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16 décembre 1810 – Le siège de Tortosa

Le siège de Tortose

Mémoires de Suchet

La place de Tortose est baignée par l’Èbre, et    adossée à une chaîne de montagnes. Elle est défendue par une enceinte bastionnée, dont une partie embrasse l’extrémité des contreforts élevés du col del Alba, qui viennent se terminer dans la ville même; l’autre partie ferme la portion de plaine, qui en amont et en aval, s’étend au pied des hauteurs jusqu’au bord du fleuve. Du côté sud, les deux bastions Saint-Pierre et Saint-Jean (A C) sont unis par une courtine non terrassée, qui est couverte par la demi-lune du Temple (B). L’en­ceinte s’élève ensuite sur un plateau de rochers, où sont situés les trois bastions des Croix de Saint-Pie et des Carmes (D E F). À partir du dernier, le mur d’enceinte descend dans un profond ra­vin, et va se rattacher à un rocher escarpé et do­minant sur lequel est situé le château (S). L’es­pace qui reste entre le château et le fleuve est fermé par un front étroit ; et tout ce côté, depuis le bastion (F) jusqu’au faubourg et à l’Èbre, est précédé d’une autre enceinte, dont quelques parties seulement sont terrassées. Les approches du château sont défendues par les ouvrages (G et R), qui se lient à la première enceinte. En outre, le côté nord est protégé par l’ouvrage à cornes (U) appelé Las Tenaxas, placé sur la hauteur au-delà du faubourg, dominant à la fois le plateau et la plaine.

Louis Gabriel Suchet, duc d'Albufuera. Adèle Gault. Musée de l'Armée
Louis Gabriel Suchet, duc d’Albufuera. Adèle Gault. Musée de l’Armée

Dans la guerre de la succession, le duc d’Or­léans avait pris Tortose par le front (D E) : le côté attaqué fut renforcé après le siège par la cons­truction d’un fort (Q) auquel le nom d’Orléans est resté. Ce fort se compose d’une lunette, avec fossé taillé dans le roc et chemin couvert, et d’un ouvrage irrégulier sur la droite, qui plonge et prend à revers la plaine du Bas-Èbre. La ville, toute sur la rive gauche de l’Èbre, communi­quait avec la rive droite au moyen d’un pont de bateaux, couvert par une tête de pont bien ar­mée et à l’abri de l’insulte. L’accroissement et l’ensemble des défenses rendaient la place beau­coup plus difficile à réduire qu’en 1708, surtout si l’on considère que le duc d’Orléans, appuyé du côté de la Catalogne par le maréchal de Noailles, comme nous l’étions alors par le duc de Tarente, avait de plus un avantage qui nous manquait : non seulement il n’avait rien à craindre par mer, mais il était maître du pays de Valence depuis la bataille d’Almanza; et c’est de là qu’il tira ses principaux moyens d’attaque, le corps de troupes du chevalier d’Asfeld et son artillerie.

Privé de semblable secours , le général Suchet fut obligé de laisser le corps du général Musnier en observation à Uldecona, pendant toute la du­rée du siège, parce qu’il avait à craindre que l’ar­mée valencienne, par quelque diversion, ne trou­blât encore ses opérations. Le 14 décembre, le général Abbé, avec les 114e et 115e régiments, releva à la Roqueta, devant la tête de pont, une partie de la division du général Harispe[1]; celui-ci laissa le 3e de la Vistule, emmena le 2e de la Vistule et le 44e de ligne, et, dans la nuit du 14 au 15 décembre, il se rendit à Xerta, où étaient les trois bataillons du 117e. Pendant cette même nuit, le général Habert, qui était venu avec le 5e léger, et le 116e et trois cents hussards occuper le couvent du désert, d’où il avait poussé des partis jusqu’au Perello, se porta par les montagnes sur le col del Alba, position dominante où les Espa­gnols étaient retranchés. Il avait ordre de s’en emparer de bonne heure, d’y prendre ou d’en chasser l’ennemi, d’y établir un fort poste, et de descendre ensuite sur la ville avec sa division. Avant la pointe du jour, le général en chef avait fait passer à la rive gauche de l’Èbre les troupes rassemblées à Xerta. Ayant réuni dans la tête de pont huit bataillons, les sapeurs et cent cinquante hussards, il forma les colonnes, et les mit en mou­vement par la route de Tivenis et de Biten, qui longe l’Èbre et le pied de la montagne, se diri­geant vers le fort de Las Tenaxas sur le côté nord de la place. Le 117e qui tenait la tête de la co­lonne, étant arrivé en vue, commença l’investis­sement par la droite. Un bataillon fut laissé en réserve, couvrant la route de Xerta ; un autre fut établi dans le ravin le plus rapproché du fort, en observant le bord du fleuve; le troisième, appuyant à gauche, fut placé sur des points qui do­minaient le fort et l’avancée du château. Le général Harispe suivait le mouvement du 117e à travers des ravins et des escarpements très-difficiles à franchir: il continua de prolonger sa marche autour de la place , et fut sur le point de prendre la colonne espagnole qui descendait de la montagne, serrée de près par le général Habert. Celui-ci, maître du col del Alba, vint remplir l’inter­valle à la gauche du 117e, et occupa, avec le 5e léger et le 116e, des emplacements favorables, tandis que le général Harispe, achevant le demi-cercle, et complétant l’investissement jusqu’au bord de l’Èbre en aval, établissait ses camps près du chemin d’Amposta, qui est la grande commu­nication de Tortose, et qui joint la route royale de Barcelone et de Valence. Quelques réserves, la cavalerie, les camps des canonniers et des sa­peurs furent placés en arrière des camps du géné­ral Harispe. En face, à la rive droite, étaient ceux du 3e de la Vistule et des 114e et 115e régiments que commandait le général Abbé.

Le général Jean Isidore Harispe

Le premier soin du général en chef fut d’éta­blir des communications d’une rive à l’autre; malheureusement le peu de bateaux et de pon­tons qui existaient à la suite de l’équipage de siège, était loin de suffire à la construction d’un pont. Le général Valée pourvut cependant au service avec célérité. Dans la nuit même du 15, trois ponts volants furent établis au-dessus et au-dessous de la place : le nombre en fut porté plus tard jus­qu’à quatre. Il fallait assurer un passage considérable, puisque toute l’artillerie, les fascines, les gabions, les outils, les vivres devaient arriver par derrière la Roqueta en face des camps du général Harispe, et de là être transportés d’une rive à l’autre, dans un endroit où le fleuve a cent toi­ses de largeur. Ni les boulets de la place, ni la baisse des eaux, ni la violence des vents qui trou­blèrent souvent nos pontonniers, ne purent las­ser leur constance et vaincre leur courage.

Le général Francois Nicolas Benoit Haxo
Le général Francois Nicolas Benoit Haxo

Les journées du 16 et du 17 furent employées à rectifier nos positions, à faire rentrer les postes ennemis, et à pousser des reconnaissances de nuit et de jour sur les divers points de la place. Le général en chef fit publier les règlements néces­saires pour les travailleurs, pour le prix du tra­vail des tranchées, pour celui des bombes et boulets de l’ennemi rapportés au parc, pour le transport et le service des blessés. Le 18, après avoir recueilli tous les rapports, et pris l’avis des généraux du génie et de l’artillerie, il décida que l’attaque serait conduite sur le demi-bastion Saint-Pierre, conformément au dessin remis par le gé­néral Hax[2], dont nous avons déjà parlé.

En effet, le terrain qui l’environne présentait pour les tranchées un sol facile à remuer ; par ce point on arrivait à l’enceinte sans être obligé de prendre aucun ouvrage avancé. Ce bastion, ainsi que la demi-lune qui l’avoisine, était plongé et enfilé des hauteurs en avant du fort d’Orléans. Le pré­liminaire indispensable de l’attaque fut donc de s’établir sur ces hauteurs, où l’ennemi lui-même aurait pris sur nous l’avantage qu’il fallait chercher à nous assurer contre lui. Il y avait déjà ébauché un ouvrage qui n’avait pas assez de consistance pour être défendu. Le 19, on s’en empara ; le soir même la tranchée fut ouverte contre le fort d’Or­léans par cinq cents travailleurs soutenus par quatre cents grenadiers ou voltigeurs, à la sape volante, à quatre-vingts toises du chemin couvert, sur une longueur de cent quatre-vingts toises. On rencontra presque partout le roc vif; il fallut employer le mineur, et former les parapets en sacs à terre. Le lendemain, ce travail imparfait eut beaucoup à souffrir du feu du fort; cependant on ne perdit point de terrain. Le chef de bataillon Plagniol, qui dirigeait l’attaque, déploya beaucoup d’énergie et soutint celle des troupes. Le capitaine du génie Séa fut tué d’une balle à la tête.

Le général Jean-Nicolas-Louis ABBE
Le général Jean-Nicolas-Louis ABBE

Le 30 décembre, l’attaque principale contre le demi-bastion Saint-Pierre commença. A la faveur d’un vent violent et d’un temps couvert, qui empêchaient l’ennemi d’entendre et de voir, deux mille trois cents travailleurs et vingt compagnies d’élite, sous les ordres du général de brigade Abbé, du colonel du 117e Robert, et du colonel Meyer, premier aide-de-camp du général en chef, furent amenés sur le terrain, et disposés pour l’ouverture de la tranchée, sous la direction des officiers du génie. La parallèle fut ouverte depuis le fleuve jusqu’au pied de la hauteur en face du fort d’Orléans ; elle se terminait à droite vis-à-vis la gauche de la tranchée du chef de bataillon Plagniol ; son développement était de deux cent quatre-vingts toises de longueur, et par sa gauche elle s’approchait d’environ quatre-vingts toises de la place d’armes saillante du demi-bastion Saint-Pierre. On ouvrit, en même temps, deux commu­nications: l’une sur la droite de la parallèle, de cent soixante toises, aboutissait au ravin dit des Capucins, abri naturel dont il était utile de pro­fiter; l’autre, partant de la gauche, conduisait en ligne droite à un chemin creux qui liait nos camps, après de huit cents toises en arrière.

Le général Joseph Rogniat

Ces travaux, d’une simplicité hardie, conçus et dirigés par le général Rognia[3], eurent pour nous l’avantage d’abréger beaucoup le temps qu’auraient coûté les approches. L’exécution en fut confiée au chef de bataillon du génie Henry, commandant l’atta­que centrale. Le chef de bataillon Chulliot, sur la rive droite, avec quatre cents travailleurs sou­tenus par trois cents grenadiers, faisait en même temps ouvrir une tranchée contre la tête de pont, à cent toises, avec une communication en arrière. Le lendemain ces travaux furent continués et perfectionnés. Le général Valée détermina l’em­placement des batteries, et une grande partie des travailleurs fut mise à sa disposition.

Le maréchal Étienne Macdonald (Antoine-Jean Gros)
Le maréchal Étienne Macdonald (Antoine-Jean Gros)

Pendant nos premiers travaux sous Tortose, le maréchal duc de Tarente s’était porté, le 18, sur le village de Perello pour couvrir le siège, et ar­rêter l’ennemi venant de Tarragone. La difficulté de réunir assez de transports pour faire vivre son armée au milieu d’un pays stérile et désert, le détermina à revenir sur Ginestar ; de là, il mit aux ordres du comte Suchet une division d’infanterie, commandée par le général Frère, forte de six mille hommes, dont faisaient partie la brigade italienne Palombini, et un régiment de cavalerie, le 24e de dragons. Ce fut un véritable service rendu à l’armée de siège. Le général Suchet plaça ces troupes en arrière du général Harispe, sur la route d’Amposta, par où l’ennemi pouvait arriver de Tarragone. Désormais en mesure de faire face partout, et pouvant consacrer toute son infante­rie au service si fatigant des tranchées, il ne son­gea plus qu’aux moyens d’accélérer la chute de Tortose.

Le 22, la parallèle du fort d’Orléans étant ache­vée en grande partie, on déboucha par un boyau de vingt-cinq toises, exécuté à la sape volante., avec une amorce de deuxième parallèle sur le bord du ravin. On tenta un second débouché sur la droite; mais le terrain était si difficile et si nu, qu’au jour l’artillerie du fort renversa tout l’ouvrage et força de l’abandonner. À l’attaque Saint-Pierre on ouvrit deux débouchés en avant, l’un sur la demi-lune du Temple, où l’on gagna près de trente toises par un développement de quatre-vingt en zigzags ; l’autre de quarante toises sur le demi-bastion Saint-Pierre. Ainsi nous n’étions plus qu’à quarante  toises de la place d’armes. Pendant la nuit, l’ennemi lança des pots à feu sur nos travailleurs, et les fatigua par la mitraille et par la mousqueterie des chemins couverts. A la droite, on fut obligé d’interrompre le travail ; au centre, quelques tentatives de sortie furent repoussées. Les travailleurs du 2e et du 3e de la Vistule se firent remarquer par leur bravoure, et combattirent comme gardes de tranchée, sous la conduite des capitaines du génie Hudry et Foucauld. On amorça des deux côtés la seconde pa­rallèle, à trente toises seulement du demi-bastion, mais à cinquante toises de la demi-lune, afin de la refuser aux feux plongeants du fort d’Orléans. A la gauche, l’ennemi fit une sortie par la tête de pont ; mais les réserves du 114e et du 115e le continrent. Comme la gauche de la tranchée pouvait être tournée, on la fortifia d’une redoute. Le tra­vail des batteries fut poussé avec activité. Celles de droite devant être établies dans un terrain pier­reux et souvent sur le roc même, elles exigeaient les travaux les plus pénibles. Les Espagnols ti­raient mille à douze cents coups en vingt-quatre heures; ils nous blessaient beaucoup de monde.

Dans la nuit du 25 au 26, à onze heures du soir, la place fit un grand feu, et dirigea une sor­tie contre la deuxième parallèle de l’attaque Saint-Pierre. Elle fut arrêtée par les soldats du 44e. Le feu reprit avec vivacité ; la mitraille, les grenades et les pierres inondaient nos tranchées : une nou­velle sortie fut tentée à une heure du matin. Mais, resserré par nos parallèles, le nombre des assail­lants ne pouvait se développer; nos gardes de tranchée et les travailleurs eux-mêmes les repous­sèrent, et les forcèrent de rentrer dans la place. On profita du moment : le capitaine du génie Ponsin déboucha à la sape de la deuxième parallèle, chemina sur la place d’armes du demi-bas­tion Saint-Pierre, et parvint à douze toises des palissades. On déboucha aussi en capitale de la demi-lune du Temple, à sape double, debout et traversée. Devant le fort d’Orléans, on prolongea la deuxième parallèle jusqu’au revers du plateau, et l’on continua de s’approfondir dans le rocher. Sur la rive droite, on acheva la parallèle et la re­doute à gauche. Au jour, le feu de l’ennemi fut moins vif que de coutume. Les secondes parallèles avaient été garnies de tirailleurs derrière des cré­neaux en sacs à terre. Par leur feu non inter­rompu, ils maltraitaient les canonniers espagnols, et les forçaient à fermer leurs embrasures.

 

Le général Sylvain Charles Valée
Le général Sylvain Charles Valée

Le général Valé[4], menant de front la construction de dix batteries, en partagea le commandement suivant le nombre des attaques, entre chef de bataillon Ricci à la droite, le chef de bataillon Capelle au centre, et le chef d’escadron Duchand à la gauche, sur la rive droite de l’Èbre. Les batteries n° 1, 2 et 3 étaient destinées contre le fort d’Orléans, et contre les ouvrages de place situés en arrière : les nos 4, 5, 6 et 7 se dirigeaient contre la ville, et principalement contre le demi-bastion Saint-Pierre, but réel de l’attaque : les n° 8,9 et 10 devaient seconder l’attaque du demi-bastion, et tirer en même temps sur le pont et sur les quais de la ville. On rencontra de grandes difficultés à la droite, à cause de la nature du terrain. La batterie n° 1, qui ne pouvait être entreprise qu’après que les travaux du génie seraient avancés jusqu’à l’emplacement déterminé, fut commencée en plein jour et à découvert, à cinquante toises du fort d’Orléans, les travaux se poursuivaient avec la constance propre à l’artillerie : les canonniers donnaient l’exemple.  Les officiers et les chefs d’attaque excitaient le zèle de tous. Le général en chef le soutenait sa présence et ses encouragements.

Du 26 au 27, on continua à la sape le cheminement sur la place d’armes du demi-bastion Saint-Pierre. L’ennemi, après avoir lancé des grenades du saillant de la place d’armes, franchit tout-à-coup les palissades du chemin couvert, vint fondre sur la tête de la sape, et mit en désordre les travailleurs. Le brave Clause, sergent de sapeurs, légionnaire, fut inébranlable ; il repoussa à lui seul nombre d’Espagnols à la baïonnette, jusqu’à ce qu’il tombât grièvement blessé. Le capitaine de sapeurs Foucauld, avec son élan ordinaire, se mit à la tête des troupes de tranchée, repoussa les assaillants jusque dans la place d’armes, les poursuivit, et les en chassa. Alors on se pressa d’achever, à la sape volante, la communication jusqu’au saillant de cette place d’armes, où nos gens parvinrent à se loger. Dans cette action vigoureuse, le capitaine Foucauld fut atteint d’une balle; le lieutenant du génie Lemercier eut le bras traversé. Nous eûmes deux officiers et vingt-cinq soldats d’infanterie tués ; beaucoup d’autres et plusieurs sapeurs bles­sés. Cependant l’ouvrage s’acheva, et l’ennemi fut définitivement chassé de la place d’armes. Le cheminement en capitale de la demi-lune se pour­suivit dans la même nuit; on s’avança de quatorze toises. Au jour, l’artillerie de la place tourmenta tellement nos têtes de sape qu’il fallut suspendre le travail.

Le lendemain, on poursuivit à la sape volante le couronnement de la place d’armes Saint-Pierre. Nos travailleurs furent accueillis par une fusillade si vive qu’il en résulta de l’hésitation et du désor­dre ; mais le capitaine du génie Tardivi par sa fer­meté, et les officiers d’infanterie par leur exemple, parvinrent à rétablir les travaux. On ne poussa pas plus loin ce couronnement, afin de ne pas gê­ner les feux de l’artillerie, prêts à s’ouvrir sur la place. Le cheminement sur la demi-lune fut con­tinué de dix toises, et l’on amorça une demi-place d’armes pour soutenir les têtes de sape, qui commençaient à s’éloigner de la seconde parallèle.

Les Espagnols effrayés de la rapidité menaçante de nos travaux, et voyant s’élever nos batteries sur tout le front d’attaque, voulurent en prévenir l’ef­fet. Dans la journée du 28, à quatre heures du soir, ils firent une sortie, par la porte del Rastro, au nombre de trois mille hommes qui attaquèrent la droite de nos travaux sur la hauteur, tandis que d’autres colonnes dans la plaine se portaient droit sur nos tranchées du centre. Une grêle de bou­lets, de bombes et d’obus les avait précédés, et nous tua d’abord le capitaine du génie Ponsin, officier de mérite. Aussitôt après ils se précipitè­rent sur nos ouvrages et y pénétrèrent; ils par­vinrent, dans le premier moment, à nous chasser du couronnement du chemin couvert. Le lieute­nant du génie Jacquard fit de vains efforts pour les repousser avec quelques sapeurs : ce brave jeune homme se fit tuer à coups de baïonnette, sans vouloir abandonner son poste. Quelques Es­pagnols arrivèrent jusqu’à la deuxième parallèle, et y trouvèrent la mort. Nos travailleurs prirent les armes, et accoururent sur le point où l’ennemi faisait effort. Le général Abbé, commandant de tranchée, se mit à la tête des réserves du 44e, qui formaient la garde des travaux, et, voyant arri­ver les Espagnols sur la parallèle, franchit lui-même les tranchées, marcha droit à eux la baïon­nette croisée, les arrêta et les repoussa. En même temps, le général Habert à la droite prit les com­pagnies d’élite du 5e léger et du 116e, et, sans hésiter, il se précipita sur le flanc des colonnes espagnoles sorties par la porte del Rastro : une mêlée sanglante eut lieu. Culbutés avant d’avoir pu achever leur mouvement, les Espagnols se retirèrent dans le plus grand désordre. Le capitaine de grenadiers Bugeaud [5] du 116e, le capitaine du génie Guillemin, se firent remarquer par leur in­trépidité à les poursuivre jusqu’au dernier moment. L’ennemi rentra, laissant dans les fossés et sur les glacis près de quatre cents morts ou blessés. Pendant le peu de temps qu’il avait occupé nos tranchées, il s’était empressé de mettre le feu à nos gabions, et il avait bouleversé quelques portions des travaux, principalement dans le couronnement de la place d’armes. La nuit du 28 au 29 fut consacrée à réparer le dégât occasionné sur ce point. On y fit une seconde communication parallèle à la première : et, de l’extrémité du cheminement contre la demi-lune jusqu’à la place d’armes Saint-Pierre, on ouvrit un boyau qui devint la troisième parallèle, destinée à resserrer l’ennemi dans la demi-lune, et à garantir le  couronnement de la place d’armes saillante du chemin couvert.

Le moment si impatiemment attendu par toute l’armée, et que le général en chef avait personnellement pressé de tous ses efforts, était enfin arrivé. Nos batteries sur les deux rives étaient achevées et armées : quarante-cinq bouches étaient prêtes, et le 29 décembre à la pointe du jour, elles ouvrirent le feu. Le demi-bastion Saint-Pierre fut en peu d’heures réduit au silence, ainsi que la demi-lune; le fort et l’avancée d’Orléans conservaient encore quelques pièces, et le bastion Saint-Jean une seule de flanc; mais les embrasures des faces du demi-bastion et de la demi-lune étaient ruinées, et la brèche s’ouvrait à la courtine. Si nos batteries de la rive droite n’avaient pas été aussi solidement construites, elles auraient sans doute été écrasées par la réu­nion de tous les feux du château, du quai et de la tête de pont; mais elles résistèrent. Nos artil­leurs parvinrent à couler cinq bateaux du pont : son tablier fut désuni et flotta ; cependant il of­frait encore un passage pour des hommes isolés.

En profitant de la dixième nuit, du 29 au 30, on fit un double couronnement du chemin cou­vert dans la place d’armes, et on forma un loge­ment dans le terre-plein de cet ouvrage, sur une longueur de vingt-neuf toises. La parallèle com­mencée la veille fut achevée ; cette communica­tion de cent toises de long garantissait parfaite­ment contre les sorties, et liait nos attaques entre elles. Le chef d’attaque Henry, en traçant ces travaux, donnait continuellement des preuves de son intrépidité et de son talent.

Le 30 au jour, notre artillerie recommença son feu, et fit taire presque toutes les pièces du front d’attaque qui tiraient encore. L’artillerie du fort d’Orléans fut totalement mise hors de service ; la brèche commencée au corps de la place fut rendue praticable; le parapet des deux faces du demi-bastion était entièrement détruit. On reconnut, le même jour, l’emplacement d’une nou­velle batterie en arrière du n° 8; elle prit le n° 11, et se composa de deux mortiers de dix pouces, destinés à tirer sur le château exclusivement. Elle fut achevée le lendemain matin; et son feu se joi­gnit, au point du jour, à celui des autres bat­teries.

La onzième nuit, du 30 au 31, fut employée à couronner d’un logement la contrescarpe du fossé de la face droite du demi-bastion, depuis l’angle rentrant de la place d’armes, jusque vis-à-vis le flanc. Il se trouva que dans cette partie la contrescarpe n’était point revêtue. On profita de ce défaut de la fortification, pour ébaucher aus­sitôt une descente et un passage de fossé, afin d’attacher le mineur au pied de l’escarpe. Mais l’entreprise ne réussit pas. L’ennemi fit un feu très-vif de deux pièces placées sur le flanc en ma­çonnerie qui défendait ce fossé ; et après en avoir chassé les sapeurs par des bombes et des grenades qu’il faisait rouler du haut des remparts, il jeta des fascines goudronnées et enflammées qui mi­rent le feu à nos gabions. Dès lors, on se borna à consolider le logement sur la contrescarpe, à faire les amorces d’une descente du fossé, et à unir les deux logements par une communication.

Pendant cette nuit, nos batteries de mortiers et d’obusiers tirèrent sur le château et sur la par­tie de la ville qui l’entoure : le feu fut mis en plu­sieurs endroits.

Au jour les batteries continuèrent, en ralentis­sant beaucoup leur feu, auquel les assiégés ne répondaient plus. Les brèches ouvertes à l’avan­cée du fort d’Orléans et au corps de place furent augmentées.

Nous nous établîmes dans la tête de pont, que l’ennemi avait évacuée pendant la nuit, après avoir brûlé tout ce qui était combustible ; nous y trouvâmes trois pièces de canon. Nos batteries de la rive droite parvinrent à ruiner le flanc qui dé­fendait la face droite du demi-bastion, et à dé­monter ses deux pièces.  Le fossé n’étant plus défendu, on en commença immédiatement la descente; elle fut promptement achevée. On s’épaula au fond avec quelques gabions et sacs à terre ; le mineur plaça contre l’escarpe du bastion des piè­ces de bois, en forme d’appentis, qu’il recouvrit avec des feuilles de fer-blanc, pour qu’elles ne pussent être incendiées ; à la faveur de cet abri, il put travailler à la mine. Cette opération péril­leuse coûta la vie à plusieurs mineurs. L’artillerie commença la batterie de brèche n° 13, dans le chemin couvert, et sur la contrescarpe du fossé de la face droite du bastion Saint-Pierre, à dix toises de cette face : elle devait être armée de qua­tre pièces de 24.

Dans la nuit du 31 décembre au 1er janvier, on consolida l’épaulement et le passage du fossé ébauchés la veille, jusqu’au trou du mineur. Le mineur trouva une maçonnerie antique plus dure que le roc : il avançait lentement, quoiqu’on le relevât toutes les demi-heures. On se porta sur la place d’armes rentrante de la demi-lune, par un cheminement debout et traversé ; on établit un logement circulaire dans cet ouvrage, afin de nous mettre à portée de profiter, le jour de l’as­saut, de la brèche de la courtine. Le capitaine du génie Hudry fut tué. Sur la rive droite on prati­qua une communication pour parvenir à couvert dans la tête de pont abandonnée.

L’ouverture des brèches, les travaux du mineur, et l’impatience de l’armée qui demandait à capituler parurent effrayer sérieusement la garni­son. Le 1er janvier 1811, à dix heures du matin, le drapeau blanc fut arboré. Le général en chef ordonna de cesser le feu, mais de continuer les travaux. Deux parlementaires lui furent amenés : ils proposèrent, au nom du comte d’Alacha, gou­verneur de Tortose, une suspension d’armes de quinze jours, après lesquels ils se rendraient, s’ils n’étaient secourus, et seraient conduits à Tarragone avec armes, bagages, et quatre pièces de canon. Le général en chef repoussa ces proposi­tions. Cependant, il consentit à faire accompa­gner le retour des parlementaires par son chef d’état-major, l’adjudant-commandant Saint-Cyr Nugues[6]. Celui-ci fut chargé de communiquer au gouverneur et au conseil de défense le projet d’une capitulation, qui conserverait aux chefs et aux officiers leurs épées et leurs équipages, mais en vertu de laquelle toute la garnison serait pri­sonnière et envoyée en France. Comme il arrive souvent dans les moments difficiles à la guerre, les membres du conseil de défense discutèrent beaucoup sans rien conclure, et jetèrent telle­ment le gouverneur dans l’indécision et l’embar­ras, qu’il ne put faire une réponse positive. Il retint longtemps le colonel Saint-Cyr, qui ne rentra au camp que dans la nuit.

Dans cette nuit, du 1er au 2 janvier, la treizième et la dernière du siège, le mineur continua son travail. La nouvelle batterie de brèche, n° 12, fut achevée, armée, et mise en état de tirer. On ordonna que le feu redoublât de toutes parts, et qu’il fût dirigé surtout de manière à agrandir les brèches. La dernière batterie était si rapprochée que son effet était prodigieux : à midi, les deux brèches étaient praticables. Le général en chef, prêt à faire mettre le feu à la mine, disposait en même temps les troupes pour l’assaut. Bientôt trois pavillons blancs flottent sur la ville et les forts. Mais, comme le gouverneur avait abusé la veille de ce moyen pour faire des propositions inadmissibles, le feu n’est point suspendu; les parlementaires sont renvoyés dans la place; et le général en chef exige, comme condition préala­ble de tout arrangement, que l’un des forts reçoive sur-le-champ garnison française, voulant par cette mesure éviter une surprise, assurer sa victoire, et détourner de la ville les malheurs in­séparables d’un assaut.

Cependant l’hésitation des assiégés indiquait une situation peu naturelle. Le gouverneur fait dire qu’il n’est pas sûr de l’obéissance de la garnison : les liens de la discipline paraissent rompus, ou prêts à se rompre, et aucune capitulation n’était encore signée. Il importait de profiter du jour, pour réunir et désarmer une garnison nom­breuse et dispersée : il fallait une de ces résolu­tions hardies, que le moment inspire et que le succès justifie. L’armée française était prête pour l’assaut ; le général en chef, accompagné des généraux et officiers de son état-major, suivi par une seule compagnie de grenadiers du 116e, s’ap­proche de l’avancée du château, s’adresse aux sentinelles, et leur annonce la fin des hostilités.

Il laisse quelques grenadiers avec le premier poste espagnol, s’avance et demande à l’officier du poste de le conduire au gouverneur. Ce vieillard avait besoin d’être raffermi contre les dispositions de sa troupe, et contre ses propres incertitudes. Il voit entrer le général en chef ennemi dans le château ; il accourt tout surpris. La garnison du châ­teau est sous les armes, les canonniers à leurs pièces attendent l’ordre de faire feu; leur contenance annonce qu’il n’y a pas un moment à perdre. Le général en chef prend un ton élevé, et se plaint du retard qu’on met à lui livrer un des forts : il annonce qu’il peut à peine retenir ses soldats brûlants d’impatience de pénétrer par les brèches ; il menace de passer au fil de l’épée une garnison, qui, après avoir demandé à capituler, hésite de le faire, lorsque les lois de la guerre lui en font un devoir, de larges brèches étant ou­vertes , et les remparts prêts à sauter s’il en donne le signal.

Le général Pierre Joseph Habert
Le général Pierre Joseph Habert

Pendant ce discours, le général Habert [7] avait fait avancer les grenadiers. Le gouverneur intimidé, interdit, prend le parti de poser les armes. Il commande à ses soldats de n’obéir qu’à sa voix, et promet de faire exécuter tout de suite la courte capitulation, qui est dressée et signée sur un affût de canon. Aussitôt la garde du fort est remise à nos grenadiers. La nouvelle de cet événement pénètre partout dans la ville avec les ordres du gouverneur. Toutes les troupes obéis­sent, se rassemblent, et prennent les armes pour défiler. Le général Abbé, désigné pour comman­der la place de Tortose, fit immédiatement placer des postes aux portes de la ville et sur les brèches, entra à la tête de six cents grenadiers, établit des piquets et des patrouilles, occupa les places, les magasins, les édifices publics. Le général en chef descendit du château, vit défiler la garnison, et, après lui avoir fait déposer ses armes, la diri­gea immédiatement sur Xerta, d’où elle fut con­duite en France.

Sans faire mention d’un demi-blocus de six mois, Tortose avait soutenu dix-sept jours de siège, treize nuits de tranchée ouverte, et cinq jours de feu. La garnison, forte de onze mille hommes avant le siège, était réduite d’environ quatorze cents : le nombre des prisonniers s’éleva à neuf mille quatre cent soixante et un. Nous prîmes dans la place cent  quatre-vingt-deux bou­ches à feu, trente mille bombes ou boulets, cent cinquante milliers de poudre, deux millions de cartouches d’infanterie, et du plomb pour en fa­briquer un million, dix à onze mille fusils, neuf drapeaux. Les assiégés avaient tiré vingt mille coups de canon ; nous, en cinq jours de feu, trois cent coups par pièce. En treize nuits, nous avions fait un développement de tranchée de deux mille trois cents toises environ.

Les officiers et les soldats de l’artillerie et du génie eurent la plus grande part dans la prise de Tortose. Le talent distingué, l’activité persévé­rante du général Valée, se montrèrent pleine­ment au milieu d’obstacles nombreux qu’il sut vaincre. Les travaux du génie furent conduits par le général Rogniat avec une habileté et une rapi­dité d’exécution qui contribua beaucoup au suc­cès. La septième nuit de tranchée, avant qu’on eût pu tirer un seul coup de canon, il avait couronné le chemin couvert du corps de la place. Les chefs d’attaque des deux armes méritèrent particulièrement d’être distingués.

Les soldats du 3e corps savaient, comme ceux des légions romaines, travailler et combattre avec le même zèle. Nos officiers de troupe, français et polonais, commençaient à bien entendre la guerre de siège. Toute l’infanterie, animée d’une vive émulation, désirait l’assaut comme une occasion de déployer sa valeur, et d’égaler les services des soldats de l’artillerie et du génie. La division auxiliaire, commandée par le général Frère, montrait un dévouement pareil ; les Italiens, placés au milieu des Français, ne différaient point des vieilles bandes. Si l’ennemi eût tenté de faire lever le siège, le corps d’observation aurait eu sa part de gloire. Mais la position prise par le maré­chal duc de Tarente arrêta toute tentative sérieuse de la part de l’armée espagnole de Catalogne, qui se borna à amener deux convois de vivres pour les faire entrer dans Tortose, sans pouvoir y réus­sir. Le général en chef Henri O-Donell, par suite de sa blessure, venait d’être obligé de quitter le commandement, qui passa aux mains du géné­ral Campoverde. Quelques nouveaux projets fu­rent alors conçus pour secourir la place ; mais sa chute jeta les Espagnols dans l’inaction et le dé­couragement, et porta un coup fatal à la com­binaison des Valenciens et des Catalans contre l’armée française.


NOTES

[1] Jean-Isidore Harispe (1768 – 1855)

[2] François Nicolas Benoit Haxo (1774 – 1838)

[3] Joseph Rogniat (1776 – 1840)

[4] Sylvain-CharlesValée (1773 – 1846)

[5] Il s’agit bien du futur maréchal de France

[6] Cyr, baron Nugues, dit Saint-Cyr Nugues (1774 – 1842)

[7] Pierre-Joseph Habert (1773 – 1825)