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Ecouen

Le château d'Ecouen

Finkenstein, 15 mai 1807

NOTE
sur l’Établissement d’Ecouen

 

Il faut que l’établissement d’Ecouen soit beau dans tout ce qui est monument, et qu’il soit simple dans tout ce qui est éducation. Gardez-vous de suivre l’exemple de l’ancien établissement de Saint-Cyr, où l’on dépensait des sommes considérables, et où l’on élevait mal les demoiselles.

L’emploi et la distribution du temps sont des objets qui exigent principalement votre attention. Qu’apprendra-t-on aux demoiselles qui seront élevées à Écouen ?

Il faut commencer par la religion dans toute sa sévérité. N’admettez, à cet égard, aucune modification. La religion est une importante affaire dans une institution publique de demoiselles. Elle est, quoi qu’on puisse en dire, le plus sûr garant pour les mères et pour les maris.

Élevez-nous des croyantes et non des raisonneuses.

La faiblesse du cerveau des femmes, la mobilité de leurs idées, leur destination dans l’ordre social, la nécessité d’une constante et perpétuelle résignation et d’une sorte de charité indulgente et facile, tout cela ne peut s’obtenir que par la religion, une religion charitable et douce.

Je n’ai attaché qu’une importance médiocre aux institutions religieuses de Fontainebleau, et je n’ai prescrit que tout juste ce qu’il fallait pour les lycées. C’est tout le contraire pour l’institution d’Écouen. Presque toute la science qui y sera enseignée doit être celle de l’Évangile.

Je désire qu’il en sorte, non des femmes très-agréables, mais des femmes vertueuses; que leurs agréments soient de mœurs et de cœur, non d’esprit et d’amusement.

Il faut donc qu’il y ait à Écouen un directeur, homme d’esprit, d’âge et de bonne mœurs; que les élèves fassent chaque jour des prières régulières, entendent la messe et reçoivent les leçons sur le catéchisme. Cette partie de l’éducation est celle qui doit être le plus soignée.

Il faut ensuite apprendre aux élèves à chiffrer, à écrire, et les principes de leur langue, afin qu’elles sachent l’orthographe. Il faut leur apprendre un peu de géographie et d’histoire, mais bien se garder de leur montrer ni le latin ni aucune langue étrangère. On peut enseigner aux plus âgées un peu de botanique, et leur faire un léger cours de physique ou d’histoire naturelle, et encore tout cela peut-il avoir des inconvénients. Il faut se borner, en physique, à ce qui est nécessaire pour prévenir une crasse ignorance et une stupide superstition, et s’en tenir aux faits, sans raisonnements qui tiennent directement ou indirectement aux causes premières.

On examinera s’il conviendrait de donner à celles qui seront parvenues à une certaine classe une masse pour leur habillement. Elles pourraient s’accoutumer à l’économie, à calculer la valeur des choses et à compter avec elles-mêmes.

Mais, en général, il faut les occuper toutes, pendant les trois quarts de la journée, à des ouvrages manuels; elles doivent savoir faire des bas, des chemises, des broderies, enfin toute espèce d’ouvrages de femme.

On doit considérer ces jeunes filles comme si elles appartenaient à des familles qui ont, dans nos provinces, de 15 à 18 000 livres de rente, et ne devant apporter de dot à leurs maris pas plus de 12 à 15 000 francs, et les traiter en conséquence. On conçoit, dès lors, que le travail manuel dans le ménage ne doit pas être indifférent.

Je ne sais pas s’il y a possibilité de leur montrer un peu de médecine et de pharmacie, du moins de cette espèce de médecine qui est du ressort d’une garde-malade.

Il serait bon aussi qu’elles sussent un peu de cette partie de la cuisine qu’on appelle l’office. Je voudrais qu’une jeune fille sortant d’Écouen pour se trouver à la tête d’un petit ménage sût travailler ses robes, raccommoder les vêtements de son mari, faire la layette de ses enfants, procurer des douceurs à sa petite famille au moyen de la partie d’office d’un ménage de province, soigner son mari et ses enfants lorsqu’ils sont malades, et savoir, à cet égard, parce qu’on le lui aurait inculqué de bonne heure, ce que les garde-malades ont appris par l’habitude. Tout cela est si simple et si trivial, que cela ne demande pas
beaucoup de réflexions.

Quant à l’habillement, il doit être uniforme. Il faut choisir des matières très communes et leur donner des formes agréables. Je crois que, sous ce rapport, la forme de l’habillement actuel des femmes ne laisse rien à désirer. Bien entendu cependant que l’on couvrira les bras, et que l’on adoptera les modifications qui conviennent à la pudeur et à la santé.

Quant à la nourriture, elle ne saurait être trop simple: de la soupe, du bouilli et une petite entrée. Il ne faut rien de plus.

Je n’oserais pas, comme à Fontainebleau, prescrire de faire faire la cuisine aux élèves; j’aurais trop de monde contre moi ; mais on peut leur faire préparer leur dessert et ce qu’on voudrait leur donner, soit pour leur goûter, soit pour leurs jours de récréation.

Je les dispense de la cuisine, mais non pas de faire elles-mêmes leur pain.

L’avantage de tout cela est qu’on les exerce à tout ce qu’elles peuvent être appelées à faire, et qu’on trouve l’emploi naturel de leur temps en choses solides et utiles.

Il faut que leurs appartements soient meublés du travail de leurs mains; qu’elles fassent elles-mêmes leurs chemises, leurs bas, leurs robes, leurs coiffures. Tout cela est une grande affaire, dans mon opinion. Je veux faire de ces jeunes filles des femmes utiles, certain que j’en ferai par là des femmes agréables. Je ne veux pas chercher à en faire des femmes agréables, parce que j’en ferais des petites-maîtresses.

On sait se mettre, quand on fait soi-même des robes; dès lors on se met avec grâce.

La danse est nécessaire à la santé des élèves, mais il faut un genre de danse gaie et qui ne soit pas danse d’opéra.

J’accorde aussi la musique, mais la musique vocale seulement. Il faut avoir en vue, jusqu’à un certain point, l’école de Compiègne. Il faut qu’il y ait à Écouen, comme à Compiègne, des maîtresses qui montrent à coudre, à couper les vêtements, à broder, etc., la portion de pharmacie et celle de l’office dont j’ai parlé plus haut.

Si l’on me dit que l’établissement ne jouira pas d’une grande vogue, je réponds que c’est ce que je désire, parce que mon opinion est que, de toutes les éducations, la meilleure est celle des mères, parce que mon intention est principalement de venir au secours de celles des jeunes filles qui ont perdu leurs mères ou dont les parents sont pauvres; qu’enfin, si les membres de la Légion d’honneur qui sont riches dédaignent de mettre leurs filles à Écouen, si ceux qui sont pauvres désirent qu’elles y soient reçues, et si ces jeunes personnes, retournant dans leurs provinces, y jouissent de la réputation de bonnes femmes, j’ai complètement atteint mon but, et je suis assuré que l’établissement arrivera à la plus solide, à la plus haute réputation

Il faut, dans cette matière, aller jusqu’auprès du ridicule. Je n’élève ni des marchandes de modes, ni des femmes de chambre, ni des femmes de charge, mais des femmes pour les ménages modestes et pauvres.

La mère, dans un ménage pauvre, est la femme de charge de la maison.

Les hommes, à la seule exception du directeur, doivent être exclus de cet établissement. Il ne doit jamais en entrer dans son enceinte, sous quelque prétexte que, ce puisse être. Les travaux mêmes du jardinage doivent être faits par des femmes. Mon intention est que, sous ce rapport, la maison d’Écouen soit sous une règle aussi exacte que les couvents de religieuses. La directrice même ne pourra recevoir d’hommes qu’au parloir, et, si l’on ne peut se dispenser de laisser entrer les parents en cas de maladies graves, ils ne doivent être admis qu’avec une permission du grand chancelier de la Légion d’honneur.

Je n’ai pas le temps d’en écrire davantage sur cet établissement. Tel que je le conçois, il est plus original que celui de Compiègne, qui, je crois, ne ressemble à rien de ce qui a existé dans ce genre.

Je n’ai pas besoin de dire qu’on ne doit employer dans cette maison que des filles âgées ou des veuves n’ayant pas d’enfants; que leur subordination envers la directrice doit être absolue, et qu’elles ne pourront ni recevoir d’hommes, ni sortir de l’établissement.

Il serait sans doute également superflu de remarquer qu’il n’y a rien de plus mal conçu, de plus condamnable que de faire monter les jeunes filles sur un théâtre, et d’exciter leur émulation par des distractions de classes. Cela est bon pour les hommes, qui peuvent être dans le cas de parler en public et qui, étant obligés d’apprendre beaucoup de choses, ont besoin d’être soutenus et stimulés par l’émulation.

Mais, pour les jeunes filles, il ne faut point d’émulation entre elles; il ne faut pas éveiller leurs passions et mettre en jeu la vanité, qui est la plus active des passions du sexe. De légères punitions, et les éloges de la directrice pour celles qui se comportent bien, cela me semble suffisant. Mais la classification au moyen des rubans ne me paraît pas d’un bon effet, si elle a d’autre objet que de distinguer les âges et si elle établit une sorte de primauté.

(C’est Madame Campan, l’éducatrice d’Hortense, d’Émilie et de Stéphanie de Beauharnais, de Caroline de Bonaparte, qui sera nommée surintendante de l’établissement d’Écouen)

Jeanne Louise Henriette Campan (Joseph Bozes 1786)
Jeanne Louise Henriette Campan (Joseph Bozes 1786)

Voir aussi : Décret sur l’établissement de maisons d’éducation des filles des membres de la Légion d’honneur