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Lettres de Joubert – 24 janvier 1797

Caprino, le 24 janvier 1797


J’ai vivement représenté les inconvénients de la nouvelle entreprise. Les divisions Augereau et Masséna sont depuis deux jours en mouvement; la mienne devait l’être cette nuit. Les ordres ne viennent point, et je serai encore tranquille demain. On croyait qu’il n’y avait qu’à marcher: je connais assez la guerre, et je juge trop bien nos ennemis pour ne pas savoir qu’ils nous attendent. On réussira, j’espère; mais après le succès, ce ne sera pas un de nos plus petits périls d’échappé. Quant à moi qui ai la tâche la plus difficile, mon plan est fait. L’exécution sera prompte et terrible; j’attaquerai partout sans compter; il faudra que je couche le soir où j’aurai donné les ordres le matin. Après avoir bien réfléchi, reste une dernière ressource, se battre, et j’y compte. Une bonne charge lève presque toujours les plus grands obstacles, et je n’ai qu’une crainte, c’est que tout le monde ne soit pas aussi bien disposé que moi. Hier, j’ai eu tous mes généraux, adjudants généraux et chefs de corps à dîner. Je n’avais pas besoin de les exciter; les deux tiers avaient des balles ou des contusions des dernières affaires. J’ai seulement fait comprendre à ces braves gens, qui me devinent, qu’il fallait de l’audace; et ils l’inspirent à leurs bataillons. Mais l’inquiétude qui ne me quitte pas, c’est celle que me donne l’excès de froid qu’il fait. Quand je songe au bivouac du Tyrol dans ce temps-ci, je ne puis m’empêcher de gémir sur le sort des troupes. Mantoue nous coûte bien cher, en nous forçant à une campagne d’hiver.

Je pourrais aussi avoir des craintes pour moi; les grands succès que j’ai eus m’ont fait des envieux et peut-être des ennemis On prétendait devant mon aide-de-camp, dans une auberge de Vérone, qu’on avait trouvé six cents louis dans le pillage de ma voiture; Pannetier n’a pas eu besoin de donner un démenti; des officiers, qu’il ne connaissait pas, l’ont fait pour lui, en disant qu’ils me connaissaient, et que je n’étais pas capable d’amasser tant d’argent. Pannetier ajouta seulement en souriant:

« Allez dans son écurie, vous y verrez ses chevaux de la rivière de Gênes. »

Il n’y eut qu’un cri contre le calomniateur; mais n’en voilà pas moins de faux rapports. Je suis sur le tapis; général de brigade, je n’excitais la jalousie de personne.

(N.B. Dans une lettre à son père du 17 janvier, Joubert indique une perte de moins de cinquante louis).

Le plus jeune des généraux de division, j’ai soutenu tout l’effort du général en chef de l’armée ennemie; j’ai fini par détruire son corps: on ne me pardonnera pas cela. Mon opération sur Trente est de la dernière difficulté. Si je succombe, ce qui est très possible, on me le pardonnera moins encore. Plus je réfléchis, moins je me trouve à ma place; tout, jusqu’au succès , me désespère. Encore une fois, dès que je vois jour, je me débarrasse de tout ce fardeau et je quitte le métier. Je suis né pour les armes et non pour le commandement. Je maudis l’instant où je fus fait caporal; et je voudrais avoir l’apathie de ceux qui finiront par s’établir bourgeoisement. C’est là où est le bonheur, et c’est là sûrement où, s’il est possible, j’irai le chercher. En attendant je vais, en faisant mon devoir, faire taire encore la cabale. Combien de gens avaient dit: « Peut-on confier une division à un étourdi? » qui disent à présent que j’ai sauvé l’armée. Beaucoup auront désiré me voir dans l’embarras, piqués d’avoir vu leur attente trompée, qui seront encore surpris de mes nouveaux efforts. Fort ou faible, j’espère que vous entendrez parler de mes opérations avec éloge.