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Du Niemen à Moscou -Un officier hollandais dans la Grande-Armée.

Extrait des Mémoires du général baron de Dedem de Gelder [1]Biographie sur ce site

 

Le passage du Niemen

Je m’étais établi durant cet intervalle au château de Lindenau, à deux lieues de Braunsberg, où je trouvai le général Friant, et c’est là que je reçus ce fameux ordre du jour, qui a tant fait crier les Prussiens, non sans raison. Il était prescrit à chaque militaire, offi­cier et soldat, d’emporter de chez son hôte des vivres pour dix jours. Nous avions fait des provisions de biscuit et de pain ; chaque soldat avait son petit sac conte­nant dix livres de riz et un autre avec dix livres de farine posés sur sa capote. Nous emmenâmes avec nous toutes les voitures pour lesquelles on avait pu trouver des chevaux, afin de transporter des fourrages et jusqu’à de la paille. On peut se faire une idée des dégâts et des pertes que nous causâmes aux malheureux habi­tants. A Gumbinnen, l’Empereur passa la revue des dif­férents corps d’armée et fit quelques promotions. Nous marchâmes par Wilkowiski pour nous rapprocher du Niémen; l’instant fatal approchait.

Nous venions de traverser la Prusse, non en pays allié, mais pour le moins en pays conquis; nous avions tiré par réquisition quatre-vingt-dix mille chevaux de nos derniers cantonnements, sous la condition de les renvoyer. L’ordre du jour relatif aux dix jours de vivres n’avait été en d’autres termes qu’une auto­risation de pillage et de violence ; et tout cela avait dû faire saigner le cœur paternel du roi de Prusse. Cependant telle fut la loyauté de ce prince (loyauté si rare chez les gouvernants) qu’il donna jusqu’au dernier instant à Napoléon (alors son allié de nom) les avis les plus précieux et les secours les plus réels. Sa probité fut telle qu’avant, pendant et après la campagne, il n’agit pas d’après la certitude qu’il avait de la mauvaise foi de l’Empereur à son égard, mais d’après l’idée qu’il se faisait (et c’est le propre d’un cœur grand et généreux) que Napoléon, reconnaissant enfin son intérêt, celui de la France et celui de l’Europe, maintiendrait et agran­dirait même la Prusse. Je ne veux point justifier tous les ministres prussiens ; je ne parle que du Roi et des avis salutaires dictés par la sagesse et par la prévoyance qu’il avait donnés et qui furent rejetés.

Passage du Niémen par Raffet
Passage du Niémen par Raffet

Napoléon passa le Niémen le 24 juin, non cependant sans quelque hési­tation. C’était César franchissant le Rubicon. Le comte de Narbonne, qui avait été à Wilna en mission auprès de l’empereur Alexandre, en avait rapporté des paroles de paix. Ce prince avait mis tout le tort de notre côté, en faisant dire : « Que me veut l’empereur de France? Vivons en bonne harmonie, il en est temps encore; mais, passé le Niémen, j’attirerai l’armée française dans les déserts de la Russie, et elle y trouvera son tombeau. » On ne se fait point d’idée du tableau imposant qu’of­frit la réunion de soixante mille hommes groupés au pied de la colline sur laquelle Napoléon avait fait éta­blir ses tentes. De cette hauteur il dominait toute son armée, le Niémen et les ponts préparés pour notre pas­sage [2]Napoléon avait commandé à son peintre de batailles un grand tableau représentant le passage du Niémen. J’en ai vu le croquis diez le prince de Metternich en 1815. On ne peut rien voir de plus … Continue reading . Le hasard me servit pour jouir de ce spectacle. La division Friant, destinée à former l’avant-garde, s’était égarée pendant la nuit, en sorte qu’elle arriva sur le plateau après que toute l’armée se fut rassemblée. L’Empereur, nous voyant enfin déboucher, fit appeler le comte Friant et lui donna ses ordres. Pendant ce temps, la division était arrêtée pour attendre son chef devant les tentes impériales; je m’approchai du groupe d’officiers généraux de la maison de Napoléon. Un morne silence régnait parmi eux, presque de la cons­ternation. M’étant permis un peu de gaieté, le général Auguste de Caulaincourt, gouverneur des pages et frère du grand écuyer, avec qui j’étais lié, me fit signe et me dit tout bas : « On ne rit point ici; c’est une grande journée. » Il me montra l’autre bord du fleuve, et il eut l’air d’ajouter : « Voilà notre tombeau [3]Le comte Auguste de Caulaincourt fut tué à la bataille de la Moskova . »

L’Empereur en ayant terminé avec le général Friant, la division traversa tous les corps de l’armée pour s’ap­procher des ponts; bientôt elle se trouva sur la rive opposée. Alors les soldats jetèrent des cris de joie qui me firent horreur, comme s’ils voulaient dire : « Nous voilà sur le territoire ennemi ! Nos officiers ne nous puniront plus lorsque nous nous ferons servir chez le bourgeois ! » Jusque-là beaucoup de chefs avaient réussi à maintenir une stricte discipline, d’après les ordres mêmes de l’Em­pereur. Plusieurs proclamations avaient rappelé qu’en traversant les Etats du roi de Prusse nous étions sur le territoire allié, et qu’on devait le respecter comme si nous nous trouvions sur le territoire français. On a vu, hélas, que souvent ces ordres avaient été cruellement oubliés ou méprisés ; mais du moins il n’y avait jamais eu d’autorisation. On avait contenu le soldat en lui disant : « Arrivé sur le territoire russe, on prendra tout ce que l’on voudra. » Ainsi les ministres et les généraux de Napoléon avaient adopté le principe que Tacite nous apprend avoir été celui du sénat romain et des premiers empereurs : « Les Romains ne traitaient point les peuples auxquels ils faisaient la guerre comme des ennemis qui défendent leur pays, mais comme des esclaves qui ont osé se révolter. »

L’avant-garde fouilla les bois, mais à peine trouvâmes, nous des traces d’hommes ; nous étions déjà dans un désert. L’Empereur, le prince de Neufchâtel, le roi de Naples, le prince d’Eckmühl, parcoururent en calèche ou droski la forêt de sapins, étonnés et peut-être ter­rifiés de ne voir ni habitants ni soldats russes. On en­voya des Polonais sur les hautes collines boisées ; ils rapportèrent que de loin on apercevait l’arrière-garde ennemie se dirigeant sur Wilna.

A deux heures nous pénétrâmes dans Kowno[4]Kaunas aujourd’hui . La ca­valerie, conduite par le général Pajol, y était entrée dès le matin et avait chassé devant elle celle de l’ennemi. On se rappelle qu’Alexandre, après avoir fait mine de vouloir défendre le Niémen, se replia subitement jusque derrière la Dwina, où le général Pfuhl avait établi le camp retranché de Drissa. L’armée eut déjà la preuve à Kowno que tout devait être cédé à la garde, ce qui donna dès lors de l’humeur aux autres régiments. Nous avions trouvé dans la ville beaucoup de provisions, mais bientôt l’ordre arriva de placer des factionnaires aux portes, de ne laisser entrer ni soldats, ni offi­ciers, ni même les généraux, tout devant être réservé pour la garde impériale, qui seule entrerait en ville ; les autres corps, sans en excepter l’avant-garde, feraient le tour des murs. Nous allâmes donc bivouaquer à deux lieues en avant sur la route de Wilna, dans un bois de sapins, le long de la Wilia, tandis que l’Empereur s’éta­blissait à Kowno et que la garde pillait tous les magasins et les maisons des particuliers. Les habitants prirent la fuite et portèrent la consternation au loin; et certes cet exemple n’était pas fait pour engager les habitants des autres villes à nous attendre et à faire les honneurs de chez eux. Tel était cependant l’enthousiasme des Polonais et leur désir de reconquérir leur indépendance, que beaucoup d’entre eux persistèrent à nous désirer. De leur côté, les Russes ne manquèrent pas de publier, même à Smolensk et à Moscou, le pillage de Kowno.

Les Russes ne défendirent que très faiblement les positions qui sont entre Riconti et Wilna. A la descente de la montagne avant Wilna, cette montagne qui depuis nous devint si fatale, l’avant-garde du roi de Naples eut un engagement peu important avec l’arrière-garde russe. Celle-ci brûla le grand pont de Wilna pour retarder notre marche déjà fort gênée par la pluie, par les mauvais chemins et par la difficulté de faire suivre les parcs de bœufs que chaque régiment s’était formés. Les voitures de transport arrivaient fort tard, souvent même après que la troupe avait quitté la station, en sorte que, dès les premiers jours, le soldat se trouva mal nourri. Faute de pain et souvent de légumes, il mangeait en trop grande quantité de la viande, qui était abondante. Les plus anciens colonels et ceux qui avaient fait la première campagne de Pologne en 1806 augurè­rent fort mal de ces commencements. Le colonel Pouchelon, commandant le 33e de ligne, était sous mes ordres. Il avait fait la guerre d’Eylau, il avait épousé une riche Polonaise ; il avait des connaissances locales, et, quoique d’un caractère sournois, il était officier dis­tingué et de beaucoup d’esprit: il me prédit de bonne heure la mauvaise tournure des affaires. Un mois plus tard, à Vitebsk (nous n’étions pas encore à moitié route de Moscou), il me dit : « Je renvoie tous mes effets. L’armée est perdue[5]Il lisait VHistoire de Charte» XII et s’y retrouvait. . » Quoiqu’on le trompât sur bien des choses, Napoléon a su de bonne heure que l’armée désespérait de l’expédition.

A Wilna [6]Vilnius aujourd’hui

Nous entrâmes à Wilna le 28. Les seigneurs polonais qui tenaient au parti russe avaient quitté la ville; le parti polonais nous reçut avec enthousiasme; mais Napoléon fut peu satisfait des moyens d’action dont il disposait. De là le peu de certitude qu’il donna aux Polonais pour leur indépendance future. Sa réponse à la députation ne fut pas même équivoque. Elle annonçait clairement, pour ceux qui étaient un peu initiés dans les affaires, que, pourvu que l’empereur Alexandre s’inclinât devant le grand monarque et qu’il consentit au système continental, il ne serait point question du rétablissement de la Pologne. Je crois même qu’à ce prix Napoléon, qui en politique ne connaissait de système que celui de « tranche-montagne », aurait consenti au démembrement de la Turquie et y aurait même prêté la main. Il dit en propres termes aux Polonais : « Profitez de la circonstance ; tâchez de reconquérir votre indépendance pen­dant que je suis en guerre avec la Russie. Si vous vous consolidez, je vous comprendrai dans la paix; mais je ne puis pas faire couler le sang français pour vous; et si auparavant l’empereur Alexandre me propose la paix à des conditions raisonnables, je serai forcé de vous aban­donner. » Cette réponse, d’une franchise rare de la part d’un conquérant, a été corrigée et mitigée après la con­férence; par les ministres et les alentours de l’Empereur mais les Polonais ont eu tort de se fier à la parole de subalternes. Ils auraient dû se conduire d’après les termes mêmes de Napoléon, et ils ont eu également tort de crier ensuite contre lui au sujet de ses préten­dues promesses. Je sais de la bouche même d’un des députés que Napoléon est allé jusqu’à leur dire : « Je vois que vous avez peu de moyens. Je vous conseille de ne pas vous compromettre vis-à-vis de l’empereur de Russie ; d’un moment à l’autre je puis faire la paix avec lui. » En plus d’une circonstance, j’ai vu les ambassadeurs ne pas croire Napoléon, qui leur disait des vérités dures, mais qui leur annonçait franchement ses intentions; et ils se laissaient bercer des chimériques espoirs que leur faisaient entrevoir les ministres et qui n’avaient qu’une valeur de simples palliatifs .[7]C’est ainsi que deux ou trois fois la Hollande fut dupe du système de son ministre des affaires étrangères, qui frappait à toutes les portes pour se soustraire à la domination française, … Continue reading

A Wilkowiski, l’empereur Napoléon avait lancé une proclamation contre les Russes et leur souverain. A Wilna, nous eûmes connaissance de la proclamation de l’empereur Alexandre ; elle n’était pas moins forte, et elle avait pour elle la raison et la justice. Quant à celle que le comité lithuanien adressa aux Polonais, elle pronostiquait, ainsi que le rapport pompeux de la diète de Varsovie, le rétablissement du royaume de Pologne. Mais ceux qui connaissaient de près Napoléon et son style virent clair dans cet échange de paroles, où se lisait bien moins de la part de l’Empereur la résolution de rétablir le royaume de Pologne, que de la part des Polonais l’extrême désir de ce rétablissement, qui malheureusement pour eux n’avait de fond que dans les promesses équivoques des ministres français. Napo­léon n’était point accoutumé à mitonner ses expressions quand il avait décidé la chose. L’espoir, l’ambition, sans doute aussi le peu de connaissance qu’ils avaient de l’homme, la différence dont ils ne tenaient pas compte entre les insinuations des ministres et les projets inti­mes, peut-être même l’incertitude du maître, voilà ce qui a induit en erreur ces hommes enthousiastes et braves par nature, à qui il était pardonnable de désirer ardemment voir renaître l’indépendance de leur patrie.

Je m’arrêterai peu aux détails militaires, que d’autres ont décrits avec plus de précision que je ne pourrais en mettre. Je ne voyais guère que les mouvements de la division, forte de quinze mille hommes, dont je com­mandais la deuxième brigade, tandis que des officiers attachés à l’état-major général ou à celui des chefs de corps, comme le Vice-roi et le prince d’Eckmühl, pou­vaient avoir connaissance de l’ensemble.

Le premier corps sous le maréchal Davout fut détaché sur Minsk et eut des engagements très vifs à Mohilew, où le maréchal s’efforça de réparer par sa bravoure et son talent les pertes que ses troupes avaient essuyées au commencement de l’action lorsqu’elles s’étaient laissé surprendre. Cette affaire n’en fut pas moins avan­tageuse aux Russes, car elle dégagea le prince Bagration et lui donna la liberté de se porter sur Smolensk, où les deux armées russes devaient faire leur jonction. Les Saxons, sous le général Reynier, éprouvèrent un échec à Kobrin en Volhynie. Deux régiments d’infanterie saxonne et deux escadrons furent obligés d’y capituler après une très belle défense.

De plus, on s’apercevait que le prince de Schwarzenberg n’agissait que faiblement; l’Empereur ne devait point ignorer que l’esprit des officiers autrichiens nous était peu favorable, et qu’ils faisaient la guerre aux Russes à contre-cœur. Cela eût suffi à rendre le prince de Schwarzenberg circonspect et à ralentir ses opéra­tions, quand même il aurait été de sa personne bien inten­tionné pour l’armée française, ce que je n’ose point décider.

Le corps du prince d’Eckmühl rejoignit la grande armée plus tard au passage du Dniéper après la prise de Witebsk et lorsque nous marchâmes sur Smolensk.

La gauche de l’armée avait pendant ce temps des succès considérables. Le duc de Tarente s’emparait de la Courlande. Il s’y fit aimer par une discipline sévère et procura à ses troupes non seulement des vivres, mais pourvut de bonne heure aux moyens de les ga­rantir du froid, tandis que les autres corps d’après des ordres positifs avaient renvoyé leurs vestes et pan­talons de drap et étaient tellement habillés à la légère, qu’ils avaient plutôt l’air d’être destinés à s’enfoncer dans les sables brûlants de l’Afrique que dans les climats septentrionaux de l’Europe. Pour soulager le soldat, qu’on avait chargé de vivres de réserve, on lui avait ôté ses vêtements lourds, et, malgré la grande capacité des voitures, il était matériellement impossible de traî­ner à la suite de l’armée les magasins des régiments.

Le corps auxiliaire prussien servit avec distinction sous le maréchal Macdonald; les généraux Grawert et Kleist étaient des officiers de mérite. Les Prussiens avaient moins de prédilection pour les Russes que les Autrichiens. Ils se battirent bien, et leur cavalerie qui se distingua en plusieurs rencontres nous fut d’un grand secours. Le général Kleist et le général York, qui suc­céda au général Grawert, étaient les moins francs. Mac­donald s’en aperçut de bonne heure, ce qui fit naître entre eux la mésintelligence; mais le maréchal ne soup­çonna qu’après coup que ces généraux pouvaient pousser la perfidie jusqu’à l’abandonner et à livrer leurs troupes aux Russes.

Dunabourg fut occupé par nos troupes sous le général Ricard. Le duc de Reggio remporta une victoire bril­lante et glorieuse pour le soldat français sur les princes de Wittgenstein et Repnine en avant de la Duna, du côté de Drissa. Les Russes furent culbutés dans la rivière et perdirent trois généraux et quatorze pièces de canon. Le général Legrand s’y distingua, sa division y fit merveille; mais cette action n’eut lieu que lorsque l’Empereur marchait déjà sur Witebsk.

Avant que l’armée se fût portée en avant de Wilna, le Vice-roi avait fait un mouvement rétrograde sur la route de Lida, par laquelle (d’après quelques rapports) l’hetman Platow voulait déboucher pour se porter sur la Duna; mais Son Altesse Impériale se dirigea ensuite par Smorgoni sur Wileika, passa la Wilia et suivit le mouvement du centre de la grande armée.

Le troisième corps sous le maréchal Ney et le deuxième sous le maréchal Oudinot, en partant de Wilna, appuyè­rent le roi de Naples, qui avait sous ses ordres la cava­lerie, et poussèrent les Russes vers la Duna, où ils avaient leur camp retranché de Drissa.

La division Friant, qui avait été séparée du corps du prince d’Eckmühl, marchait à l’avant-garde sous le roi de Naples. Ce service, fatigant sous tous les rapports et qu’elle a continué pendant toute la campagne, la ré­duisit bientôt aux deux tiers de sa force primitive; et cette belle division fut une de celles qui, dès le com­mencement, eurent le plus à souffrir. Si le roi de Naples ne ménageait pas la cavalerie (et la réputation lui en était bien acquise), il ménageait encore moins l’infan­terie; aussi le général Dufour et moi, quoique attachés personnellement à ce prince, qui nous avait honorés de sa bienveillance à Naples, nous regrettions vive­ment d’avoir été séparés du prince d’Eckmühl, qui est certes de tous les chefs d’armée celui qui porte le plus de sollicitude paternelle à ses troupes. Il a des soins et des attentions précieuses pour le soldat et utiles pour les généraux, quoique ceux-ci aient souvent à se plain­dre de sa dureté et de sa minutie, qui cependant ont toujours leur utilité pour l’ensemble.

Les généraux qui eurent occasion de se distinguer à l’avant-garde furent MM. de Colbert, Pajol et Roussel d’Urbal. Ce dernier, sorti du service de l’Autriche, déploya dans une des affaires sur la Duna près de Dronia autant de talent que d’intrépidité [8]Il en reçut au retour de Moscou la récompense bien méritée d’être fait général de division. . Le général de brigade Saint-Geniez, qui s’était enfoncé dans un marais, y fut fait prisonnier, et sa brigade y perdit beaucoup de monde.

Le général Sébastiani se laissa surprendre dans cette circonstance, et montra plus de présomption que de talent. Il en garda le surnom de général Surprise. De l’esprit, une impudence rare, une immoralité telle que Napoléon dut la condamner, voilà le vrai portrait de ce général ambassadeur. Sous un physique agréable, quoi­qu’il soit petit de taille, il a le talent de s’insinuer et de captiver ; mais ses négociations ont été aussi embrouil­lées que ses faits d’armes sont dépourvus de mérites. Ils auraient été rarement cités avec éloge, s’ils n’eussent été couverts par les titres que lui donnaient sa parenté et son intimité avec. l’Empereur. Il partagea plus tard avec le général Montbrun, officier de talent, mais trop ardent, le blâme pour l’affaire malheureuse d’Inkowo le 8 août, en avant de Witebsk. Nous y perdîmes plu­sieurs canons, quelque infanterie, et la cavalerie, qui eut beaucoup à souffrir, aurait été encore plus mal­menée, si les lanciers prussiens ne fussent point venus la secourir. Toute l’armée rendit justice à l’intrépidité de ce régiment prussien.

Le roi de Naples marcha de Wilna vers la Duna et eut l’air de vouloir franchir la rivière à Diana [9]On y travailla à un pont, quoique l’endroit y fût peu propre. . S. M. me donna même l’ordre de faire passer deux pièces de canon de ma brigade sur ce fond rocailleux, ce qui fut exé­cuté avec grand risque d’y laisser ces deux pièces qui furent ramenées le soir. A l’aube du jour nous apprîmes que nous allions faire un mouvement par le flanc droit et longer la gauche de la Duna pour nous approcher de Witebsk par Polotsk. Ce mouvement avait droit de surprendre l’ennemi, qui connaissait la route imprati­cable que nous eûmes à parcourir. Nous risquâmes plus d’une fois de perdre une partie de nos équipages et de notre artillerie dans les marais qui bordent la rivière. Je me crus enfoncé dans les forêts de l’antique Germanie, et l’on n’a qu’à examiner la carte pour voir que nous n’avions que des chemins de traverse étroits et fangeux, où les arbres renversés, les tournants et les broussailles ralentissaient à chaque instant notre marche difficile. Napoléon, après le succès, s’en félicita, et dit en plaisan­tant: « Nous verrons comment mon frère Alexandre trouvera cette marche de flanc. »

En effet, en formant le camp retranché de Drissa, au­quel ils avaient travaillé fort longtemps et qui entrait dans le système défensif du général Pfuhl, les Russes semblent s’être attendus à ce que nous serions forcés de les y attaquer pour passer la Duna; ils ne pouvaient ima­giner que nous oserions nous enfoncer dans les marais que nous traversâmes pour arriver vis-à-vis de Polotsk. Au reste, il en fut du plan de campagne défensif du géné­ral Pfuhl comme de tant d’autres : on n’en suivit qu’une partie, ce qui contribua à le faire manquer. On cria contre le général; il fut disgracié et renvoyé de l’armée ; il n’en était pas moins un officier distingué qui a beau­coup de moyens et des vues étendues ; le plan qu’il avait combiné offrait un système de défense fort avantageux ; mais pour l’exécuter il aurait fallu plus de résolution qu’il n’y en a dans le caractère d’Alexandre, et plus de calme et de talents que n’en déployèrent les généraux russes dans cette campagne. Le Vice-roi marcha sur la droite de la Duna. A Polotsk, on trouva des provisions et un couvent de jésuites. Ces religieux soutinrent leur réputation en nous promettant beaucoup et en nous trompant aussi souvent que cela dépendit d’eux.

A Beschenkowicty, l’ennemi repassa la rivière, et les différents corps de l’armée française, qui avaient longé les deux rives, prirent la route de Witebsk. On était au 24 juillet. Le 25, l’avant-garde du roi de Naples eut une affaire très chaude à Ostrowno, où les hussards se dis­tinguèrent. Le roi de Naples, le Vice-roi et le duc d’Abrantès donnèrent tous des preuves de ce courage bouillant qui les distinguait. Nous prîmes à l’ennemi plusieurs pièces de canon, et le comte Osterman y perdit beaucoup de monde. Nous eûmes un général tué.

Le 27, dans l’après-midi, l’armée se concentra et marcha sur les traces de l’ennemi, qui nous canonnait de loin, et qui eut l’air d’en vouloir venir le lendemain à un enga­gement général. Il avait toutes ses forces réunies. L’Em­pereur parcourut à cheval le terrain et fut salué par les troupes avec le plus grand enthousiasme. Officiers et soldats, tous désiraient la bataille, et on s’en félicitait mutuellement comme si déjà la victoire eût été décidée. Le lendemain on vit avec chagrin nos espérances frus­trées, et la prise de possession de Witebsk ne nous con­sola point. Il était clair que les Russes cherchaient à nous attirer au loin, et ce système était trop désastreux à leur pays pour qu’ils s’y abandonnassent sans une grande probabilité d’un résultat majeur, celui de notre ruine totale.

L’armée ennemie opéra sa retraite d’une manière unique, et ce mouvement fait un honneur infini à leurs généraux et à la discipline de leurs troupes. Le 27 au soir, nous étions séparés d’elle par un ravin profond. Sa ligne s’étendait à droite et à gauche devant nous. Le lendemain à l’aube du jour, tout avait disparu comme par un effet magique. Chacun de nous cherchait l’armée russe et s’étonnait de ne plus la voir; mais notre sur­prise fut bien plus grande lorsque, malgré la célérité d’une marche forcée, nous ne parvînmes pas, je ne dis point à retrouver l’armée, mais à en découvrir les traces. Après avoir fait trois lieues au-delà de Witebsk, nous étions encore incertains de fixer sur quel point elle avait formé sa principale retraite. Pas un cheval mort, pas une charrette, pas un traînard.

Cependant la présomption était encore telle que j’ai vu des généraux se fâcher de ce qu’on fît cas d’une telle retraite. J’avais osé l’admirer tout haut. On me répliqua froidement que le mot de retraite était inconnu dans le dictionnaire do l’armée française ! Je n’en fis pas moins des vœux pour que la nôtre, de là à quelque temps, fût aussi belle.

Napoléon, à qui ce discours fut rapporté, fut fort mécontent de mes remarques, et j’appris à Witebsk qu’on m’avait dépeint à ses yeux comme un frondeur et un raisonneur politique. Il est vrai que je suivis ma méthode ordinaire, qui appartient à mon caractère indépendant, et je dis ce que je pensais sur notre posi­tion. J’eus à ce sujet une altercation fort vive avec le général Friant. Il voulait que je lui remisse une situa­tion du 33e régiment de ligne et que je portasse ce régi­ment à trois mille deux cent quatre-vingts hommes, tandis qu’en réalité je savais qu’il lui restait tout au plus deux mille cinq cents hommes. Les marches for­cées, le manque de vivres, avaient plus contribué à cette déperdition énorme que le feu de l’ennemi. Le général Friant prévoyait que Napoléon se fâcherait contre le roi de Naples, qu’il voulait ménager, et comme il aspi­rait à de nouvelles faveurs, qu’il obtint en effet, il crai­gnit de se nuire en donnant de l’humeur au maître et préféra l’induire en erreur.

« Vous ne voulez pas me donner la situation que je vous demande », me dit-il, « je saurai bien l’avoir sans vous. » En effet, le colonel Pouchelon la lui rédigea telle qu’il la voulait, c’est-à-dire avec le faux effectif de trois mille cinq’ cents hommes. Je lui en fis des repro­ches ; sa réponse fut : « Je ne veux pas me brouiller avec le général Friant. Et croyez-vous que le maréchal ne le sache pas? Il faut les laisser faire. »

J’en parlai le lendemain au comte de Lobau, qui eut l’air très surpris de cette supercherie. J’ai su plus tard que dans ce recensement on a fait passer l’armée de trente-cinq mille hommes plus forte qu’elle ne l’était en effet. Il en était de même pour les vivres. J’ai dit qu’en quittant nos cantonnements de la Prusse on avait fait prendre à chaque soldat un petit sac de dix livres de riz et un de dix livres de farine ; d’après les calculs de MM. les économes du quartier général, ces sacs de­vaient remplacer dans les cas d’urgence vingt jour­nées de distributions. C’est d’après le même calcul que M. le général comte Mathieu-Dumas [10]Il était intendant général de l’armée. (Ëd. ) annonça à l’Empereur à Witebsk que la division Friant avait encore des vivres pour dix-sept jours, alors que nous en étions déjà aux expédients. Si quelque chose peut excuser Napoléon, c’est la manière cruelle dont il a été trompé par les rapports qu’on lui faisait, et ceci est une grande leçon pour les princes et pour les ministres.

À Witebsk

Le riz et la farine de réserve étaient déjà entamés. Mes chevaux lisaient souvent la gazette, c’est-à-dire qu’ils n’avaient pas à manger. Quand j’allais dîner en ville ou chez le comte Daru, ou chez le général Mathieu-Dumas, je rapportais, le soir, un ou deux petits pains blancs, dont je faisais cadeau aux colonels, comme une friandise, et ces messieurs, pour reconnaître mon attention, m’en­voyaient chacun, comme grand présent, un demi-pain de seigle pour mes gens. On voit où nous en étions déjà au milieu de notre marche triomphale, et c’est dans ces conjonctures qu’on osa dire officiellement à l’Empereur que la division Friant avait des vivres pour dix-sept jours. Napoléon, pour reconnaître tant de zèle et tant de soins, nomma à Witebsk le général Friant colonel- commandant des grenadiers à pied de la garde. Ce pou­vait être une récompense pour ce général, qui avait fait longtemps la guerre, qui déjà en Égypte avait com­mandé une division et qui était connu pour un des plus actifs et des meilleurs manœuvriers de l’armée; mais ce n’était certes pas une preuve de mérite admi­nistratif et de compétence dans l’organisation des troupes. Le prince d’Eckmühl, dont il est le beau-frère, l’a très bien dépeint en disant : « Le général Friant ne sait ce qu’il dit; il n’a de l’esprit que sur un champ de bataille. »

Campagne de Russie - Faber du Faure
Campagne de Russie – Faber du Faure

Pendant les douze jours que je suis resté campé à deux lieues de Witebsk j’ai été obligé d’envoyer des corvées par bataillon, par compagnie, plus une pour l’état-major, afin de ne pas crever de faim. Ces cor­vées allaient à cinq et six lieues, traversaient même la rivière, faisaient généralement assez bon butin; cepen­dant quelques-unes étaient enlevées par les Cosaques, et l’on sent combien ce système de maraude désor­ganisait l’armée, détruisait la discipline, facilitait la désertion et provoquait de la part des soldats des actes de cruauté dont je les entendais se vanter et qui me faisaient frémir. La guerre endurcit le cœur humain. Les conscrits étaient doux et humains, tandis que beaucoup de vieux soldats avaient perdu toute sensi­bilité [11]Me promenant un soir derrière les baraques, j’entendais un grenadier qui disait à son camarade :  » Te rappelles-tu la fichue mine que ce petit b… fit quand je l’avais sur ma … Continue reading .

Les soldats espagnols restèrent longtemps soumis à la plus grande discipline; mais, quand une fois ils furent lancés, ils surpassèrent les Français en horreurs et en abominations. Le colonel Schudi, qui les commandait, en était aimé et savait se faire obéir; toutefois il me prévint que, depuis qu’ils étaient obligés de pourvoir eux-mêmes à leur nourriture, le désordre, l’insubordi­nation et la désertion gagnaient chaque jour. Plus tard les Russes trouvèrent le moyen de faire savoir au régi­ment de Joseph Napoléon qu’en désertant les soldats recevaient la promesse d’être renvoyés dans leur patrie. Cet avis leur rendit le pied très léger, au point qu’après Moscou on ne put plus les mettre aux avant-postes sans risquer de les voir passer à l’ennemi.

Les corps allemands conservèrent le plus constam­ment l’ordre et la discipline même dans la retraite. Les Hollandais supportèrent le moins les privations, les marches forcées et le froid. Leur moral fut prompte­ment attaqué. On fut content d’eux sous le rapport de la bravoure et de l’instruction des officiers ; mais les jeunes gens surtout gagnaient le spleen, se découra­geaient à l’idée qu’on les menait loin de leur patrie ; ils regrettaient leurs habitudes méthodiques et n’avaient, du moins pour la majeure partie, ni l’esprit de conquête et de domination, ni la gaieté qui distinguaient les Fran­çais et leur faisaient supporter plus légèrement les pri­vations et la confusion dans laquelle nous vivions.

Le maréchal Davout jouissait encore de tout son crédit; les affaires semblaient aller assez bien pour que l’Empereur n’eût point encore sujet de lui adresser des reproches sur ce qu’il l’avait engagé à commencer une expédition aussi lointaine en un temps où l’Espagne causait de suffisants embarras. Napoléon avait espéré, à ce que je crois, voir arriver à Witebsk des négocia­teurs russes ; il fut trompé dans son attente.

Le bruit courut que l’empereur Alexandre avait été assassiné. Cette nouvelle parut ne pas causer de sensa­tion désagréable au quartier général. On espérait pécher en eau trouble. Le caractère bouillant du grand-duc Constantin donnait la chance d’une révolution et d’un changement de système de guerre dont on commençait à sentir tout le besoin pour nous. Une bataille, voilà ce que nous pouvions désirer de plus heureux pour sortir de notre position équivoque. L’Empereur tint un conseil dans lequel on discuta la question de savoir s’il fallait marcher sur Pétersbourg ou sur Moscou, ou s’il fallait s’arrêter, organiser la Pologne, former des magasins et avant que d’aller plus loin se débarrasser de l’armée russe, qui revenait de la frontière de la Turquie. On essaya d’entamer des négociations avec les Cosaques, à qui on voulait faire entrevoir l’espoir de former un État indépendant [12]On a prêté à Napoléon l’intention de provoquer la révolte du peuple contre la noblesse. On a même cru & des ordres qu’il aurait donnés dans ce sens. Une telle méthode était trop … Continue reading . Les réponses furent vagues, évasives et déclinatoires. Les Cosaques n’étaient nullement convaincus du succès de notre expédition; ils y vou­laient voir plus clair avant de se compromettre vis-à-vis de la Russie, et ils firent assez sentir qu’ils ne voyaient aucun profit à se soustraire à la domination russe pour se mettre sous celle de Napoléon, qui leur offrait moins l’expectative de la liberté que le changement de despo­tisme.

Le peuple des environs de Witebsk manifesta des sen­timents révolutionnaires. De tous les côtés on vint sol­liciter le général Charpentier, gouverneur de Witebsk, d’envoyer des sauvegardes pour protéger les seigneurs contre les paysans. Ceux-ci pillaient les châteaux et mal­traitaient les nobles en personne (je vis plusieurs familles chercher dans Witebsk un asile), et je suis d’opinion que l’Empereur aurait pu suggérer une révolte dans les provinces russes s’il eût voulu procla­mer la liberté du peuple, qui s’y attendait et qui la demandait, mais Napoléon n’était plus le général Bona­parte, commandant les armées républicaines. L’empe­reur de France faisait la guerre à l’empereur de Russie;

References

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1 Biographie sur ce site
2 Napoléon avait commandé à son peintre de batailles un grand tableau représentant le passage du Niémen. J’en ai vu le croquis diez le prince de Metternich en 1815. On ne peut rien voir de plus véridique.
3 Le comte Auguste de Caulaincourt fut tué à la bataille de la Moskova
4 Kaunas aujourd’hui
5 Il lisait VHistoire de Charte» XII et s’y retrouvait.
6 Vilnius aujourd’hui
7 C’est ainsi que deux ou trois fois la Hollande fut dupe du système de son ministre des affaires étrangères, qui frappait à toutes les portes pour se soustraire à la domination française, tandis que Napoléon, informé de tout, prédisait aux membres du Directoire, venus à Bruxelles pour le complimenter, qu’avec ces manières-là ils avanceraient leur chute et le forceraient à l’incor­poration, dont il prévoyait cependant tous les inconvénients et qu’il ne jugeait pas avantageuse à la France.
8 Il en reçut au retour de Moscou la récompense bien méritée d’être fait général de division.
9 On y travailla à un pont, quoique l’endroit y fût peu propre.
10 Il était intendant général de l’armée. (Ëd.
11 Me promenant un soir derrière les baraques, j’entendais un grenadier qui disait à son camarade :  » Te rappelles-tu la fichue mine que ce petit b… fit quand je l’avais sur ma baïonnette et que je l’approchais du feu, et sa mère, comme elle criait? »
12 On a prêté à Napoléon l’intention de provoquer la révolte du peuple contre la noblesse. On a même cru & des ordres qu’il aurait donnés dans ce sens. Une telle méthode était trop opposée 4 ses intérêts et à son système de despotisme pour qu’il en fit usage étant empereur. Comme il n’aimait point l’ancienne noblesse, dont il savait qu’il était détesté, peut-être son cœur aurait été porté à cette vengeance; mais sa politique s’y opposait. Napoléon a fait assez de fautes comme homme d’État pour qu’on n’ait pas besoin de lui en supposer. toutefois il avait trop besoin de consolider en France le système monarchique pour prêcher, sans danger, la révolution en Russie.