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Défense des forts de Salamanque par les troupes francaises en 1812

Salamanque est une ville de dix-huit mille âmes, située sur la rive droite de la Tormés, en arrière de Ciudad-Rodrigo, et à vingt-quatre lieues de la frontière de Portugal. Elle offrait à la fois aux ar­mées françaises un lieu de dépôt pour l’offensive en Portugal, et un point d’appui pour la défensive à l’entrée des plaines de la Castille. Ses nombreux édifices, ses magasins, ses hôpitaux, et son magni­fique pont en pierre, composé de vingt-sept ar­ches, ajoutaient encore aux avantages de sa posi­tion. Malheureusement cette ville n’était entourée que d’un simple mur de clôture, trop faible pour pouvoir servir de défense. Dès l’année 1809, le maréchal Ney, commandant du sixième corps, ayant senti la nécessité d’y avoir un point de ré­sistance, avait fait retrancher, armer et appro­visionner pour un mois l’immense couvent de Saint-Vincent qui, situé sur un rocher élevé et presque à pic, au bord de la Tormés, et à quatre cents mètres en aval du pont, offrait un très-bon réduit.

Auguste Fredéric Louis Viesse de Marmont
Auguste Fredéric Louis Viesse de Marmont

La prise de Ciudad-Rodrigo par les Anglais, le 20 janvier 1812, fît sentir plus vivement encore toute l’importance de la position de Salamanque. Le maréchal Marmont, commandant de l’armée de Portugal, et dont les troupes étaient alors dans la vallée du Tage, reçut de l’Empereur l’ordre de se porter à Salamanque et de s’y fortifier.

Prenez votre quartier général à Salamanque, lui écrivait le major général le 18 février; travaillez avec activité à fortifier cette ville; faites-y travailler six mille hommes de troupes et six mille paysans ; réunissez-y un nouvel équipage de siège qui servira à armer la ville; formez-y des approvisionnements; faites faire tous les jours le coup de fusil avec les avant-postes ennemis.       

Appuyée à Salamanque avec autant d’artillerie et de munitions que vous voudrez, votre armée, forte de cinquante mille hommes, est inattaquable        Un camp choisi, une retraite assurée sur la place, des canons et des munitions en quantité, sont un avantage que vous savez trop bien apprécier 

Il n’y a ni si, ni mais. Il faut choisir votre position à Salamanque, être vainqueur ou périr avec l’armée française, au champ de bataille que vous aurez choisi       .

Comme vous êtes le plus fort, et qu’il est important d’avoir l’initiative, évitez de faire des travaux de camp retranché, qui n’appartiennent qu’à la défensive, et avertiraient l’ennemi. Il suffira de reconnaître les emplacements, et de travailler à force à la place. Si on prend un système de fortification serrée, et qu’on n’admette pas trop de développement, en six semaines on peut avoir une bonne place, qui mette votre quartier général, vos magasins et vos hôpitaux à l’abri de toute surprise de l’ennemi, et qui puisse servir à votre corps d’armée de point d’appui pour recevoir la bataille, ou de point de départ pour marcher sur Ciudad-Rodrigo et Almeida quand le temps en sera venu.     

Placez votre armée de manière qu’en quatre marches vos troupes puissent se réunir et se grouper sur Salamanque, ayez-y votre quartier général ; que vos ordres, vos dispositions annoncent à l’ennemi que la grosse artillerie arrive à Salamanque, que vous y formez des magasins, que tout y est dans une position offensive….

Profitez du moment où vos troupes se réunissent pour vous bien organiser et mettre de l’ordre dans le nord; qu’on travaille jour et nuit à fortifier Salamanque; qu’on y fasse venir de grosses pièces; qu’on reforme l’équipage de siège, enfin qu’on crée des magasins de subsistances.  

Je donne l’ordre que tout ce qu’il sera possible de fournir, vous soit fourni pour compléter votre artillerie et pour armer Salamanque.

Le maréchal Marmont se porta en effet, le 3 mars, à Salamanque, et se mit en mesure d’exé­cuter les ordres de l’Empereur. Il fit rédiger le projet des forts détachés à construire autour de la ville, et entreprendre, à trois cents mètres du fort de Saint-Vincent, une grande citadelle, flanquée par quatre bastions irréguliers, et comprenant le couvent de San-Bernardo, l’hôpital général, l’hos­pice des enfants trouvés et celui de la ville, le collège des Irlandais, la petite église de San-Ruiz et le couvent de San-Francisco, édifices qui, pour la plupart, servaient déjà aux besoins de l’armée.

Le couvent San-Bernardo
Le couvent San-Bernardo

Mais on n’avait ni les vivres nécessaires pour nourrir les ouvriers, ni l’argent qu’il eût fallu pour payer : on dut donc abandonner bientôt les tra­vaux de la citadelle, qui fut à peine ébauchée, et se contenter de perfectionner le fort Saint-Vincent qui se trouvait plus rapproché du pont de la Tormés. On reconstruisit en maçonnerie et l’on bastionna le mur en pierre sèche du front 1-2, qui fermait le fort du côté de la ville. On éleva sur l’escarpe un mur de cinquante centimètres d’é­paisseur, derrière lequel on mit en batterie trois pièces de 4 et une vieille couleuvrine de six pou­ces montée sur affût de côte. On démolit toutes les maisons qui se trouvaient en avant de ce front, et l’on en employa les décombres à former, au pied du fort, un chemin couvert avec glacis, qui fut tenu aussi haut que possible, afin de cou­vrir l’escarpe. Les bois de démolition servirent à faire des palissades, des barrières, des blindages et des herses qui, formées de chevilles plantées dans des poutres, furent placées jointives sur le glacis. On mit aussi en magasin une très-grande quantité de bois, dont une partie devait servir à former un retranchement intérieur en arrière du front  1-2, que l’on regardait comme le point d’attaque.

On couvrit par une lunette en maçonnerie la porte de la ville, dite de Saint-Vincent, servant de porte de secours. Cette lunette était percée de deux rangs de créneaux avec banquettes en charpente, et flanquait la partie de l’ancienne muraille qui fermait le fort du côté de l’ouest.

Sur les fronts de l’est et dans l’angle rentrant du couvent, on avait construit précédemment une batterie basse destinée à battre le ravin des Tanneries, ainsi que le plateau de San-Gayetano, situé au-delà. Cette batterie, revêtue en fascines, fut armée de deux pièces et couverte par un mur crénelé, formant chemin des rondes, précédé lui-même d’un rang de fortes palissades inclinées. Une batterie à barbette pour quatre pièces fut établie plus à droite, afin de battre le plateau de San-Gayetano, et de prendre de revers le pied des hauteurs le long de la Tormés jusqu’au pont. Sur les fronts du sud, les escarpements de la rivière mettaient le fort à l’abri de toute insulte; néan­moins on y plaça un obusier, une vieille couleuvrine turque de 6, et une pièce courte de 24, afin de battre les hauteurs de la rive opposée, d’où l’ennemi aurait pu inquiéter le fort.

On exécuta aussi plusieurs travaux importants, dans l’intérieur même du couvent de Saint-Vincent. L’église fut percée de deux rangs de créneaux, et transformée en un réduit auquel on communiqua au moyen d’un pont-levis jeté sur un petit fossé, situé dans l’angle des bâtiments, et creusé péni­blement dans le rocher. Ce réduit contenait un des magasins à poudre, qui fut blindé et couvert de sacs à terre. Un second magasin à poudre se trouvait dans une cave à peu près au-dessous de l’endroit où fut faite la deuxième brèche. La gar­nison était logée dans le cloître, qui renfermait aussi l’hôpital et le magasin des vivres.

Le bâtiment avancé auquel les Anglais firent la première brèche, fut séparé du reste du couvent pur des coupures pratiquées à tous les étages. On construisit sur ces coupures de petits pont-levis percés de créneaux, et tout fut préparé pour que ce bâtiment ne pût être utilisé par l’ennemi, s’il parvenait à s’en emparer. Il fut crénelé au rez-de-chaussée, et armé au premier étage de quatre pièces de 4, dont deux tiraient au nord et deux sur le plateau de San-Gayetano. La fenêtre située au bout du corridor qui occupait le milieu du bâti­ment, fut convertie en une embrasure dans laquelle on mit un orgue composé de sept à huit canons de fusil, montés sur un avant-train de charriot à munitions. Une pièce de 4 fut placée au-dessous et au rez-de-chaussée.

On avait eu le projet de raser la toiture du couvent pour le terrasser, ce qui l’aurait mis à l’abri du feu; mais le manque de temps et de bras empêcha de réaliser ce projet : le maréchal Marmont ne pouvait tenir que huit à neuf batail­lons à Salamanque, faute de subsistances ; ce n’était qu’à prix d’or qu’on pouvait avoir quelques scieurs de long du pays, et les habitants étaient si hos­tiles que nous eûmes plusieurs factionnaires assassinés par des hommes qui s’en approchaient, couverts de leurs grands manteau.

Le fort Saint-Vincent ne pouvait battre que très-obliquement et à une distance de quatre cents mètres le pont de la Tormés; de plus, il était à craindre que l’ennemi n’établît de prime abord contre ce fort des batteries de brèche sur le pla­teau de San-Gayetano, qui n’en était qu’à deux cents mètres, et qui avait sur lui un commandement de quelques mètres. On se détermina donc à occuper ce plateau par deux redoutes.

La première redoute, dite de la Merced, fut for­mée d’une partie du collège del Rey, qu’on isola des maisons voisines. Malheureusement les démoli­tions ne furent pas poussées assez loin, parce qu’on manqua de temps et de bras, et que l’on voulut ménager les habitants auxquels nos travaux avaient déjà fait éprouver bien des pertes. Les bâtiments de la redoute furent crénelés; on enleva leur toiture et l’on blinda le plancher supérieur, qui fut recou­vert de terre. Cette redoute se trouvait à une dis­tance de moins de deux cents mètres du pont qu’elle battait obliquement avec deux pièces.

La seconde redoute, dite de San-Gayetano, était située à gauche de la première et plus rappro­chée du fort Saint-Vincent. Elle fut formée du couvent de San-Gayetano, dont le cloître servit de fossé après qu’on en eut détruit les voûtes; les murs laté­raux furent utilisés comme revêtements d’escarpe et de contrescarpe, et l’on forma le glacis en remblayant le derrière de la contrescarpe avec de grosses pierres provenant des édifices voisins, qui furent rasés. Ce remblai permit de former, pour la défense du fossé, une galerie à feux de revers adossée à la contrescarpe, et dont le ciel fut com­posé de tronçons de colonnes retirés des couvents démolis. On enleva les toitures des bâtiments de la redoute, et l’on blinda le plancher supérieur au moyen de poutres jointives recouvertes d’un peu de terre. Cette redoute fut armée de qua­tre pièces qui furent garanties par deux rangs de sacs à terre placés sur le mur servant de parapet.

Tout le sol environnant les redoutes de la Merced et de San-Gayetano était recouvert d’une telle masse de pierres, qu’il était impossible d’y chemi­ner à la sape, et ces deux redoutes n’ayant rien à craindre de l’incendie, paraissaient être plus fortes que le couvent de Saint-Vincent lui-même.

La communication du fort Saint-Vincent à la redoute de San-Gayetano se faisait par un petit chemin pratiqué à travers le ravin des Tanneries, le long de l’ancienne muraille de la ville. On eut à regretter de ne pas l’avoir couvert par un retran­chement tracé en crémaillère, et soutenu par un corps de garde placé au fond du ravin. Une caponnière servait à communiquer de la redoute de San-Gayetano à la redoute de la Merced.

Les deux redoutes étaient protégées du fort Saint-Vincent par les quatre pièces de droite du front du sud et par les deux pièces placées dans le bâtiment avancé du couvent. Pour rendre le flanquement de ces pièces plus efficace, on fut obligé de baisser après coup le sol entre les deux redoutes; ce qui nécessita un travail considérable, parce que leurs glacis, qui étaient en moellons, se trouvaient déjà établis.

Tous ces travaux furent dirigés avec beaucoup d’art et une grande activité par le chef de bataillon du génie Beaufort d’Hautpoul et par le lieutenant du génie Furgole. Ils furent exécutés en moins de trois mois par cinq ou six cents soldats d’infan­terie, et par quatre compagnies de sapeurs. Le temps manqua pour les terminer entièrement; néanmoins au moment du siège, le fort et les re­doutes étaient fermés et en état de défense. Quant à la citadelle, on avait dû renoncer depuis long­temps à y travailler.

Le duc de Wellington à la bataille de Salamanque
Le duc de Wellington à la bataille de Salamanque

Lord Wellington prit l’offensive, le l2 juin, et se mit en marche sur Salamanque. Il arriva en vue de cette ville le 16, refoulant une division de cavalerie légère qui se tenait en observation sur la rive gauche de la Tormés. Le maréchal Marmont n’ayant que deux divisions à Salamanque, évacua cette ville dans la nuit du 16 au 17, pour rallier le reste de ses troupes qui étaient dissémi­nées sur une étendue de plus de quarante lieues, afin de pouvoir subsister. Il laissa pour la garde du fort Saint-Vincent et des deux redoutes qui en dépendaient, le chef de bataillon Duchemin, du soixante-cinquième de ligne, avec six cents hom­mes d’infanterie, une compagnie d’artillerie et un détachement de vingt-cinq sapeurs. Le 17, il vint prendre position sur les hauteurs d’Aldea-Rubia à trois lieues au-dessus de la ville, appuyant sa gauche à la Tormés près de Huerta, et sa droite à Pitiega.

Le lieutenant Furgole, commandant du génie au fort Saint-Vincent, s’empressa de faire achever le palissadement du chemin couvert et les autres travaux les plus urgents pour la mise en état de défense du fort. Le capitaine Stéphane, com­mandant de l’artillerie, fit approvisionner les bat­teries et charger des obus pour être employés comme grenades. Le gouverneur détacha une com­pagnie à la redoute de San-Gayetano ainsi qu’un poste de trente hommes à la redoute de la Merced, et il fit incendier les maisons situées dans le ravin des Tanneries, entre le fort Saint-Vincent et les deux redoutes. La nécessité de donner aux habi­tants le temps d’enlever leurs effets rendit très-incomplète cette opération importante qu’on aurait dû exécuter plus tôt, mais qu’on avait ajournée pour ne pas exaspérer la population déjà irri­tée par les démolitions que nous avions faites.

Pendant la nuit, la cavalerie espagnole de don Julian Sanchez passa sur le pont de la Tormés, et entra dans la ville avant même que nous l’eussions entièrement évacuée. Ce pont était battu par la redoute de la Merced, mais en travers et non d’en­filade; d’ailleurs l’obscurité empêchait de s’opposer au passage. L’ennemi aida les habitants à étein­dre l’incendie des maisons du ravin des Tanneries1; et ces maisons n’ayant pu être complètement détruites, nuisirent beaucoup à lu défense du fort et des redoutes.

Le 17 juin au matin, l’armée anglo-portugaise passa la Tonnes au gué de Santa-Martha, situé à dix-huit cents mètres au-dessus de la ville, et au gué del Canto, qui se trouvée à une lieue au-des­sous. La sixième division anglaise, commandée par le général Clinton, investit immédiatement le fort et les redoutes, en occupant du côté de la ville les maisons et les ruines, à la distance de deux à trois cents mètres. Le reste de l’armée alla prendre position pour couvrir le siège sur les hau­teurs de San-Cristoval, qui se trouvent à une lieue en avant de Salamanque sur la route de Toro, appuyant sa droite à la Tormés près de Cabrarizos, et sa gauche près de Villares de la Reyna, à un ruisseau qui tombe dans cette rivière au-des­sous de la ville.

Dans la journée, lord Wellington fit du haut du clocher de la cathédrale la reconnaissance de nos ouvrages, et il les jugea beaucoup plus respec­tables qu’il ne le supposait, d’après les renseignements qui lui étaient parvenus. Néanmoins, s’attendant à un siège, il s’était fait suivre d’un petit équipage d’artillerie préparé à Almeida, et composé de quatre pièces de 18 et de quatre obusiers de 24, avec un approvisionnement de quatre-vingt-dix barils de poudre, de quatre cents boulets de 18, et de six cents de 24 pour les obusiers. Il tira de ses batteries de campagne deux pièces de 6 et eux obusiers de 24, fit venir d’Elvas par Alcantara six obusiers de 24 en fer, et commanda à Almeida un nouvel approvisionnement de poudre et de boulets. Il avait aussi fait arriver pour le génie quatre cents outils, vingt échelles et quel­ques menus approvisionnements, et il fit requérir chez les habitants une grande quantité de sacs à terre et de paniers. Se trouvant en mesure de faire commencer immédiatement le siège, il résolut de battre en brèche le front 1-5 du fort Saint-Vin­cent au moyen d’une batterie établie sur l’esplanade, aussi près que possible du chemin couvert, et de donner ensuite l’assaut.


1e Nuit, du 17 au 18 juin.

À dix heures du soir, l’ennemi, débouchant de la rue de l’Hôpital, entreprit sur l’esplanade, à une distance d’environ deux cents mètres du fort, une batterie n° 1 avec une communication pour y ar­river. Quatre cents hommes furent employés à ce travail que la difficulté de creuser le terrain au milieu des ruines des maisons et la clarté de la lune rendaient fort périlleux. Mous y dirigeâmes toute la nuit un feu vif de mousqueterie et de mitraille. L’ennemi fut obligé d’apporter des terres dans des paniers pour former le parapet de sa batterie qui, à la pointe du jour, n’était élevée que jusqu’à la hauteur de la genouillère.

Cette nuit-là même les Anglais s’approchèrent du chemin couvert, soit pour s’y loger, soit pour essayer de renverser la contrescarpe par un puits        de mine. Mais toutes les précautions qu’ils pri­rent pour ne pas être découverts furent rendues inutiles par le chien d’un de nos soldats qui, au moindre mouvement des Anglais, donnait l’alarme à nos postes. Ils durent renoncer à leur entreprise après avoir eu plusieurs hommes de blessés.

Au jour, l’ennemi n’étant pas à couvert dans sa batterie ne put y travailler; il perfectionna ses communications. Un bataillon d’infanterie légère de la légion royale allemande vint renforcer la division de siège, et fournit un grand nombre de tirailleurs qui s’embusquèrent dans les ruines avoisinant le fort, et forcèrent les défenseurs à ne ti­rer que par les créneaux.

Dans la soirée, l’ennemi plaça deux pièces de 6 à l’étage supérieur du couvent de San-Bernardo. Ce couvent avait dû être rasé, et nous ne l’avions conservé que parce qu’il était encore habité par quelques pauvres religieuses, et que nous avions présumé que par sa proximité de l’hôpital, l’ennemi ne voudrait point attirer le feu de ce côté. Nous eûmes à regretter de ne pas avoir quelques petits mortiers pour inquiéter l’ennemi dans ce couvent et dans les décombres qui se trouvaient près du fort.

 

2e Nuit, du 18 au 19 juin.

L’ennemi termina sa batterie n° 1, qu’il arma de quatre pièces de 18 et de trois obusiers de 24. Il en entreprit une nouvelle n° 2, pour deux obusiers, près du couvent de Cuenca sur le plateau de San-Gayetano, qui par son comman­dement découvrait une plus grande partie des ma­çonneries du fort. Il fit aussi un épaulement sur une petite hauteur à droite du couvent de San-Bernardo pour y placer deux obusiers de campa­gne, destinés à ricocher le côté du fort opposé aux batteries de brèche.

A six heures du matin, la batterie n° 1 ouvrit son feu avec sept pièces contre le bâtiment avancé du couvent de Saint-Vincent. Cette batterie fut soutenue par les deux pièces qu’avait l’ennemi à l’étage supérieur du couvent de San-Bernardo. À onze heures du matin, une partie du pignon du bâtiment que laissait voir le chemin couvert fut ruinée. Alors l’ennemi, voulant épargner ses munitions, cessa son feu de cette batterie, et le reprit de la batterie n° 2, qu’il avait armée de deux obusiers de 24. Il tira à boulet de cette batterie pour battre la partie inférieure du mur déjà en brèche. Mais notre artillerie et nos tirailleurs, embusqués dans les parties supérieures du couvent, dirigèrent tous leurs feux sur cette batterie et la réduisirent au silence ; l’ennemi eut un de ses obusiers hors de service et vingt canonniers tués ou blessés.

 

3e Nuit, du 19 au 20 juin.

L’ennemi travailla à agrandir sa batterie n° 2, pour y mettre en plus deux pièces de 18, qu’il tira de sa batterie n° 1 ; et, ayant reçu les six obusiers de 24 qu’il avait fait venir d’Elvas, il plaça im­médiatement deux de ces obusiers à la batterie n° 2. Vers midi, cette batterie ouvrit son feu avec deux pièces de 18 et trois obusiers de 24; mais, au lieu de continuer la première brèche, elle en ouvrit une nouvelle un peu à droite dans l’angle rentrant du couvent. Les deux pièces de notre batterie en fascinage, située en avant de ce point, luttèrent vainement contre le feu de l’ennemi. Le lieutenant Furgole, commandant du génie, fut tué d’un boulet dans cette batterie. On y était plongé par les tirailleurs de l’ennemi, qui s’étaient postés dans les décombres du collège de Cuenca, et son parapet n’ayant que deux mètres d’épaisseur, n’était pas à l’épreuve du boulet : nous fûmes obligés d’évacuer cette batterie. Nous maintînmes cependant notre feu au moyen de trois pièces du couvent, et d’une vive fusillade qui fit perdre à l’ennemi dans sa batterie n° 2 un officier et quinze canonniers. Néanmoins en quelques heures cette batterie eut percé de part en part la partie inférieure de la muraille du couvent; et au choc d’un dernier boulet, une portion considérable du mur de face et de la toiture s’écroula tout à coup avec un horrible fracas : plusieurs de nos tirail­leurs furent ensevelis sous les décombres. L’édifice se trouvant ouvert, l’ennemi jeta dans l’intérieur des carcasses enflammées dans l’espoir de l’incen­dier; en effet le feu se déclara plusieurs fois avec violence, mais nous parvînmes à l’éteindre.

Cependant le maréchal Marmont, après avoir réuni quatre divisions, s’était mis en marche, le 20 au matin, pour attaquer l’armée anglo-portu­gaise sur les hauteurs de San-Cristoval. Il s’empara des villages de Castellianos et de Morisco, au pied de la position, et y resta. Aussitôt l’ennemi tira de Salamanque une brigade de la sixième division, et suspendit le siège.


4e Nuit, du 20 au 21 juin.

Le maréchal Marmont fut rejoint par trois autres divisions, et l’armée de Portugal se trouva ainsi réunie, moins la huitième division, qui était dans les Asturies. Lord Wellington fit dé­sarmer les batteries de siège pour être prêt, à tout événement, à la retraite. Sa grosse artillerie repassa la Tonnés.

La journée du 21 se passa en reconnaissances, et les deux armées restèrent tranquillement en présence: celle des Anglais occupait les hauteurs; l’armée française était dans la plaine.

 

5e Nuit, du 21 au 22 juin.

La nuit se passa sans événements. Au jour, lord Wellington reprit le village de Morisco, et fit occuper un mamelon en avant de sa position, où il fit placer une batterie qui prenait en flanc la ligne française, dont il menaçait même la droite par ses manœuvres. Son armée était forte de cinquante mille hommes, dont cinq mille de cavalerie. Le maréchal Marmont, qui avait à peine trente mille hommes d’infanterie et seulement deux mille chevaux, ne crut pas pouvoir forcer les Anglais. En conséquence, il se détermina à la retraite, pour reprendre ses premières positions sur les hauteurs d’Aldea-Rubia.
6e Nuit, du 22 au 23 juin.

Le maréchal Marmont effectua son mouvement rétrograde. Lord Wellington le fît suivre par sa cavalerie, et fit des dispositions pour reprendre le siège du fort Saint-Vincent. La brigade de la sixième division anglaise, qui était venue au camp de San-Cristoval, retourna à Salamanque.

L’ennemi, jugeant que s’il pouvait s’emparer de la redoute de San-Gayetano, il aurait ensuite plus de facilité pour s’établir près du couvent Saint-Vincent, voulut essayer de faire brèche à la gorge de cette lunette avec soixante boulets de 18 et cent boulets de 24, les seuls qui lui restassent de son approvisionnement. En conséquence, il entre­prit dans la nuit sur l’esplanade, à la droite de la batterie n° 1, une nouvelle batterie n° 3, pour quatre pièces, dans un emplacement d’où il voyait obliquement la gorge de la redoute de San-Gaye­tano, à une distance de quatre cent cinquante mètres environ.

À quatre heures du matin, lord Wellington, ayant appris que deux divisions françaises avaient passé la Tormés à quatre lieues au-dessus de Sala­manque pour menacer ses communications, envoya aussitôt, sur la rive droite de cette rivière, deux divisions, qui passèrent au gué de Santa-Martha.

 

7e Nuit, du 21 au 24 juin.

L’ennemi, ayant fait revenir à Salamanque son matériel de siège, arma la batterie n° 3 d’une pièce de 18 et de trois obusiers de 24.

À onze heures du matin, cette batterie ouvrit son feu contre la redoute de San-Gayetano; elle fut protégée par la batterie n° 2, armée de deux obusiers, qui lancèrent des obus et tirèrent à mi­traille sur le fort Saint-Vincent. La batterie n° 3 tira toute la journée et consomma ses munitions sans pouvoir faire une brèche bien praticable, les obusiers de 24 n’agissant qu’avec peu de force et de précision, et la batterie étant très-oblique à la muraille, nous n’avions pas cru qu’il fut possible à l’ennemi de battre en brèche la redoute de San-Gayetano, et moins encore la gorge que tout au­tre point, car il eût été possible de la couvrir assez pour empêcher que la brèche ne pût être rendue praticable.

 

8e Nuit, du 24 au 25 juin.

L’ennemi, n’ayant plus de munitions, voulut tenter d’emporter par escalade les redoutes de San*Gayetano et de la Merced. À dix heures du soir, une colonne, commandée par le général Bowes, vint attaquer ces deux ouvrages. Les An­glais parvinrent à placer deux échelles contre l’es­carpe de San-Gayetano; mais les défenseurs firent une si vive résistance sur tous les points que les as­saillants furent repoussés, et perdirent plus de deux cents hommes tués ou blessés : au nombre des pre­miers se trouva le général Bowes. L’ennemi demanda une suspension d’armes pour enterrer ses morts, ce qui lui fut accordé. Il ouvrit, à la droite de la bat­terie n° 2, un boyau de cent cinquante mètres, qui fut dirigé vers le fort Saint-Vincent, afin de répon­dre par la mousqueterie au feu de notre artillerie. Dans la journée, le maréchal Marmont manœuvra sur la droite de l’armée anglaise, mais sans succès.

 

9e Nuit, du 25 au 26 juin.

L’ennemi entreprit un boyau au fond du ravin des Tanneries, pour couper la communication du fort Saint-Vincent avec les redoutes. Nous fîmes un feu très-vif pour empêcher ce travail, et l’en­nemi essuya de grandes pertes; néanmoins il par­vint à se loger jusque sous la gorge de la redoute San-Gayetano, C’est alors que nous eûmes à re­gretter de n’avoir pas construit à travers le ravin un retranchement solide qui eût assuré notre communication avec les redoutes.

Dans la matinée, l’ennemi reçut d’Almeida six cents boulets de 24 et quatre cents boulets de 18, avec un approvisionnement de poudre. Il arma im­médiatement sa batterie n° 3 de quatre pièces de 18 pour achever la brèche qu’il avait commencée à la gorge de San-Gayetano. Il mit dans la batterie n° 2 quatre obusiers de 24, pour tirer à boulets rouges contre la toiture du couvent Saint-Vincent, et plaça deux pièces longues de 6 et deux obusiers de campagne dans le couvent de San-Bernardo, pour contrebattre notre artillerie,.

À trois heures après midi, ces batteries com­mencèrent à tirer. Le feu prit plusieurs fois à la toiture du couvent Saint-Vincent, mais la garni­son parvint à l’éteindre.

 

10e Nuit, du 26 au 27 juin.

Toute la nuit, l’ennemi continua à tirer à bou­lets rouges. Il poussa, jusqu’à la vieille muraille de la ville, le boyau qu’il avait commencé la veille au fond du ravin des Tanneries, et isola ainsi com­plètement les redoutes de San-Gayetano et de la Merced. Il ouvrit contre la première de ces redou­tes une tranchée, qui, débouchant des ruines du couvent de Cuenca, s’avançait jusqu’à vingt mètres du fossé, afin d’entrer en galerie pour faire sau­ter l’escarpe dans le cas où le canon n’eût pas fait une brèche praticable. Il dirigea aussi une attaque contre la redoute de la Merced. Favorisé par les couverts que lui offraient les maisons voisines, il poussa une communication à travers les décom­bres jusqu’au pied de cette redoute, où ayant trouvé une cavité dans le roc composé d’une pierre sa­blonneuse très-facile à creuser, il y établit le mi­neur pour faire une galerie de vingt-quatre pieds de longueur qui devait le porter jusque sous la redoute.

À la pointe du jour, la batterie de brèche n° 3 reprit son feu contre la gorge de San-Gayetano, et vers dix heures du matin, la brèche se trouva praticable. À peu près vers le même temps, l’en­nemi, qui ne cessait de tirer à boulets rouges de sa batterie n° 2, mit le feu à la toiture du couvent Saint-Vincent. L’incendie, alimenté par la grande quantité de bois qui se trouvait en magasin, de­vint si violent qu’il fut impossible de l’éteindre, et bientôt tous les bâtiments furent embrasés. Les Anglais, ayant réuni des troupes dans les tran­chées du ravin des Tanneries, se disposaient à donner l’assaut à la redoute de San-Gayetano, lorsque le commandant de cette redoute arbora un drapeau blanc et demanda une suspension d’armes de deux heures, afin de faire connaître sa situation au gouverneur et prendre ses ordres. Lord Wellington lui offrit cinq minutes pour se rendre, lui promettant dans ce cas de lui laisser ses bagages. Cette offre ayant été rejetée, les An­glais donnèrent l’assaut à la redoute, et s’en em­parèrent sans que les défenseurs eussent opposé beaucoup de résistance.

Cependant le gouverneur, ne pouvant arrêter les progrès de l’incendie du fort Saint-Vincent, fit proposer à lord Wellington de se rendre dans trois heures. Mais celui-ci ne voulant pas laisser échapper l’occasion favorable de forcer la garni­son à capituler, lui offrit cinq minutes pour sortir, si elle voulait obtenir les honneurs de la guerre et emmener ses bagages. On était encore à parlementer, lorsque des chasseurs portugais, qui occupaient les maisons du ravin des Tanneries, s’avancèrent au pied de la brèche pour causer amicalement avec nos soldats, qui, sans défiance, les laissèrent s’approcher; mais bientôt ceux-ci, se trouvant en nombre, gravirent la brèche et pénétrèrent de force dans le couvent. Le chef de ba­taillon Duchemin accourut pour les arrêter; mais, frappé d’un coup de baïonnette, et voyant l’ennemi maître du couvent, il fut obligé de se rendre à discrétion. Il avait éteint le feu dix-huit fois dans le couvent quand le dernier incendie se déclara. Sans ce malheureux accident, il eut pu tenir en­core trois ou quatre jours.

Ce petit siège coûta à l’ennemi plus de six cents hommes, retarda ses projets de dix jours, ce qui donna au maréchal Marmont le moyen de réunir ses troupes. Les armées du Midi, du Nord et du Centre auraient pu pendant ce temps venir à son secours, et cette concentration de forces eût in­failliblement amené la destruction de l’armée an­glo-portugaise; mais le roi Joseph n’était pas obéi, et chaque général en chef agissait isolément et dans l’intérêt du moment sur le point qu’il était chargé spécialement de défendre, ce qui ôtait aux forces françaises cette unité d’action si nécessaire pour obtenir la victoire, et que lord Wellington, chef suprême, sut donner à toutes ses opérations.

Le maréchal Marmont était resté clans ses posi­tions d’Aldea-Rubia. Il avait formé le projet d’opé­rer, avec toute son armée, sur la rive gauche de la Tonnes pour menacer les communications de l’ennemi, et le forcer ainsi à lever le siège; mais, comme cette opération était délicate et dange­reuse, il avait cru devoir attendre les renforts que le général Caffarelli, commandant de l’armée du Nord, lui avait annoncés à plusieurs reprises. Néanmoins, le 26, dans l’après-midi, ayant connu par le bruit du canon que le siège du fort Saint-Vincent était repris avec vigueur, et le gouver­neur lui ayant fait savoir par des signaux qu’il ne pouvait tenir plus de trois jours, le maréchal prit la résolution d’agir seul, et il se disposait à passer la Tormés dans la nuit du 27 au 28, lorsque le fort se rendit. N’ayant plus alors un objet immédiat et pressant à remplir, il se retira derrière le Douro pour y attendre des renforts.