la province. Un bataillon portugais vint mettre le feu au bourg de Bagnos quelques instants avant notre passage et dans la rue même où nous devions passer : l’artillerie qui voulut passer quand même au galop dut y renoncer, non sans avoir abandonné quelques pièces qui furent consumées : les caissons de munitions durent attendre que le feu fût complètement éteint et la rue déblayée. Ce bataillon se posta ensuite à un col de la montagne et attendit notre arrivée; ne supposant pas qu’il fût possible à la cavalerie de charger sur un terrain hérissé d’énormes rochers, il comptait faire quelques décharges sur l’infanterie et se sauver. C’était le 3e régiment de hussards qui formait l’avant-garde et le maréchal Ney se trouvait justement avec l’escadron de tête; le maréchal commanda immédiatement la charge à cet escadron, qui, malgré les rocs énormes, tomba avec tant de vitesse sur les Portugais qu’ils ne purent faire grande résistance ni empêcher que 50 hommes fussent sabrés; le reste gagna lestement la partie de la montagne inaccessible à la cavalerie le 3e hussards eut à regretter la perte de six braves cavaliers, dont un adjudant sous-officier (18).

En arrivant à Salamanque après tant de fatigues, chacun crut entrer dans la terre promise; on distribua du pain, du vin, et, comme les soldats avaient quelques sous en poche, ils se mirent à visiter les tavernes de préférence aux belles églises : deux jours après notre retour, vous n’eussiez pu croire que c’étaient les mêmes hommes qui venaient de faire 200 lieues par une chaleur cuisante et, la plupart du temps, sans pain et sans eau. Notre séjour à Salamanque ne fut d’ailleurs pas de longue durée; six jours après, le régiment alla s’installer à Zamora, à 14 lieues de Salamanque, au sein d’un pays fertile et près des célèbres mines de turquoises. Le bataillon fut logé dans un couvent qu’avaient occupé avant nous des soldats espagnols : on commença un nettoyage complet du bâtiment, mais ce fut en vain, on ne peut rendre propre ce que des Espagnols ont habité; lorsque nous quittâmes Zamora à la fin du mois d’août, on pouvait toujours ramasser les puces à la pelle dans notre couvent.

Cavalier du 3e régiment de hussards (1806-1813)
Cavalier du 3e régiment de hussards (1806-1813)

Nous cédâmes la place au 6e léger et allâmes occuper Ledesma avec le 3e hussards : au moment où les fourriers des hussards arrivaient en ville pour faire le logement, ils surprirent 30 Espagnols du régiment de la Reine; les fourriers les chargèrent sans hésiter, en sabrèrent un bon nombre et ramenèrent un prisonnier. Nous fîmes un séjour assez long dans Ledesma, puis le régiment entreprit une tournée dans les environs pour éloigner et tâcher de détruire la bande de don Julian (19) qui commençait à devenir gênante. Le 17 septembre, nous échangeâmes une fusillade continuelle avec les partisans et bivouaquâmes le soir près du village de Saumoños; avant de faire rompre les rangs, le colonel défendit expressément aux soldats de s’écarter, en raison de la présence de la guérilla. Mais aucune distribution n’avait été faite : aussi, malgré les ordres donnés, aussitôt les faisceaux formés et les rangs rompus, plusieurs soldats s’éloignèrent pour aller chercher des vivres; ils n’étaient pas à un quart de lieue du camp qu’ils furent assaillis par les lanciers de don Julian, qui, selon la bravoure habituelle des Espagnols, trouvant ces hommes sans armes, les lardèrent à coups de lance au lieu de les faire prisonniers. Dix-sept hommes furent ainsi victimes de leur désobéissance : parmi eux se trouvaient deux de mes compatriotes des Riceys, les fusiliers Rémy et Sardin du 1er bataillon; j’allai saluer une dernière fois leurs cadavres lorsqu’on les rapporta au camp, et pus constater que chacun de ces malheureux était percé de plus de trente coups de lance. Après cette tournée, le régiment ne revint pas à Ledesma mais rentra à Salamanque où il resta jusqu’au 15 octobre. Ce jour-là, tout le corps d’armée, à l’exception du 50e régiment qui resta pour garder les dépôts, se mit en route pour marcher contre le duc del Parque (20) qui avait réuni 35 000 pouilleux que nous ne craignions guère.


NOTES

(1) La situation était mauvaise, beaucoup de garnisons étaient pour ainsi dire bloquées. « Marchand est presque assiégé à la Corogne et au Ferrol, Maurice Mathieu à Oviédo et à Gijon, Maucune à Compostelle et Fournier à Lugo. Tous ne savent de l’ennemi que ce qu’ils peuvent voir par leurs propres yeux. (Jean Morvan, le Soldat impérial, t. II, chap. ii, p. 114.)

(2) les Espagnols qui se portèrent le 23 mai sur Saint-Jacques de Compostelle étaient commandés par le général Carrera. Leur effectif était d’environ 16 000 hommes (8 000 soldats et 8 000 paysans armés). (Mémoires du maréchal Jourdan, p. 202.)

(3) En juin 1807, les corps des maréchaux Ney, Davout, Soult et Bernadotte étaient cantonnés tous quatre derrière la Passarge. Le corps du maréchal Ney tenait à la fois l’Alle et la Passarge par Guttstadt et Deppen. Le général russe Bennigsen avait résolu d’enlever le corps du maréchal Ney en occupant les autres maréchaux par de simples démonstrations et en dirigeant sur le 6e corps trois colonnes accompagnées de toute la cavalerie. La division Marchand, dont le 69e faisait partie, était moitié à Altkirch, moitié à Guttstadt, droite du corps d’armée. Altkirch et Guttstadt furent attaquées par Bagration et Sacken, tandis que’ la cavalerie cherchait à tourner Guttstadt pour se glisser entre Ney et Davout. la retraite, commencée le 5 juin, se poursuivait le 6 jusqu’à la reprise de l’offensive le 7 par Napoléon. La contenance du corps d’armée, et notamment celle de la division Marchand, fut admirable. La retraite s’opéra lentement, en s’arrêtant pour fusiller l’infanterie et la charger à la baïonnette, puis pour former les carrés et repousser l’innombrable cavalerie russe.

(4) Le général Maucune, qui était à Saint-Jacques de Compostelle avec quatre bataillons, le 15e chasseurs et 6 pièces de canon, n’hésita pas à se porter au-devant du général Carrera et à livrer bataille; après un engagement long et meurtrier… le général dut se retirer… Parmi les blessés se trouvait le général Maucune et parmi les tués plusieurs officiers distingués. (Mémoires du maréchal Jourdan, p 202.)

(5) Le maréchal Jourdan dit que la colonne du général Maucune se retira près de Sirgoeyra, derrière la petite rivière de la Tambre.

(6) L’armée du maréchal Soult arriva le 24 mai à Orense… L’avant-garde marcha aussitôt sur Lugo afin de délivrer cette ville resserrée vivement par un corps de 18 à 20 000 hommes, tant du corps de ligne de La Romaña que de l’insurrection galicienne sous les ordres du général Mahi. Le général Fournier, qui commandait dans Lugo, avait résisté jusqu’alors aux efforts de ses nombreux adversaires malgré la faiblesse de la garnison, mais il avait épuisé tous ses moyens de subsistance lorsque l’avant-garde du maréchal Soult se présenta, le 22, devant les assiégeants. (Victoires et Conquêtes des Français. Paris, Panckoucke, s. d., t. XIX, p. 44.)
Notre arrivée à Lugo a été un coup de bonheur inouï pour trois bataillons du 6e corps, qui, étroitement bloqués par 20 000 insurgés, allaient être forcés par la famine de mettre bas les armes ou de tenter une retraite qui ne pouvait que leur être fatale. (Fantin des Odoards, p. 239.)

(7) Le comte Fournier-Sarlovèze (François), né en 1775 dans le Périgord, colonel du 12e hussards à Marengo où il se distingua, général de brigade après Friedland, obtient le titre de comte et est nommé officier de la Légion d’honneur après la défense de Lugo. Divisionnaire après la Bérézina en 1812, se distingua à Leipzig et fut blessé pendant la campagne de France en 1814.
Pour le caractère et la moralité, voir Thiébault, t. IV, p 435-436; Jean Morvan, le Soldat impérial, t. II, p. 152; Blaze, p. 129-130; Parquin, p. 259.

(8) Ce pont est le pont de San-Payo, où s’était déjà livré un combat en avril et qui avait été détruit par les Espagnols.
Il y avait là 10 à 12 000 Espagnols dont 4 000 soldats, le reste paysans, le tout aux ordres du général Noronha, qui prenait le titre de général en chef de l’armée du Minho. Les Anglais avaient 2 vaisseaux et 5 frégates dans la baie de Vigo ; ils eu avaient fait débarquer les equipages qui defendaient la ville ainsi que des retranchements élevés à la pointe de Rande.

(9) L’échec de Soult en Portugal et l’insurrection s’allumant de tous les côtés avaient mis en fâcheuse posture les troupes de Galice. Napoléon blâmait d’ailleurs cet envoi de troupes sur les côtes de l’Océan alors que l’intérieur de l’Espagne n’était pas pacifié et débarrassé des Anglais. Ce fut le maréchal Jourdan, chef d’état-major du roi Joseph, qui appela le 6e corps vers Madrid et qui combina les mouvements destinés à parer au danger qui menaçait la capitale.

(10) Betanzos, sur la rive gauche du Mandeo, n’est pas un port de mer, puisque situé a environ une lieue et demie de la côte. (Carte itinéraire de l’Espagne à 1/140 000e dressée en 1823.)

(11) Le décret du 9 pluviôse an VIII fixe ainsi les attributions dont sont chargés les commissaires des guerres : surveillance des approvisionnements aux armées et dans les places, armement, équipement, habillement, équipages, vivres, fourrages, artillerie, ambulances, hôpitaux, prisons, établissements, distributions des vivres, chauffage, habillement, équipement, vérification des dépenses, excepté la solde (réservée aux inspecteurs aux revues); levée des contributions en pays ennemi; police des étapes et des convois. (Lieutenant-colonel J-B. Dumas, Neuf mois de campagne à la suite du maréchal Soult, p. 24, note.)

(12) L’armée espagnole de Cuesta (40 000 hommes) venait de passer le Tage à Almaraz et à l’Archobispo Wellington, concentré à Plasencia, opérait le 20 sa jonction avec le général Cuesta. Un corps hispano-portugais de 6 000 hommes, commandé par le général anglais Wilson, marchait par les montagnes sur Escalona. L’armée de Béresford se tenait sur les frontières de Portugal vers Almeïda, et une partie de l’armée de La Romaña était à Ciudad-Rodrigo, tenant les cols entre Salamanque et Plasencia.
Du côté français, le 3e corps (Soult) était à Salamanque et Zamora, le 5e (Mortier) à Valladolid, le 6e (Ney) à Benavente, Astorga et Léon. Le plan des Anglais et des Espagnols était de forcer les Français à s’éloigner du Tage afin de donner à Venegas la facilité de passer le fleuve et de se réunir à eux pour marcher sur Madrid… Il s’agissait donc d’empêcher cette réunion, ou du moins de la retarder le plus longtemps possible en attendant le secours du duc de Dalmatie, et de déterminer dans quelle direction devait marcher ce maréchal. (Mémoires du maréchal Jourdan, p. 251-252.)

(13) Le mouvement du maréchal Soult devait être décisif puis-qu’il plaçait le général anglais entre deux armées et l’on pouvait d’autant mieux compter sur sa réussite que l’ennemi n’avait, pour couvrir son flanc gauche et ses derrières, que des détachements laissés par le général Cuesta au col de Baños. (Victoires et Conquêtes, t. XIX, p. 290.)

(14) Nous sûmes seulement le 10 août que notre mouvement depuis Salamanque avait eu pour but de nous porter sur les derrières de l’armée anglaise, qui, attaquée de front par le roi Joseph en personne, pouvait ainsi se trouver dans une position désespérée nous sûmes aussi qu’une grande bataille venait d’être livrée à Talavera et que, soit mésintelligence entre nos maréchaux, soit lenteur dans notre marche de flanc qui aurait dû être très rapide, soit enfin habile manœuvre du général anglais, nous venions de voir s’évanouir les plus belles espérances. (Fantin des Odoards, p. 258 259.)

(15) A Talavera nos troupes ont fait des prodiges de valeur. Au lieu de temporiser, de manœuvrer et d’attirer l’ennemi hors du terrain avantageux qu’il avait choisi et fortifié, on l’a abordé de front, et cela sans ensemble et par des attaques partielles et successives… On dit que le roi a voulu avoir à lui tout seul l’honneur de la journée; on dit que Jourdan, jaloux de Soult, n’a pas voulu de sa coopération et a agi en conséquence; on dit que le maréchal Soult s’est hâté le moins qu’il a pu dans sa marche de Salamanque au Tage pour ne pas faire trop pour la gloire d’un autre; on dit que le maréchal Ney, qui n’aime pas le maréchal Soult, n’a obéi que lentement et malgré lui à celui-ci et qu’il est cause que notre armée est arrivée trop tard à Puente del Arcobispo. (Fantin des Odoards, p. 265.)

(16) Lettre de Napoléon à Clarke. Schönbrunn, 18 août 1809. « … Quelle belle occasion on a manquée ! 30 000 Anglais à 150 lieues des côtes devant 100 000 hommes des meilleures troupes du monde! Mon Dieu! Qu’est-ce qu’une armée sans chef ! » (Correspondance de Napoléon, t. XIX, p. 424, lettre 15680.)

(17) Après Talavera, Wellington resta dans ses lignes jusqu’au 2 août, puis évacua Talavera en y abandonnant 5 000 blessés et malades… Soult, descendu de Zamora avec les deux corps de Mortier et de Ney, débouchait du col de Baños et marchait par Plasencia et Navalmoral pour se jeter entre Wellington et les ponts d’Almaraz. Trop tard malheureusement.., ce fut seulement le 5 août que les trois corps d’armée se succédèrent on colonne sur la route de Plasencia à Navalmoral. Soult ne put atteindre que l’armée espagnole le 8 août à Puente dcl Arcobispo… L’infanterie espagnole chargée par les dragons de Caulaincourt fut rompue et dispersée… mais Wellington était sauvé, il put rentrer en Portugal. (E. GUILL0N, les Guerres d’Espagne sous Napoléon, p. 141-142.) Cf. Victoires et Conquêtes, t. XIX, p. 293; cf. Mémoires du maréchal Jourdan, p. 267.

(18) … L’avant-garde du 6e corps rencontra l’arrière-garde du général Wilson à Aldea-Nueva del Camino, à l’entrée du col de Baños. La position de l’ennemi, quoiquc très forte, fut emportée au premier choc. Le 3e régiment de hussards exécuta une belle charge, dans laquelle bon nombre de Portugais furent sabrés et faits prisonniers. Ces derniers se rallièrent sur les hauteurs de Baños dans une position très forte… que, malgré une chaleur excessive, les Français ne balancèrent pas à attaquer. (Victoires et Conquêtes des Français, t. XIX, p. 297-298) Cf. Mémoires du maréchal Jourdan, p. 296.

(19) Don Julian (Sanchez), l’un des plus fameux chefs des guérillas de l’Espagne, « toujours intrépide et toujours infatigable » nous dit Thiébault dans ses Mémoires (t. IV, p. 534). … J’ai été longterups, à Salamanque, la voisine de don Julian et, à part la terreur qu’inspiraient ses hommes,… je n ai rien autre chose à dire sur lui si ce n’est qu’il avait une grande réputation de bravoure et même de probité… Il pouvait exécuter son projet de me prendre en sacrifiant plusieurs personnes de mon escorte; je lui sais gré de ne pas l’avoir tenté. (Mémoires de la duchesse d’Abrantès, t. VIII, p. 336.)

(20) Le duc del Parque commandait une partie de l’ancienne armée du duc de La Romaña. (Victoires et Conquêtes, t. XIX, p. 299.) Le duc del Parque n’était qu’un parjure fanfaron. (Mémoires du général Bigarré, p. 259.)