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L’occupation de Neufchâteau par les armées coalisées en 1814

NDLR. Neufchâteau – Chef-lieu d’arrondissement du département des Vosges, sur la Meuse (Petit Larousse illustré 2001)

Article proposé par Robert Duval

 

Après la bataille de Leipzig (16-19 octobre 1813) et à l’issue de la dernière et désastreuse campagne d’Allemagne, les débris de la Grande Armée napoléonienne repassent le Rhin alors que les armées coalisées européennes s’apprêtent à envahir la France.

Au début du mois de novembre 1813, le maréchal Victor observe le fleuve, de Strasbourg jusqu’à Huningue, mais il est obligé de jeter 18.500 conscrits ou gardes nationaux dans plusieurs places fortes de la frontière et il lui reste à peine 9.000 combattants pour tenir la campagne. Le maréchal Ney, dont les forces sont réduites à deux divisions de la Jeune Garde, soit 9.750 hommes, doit couvrir une ligne joignant Nancy à Epinal. Tous les autres corps d’armée français ne comportent plus que d’aussi faibles effectifs.

Les forces coalisées se répartissent en trois groupes : le feld-maréchal prince de Schwarzenberg commande l’armée de Bohême, forte de près de 200.000 hommes, Blücher est à la tête des 46.000 hommes de l’armée de Silésie. Quant à l’armée du Nord, commandée par Bernadotte, prince royal de Suède, elle compte 159.000 hommes sur lesquels 43.000 environ entreront en France.

Durant la campagne de France et dès qu’il reprendra personnellement la direction des opérations, Napoléon ne pourra opposer aux envahisseurs que 92.000 hommes formés en grande partie par de jeunes conscrits levés en toute hâte et inexpérimentés, les Marie-Louise.

Le prince de Schwarzenberg et l’armée de Bohême, violant la neutralité de la Suisse, franchissent le Rhin dans les derniers jours de décembre 1813. Notre propos n’étant pas de relater toutes les phases du déroulement des opérations conduites par chacune des trois armées coalisées, nous nous contenterons d’évoquer brièvement l’itinéraire suivi par les seules troupes qui devaient bientôt submerger sans coup férir la région de Neufchâteau.

Les 34.000 hommes du Ve corps d’armée de Bohême, Bavarois et Autrichiens, commandés par de Wrede, pénètrent en haute Alsace après avoir passé le Rhin à Bâle et, dès le 3 janvier 1814, ils occupent Colmar, puis empruntant le Col de Sainte-Marie, ils arrivent le 5 à Saint-Dié.

Craignant d’être bloqué dans Strasbourg, le maréchal Victor évacue cette place et, à la nouvelle de la progression de l’ennemi, il se replie sur Mutzig, Raon-l’Etape et Baccarat.

Pendant que de Wrede s’emparait de Saint-Dié, le prince de Wurtenberg marchait sur Epinal qui sera pris le II janvier. Victor ordonne alors l’abandon par ses troupes avancées de toutes les positions qui observent les défilés des Vosges et indique Lunéville et Nancy comme points de ralliement.

De ce fait, toute la partie ouest du département des Vosges se trouve complètement sans défense.

Les 6.000 cosaques de Platow, formant un corps autonome, précédent de de Wrede dont l’objectif est d’atteindre la Meuse à Neufchâteau.

Matvei Platov
Matvei Platov

Que s’est-il passé à Neufchâteau tout au long de l’année 1814 ? Comment s’effectua l’entrée de l’ennemi dans notre ville et quelles furent les conséquences de l’invasion ? Certes, nous relevons de-ci de-là plusieurs indications concernant Neufchâteau dans les ouvrages traitant des questions militaires sous le Premier Empire et dans plusieurs histoires de Lorraine, mais c’est bien peu de chose en vérité.

Cependant, un curieux manuscrit anonyme intitulé Annuaire de Neufchâteau est parvenu jusqu’à nous : il fourmille de détails jusqu’alors inconnus sur cette période de notre histoire locale. Certains indices nous permettent de penser que son auteur serait un professeur, principal du collège de Neufchâteau sous le Premier Empire, Nicolas Hennequin. Son témoignage nous permet d’avoir une vue originale et inédite sur des événements qui bouleversèrent la vie quotidienne de nos aïeux au cours de l’invasion de 1814.

Nous publions de larges extraits de ces annales tout en nous abstenant d’apporter des modifications au texte du manuscrit.

Laissons donc la parole à l’auteur de l’Annuaire de Neufchâteau. :

C’est le 15 janvier 1814 que les cosaques, qui nous étaient annoncés depuis si longtemps, entrèrent à la ville à quatre heures après-midi au nombre de trente-deux. Deux seulement se détachèrent du peloton et entrèrent à la ville au grand galop ; ils en firent le tour, burent quelques verres d’eau-de-vie qu’on leur donna auprès de la commune et retournèrent vers leurs camarades qui étaient restés au-dessus de la côte. Les deux cosaques dont nous parlons crièrent en entrant à la ville et en sortant :  » Vive le Roi ! « , ce cri n’ayant pas beaucoup attiré notre attention parce qu’ils ne nommaient aucun roi.

Nous croyions être quittes pour cette petite visite ; mais tous les autres descendirent bientôt et vinrent bivouaquer jusqu’à huit heures du soir dans la rue Saint-Jean. La terre était alors couverte d’un peu de neige. Ce peloton était commandé par un officier qui parlait très bien le français et qui avait même la mine d’être originaire français. Il fit enlever tous les papiers de la commune ainsi que les deux adjoints Husson et Edme, le maire étant mort vers le milieu du mois précédent. Les cosaques repartirent pour Gironcourt où était le quartier général en nous annonçant que, le lendemain, l’avant-garde des cosaques du Don sous les ordres de l’hetman Platow ferait son entrée dans la ville. A cette époque, les troupes du héros avaient leurs avant-postes à Andelot. Le maréchal Victor occupait tout le département de la Meuse. Le midi de la France était absolument sans défense puisque l’armée d’Italie sous le commandement du brave Eugène occupait les rives de l’Adige et se battait à côté de Trente et de Brixen avec les Autrichiens.

Le lendemain, comme les cosaques nous l’avaient annoncé, ils vinrent au nombre de 1.200 et campèrent au-dessus des vignes dans la plaine de l’Etanche, à l’exception du commandant supérieur et de quelques cosaques de garde qui entrèrent à la ville. Le commandant était tellement ivre qu’il fut obligé d’entrer dans la première maison pour y cuver son vin et son eau-de-vie dont il était gonflé. Quand il fut un peu mieux, s’apercevant qu’il n’habitait point un logement convenable pour un chef d’état-major, il transporta son quartier général chez la veuve Cordier. Tous les cosaques de garde furent logés dans des maisons voisines et firent toute la nuit un vacarme épouvantable.

Le lendemain, les 1.200 hommes qui campaient sur l’Etanche descendirent, traversèrent la ville sans s’y arrêter et formèrent un nouveau camp entre les routes de Langres et de Lamarche.

Vers deux heures du soir, le corps entier des cosaques du Don arriva par la route de Mirecourt au nombre de 8.000. Ils entrèrent sur trois rangs de la manière suivante :

Cosaques
Cosaques

Trois cosaques, les monstres les plus hideux de la Sibérie, ouvraient la marche au son d’une musique guerrière composée d’un fifre et de deux petits tambourins. Douze cosaques suivaient ensuite, entonnant une chanson barbare qui inspirait la terreur et l’effroi. O climat heureux de ma patrie, quels monstres tu renfermes dans ton sein ! Les cœurs ne palpitent plus et un sentiment secret bien éloigné de la crainte s’emparait de toutes les âmes en voyant ces monstres sortis des confins de l’Europe et de l’Asie fondre sur la France comme une nuée de sauterelles sur une abondante moisson. Mais je m’éloigne de mon sujet par l’horreur que m’inspirent les guerriers féroces du perfide Alexandre. Après ces douze cosaques venaient quelques officiers, suivis d’une cinquantaine d’étendards dans leurs étuis et enfin une assez grande quantité de cosaques. L’artillerie composée de six pièces de canon fermait la marche.

Cet infâme cortège, où on ne voyait pas deux hommes vêtus semblablement, monta la rue Neuve, descendit la rue Saint-Jean et allèrent camper sur la route de Langres. Platow et son état-major logèrent chez M. Gaucher et tous les autres officiers avec leurs domestiques logèrent chez les bourgeois.

Le témoignage de notre annaliste peut être complété par celui de Ch. Charton qui assista, le 7 janvier 1814, à l’entrée à Epinal de l’avant-garde de ces mêmes cosaques :

Cosaque
Cosaque

Ces hommes, qu’il me semble encore voir, étaient de taille moyenne et montaient de petits chevaux de race tartare. Mal vêtus, mal armés, ils portaient le bonnet de peau de mouton, la capote et le pantalon de gros drap gris, le sabre, la paire de pistolets, le knout et, en guise de lance, une longue perche surmontée d’un fer pointu et garni d’une banderole brune, le tout en mauvais état.

Mais reprenons la lecture de l’Annuaire de Neufchâteau :

Pendant la nuit qui suivit l’entrée des cosaques, un orage épouvantable, suivi d’un affreux dégel, vint mettre l’effroi dans le camp des cosaques. Tous les magasins qui étaient chez Villaumé, sur la route de Langres, furent inondés et confondus, l’eau surpassait de deux pieds le pont Rouge qui se trouve sur la même route et toute la plaine n’offrait à l’œil qu’une mer parsemée d’écueils.

Le lendemain, les cosaques s’avancèrent sur Commercy et Chaumont. Le débordement des eaux les retarda beaucoup dans leur marche, particulièrement du côté de Domrémy où se trouvaient les avant-postes du général Victor.

Le lendemain de ce jour, les Bavarois au nombre de 24.000, entrèrent à Neufchâteau et se dispersèrent dans les campagnes… Ils répandirent partout la désolation et la terreur. En vain leurs officiers voulaient-ils faire les jolis cœurs auprès de nos dames, ils ne trouvèrent que des blocs de marbre. L’armée bavaroise était commandée par le général en chef comte de Wrede, les généraux Freiberg et Frimont, les princes Charles de Bavière, Lowenstein et Hohenzollern. Le général de Wrede fut logé chez Mme d’Hagrissard, le général Freiberg chez Mme Mouzon, Frimont chez Mme Rouyer, Charles de Bavière chez Mme Caron, Hohenzollern chez Mme Sonis et Löwenstein chez Mme de Nettancourt…

Karl Philipp Fürst von Wrede (1767-1838), Hanstaengl, Lithographie 1828
Karl Philipp Fürst von Wrede (1767-1838), Hanstaengl, Lithographie 1828

Notons au passage que Neufchâteau devait être l’ultime étape pour deux cavaliers de Platov puisque nous avons relevé leur acte de décès dans nos registres d’état-civil. Il s’agit d’Amisin Samochin, sergent cosaque au service de Russie, décédé le 21 janvier 1814 et d’Yvan Maldezin, cosaque au service de Russie, décédé le 22 janvier 1814. Tous deux avaient été admis à l’hospice civil, sans doute dès leur arrivée dans notre ville…

A l’arrivée de l’ennemi, toutes les administrations furent suspendues, tous les fonctionnaires s’éloignèrent de leur poste dans la crainte de prêter le serment exigé par les Alliés. D’Hagrissard, qui avait confié l’exploitation de sa mine au comte de Wrede, fut nommé receveur général du département, Duhoux Louis, de Parey-sous-Montfort, fut nommé receveur particulier de l’arrondissement.

Les Bavarois évacuèrent la ville les 23 et 24 janvier pour se porter en avant. Ils ne nous laissèrent qu’une garnison autrichienne de quatre-vingt hommes et un commandant de place nommé Nicodème qui fut logé cher M. Garnier Noël.

Après le départ du quartier général bavarois, le comte d’Armansperg, préfet des Vosges et Bavarois d’origine, organisa la commission sous-préfectorale de l’arrondissement. M. Najean en fut nommé président, Edme, Husson et Bouchar du Han, membres. Le marquis de Crèvecœur , cosaque royal, fut nommé maire, et Gérardin Lacour, premier adjoint.

La comtesse Platov, ou plutôt une coureuse d’armée, arriva à Neufchâteau le 5 février avec une suite de quarante cosaques. Elle fut logée chez Mme Mouzon.

Après les forts passages des armées coalisées, on ne vit plus passer de temps à autre que quelques détachements de traînards, quelques équipages et parcs d’artillerie. Mais toutes les communications nous étant coupées, nous ne savions que des nouvelles indirectes. Lorsque le quartier général bavarois quitta Neufchâteau, il voulait être à Paris dans quatre jours, nous sommes aujourd’hui au quinzième et il paraît qu’ils n’en approchent pas encore… Par le passage de tant de troupes la ville ne fut foulée qu’en vivres et autres contributions exigées par le comte d’Armansperg, préfet provisoire des Vosges ; mais les campagnes furent en quelque sorte entièrement ravagées. Les cosaques et autres se livrèrent à des excès inouïs. Ils pillèrent et maltraitèrent les paysans, violèrent plusieurs filles et femmes, ne laissèrent rien d’intact.

10 février. Il ne se passe rien de remarquable pendant cette journée. Le bruit court seulement que l’empereur Napoléon a remporté de grands avantages sur les troupes alliées. La princesse Platov semble se plaire à Neufchâteau et vouloir y faire un long séjour. On voit passer tous les jours des transports considérables de blessés bavarois ; l’ambulance qui, pour les Français, avait été située aux Grandes Ecuries, fut placée aux Augustines pour les ennemis.

Le 7 mars, les Bavarois arrivèrent à Neufchâteau vers deux heures du soir en battant en retraite. Ils n’étaient point effrontés pour lors et ne demandaient pas le chemin de Paris. Mais le surlendemain, ils revinrent pour se porter en avant d’où nous conclûmes qu’ils cessaient d’être poursuivis.

Pendant ce temps, M. Gérardin fut nommé maire. On ne pouvait nous en donner un meilleur, et, si le comte d’Armansperg, qui a su si bien s’enrichir de nos dépouilles, nous a fait du bien, c’est en nous donnant un maire aussi distingué par ses qualités que par ses talents.

16 mars. Beaucolin Robin est nommé commissaire de police par la commission sous-préfectorale.

19 mars. On entend le canon. Hélas ! C’est au bruit du canon que s’avance d’autant cette armée. Tout le monde est plongé dans la plus profonde tristesse.

23 mars. Madame Platov part avec ses cosaques, se dirigeant sur Lamarche. Il n’y a plus guère à la ville qu’une centaine d’hommes et quelques officiers.

24 mars. Le bruit court que les Français sont à Gondrecourt, ce qui bouleverse entièrement l’esprit des Bavarois qui se trouvent encore à Neufchâteau. Le commandant de place était ce jour en partie de plaisir à l’Etanche.

26 mars. On dit que notre auguste Empereur est à Chaumont avec sa garde. Cette nouvelle nous transporte la joie.

Combat du pont Rouge. Le 29, à six heures du matin, un détachement de deux à trois mille partisans arrive à Neufchâteau. La garnison bavaroise, forte de trois à quatre cents hommes, se range en bataille sur le pont Rouge. Une vive fusillade s’engage bientôt et dura jusqu’à dix heures. Les Bavarois repoussés dans la ville, battirent en retraite par le faubourg de France et le bordel. Les partisans remplirent aussitôt les rues de la ville où ils tiraillaient sans cesse. Les Bavarois se placèrent sur le Meurger auprès des dernières maisons sur la route de Mirecourt. Ils y restèrent une heure au moins, espérant sans doute que les partisans viendraient les attaquer. Mais ceux-ci trouvèrent le poste un peu difficile à enlever.

Les Bavarois, fatigués d’attendre, quittèrent leur poste par le bois du côté de Mirecourt, n’osant pas suivre la grande route qui était couverte de partisans. (Les partisans étaient de Liffol-le-Grand, Bazoilles-sur-Meuse, Gondrecourt, Harréville-les-Chanteurs, Bourmont et Saint-Thiébault).

30 mars. Il n’y a plus aucun ennemi parmi nous : si nous avions le bonheur de n’en plus revoir !.

Mais Paris capitule le 31 mars 1814 et Napoléon abdique le 6 avril :

2 avril. Le tailleur Morel, qui était allé à Mirecourt, nous rapporte qu’il est sûr que des forces considérables marchent sur Neufchâteau pour mettre cette ville à feu et à sang en punition de ce qu’elle avait forcé le dernier commandant de place à la quitter. Tous les habitants sont dans le plus grand désespoir. Le maire part en poste pour Mirecourt, il revient le 3, à six du matin, nous apprenant que tous ces bruits étaient faux.

6 avril. A huit heures du soir, environ six cents hommes, tant Russes que Prussiens, campèrent devant Neufchâteau auprès de chez Garcin. Les officiers seuls et leurs domestiques logèrent en ville.

Le lendemain après-midi, il arriva encore deux à trois cents hussards prussiens qui campèrent également. Ils se disaient envoyés par Nancy pour détruire entièrement les partisans qui sont en très grand nombre dans nos pays. Ce jour, les femmes Perron, Pierrot et Brossard furent arrêtées et conduites en prison parce que leurs maris étaient subitement disparus et soupçonnés de s’être mis au nombre des partisans.

On fait publier ce jour l’entrée des Alliés à Paris et la capitulation de cette ville. Quel coup de foudre !

8 avril. Le 8, à neuf heures du matin, les soldats russes et prussiens tirèrent le canon pour célébrer, disaient-ils, leur entrée à Paris. Mais ils reçurent l’ordre dans la matinée de retourner aussitôt à Nancy, en sorte que nous sommes encore une fois délivrés de la présence de ces barbares. Nous ne sommes plus inquiets que sur le sort de l’auguste Napoléon.

10 avril. Un nouveau commandant de place, avec deux cents hommes à peu près, arrive ce jour de Mirecourt. Il est encore logé chez Mme Rouyer.

12 avril. On reçoit ce jour des bulletins officiels de Paris et les journaux des cinq premiers jours d’avril. Tout change dans le gouvernement : l’empereur Napoléon est déposé par le Sénat et le Corps Législatif.

17 avril. On chante un Te Deum en actions de grâce des heureux événements qui se sont passés en France depuis le 1er avril. Tous les fonctionnaires avaient la cocarde blanche.

Le drapeau blanc fut aussi suspendu au haut de la tour de l’hôtel de ville.

19, 20 avril. Il passe beaucoup de soldats français qui refusent de prendre du service et qui retournent dans leurs foyers. On reçoit officiellement les articles de la paix. Le département de la Haute-Marne est toujours rempli de partisans.

24 avril. Il arrive beaucoup de uhlans, dragons et hussards autrichiens. On en attend un nombre considérable. On fait disparaître l’aigle qui ornait l’enseigne de la commune. Il est remplacé par un écusson orné de fleurs de lys, armes de nos anciens rois. On attend le général Frimont avec une partie de sa division.

25 avril. Il arrive deux à trois mille Autrichiens et Bavarois venant de Nancy et allant à Mirecourt. Ils furent assez honnêtes pour ne pas s’arrêter en ville. Nous avons toujours le même commandant de place. Arrivée du général Frimont et de Saint-Martin fils. Le général est logé chez Mme Mouzon. La ville est remplie de troupes. Les musiciens de la division Frimont jouèrent sur la place pendant une heure.

26 avril. Il arriva ce jour plusieurs généraux autrichiens et bavarois qui logèrent chez Melle de Nettancourt, M. Garnier, Mmes Louis et Dumesnil. On vit passer successivement les restes de plusieurs régiments de chevau-légers bavarois et d’infanterie qui avaient une charmante musique. Ils se dirigent sur une partie des villages de l’arrondissement et doivent tous partir demain.

28 avril. Tous les soldats alliés qui étaient à Neufchâteau partent pour Lunéville. Le commandant de place et la garnison partent pour Mayence. Il paraît que nous allons être commandés par les autrichiens.

29 avril. Les français passent en grand nombre par notre ville, quelques-uns même, de Neufchâteau, reviennent chez leurs parents.

3 mai. Arrivée d’une cinquantaine de hussards autrichiens avec cinq à six cents Russes qui viennent prendre leur cantonnement pour faire rentrer les contributions exigées par le Préfet provisoire des Vosges.

4 mai. Tous les bourgeois sont obligés de payer une contribution extraordinaire qui se monte à 25.000 francs pour l’arrondissement.

12 mai. Retour de Mathey et de Flamérion, l’un de l’armée l’Espagne et l’autre prisonnier en Allemagne.

17 mai. Retour du fils du colonel Costé qui était auditeur à la Cour de Rome.

26 mai. Retour de M. Dumesnil, sous-préfet. Il reprend ses fonctions.

Le 30 mai 1814 a lieu la signature du premier traité de Paris par lequel la France est ramenée à ses frontières du 1er janvier 1792. le 4 juin, Louis XVIII promulgue la Charte constitutionnelle.

1er juin. Nous croyons bientôt être délivrés de la présence des Alliés.

5 juin. Te Deum chanté solennellement en réjouissance du retour de Louis XVIII dans la capitale de ses États.

10 juin. Illumination générale en réjouissance de la paix. Grand repas à la commune où sont rassemblés tous les fonctionnaires publics.

Les 11, 16 et 27 juin, notre annaliste fait mention du passage de régiments français qui faisaient partie de la garnison de Mayence.

30 juin. Retour du général Roussel et de Civalart, son aide de camp.

27 juillet. Service funèbre célébré avec pompe pour le repos de l’âme de S.M. Louis XVI… Tous les fonctionnaires y assistèrent sur l’invitation du sous-préfet. L’église était tendue de noir et toutes nos dames en grand deuil se sont fait remarquer par leur profonde douleur et leurs larmes générales. Requiescat in pace. Amen.

2 août. Mort de Joseph Dumont, maréchal au faubourg de France, le malheureux mourut, dit-on, des coups qu’il avait reçu des cosaques et de la terreur que ces barbares du Nord lui avaient inspirées.

25 août. Célébration de la fête de Saint-Louis. Illumination, feu d’artifice, ascension d’un ballon, grand bal aux promenades où l’on distribua des rafraîchissements aux contribuables consistant en un vin nouveau de Rebeuville et qui faisait dresser la moustache des soldats qui s’y trouvaient et qui, pour un verre de vin, ne feignaient nullement de crier :  » Vive le roi !  » à gorge déployée. M. Costé, héros de l’ancienne Rome, fit partir le ballon sur lequel il avait eu le talent de mettre cette légende :  » Vive le roi ! « .

 

Nous venons de présenter l’essentiel, croyons-nous, de l’Annuaire de Neufchâteau pour 1814. Son auteur fut un admirateur passionné de l’empereur. En conclusion, nous publions cette dernière anecdote tirée du manuscrit et datée du 21 août 1814 :

Trois grenadiers montaient la rue Saint-Jean. Le marquis de Crèvecœur les rencontre et leur demande insolemment pourquoi ils portent encore l’aigle impérial à leurs schakos, tandis qu’ils ont des fleurs de lys aux pans de leurs habits.  » Ne vois-tu pas, lui répondit le plus hardi des trois, que nous avons Napoléon à notre tête et Louis XVIII à notre c… ? « 

Le mois de mars 1815 verra le retour de Napoléon de l’île d’Elbe et l’aigle  » volera de clocher en clocher « . Mais quelques jours après Waterloo, la France sera de nouveau envahie par les armées étrangères et Neufchâteau subira une seconde occupation beaucoup plus longue que la précédente.

A la suite de la campagne de 1814, l’occupation avait duré six mois environ, notre défaite de 1815 en entraînera une autre qui devait se poursuivre pendant trois ans.