Correspondance de Napoléon – Octobre 1806

Berlin, 28 octobre 1806, midi

Au grand-duc de Berg

Le major général a dû vous écrire pour vous faire connaître mes intentions. Le maréchal Soult est entre l’Elbe et la colonne du duc de Weimar. Son intention est d’abord de l’empêcher de passer l’Elbe; si elle parvient à le passer, il la poursuivra et la mettra entre vous et lui. Suivez Hohenlohe partout. Si vous pouvez l’empêcher de passer l’Oder, cela sera heureux. S’il le passe, passez-le après lui. Faire du mal à l’ennemi, c’est le grand objet. Si vous étiez obligé de le poursuivre du côté de Stralsund, renvoyez-moi les cuirassiers. Il suffira que vous les envoyiez à mi-chemin entre vous et Berlin; je leur enverrai des ordres selon les circonstances. J’ai fait hier mon entrée à Berlin; elle a été belle. Vous avez les corps des maréchaux Lannes et Bernadotte; c’est tout ce qu’il vous faut. Dirigez-les sur deux directions parallèles, de manière qu’elles se trouvent à trois ou quatre lieues au plus de distance l’une de l’autre. J’attends de vos nouvelles avec la plus grande curiosité.

 

Berlin, 28 octobre 1806, midi

Au maréchal Lannes

Mon Cousin, j’ai reçu votre lettre. Je vois avec plaisir l’activité que vous mettez dans vos mouvements. Poussez le prince de Hohenlohe.

Le maréchal Soult a la colonne du duc de Weimar entre l’Elbe et lui. J’espère qu’il ne pourra pas s’échapper avec ses 10 ou 12,000 hommes, et qu’ils tomberont dans les défilés de Soult. Dans des marches forcées, le parti qu’il faut prendre est de former tous les jours, des traîneurs, une arrière-garde de 400 hommes avec lesquels vous laisserez un bon officier d’état-major, qui sera chargé de la faire rejoindre. Par ce moyen, on empêchera qu’il ne se commette des désordres, et que les soldats ne fatiguent trop.

 

Berlin, 28 octobre 18W, midi

Au maréchal Bernadotte

Mon Cousin, je reçois votre lettre. Concertez-vous avec le grand-duc de Berg pour la direction à donner à vos mouvements. Ce que vous faites contre le prince de Hohenlohe, le maréchal Soult le fait contre le duc de Weimar au delà de l’Elbe. Point de repos qu’on n’ait vu le dernier homme de cette armée.

 

Berlin, 28 octobre 1806

21e BULLETIN DE LA GRANDE ARMÉE

L’Empereur a fait hier 27 une entrée solennelle à Berlin. Il était environné du prince de Neufchâtel, des maréchaux Davout et Augereau, de son grand maréchal du palais, de son grand écuyer et de ses aides de champ. Le maréchal Lefebvre ouvrait la marche à la tête de la Garde impériale à pied. Les cuirassiers de la division Nansouty étaient en bataille sur le chemin. L’Empereur marchait entre les grenadiers et les chasseurs à cheval de sa Garde. Il est descendu au palais à trois heures après midi; il y a été reçu par le grand maréchal du palais, Duroc. Une foule immense était accourue sur son passage. L’avenue de Charlottenburg à Berlin est très-belle; l’entrée par cette porte est magnifique. La journée était superbe. Tout le corps de la ville, présenté par le général Hulin, commandant de la place, est venu à la porte offrir les clefs de la ville à l’Empereur. Ce corps s’est rendu ensuite chez Sa Majesté. Le général prince de Hatzfeld était à la tête.

L’Empereur a ordonné que les deux mille bourgeois les plus riches se réunissent à l’hôtel de ville, pour nommer soixante d’entre eux, qui formeront le corps municipal. Les vingt cantons fourniront une garde de soixante hommes chacun, ce qui fera douze cents des plus riches bourgeois, pour garder la ville et en faire la police. LEmpereur a dit au prince de Hatzfeld;

« Ne vous présentez pas devant moi; je n’ai pas besoin de vos services; retirez-vous dans vos terres. »

Il a reçu le chancelier et les ministres du roi de Prusse.

Le 28, à neuf heures du matin, les ministres de Bavière, d’Espagne, de Portugal et de la Porte, qui étaient à Berlin, ont été admis à l’audience de l’Empereur. Il a dit au ministre de la Porte d’envoyer un courrier à Constantinople pour porter des nouvelles de ce qui se passait et annoncer que les Russes n’entreraient pas aujourd’hui en Moldavie, et qu’ils n’attenteraient rien contre l’empire Ottoman. Ensuite il a reçu tout le clergé protestant et calviniste. Il y a à Berlin plus de 10 ou 12,000 Français réfugiés par suite de la révocation de l’édit de Nantes. L’Empereur a causé avec les principaux d’entre eux ; il leur a dit qu’ils avaient de justes droits à sa protection, et que leurs privilèges et leur culte seraient maintenus. Il leur a recommandé de s’occuper de leurs affaires, de rester tranquilles, et de porter obéissance et respect à César.

Les cours de justice lui ont été présentées par le chancelier. Il s’est entretenu avec les membres de la division des cours d’appel et de première instance; il s’est informé de la manière dont se rendait la justice.

  1. le comte de Neale s’étant présenté dans les salons de l’Empereur, Sa Majesté lui a dit :

« Eh bien, Monsieur, vos femmes ont voulu la guerre; en voici le résultat. Vous devriez mieux contenir votre famille. »

Des lettres de sa fille avaient été interceptées :

 » Napoléon, disaient ces lettres, ne veut pas faire la guerre; il faut la lui faire. »

« Non, dit Sa Majesté à M. de Neale; je ne veux pas la guerre; non pas que je me méfie de ma puissance, comme vous le pensez, mais parce que le sang de mon peuple m’est précieux, et que mon premier devoir est de ne le répandre que pour sa sûreté et sou honneur. Mais ce bon peuple de Berlin est victime de la guerre, tandis que ceux qui l’ont attirée se sont sauvés. Je rendrai cette noblesse de cour si petite, qu’elle sera obligée de mendier son. »

En faisant connaître ses intentions au corps municipal :

 » J’entends, dit l’Empereur, qu’on ne casse les fenêtres de personne. Mon frère le roi de Prusse a cessé d’être roi le jour où il n’a pas fait pendre le prince Louis-Ferdinand, lorsqu’il a été assez osé pour aller casser les fenêtres de ses ministres. »

Aujourd’hui 28, l’Empereur est monté à cheval pour passer en revue le corps du maréchal Davout; demain Sa Majesté passera en revue le corps du maréchal Augereau.

Le grand-duc de Berg et les maréchaux Lannes et prince de Ponte-Corvo sont à la poursuite du prince de Hohenlohe. Après le brillant combat de cavalerie de Zehdenick, le grand-duc de Berg s’est porté à Templin; il y a trouvé les vivres et le dîner préparé pour les généraux et les troupes prussiennes. A Gransee, le prince de Hohenlohe a changé de route et s’est dirigé sur Fürstenberg. Il est probable qu’il sera coupé de l’Oder et qu’il sera enveloppé et pris.

Le duc de Weimar est dans une position semblable vis-à-vis du maréchal Soult. Ce duc a montré l’intention de passer l’Elbe à Tangermünde pour gagner l’Oder. Le 25, le maréchal Soult l’a prévenu. S’il est joint, pas un homme n’échappera, s’il parvient à passer, il tombe dans les mains du grand-duc de Berg et des maréchaux Lannes et prince de Ponte-Corvo. Une partie de nos troupes borde l’Oder. Le roi de Prusse a passé la Vistule.

  1. le comte de Zastrow a été présenté à l’Empereur le 27, à Chalottenburg, et lui a remis une lettre du roi de Prusse.

Au moment même l’Empereur reçoit un aide de camp du prince Eugène qui lui annonce une victoire remportée sur les Russes en Albanie. (Il doit s’agir ici de la prise de Raguse par le général Lauriston)

 

Camp impérial de Berlin, 28 octobre 1806

DÉCRET

ARTICLE 1er. – Le prince de Hatzfeld, qui s’est présenté à la tête de la députation de Berlin comme chargé du gouvernement civil de cette capitale, et qui, nonobstant ce titre et les devoirs qui y étaient attachés, a profité des connaissances que sa place lui donnait sur la situation de l’armée française pour en faire part à l’ennemi, sera traduit devant une commission militaire, pour y être jugé comme traître et espion.

Le maréchal Davout est chargé de l’exécution de cet ordre.

ART. 2. – La commission militaire sera composée de sept colonels du corps du maréchal Davout, où il sera jugé.

ART. 3. – Le major général est chargé de l’exécution du présent décret.

(en savoir plus)

 

Berlin, 28 octobre 1806

A la princesse Ferdinand de Prusse

J’ai reçu la lettre de Votre Altesse Royale. J’ai été touché de la position de Mme de Hatzfeld. Je l’ai convaincue que son mari avait bien de torts, et que les lois de la guerre le condamnaient à des peines capitales. Toutefois je lui ai même évité les désagréments d’un jugement et lui ai remis sa peine et la pièce de conviction. Il est vrai que la douceur et la peine profonde de Mme de Hatzfeld m’ont forcé à ce que j’ai fait; mais je serais fâché que Votre Altesse Royale n’y vît pas aussi l’intention où j’ai été de lui être agréable.

 

Berlin, 28 Octobre 1806

A M. Daru

Monsieur Daru, il est nécessaire que vous fassiez verser dans caisse du payeur l’argent des différentes caisses de Berlin, afin que sans toucher à l’argent de France, le major général puisse en disposer pour les dépenses de l’artillerie, du génie, et autres dépenses extraordinaires, jusqu’à concurrence de ce que j’ai mis à sa disposition. Vous défendrez aux payeurs de payer avec de l’argent de France; ils payeront avec de l’argent de Berlin; on payera demain un mois de solde aux corps des maréchaux Davout et Augereau , à la division de cavalerie du général Nansouty et à ma Garde, et l’on tiendra l’argent prêt pour tous les corps de l’armée à mesure qu’ils passeront à Berlin.

Mon intention est que mon armée ait du vin, que vous fassiez faire l’inventaire des caves, et que vous en fassiez réunir une quantité nécessaire pour en distribuer à l’armée pendant deux mois. Vous ferez réunir d’abord à Spandau la quantité d’eau-de-vie nécessaire pour faire deux mois de distribution à l’armée. Vous ferez distribuer dès demain aux corps des maréchaux Davout et Augereau, à la division de cavalerie, une demi-bouteille de vin par jour pour chaque soldat.

Vous ferez prendre, dans les maisons des personnes de la Cour qui ont quitté Berlin, les matelas et effets de logement nécessaires pour les officiers, et vous les ferez transporter à Spandau. Vous prendrez des mesures pour lever le drap nécessaire pour faire 100,000 capotes et 100,000 pantalons, pour vous procurer 100,000 paires de souliers, 100,000 chapeaux et tous les objets nécessaires pour couvrir l’armée. Il faut aussi désigner pour le logement des officiers du corps d’armée les maisons des personnes de la Cour absentes de Berlin, afin de soulager le bourgeois autant que possible. Mon intention est que Berlin me fournisse abondamment tout ce qui est nécessaire pour mon armée, et de ne rien ménager pour que mes soldats soient dans l’abondance de tout.

 

Berlin, 28 octobre 1806

A M. de Thiard, gouverneur de la ville de Dresde

J’ai reçu votre lettre. Je désire que les Bavarois soient traités comme mes troupes; que des souliers, des armes leur soient fournis s’ils en ont besoin, et qu’on cherche les moyens de contenter les généraux et les officiers en réprimant tout ce qui est excès et pillage. Je désire beaucoup connaître en détail la situation de la ville et de la cour.

 

Berlin, 28 octobre 1806

Au général Clarke

Je reçois votre lettre du 24 octobre. Portez une grande attention à ce que les petits blessés ne soient pas évacués d’Erfurt du côté de France, parce qu’ils y rentreraient; dirigez-les sur Wittenberg et Spandau, par détachements de 100 hommes. Le maréchal Mortier m’écrit qu’il sera le 28 à Fulde; ainsi vous devez en avoir aujourd’hui les nouvelles. Le personnel de l’artillerie et les hommes à pied qui se trouvaient à Würzburg doivent être arrivés à Erfurt à l’heure qu’il est. Cela vous donnera les moyens convenables. Une brigade de Hesse-Darmstadt, un bataillon du grand-duc de Würzburg, un bataillon du prince Primat, un second bataillon de Nassau, troupes de Bade, doivent également arriver à Erfurt. Écrivez à mes ministres près de ces princes pour savoir pourquoi ces troupes n’arrivent pas. Un bataillon du grand-duc de Berg doit également venir à Erfurt pour prendre des fusils. J’ai donné des ordres pour que vous soit envoyé un officier du génie, des officiers de santé et un payeur. En attendant que M. la Bouillerie vous ait envoyé un payeur, nommez provisoirement quelqu’un. Vous aurez vu le décret qui constitue le pays d’Erfurt en gouvernement et qui y envoie un intendant.

Du moment que le 14e de ligne ne vous sera plus utile à Erfurt, non plus que le régiment de dragons que j’ai envoyé pour nettoyer les derrières de l’armée, ayez soin de diriger toutes ces troupes sur Berlin. J’imagine que, du moment que l’avant-garde de l’armée Nord sera arrivée à Goettingen, et le maréchal Mortier à Fulde, le 14e de ligne et le régiment de dragons seront inutiles à Erfurt, et vous les ferez repasser ici en toute diligence.

 

Berlin, 28 octobre 1806

Au maréchal Kellermann

Mon Cousin, j’approuve que vous donniez le commandement de la 1e compagnie des gendarmes d’ordonnance à M. Laval-Montmorency. J’approuve également le choix que vous avez fait de M. Bryas, de Bruxelles. Du moment que la 1e compagnie sera de 120 hommes, dirigez-la sur Berlin. Je n’approuve point que le prince d’lsembourg ait le commandement de ce corps; il n’est point convenable de mettre un étranger à la tête de Français. Je vous laisse maître du choix du commandant de la 2e compagnie.

 

Berlin, 29 octobre 1806

Au maréchal Davout, à Friedrichsfelde

Mon Cousin, vous aurez reçu du major général les ordres de votre mouvement de demain; mais je ne veux pas perdre un moment, pour vous instruire de la nouvelle du beau combat de cavalerie de Prenzlow (Prenzlau 28 octobre 1806). Le prince de Hohenlohe a mis bas les armes avec 16,000 hommes d’infanterie et 4,000 de cavalerie, 45 drapeaux, 84 pièces d’artillerie attelées; le prince Auguste de Prusse, le prince de Schwerin sont prisonniers, et d’autres généraux prussiens, tous les Gardes du Roi. Ces 4,000 hommes de cavalerie arrivent demain à Spandau; et, comme tous mes dragons à pied sont déjà montés, envoyez tous vos hommes de la cavalerie qui sont à pied pour y avoir des chevaux; les chevaux sont sellés et en état. La colonne de Blücher sera prise probablement demain; j’attends des nouvelles de Soult, qui aura aussi pu prendre celle du duc de Weimar. Communiquez cela au corps d’armée.

 

Berlin, 29 octobre 1806

Au grand-duc de Berg

Je reçois la nouvelle du combat de Prenzlow. Témoignez-en ma satisfaction aux dragons et à la cavalerie légère de Milhaud et Lasalle.

 

Berlin, 29 octobre 1806

22e BULLETIN DE LA GRANDE ARMÉE

Les événements se succèdent avec rapidité. Le grand-duc de Berg est arrivé le 27 à Hasleben avec une division de dragons. Il avait envoyé à Boitzenburg le général Milhaud avec le 13e régiment de chasseurs, et la brigade de cavalerie légère du général Lasalle sur Prenzlow. Instruit que l’ennemi était en force à Boitzenburg, il s’est porté à Wichmansdorf. A peine arrivé là, il s’aperçut qu’une brigade de cavalerie ennemie s’était portée sur la gauche dans l’intention de couper le général Milhaud. Les voir, les charger, jeter le corps des gendarmes du Roi dans le lac fut l’affaire d’un moment. Ce régiment, se voyant perdu, demanda à capituler. Le prince, toujours généreux, le lui accorda; 500 hommes mirent pied à terre et remirent leurs chevaux. Les officiers se retirent chez eux sur parole. Quatre étendards de la Garde, tous d’or, furent le trophée du petit combat de Wichmansdorf, qui n’était que le prélude de la belle affaire de Prenzlow.

Ces célèbres gendarmes, qui ont trouvé tant de commisération après la défaite, sont les mêmes qui, pendant trois mois, ont révolté la ville de Berlin par toutes sortes de provocations. Ils allaient sous les fenêtres de M. Laforest, ministre de France, aiguiser leurs sabres; les gens de bon sens haussaient les épaules, mais la jeunesse sang expérience et les femmes passionnées, à l’exemple de la Reine, voyaient dans cette ridicule fanfaronnade un pronostic sûr des grandes destinées qui attendaient l’armée prussienne.

Le prince de Hohenlohe, avec les débris de la bataille d’Iena cherchait à gagner Stettin. Il avait été obligé de changer de route parce que le grand-duc de Berg était à Templin avant lui. Il voulut déboucher de Boitzenburg sur Hasleben. Il fut trompé dans son mouvement. Le grand-duc de Berg jugea que l’ennemi cherchait à gagner Prenzlow : cette conjecture était fondée. Le prince marcha toute la nuit avec les divisions de dragons des généraux Beaumont et Grouchy, éclairées par la cavalerie légère du général Lasalle. Les premiers postes de nos hussards arrivèrent à Prenzlow avec l’ennemi, mais ils furent obligés de se retirer, le 28 au matin, devant les forces supérieures que déploya le prince de Hohenlohe. A neuf
heures du matin, le grand-duc de Berg arriva à Prenzlow, et à dix heures il vit l’armée ennemie en pleine marche. Sans perdre de temps en vains mouvements, le prince ordonna au général Lasalle de charger dans les faubourgs de Prenzlow, et le fit soutenir par les généraux Grouchy et Beaumont, et leurs six pièces d’artillerie légère. Il fit traverser, à Golmitz, la petite rivière qui passe à Prenzlow, par trois régiments de dragons, attaquer le flanc de l’ennemi et chargea son autre brigade de dragons de tourner la ville. Nos braves canonniers à cheval placèrent si bien leurs pièces et tirèrent avec tant d’assurance qu’ils mirent de l’incertitude dans les mouvements de l’ennemi. Dans le moment, le général Grouchy reçut l’ordre de charger; ses braves dragons s’en acquittèrent avec intrépidité. Cavalerie, infanterie, artillerie, tout fut culbuté dans les faubourgs de Prenzlow. On pouvait entrer pêle-mêle avec l’ennemi dans la ville; mais le prince préféra les faire sommer par le général Belliard. Les portes de la ville étaient déjà brisées; sans espérance, le prince de Hohenlohe, un des principaux boute-feux de cette guerre impie, capitula et défila devant l’armée française avec 16,000 homme d’infanterie, presque tous gardes ou grenadiers, 6 régiments de cavalerie, 45 drapeaux et 64 pièces d’artillerie attelées. Tout ce qui avait échappé des Gardes du roi de Prusse à la bataille d’Iena est tombé en notre pouvoir. Nous avons tous les drapeaux des Gardes à pied e à cheval du Roi. Le prince de Hohenlohe, commandant en chef après la blessure du duc de Brunswick, un prince de Mecklenburg-Schwerin et plusieurs généraux, sont nos prisonniers.

« Mais il n’y a rien de fait tant qu’il reste à faire, écrivit l’Empereur au grand-duc de Berg. Vous avez débordé une colonne de 8,000 hommes commandée par le général Blücher : que j’apprenne bientôt qu’elle a éprouvé le même sort. »

Une autre de 10,000 hommes a passé l’Elbe; elle est commandée par le duc de Weimar; tout porte à croire que lui et toute sa colonne vont être enveloppés.

Le prince Auguste- Ferdinand, frère du prince Louis tué à Saalfeld, et fils du prince Ferdinand, frère du grand Frédéric, a été pris par nos dragons les armes à la main.

Ainsi cette grande et belle armée prussienne a disparu comme un brouillard d’automne au lever du soleil. Généraux en chef, généraux commandant les corps d’armée, princes, infanterie, cavalerie, artillerie, il n’en reste plus rien. Nos postes étant entrés à Francfort-sur-l’Oder, le roi de Prusse s’est porté plus loin. Il ne lui reste pas 15,000 hommes; et, pour un tel résultat, il n’y a presque aucune perte de notre côté.

Le général Clarke, gouverneur du pays d’Erfurt, a fait capituler un bataillon saxon qui errait sans direction.

L’Empereur a passé, le 28, la revue du corps du maréchal Davout sous les murs de Berlin. Il a nommé à toutes les places vacantes; il a récompensé les braves. Il a ensuite réuni les officiers et sous-officiers en cercle et leur a dit :

« Officiers et sous-officiers du 3e corps d’armée, vous vous êtes couverts de gloire à la bataille d’Iena; j’en conserverai un éternel souvenir. Les braves qui sont morts, sont morts avec gloire. Nous devons désirer de mourir dans des circonstances si glorieuses. »

En passant la revue des 12e, 6le et 85e régiments de ligne, qui ont le plus perdu à cette bataille, parce qu’ils ont dû soutenir les plus grands efforts, l’Empereur a été attendri de savoir morts ou grièvement blessés beaucoup de ses vieux soldats, dont il connaissait le dévouement et la bravoure depuis quatorze ans. Le 12e régiment surtout a montré une intrépidité digne des plus grands éloges.

Aujourd’hui à midi, l’Empereur a passé la revue du 7e corps, que commande le maréchal Augereau. Ce corps a très-peu souffert. La moitié des soldats n’a pas eu occasion de tirer un coup de fusil; mais tous avaient la même volonté et la même intrépidité. La vue de ce corps était magnifique.

« Votre corps seul, a dit l’Empereur, est plus fort que tout ce qui reste au roi de Prusse, et vous ne composez pas le dixième de mon armée. »

Tous les dragons à pied que l’Empereur avait fait venir à la Grande Armée sont montés, et il y a au grand dépôt de Spandau 4,000 chevaux sellés et bridés dont on ne sait que faire, parce qu’il n’y a pas de cavaliers qui en aient besoin. On attend avec impatience l’arrivée des dépôts.

Le prince Auguste a été présenté à l’Empereur au palais de Berlin après la revue du 7e corps d’armée. Ce prince a été renvoyé chez son père, le prince Ferdinand, pour se reposer et se faire panser de ses blessures.

Hier, avant d’aller à la revue du corps du maréchal Davout, l’Empereur avait rendu visite à la veuve du prince Henri, et au prince et à la princesse Ferdinand, qui se sont toujours fait remarquer par la manière distinguée avec laquelle ils n’ont cessé d’accueillir les Francais.

Dans le palais qu’habite l’Empereur à Berlin se trouve la sœur du roi de Prusse, princesse électorale de Hesse-Cassel; cette princesse est en couches; l’Empereur a ordonné à son grand maréchal du palais de veiller à ce qu’elle ne fût pas incommodée du bruit et des mouvements du quartier général.

Le dernier bulletin rapporte la manière dont l’Empereur a reçu le prince de Hatzfeld à son audience. Quelques instants après, ce prince fut arrêté. Il aurait été traduit devant une commission militaire et inévitablement condamné à mort; des lettres de ce prince au prince de Hohenlohe, interceptées aux avant-postes, avaient appris que quoiqu’il se dit chargé du gouvernement civil de la ville, il instruisait l’ennemi du mouvement des Francais. Sa femme, fille du ministre Schulenburg, est venue se jeter aux pieds de l’Empereur; elle croyait que son mari était arrêté à cause de la haine que le ministre Schulenburg portait à la France. L’Empereur la dissuada bientôt, et lui fit connaître qu’on avait intercepté des papiers desquels il résultait que son mari faisait un double rôle, et que les lois de la guerre étaient impitoyables sur un pareil délit. La princesse attribuait à l’imposture de ses ennemis cette accusation qu’elle appelait une calomnie.

 » Vous connaissez l’écriture de votre mari, dit l’Empereur, je vais vous faire juge. »

Il fit apporter la lettre interceptée et la lui remit. Cette femme, grosse de plus de huit mois, s’évanouissait à chaque mot qui lui découvrait jusqu’à quel point était compromis son mari dont elle reconnaissait l’écriture. L’Empereur fut touché de sa douleur, de sa confusion, des angoisses qui la déchiraient:

 » Eh bien, lui dit-il, vous tenez cette lettre, jetez-la au feu; cette pièce anéantie, je ne pourrai plus faire condamner votre mari.  »

Cette scène touchante se passait près de la cheminée. Mme de Hatzfeld ne se le fit pas dire deux fois. Immédiatement après, le prince de Neufchâtel reçut l’ordre de lui rendre son mari. La commission militaire était déjà réunie. La lettre seule de M. de Hatzfeld le condamnait; trois heures plus tard il était fusillé.

 

Berlin, 30 octobre 1806

Au général Marmont

Monsieur le Général Marmont, j’ai vu avec peine, dans le temps, les dispositions que vous aviez faites du côté de Cattaro, dont je ne comprenais pas le motif, et, si j’avais été à la place de l’amiral russe, je ne vous aurais pas laissé établir vos batteries; mais c’était une suite de son système de ne pas vous rendre Cattaro. J’ai vu avec plus de peine que, lorsque je prenais tant de soin pour approvisionner Raguse de vivres, vous les exposiez à être perdus. Je ne vous ai pas reconnu dans ces dispositions, qui n’ont pas de raisonnement. Si, du point où vous avez porté votre artillerie, vous aviez pu la transporter à Cattaro, cela aurait eu un but, quoique un peu hasardé; encore n’auriez-vous pas dû le faire sans mon ordre, puisque moi seul pouvais savoir si les circonstances politiques me permettraient de laisser longtemps 12 ou 15,000 hommes aux bouches de Cattaro.

J’ai appris avec plaisir la défaite des Russes. Laissez de bonnes troupes au général Lauriston. Faites rentrer le 5e de ligne et le 23e dans le fond de la Dalmatie; ce sont les premières troupes à faire rentrer en Italie, comme ayant besoin d’être réorganisées. Il faut que le général Lauriston ait assez de troupes pour tenir la campagne contre les Russes et les Monténégrins.

 

Berlin, 30 octobre 1806

A M. Cambacérès

Mon Cousin, je reçois votre lettre du 23, où je voie que vous n’avez pas encore reçu le bulletin de la bataille du 14. Je pense que vous n’aurez pas tardé à le recevoir. Je suis à Berlin depuis deux jours, fort occupé. Je vous envoie un rapport du ministre Dejean. Je ne puis concevoir que les préfets prennent sur eux, dans une chose si importante que le recrutement, sans attendre mon ordre. Le roi de Hollande ne commande pas dans l’intérieur de l’Empire.

Quand donc les préfets auront-ils un peu de sens et d’aplomb ? Faites-leur écrire dans ce sens. Aucun recruteur étranger ne doit recruter en France. Il faut un décret bien solennel pour se départir de cet ordre.

 

Berlin, 30 octobre 1806

A M. Fouché

L’affaire de Lyon mérite un sévère châtiment; mais pour y arriver, il faut suivre ce que la législation veut. Consultez là-dessus l’archi-chancelier et le Conseil d’État. Si cela est du ressort de la haute cour, traduisez les coupables devant la haute cour. L’obscurité des individus ne fait rien. Quand la haute cour aura fait son devoir, je verrai ce que j’ai à faire. Éclaircissez bien l’affaire. Je m’en rapporte à Regnauld pour lui donner sa juste mesure. Cela ne peut que faire du bien à l’esprit public, et surtout chez l’étranger, où on croit cette conspiration grave. Il serait bon que la haute cour se tint et la jugeât pendant mon absence. Cela montrerait ce qui est, la marche naturelle du Gouvernement et la force des choses.

 

Bertin, 30 octobre 1806

Au roi de Bavière

Je remercie Votre Majesté de la lettre qu’elle m’a fait remettre par son aide de camp. Je suis maître de la plus grande partie des États du roi de Prusse, de toute son armée. Hier 29, le prince Hohenlohe, avec 16,000 hommes d’infanterie, 6 régiments de cavalerie, 45 drapeaux, 64 pièces de canon, a mis bas les armes à Prenzlow. J’attends à chaque instant la nouvelle que les colonnes du duc de Weimar et du général Blücher ont éprouvé le même sort. Mes troupes sont maîtresses de Francfort et ont passé l’Oder. Le roi de Prusse a passé la Vistule. La 1e division des troupes de Votre Majesté, qui est entrée à Dresde, se dirige sur Francfort; la 2e division se rend aussi à Francfort; les troupes du roi de Wurtemberg suivront la même destination : ce qui forme un corps d’armée à la tête duquel marche le prince Jérôme. En confiant à mon frère le commandement de ces troupes, j’ai voulu leur donner une preuve de l’intérêt que je leur porte et du désir de ne pas les compromettre au delà des chances de la guerre. Votre Majesté peut compter, dans toutes les circonstances, sur les effets de mon amitié et sur le soin que j’aurai constamment des intérêts de sa liaison.

 

Berlin, 30 octobre 1806

Au roi de Wurtemberg

Monsieur mon Frère, j’ai reçu la lettre de Votre Majesté. Elle aura été informée de mon entrée à Berlin et de la prise du prince de Hohenlohe avec 16,000 hommes d’infanterie composée des Gardes du Roi et autres troupes d’élite, 6 régiments de cavalerie, 45 drapeaux et 64 pièces de canon. On m’annonce également que le général Blücher, avec 5 régiments de cavalerie, a mis pied à terre et s’est rendu le 29 au matin près de Loecknitz. Mes troupes ont passé l’Oder; celles de Votre Majesté ont reçu l’ordre de se rendre sur l’Oder, ainsi que les deux divisions bavaroises. Ce corps, qui sera d’environ 25,000 hommes, sera sous les ordres du prince Jérôme. En confiant vos troupes à mon frère, j’ai voulu montrer l’intérêt que je leur porterai dans toutes les combinaisons militaires.

Jusqu’à cette heure je n’entends point parler des Russes. J’avoue à Votre Majesté que je serais fort aise de les rencontrer, pour leur donner une bonne et sévère leçon, qui les fit repentir du peu de souvenir et de reconnaissance qu’ils ont conservé des bons procédés que j’ai eus à leur égard à Austerlitz. Je penserais que les succès que nous avons obtenus pourraient porter Votre Majesté à ordonner des prières publiques pour en remercier Dieu.

 

Berlin, 30 octobre 1806

Au prince Primat

Les succès qu’ont obtenus mes armes et celles de mes alliés de la Confédération du Rhin m’ont porté à ordonner dans mon Empire des prières publiques pour remercier le Dieu des armées de ces victoires signalées. Peut-être Votre Altesse jugera-t-elle devoir en ordonner dans toute l’étendue de ses États et inviter les souverains de la Confédération du Rhin à suivre cet exemple.

Mes troupes ont passé l’Oder; l’armée prussienne n’existe plus.

Toute la Garde à pied et à cheval du Roi, tous ses bataillons grenadiers ont été faits prisonniers. Ce prince a passé la Vistule.

 

Berlin, 30 octobre, 1806

Au prince Eugène

Mon Fils, vous devez avoir en Italie dix fois plus de canons qu’il ne vous en faut. Vous en avez trop à Palmanova, et trop presque partout. Vous pouvez ôter de l’Istrie et de la Dalmatie toutes les pièces que vous jugerez convenable. Vous pouvez prendre à Ancône toutes les pièces qui vous sont utiles, d’autant plus que je crois qu’il y en a beaucoup qui m’appartiennent.

 

Berlin, 30 octobre 1806

Au roi de Naples

Mon Frère, je reçois l’état des officiers que vous avez renvoyés. J’approuve fort ce que vous avez fait. Ces officiers me seront plus utiles ailleurs; peut-être en gardez-vous encore trop. Cependant je comprends bien qu’il faut organiser l’armée et le territoire, et qu’il faut pour cela un certain nombre d’individus. Si le général Mossel n’avait pas encore dépassé Milan, donnez-lui l’ordre de se diriger par le Tyrol sur la Grande Armée. Donnez le même ordre au général Debelle et au général Franceschi, si c’est celui qui était aide de camp de Soult.

 

Berlin, 30 octobre 1806

23e BULLETIN DE LA GRANDE ARMÉE

Le duc de Weimar est parvenu à passer l’Elbe à Havelberg. Le maréchal Soult s’est porté le 29 à Rathenow, et le 30 à Wüsterhausen.

Le 29, la colonne du duc de Weimar était à Rheinsberg, et le maréchal prince de Ponte-Corvo à Fürstenberg. Il n’y a pas de doute que ces 14,000 hommes ne soient tombés ou ne tombent dans ce moment au pouvoir de l’armée française. D’un autre côté, le général Blücher, avec 7,000 hommes, quittait Rheinsberg le 29 au matin pour se porter sur Stettin. Le maréchal Lannes et le grand-duc de Berg avaient trois marches d’avance sur lui. Cette colonne est tombée en notre pouvoir ou y tombera sous quarante-huit heures.

Nous avons rendu compte, dans le dernier bulletin, qu’à l’affaire de Prenzlow le grand-duc de Berg avait fait mettre bas les armes au prince de Hohenlohe et à ses 17, 000 hommes. Le 29, une colonne ennemie de 6,000 hommes a capitulé dans les mains du général Milhaud à Pasewalk. Cela nous donne encore 2,000 chevaux sellés et bridés avec des sabres. Voilà plus de 6,000 chevaux que l’Empereur a ainsi à Spandau , après avoir monté toute sa cavalerie.

Le maréchal Soult, arrivé à Rathenow, a rencontré cinq escadrons de cavalerie saxonne qui ont demandé à capituler. Il leur a fait signer la capitulation ci-jointe. C’est encore 500 chevaux pour l’armée.

Le maréchal Davout a passé l’Oder à Francfort. Les alliés bavarois et wurtembergeois, sous les ordres du prince Jérôme, sont en marche de Dresde sur Francfort.

Le roi de Prusse a quitté l’Oder et a passé la Vistule; il est à Graudenz. Les places de Silésie sont sans garnisons et sans approvisionnements. Il est probable que la place de Stettin ne tardera pas à tomber en notre pouvoir. Le roi de Prusse est sans armée, sans artillerie, sans fusils. C’est beaucoup que d’évaluer à 12 on 15,000 hommes ce qu’il aura pu réunir sur la Vistule. Rien n’est curieux comme les mouvements actuels. C’est une espèce de chasse à la cavalerie légère, qui va aux aguets des corps d’armée, est sans cesse détournée par des colonnes ennemies qui sont coupées.

Jusqu’à cette heure nous avons 150 drapeaux, parmi lesquels sont ceux brodés des mains de la belle Reine, beauté aussi funeste aux peuples de la Prusse que le fut Hélène aux Troyens.

Les gendarmes de la Garde ont traversé Berlin pour se rendre prisonniers à Spandau. Le peuple, qui les avait vus si arrogants il y a peu de semaines, les a vus dans toute leur humiliation.

L’Empereur a fait aujourd’hui une grande parade qui a duré depuis onze heures du matin jusqu’à six heures du soir. Il a vu en détail toute sa Garde à pied et à cheval, et les beaux régiments de carabiniers et de cuirassiers de la division Nansouty; il a fait différentes promotions, en se faisant rendre compte de tout dans le plus grand détail.

Le général Savary, avec deux régiments de cavalerie, a déjà atteint le corps du duc de Weimar, et sert de communication pour transmettre les renseignements au grand-duc de Berg, au prince de Ponte-Corvo et au maréchal Soult.

On a pris possession des États du duc de Brunswick. On croit que ce duc s’est réfugié en Angleterre. Toutes ses troupes ont été désarmées. Si ce prince a mérité, à juste titre, l’animadversion du peuple français, il a aussi encouru celle du peuple et de l’armée prussienne : du peuple, qui lui reproche d’être l’un des auteurs de la guerre; de l’armée, qui se plaint de ses manœuvres et de sa conduite militaire. Les faux calculs des jeunes gendarmes sont pardonnables; mais la conduite de ce vieux prince, âgé de soixante et douze ans, est un excès de délire et dont la catastrophe ne saurait exciter des regrets. Qu’aura donc de respectable la vieillesse si, aux défauts de son âge, elle joint la fanfaronnade et l’inconsidération de la jeunesse ?

 

Berlin, 31 octobre 1806, 8 heures du matin

Au grand-duc de Berg

Mon Frère, je vous fais mon compliment sur la prise de Stettin; si votre cavalerie légère prend ainsi des villes fortes, il faudra que je licencie le génie et que je fasse fondre mes grosses pièces. Mais il n’y a encore rien de fait; vous avez encore 25,000 hommes à prendre. L’adjudant commandant Gérard, qui est parti hier d’ici, a dû vous instruire de l’état des choses. Vous avez le général Blücher à prendre et le duc de Weimar, ce qui fait plus de 25,000 hommes, Blücher doit être pris. Le duc de Weimar est poursuivi de près par le maréchal Bernadotte; le maréchal Soult le suit de très-loin. Descendez l’Oder; faites-le poursuivre l’épée dans les reins et jusqu’à Stralsund, s’il va là. Point de repos que ces deux colonnes n’aient mis bas les armes.

 

Berlin, 31 octobre 1806, 8 heures du matin

Au maréchal Davout, à Francfort-sur-l’Oder

Mon Cousin, une nouvelle colonne de 6,000 hommes a mis bas les armes devant le 13e de chasseurs que commande le général Milhaud. Stettin est pris; on y a trouvé 160 canons en batterie, 6,000 hommes de garnison de belles troupes, beaucoup de généraux. Tout cela a été pris par le général Lasalle et ses deux régiments de hussards. Des magasins de toute espèce existent dans cette place. Après cela, la prise de Küstrin devient plus raisonnable. Nous tenons encore 22,000 hommes, le duc de Weimar avec 14,000 et Blücher avec 7 à 8,000. Ils sont tellement cernés par les maréchaux Lannes et Bernadotte et par le grand-duc de Berg, qu’il est très-probable qu’ils sont pris à l’heure qu’il est. J’ai fait vérifier à Stettin qu’il n’a pas passé un seul homme de l’armée prussienne par cette ville. Je suis très-curieux de savoir ce qui a passé à Küstrin. Par là on saura positivement le nombre de troupes qui restent au roi de Prusse.

 

Berlin, 31 octobre 1806, 10 heures du matin

Au maréchal Soult

Mon Cousin, Stettin a été pris avant-hier; 6,000 hommes de garnison, 160 pièces de canon sur les remparts, des magasins immenses, plusieurs généraux, tout cela s’est rendu à la cavalerie légère du général Lasalle. Celle du général Milhaud a fait mettre bas les armes à 6,000 hommes près de Pasewalk; c’était tout ce qui restait du corps du prince de Hohenlohe.

J’ai vu avec plaisir que vous vous étiez mis à la poursuite du duc de Weimar; poursuivez-le jusque dans la Baltique.

Le maréchal Davout a passé l’Oder à Francfort. Le roi de Prusse s’est retiré derrière la Vistule. Pas un homme de tout ce qui restait de la bataille du 14 n’a passé l’Oder.

 

Berlin, 31 octobre 1806

Au maréchal Berthier

Envoyez sur-le-champ un piquet de cavalerie pour arrêter le prince de Hohenlohe. Je ne veux pas qu’il aille en Silésie. L’aide de camp du grand-duc de Berg vous dira où on peut le trouver.

Donnez l’ordre au maréchal Davout qu’aucun officier prussien ne puisse passer pour se rendre en Silésie. Mon intention est qu’aucun officier prussien fait prisonnier ne passe l’Oder.

Le 64e, le 44e et le 105e seront casernés, dans la journée, dans les casernes de Berlin.

Le 16e régiment d’infanterie légère sera réparti dans les villages qui sont sur la route de Küstrin et de Stettin.

Aucune troupe ne bivouaquera autour de Berlin.

 

Berlin, 31 octobre 1806

A Madame de Hatzfeld

J’ai lu avec plaisir votre lettre. Je me souviens aussi avec plaisir du moment où j’ai pu finir toutes vos peines. Dans toutes les circonstances qui pourront se présenter où je pourrai vous être utile vous pouvez accourir à moi, et vous me trouverez aise de vous être agréable.

 

Berlin , 31 octobre 1806

A M. Thiard (Auxonne-Theodore-Marie Thiard, comte de Bissy, 1772-1852. Il est alors chambellan de l’Empereur)

Donnez ordre au cardinal Arezzo, nonce du Pape, qui est Dresde, de se rendre à Berlin, où je veux le voir.

 

Berlin, 31 octobre 1806

ORDRES

Il faut tenir un conseil d’administration composé de M. Villemanzy, de M. Estève, de M. la Bouillerie ; y appeler, s’il est nécessaire, les hommes du roi de, Prusse qui connaissent le pays, pour me proposer les impositions à frapper sur la rive gauche de l’Elbe.

Les États du duc de Brunswick, ceux du duc de Weimar, doivent y être compris; la Saxe doit y être comprise aussi.

On fera également un autre projet pour l’organisation de la monarchie prussienne en deçà de l’Oder, de manière à me faire rentrer de l’argent le plus tôt possible.

On présentera également un projet d’ordre du jour pour distribuer les capotes fournies à Leipzig et à Berlin, en prenant pour principe que les municipalités n’achètent rien ; j’aime mieux leur argent.

Demain à midi M. Daru me portera le résultat de ce travail.

On présentera aussi un projet de décret pour l’organisation de la ville de Berlin, garde nationale et municipalité, ainsi que pour le reste du pays, en mettant un commandant militaire et un administrateur.

  1. Daru présentera aussi demain un coup d’œil sur la situation des magasins de Wittenberg, Spandau et Berlin, et de la compagnie de Breidt; une situation des hôpitaux telle qu’on l’a; une situation de la caisse de l’armée, ce qu’il y a et ce qu’il y a en route.

Mais, pour ne pas confondre ce qui est relatif à l’administration de l’armée, M. Daru m’en rendra compte à six heures.

S’il est des choses qu’il ne sache pas clair, il fera venir les chefs de service.

 

Berlin, 31 Octobre 1806

Au maréchal Mortier

Mon Cousin, j’espère qu’avant le 5 novembre vous serez maître de Cassel, que votre mission sera finie pour cette époque, et que la première division du roi de Hollande sera à peine arrivée à Cassel que vous la renverrez au roi de Hollande, qui en a besoin, devant se porter en Hanovre. Mon intention est qu’au plus tard le 10 vous vous mettiez en marche, en laissant, comme je l’ai ordonné, le général Lagrange pour gouverneur de Cassel, et que vous dirigiez votre corps d’armée sur le Hanovre hormis ce que vous jugerez nécessaire de laisser pour maintenir la tranquillité dans le pays. Quelques détachements de cavalerie et un régiment d’infanterie doivent être suffisants. Votre arrivée en Hanovre pour renforcer le roi de Hollande est très-urgente; vous êtes destiné à remplir là une mission de la plus grande importance.

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Stettin vient de se rendre; 6,000 hommes ont été pris dans la ville, 160 pieces de canon sur les remparts. Une colonne de 7,000 hommes a mis bas les armes le 29.

Faites passer cette lettre au prince Primat (voir plus haut au 30 octobre)

 

Berlin, 31 octobre 1806

Au roi de Hollande

Par votre lettre je vois que vous serez le 29 à Paderborn. Ainsi au ler novembre vous aurez été à Goettingen. Le maréchal Mortier vous aura demandé une division de votre armée pour l’aider à prendre possession de Cassel; mais j’espère que cette division aura à peine eu le temps d’arriver jusqu’à Cassel, puisque, une fois le prince éloigné et les premières milices désarmées, tout sera fini. Je suppose donc que, le 5 novembre, votre division sera de retour. Comme la mission contre Hesse-Cassel est un peu délicate, j’imagine que vous ne vous en serez pas chargé en personne. Partez le plus tôt possible pour le Hanovre et pour prendre possession de l’électorat. Je vous ai dit de prendre le 22e de ligne afin d’avoir trois bons régiments français. Le maréchal Mortier viendra vous joindre en Hanovre aussitôt que je connaîtrai l’état des choses. Le maréchal Mortier a 10,000 hommes et vous 12,000; vous aurez ainsi 22,000 hommes; ce sera beaucoup plus qu’il ne vous faut pour l’armée de Hanovre. D’ailleurs, je ne vous laisserai jamais seul. Hameln et Nienburg ne tarderont pas à se rendre quand ils sauront les désastres de leur patrie. Même devant un petit corps d’observation, sans les bloquer, pour les empêcher de faire des courses dans le pays. Rendez-vous maître de tout l’électorat. Correspondez souvent avec moi et envoyez-moi des états de situation. Si vous avez des hommes à pied en Hollande, faites-en venir en Hanovre, où vous les monterez par des réquisitions.

Du moment que vous serez en Hanovre, mettez-vous en correspondance avec le maréchal Ney, qui bloque Magdeburg, et avec général que j’ai nommé gouverneur de Brunswick; ils ne se trouve qu’à deux petites journées de Hanovre.

 

Berlin, 31 octobre 1806

A M. Cambacérès

Mon Cousin, je viens d’ordonner que le général Canclaux serait chargé d’organiser et commanderait 3,000 gardes nationales des départements de la Somme et de la Seine-Inférieure. Le général Rampon en commande 6,000 à Saint-Omer. Cela fera 9,000, qui pourront se porter soit sur Boulogne, soit sur Cherbourg, selon événements. J’ai ordonné que le général Lamartillière en organiserait 3,000 à Bordeaux. Pressez pour que tout cela se fasse promptement, afin que mes côtes ne soient pas sans défense, tant pour le moment que pour le printemps prochain; car il est possible que mon armée ne soit pas rentrée pour cette époque, quoique de ma personne j’espère être de retour. Prenez des renseignements et faites-moi connaître jusqu’à quel point je puis compter sur les 3,000 hommes du général Canclaux, et si, en organisant trois autres mille gardes nationales dans les départements du Calvados et de la Manche, je pourrais retirer le 5e d’infanterie légère, qui est là. Dans toute probabilité, si les Anglais envoient du monde, ce sera en Hanovre pour soutenir la Suède, comme ils en envoient en Sicile pour soutenir le roi de Naples.

Vous verrez, par le vingt-quatrième bulletin, la situation de mes affaires ici. Tout va aussi bien qu’il est possible de se l’imaginer. La Prusse est abattue et ne compte plus pour rien. Mes pertes sont légères. On ne saurait se trouver dans une meilleure position.

 

Berlin, 31 octobre 1806

Au général Canclaux

Je vous ai nommé pour organiser et commander 3,000 hommes de gardes nationales de la Somme et de la Seine-Inférieure. Je désire que vous voyiez en cela une marque de ma confiance dans vos talents et votre attachement à ma personne. Rendez-vous à Amiens et dirigez les gardes nationales sur le Havre, Dieppe et Saint-Valery. Donnez tous vos soins à l’instruction de cette réserve, afin que, si au printemps les Anglais inquiètent mes côtes, vous puissiez vous porter sur Cherbourg, Boulogne et partout où il serait besoin.

 

Berlin, 31 octobre 1806

Au prince Eugène

Mon Fils, l’armée du roi de Prusse n’existe plus. Tout ce qui était à Iena, 160,000 hommes, ont été tués, blessés ou pris; pas un homme n’a passé l’Oder. Je suis maître de leurs places fortes, de Spandau, de Stettin. Mes troupes sont sur les confins de la Pologne. Le roi de Prusse a passé la Vistule; il ne lui reste pas 10,000 hommes. Je suis assez content des habitants de Berlin.

J’envoie les différents décrets dont vous aurez besoin.

Les quatre régiments de cuirassiers doivent être partis; faites-moi connaître quand ils seront sur le Danube.

 

Berlin, 31 octobre 1806

Au prince Eugène

Mon Fils, faites confisquer tous les bâtiments prussiens qui trouvent dans mes ports d’Italie, et autorisez les corsaires à les poursuivre.

Faites faire par une circulaire des prières publiques dans mon royaume d’Italie pour remercier Dieu de l’heureux succès de mes armes.

Mettez dans Milan une grande pompe à la cérémonie du Te Deum qui sera chanté à cette occasion.

Les deux premiers régiments italiens font partie du corps du maréchal Mortier et sont du côté de Cassel. Le 3e régiment est en marche pour arriver.

 

Berlin, 31 octobre 1806

DÉCISION

Le ministre directeur de l’administration de la guerre rend compte à l’Empereur du départ pour Mayence des brigades des équipages de la compagnie Breidt organisées à Bruxelles et à Paris. M. Daru donnera les ordres les plus précis pour que ces quatre brigades se chargent, à Mayence de souliers, habits et autres effets que les corps voudront envoyer à l’armée, et pour qu’elles se dirigent sur Erfurt, de là sur Wittenberg et de là sur Spandau, et qu’elles marchent réunies sous escorte que fournira le maréchal Kellermann. Vous défendrez expressément que le roi de Hollande et le maréchal Mortier en prennent en chemin.

 

Berlin, 31 octobre 1806

24e BULLETIN DE LA GRANDE ARMÉE

Stettin est en notre pouvoir. Pendant que la gauche du grand-duc de Berg, commandée par le général Milhaud, faisait mettre bas les armes à une colonne de 6,000 hommes à Pasewalk, la droite, commandée par le général Lasalle, sommait la ville de Stettin et lui imposait la capitulation ci-jointe. Stettin est une place en bon état, bien armée et bien palissadée. 160 pièces de canon, des magasins considérables, une garnison de 6,000 hommes de belles troupes, prisonnière, beaucoup de généraux ; tel est le résultat de la capitulation de Stettin, qui ne peut s’expliquer que par l’extrême découragement qu’a produit sur l’Oder et dans tous les pays de la rive droite la disparition de la grande armée prussienne.

De toute cette belle armée de 180,000 hommes, rien n’a passé l’Oder. Tout a été pris, tué, ou erre encore entre l’Elbe et l’Oder, et sera pris avant quatre jours. Le nombre des prisonniers montera à près de 100,000 hommes. Il est inutile de faire sentir l’importance de la prise de la ville de Stettin, une des places les plus, commerçantes de la Prusse, et qui assure à l’armée un bon pont sur l’Oder et une bonne ligne d’opérations.

Du moment que les colonnes du duc de Weimar et du général Blücher, qui sont débordées par la droite et la gauche et poursuivies par la queue, seront rendues, l’armée prendra quelques jours de repos.

On n’entend point encore parler des Russes. Nous désirons fort qu’il en vienne une centaine de milliers. Mais le bruit de leur marche est une vraie fanfaronnade. Ils n’oseront pas venir à notre rencontre. La journée d’Austerlitz se représente à leurs yeux. Ce qui indigne les gens sensés, c’est d’entendre l’empereur Alexandre et son Sénat dirigeant dire que ce sont les alliés qui ont été battus. Toute l’Europe sait bien qu’il n’y a pas de famille en Russie qui ne porte le deuil; ce n’est pas la perte des alliés qu’elles pleurent. 195 pièces de bataille russes qui ont été prises, et qui sont à Strasbourg, ne sont pas les canons des alliés. Les 50 drapeaux russes qui sont suspendus à Notre-Dame de Paris ne sont pas les drapeaux des alliés. Les bandes de Russes qui sont morts dans nos hôpitaux ou sont prisonniers dans nos villes ne sont pas les soldats des alliés. L’empereur Alexandre, qui commandait à Austerlitz et à Wischau avec un si grand corps d’armée, et qui faisait tant de tapage, ne commandait pas les alliés. Le prince qui a capitulé et s’est soumis à évacuer l’Allemagne par journées d’étapes n’était pas sans doute un prince allié. On ne peut que hausser les épaules à de pareilles forfanteries. Voilà le résultat de la faiblesse des princes et de la vénalité des ministres. Il était bien plus simple pour l’empereur Alexandre de ratifier le traité de paix qu’avait conclu son plénipotentiaire, et de donner le repos au continent. Plus la guerre durera, plus la chimère de la Russie s’effacera, et elle finira par être anéantie. Autant la sage politique Catherine était parvenue à faire de sa puissance un immense épouvantail, autant l’extravagance et la folie des ministres actuels la rendront ridicule en Europe.

Le roi de Hollande, avec l’avant-garde de l’armée du Nord, est arrivé le 21 à Goettingen. Le maréchal Mortier, avec les deux divisions du 8e corps de la Grande Armée commandées par les généraux Lagrange et Dupas, est arrivé le 26 à Fulde.

Le roi de Hollande a trouvé à Münster, dans le comté de la Marck et autres États prussiens, des magasins et de l’artillerie.

On a ôté à Fulde et à Brunswick les armes du prince d’Orange et celles du duc. Ces deux princes ne régneront plus. Ce sont les principaux auteurs de cette nouvelle coalition.

Les Anglais n’ont pas voulu faire la paix; ils la feront; mais France aura plus d’États et de côtes dans son système fédératif.

Voici le rapport que le prince de Hohenlohe a adressé au roi Prusse après la capitulation de son corps d’armée, et qui a
intercepté.