Correspondance de Napoléon – Janvier 1815

Janvier

 

Porto-Ferrajo, 2 janvier 1815.

Au général comte Drouot, gouverneur de l’île d’Elbe

La Mouche fera le service de la poste. Donnez ordre que l’Abeille prenne cette nuit des vivres pour huit jours. Elle sera montée par huit marins de la Garde et commandée par le capitaine de frégate, qui se rendra demain à la Marine de Marciana et de là au cap Saint-André, pour surveiller les mouvements des bâtiments français qui paraissent avoir établi une croisière autour de l’île. Il pourra prendre mon canotier pour lui servir de pilote. Il descendra à la Marine de Marciana ; il verra le maire, le garde de Santé et causera avec les matelots, s’il y en a qui soient venus de Capraja et qui aient eu connaissance de ces bâtiments français. Il fera passer son rapport par un gendarme de Marciana. Il sera nécessaire que ce capitaine de frégate reste avec l’Abeille au cap Saint-André, et qu’il fasse toutes les croisières nécessaires pour observer les démarches de ces bâtiments. Il s’assurera aussi de l’état des batteries du cap Saint-André.

Donnez ordre à l’officier d’ordonnance Bernotti de s’embarquer sur l’Abeille, afin d’aider de ses connaissances locales le capitaine de frégate. Ils se concerteront pour avoir des renseignements sur tous les bâtiments qui arriveront au cap Saint-André et à Marciana. Ils enverront, à bord des bâtiments français, un bateau pêcheur avec un homme intelligent, pour s’informer de ce qui se passe. Tâchez surtout d’avoir les noms des bâtiments et ceux des officiers qui les commandent. Le capitaine de frégate pourra communiquer avec eux lorsqu’il connaîtra ces officiers.

Vous donnerez ordre au commandant de Marciana de retourner à son poste et de faire tous les jours des observations sur les mouve­ments de cette croisière, et de surveiller exactement tous les bâti­ments et les passagers qui arriveront. Comme le cap Saint-André est sous ses ordres, il aura soin de se tenir informé de tout ce qui s’y passera et de vous le faire connaître tous les jours.

Vous donnerez ordre au commandant de la gendarmerie d’envoyer cette nuit une brigade de quatre gendarmes à Procchio, où ils reste­ront en station jusqu’à nouvel ordre. Il enverra tous les jours des patrouilles pour, interroger les habitants des maisons qui sont sur le bord de la mer, et savoir s’il n’est arrivé aucun bâtiment, et s’il n’est débarqué personne de suspect. Le commandant de la gendarmerie de Marciana fera la même chose le long de la côte jusqu’au cap Saint-André et jusqu’à la Tonnara. Un gendarme intelligent restera au cap Saint-André pour interroger tous les bâtiments qui viendront et faire son rapport.

Ordonnez au commandant du fort Montebello de faire faire, tous les matins, la visite de la côte jusqu’à l’Infola, pour s’assurer qu’il n’est rien débarqué sur cette plage. Le commandant du fort Saint-Hilaire fera faire la même chose depuis Porto-Ferrajo jusqu’au fort Montebello.

Vous écrirez à l’intendant de donner des ordres aux gardes de Santé de Marciana et du cap Saint-André, pour qu’ils envoient tous les jours leurs rapports sur les mouvements de la croisière française.

Ordonnez au capitaine du port d’envoyer à Capraja un bateau avec un homme intelligent, pour prendre des renseignements sur les bâtiments français, avoir leurs noms et s’informer de toutes les nou­velles de la Corse ou du continent. Il recommandera à ce bateau de passer le plus près possible des bâtiments français, afin de les obser­ver; et, pour qu’il ne donne point d’ombrage, on fera embarquer dessus dix sacs de blé, vingt sacs de sel et pour 200 francs de légumes que le patron du bâtiment sera autorisé à vendre à Capraja, au prix que coûteront ces denrées. Ce petit commerce nous mettra à même d’avoir fréquemment des nouvelles.

Je pense qu’il est convenable que vous fassiez venir le sieur Senno, pour lui recommander de prendre des mesures afin d’avoir des ren­seignements sur les bâtiments français, au moyen des hommes qu’il a à l’Infola et à la Tonnara ; il pourrait y envoyer un homme intel­ligent. Il est surtout bien important que, s’ils s’approchaient la nuit des côtes, vous en soyez informé sur-le-champ. Enfin mettez au fait de cette croisière le garde des signaux du fort Falcone, afin qu’il ne la perde pas de vue.

Donnez des ordres pour que les rapports du commandant de Marciana, du capitaine de frégate, etc., arrivent tous les jours. La brigade de Marciana enverra un gendarme à Procchio et celle de Procchio en enverra un à Porto-Ferrajo.

Recommandez au capitaine du port de ne pas quitter son poste et de redoubler de surveillance pour être bien au fait de tout ce qui se passe. Le commandant de la gendarmerie tiendra deux gendarmes à la Marine de Campo, afin d’être promptement instruit des débar­quements qui pourraient se faire de ce côté. Écrivez au capitaine Gualandi d’envoyer tous les jours un de ses officiers parcourir les côtes inhabitées de Pomonte et autres, pour s’assurer qu’il ne s’est fait aucun débarquement.

Le capitaine de frégate commandant l’Abeille, jusqu’à ce qu’on puisse lui donner un bâtiment plus gros, aura en conséquence 100 francs de plus d’appointements par mois. Procurez-lui une bonne lunette, s’il n’en a pas.

 

Porto-Ferrajo,  2 janvier 1815.

Au général comte Bertrand, grand-maréchal du palais.

Monsieur le Comte Bertrand, il faut charger le trésorier de voir M. Pezzela et de faire un marché avec la Toscane, pour vendre tout le sel de la récolte prochaine au même prix que celle-ci. Je pense qu’il ne faut pas s’exposer à faire une deuxième adjudication inutile. Il vaut mieux déclarer que les salines seront administrées en régie. Le principal maintenant est de s’occuper de la vente du sel de la récolte prochaine.

 

Porto-Ferrajo,  3 janvier 1815.

NOTE POUR LES BALS À DONNER PENDANT LE CARNAVAL.

Dimanche, 8 du mois, il y aura un bal dans la grande salle. Il est nécessaire que les invitations soient faites demain au soir, en soumettre demain la liste à Sa Majesté. Les invitations devront s’é­tendre sur toute l’île, sans cependant qu’il y ait plus de 200 personnes. Elles seront faites pour neuf heures. Il y aura des rafraichissements sans glaces, vu la difficulté de s’en procurer. Il y aura un buffet qui sera servi à minuit. Il ne faudrait pas que tout cela coûtât plus de 1,000 francs.

Le dimanche 15, l’Académie pourrait faire l’ouverture de son théâtre et donner un bal masqué. Le 22 suivant, je pourrais donner un autre bal. Le 29, le théâtre pourrait donner un deuxième bal masqué.

Dans les jours gras, qui vont jusqu’au 8 février, il y aurait deux bals masqués, un au théâtre et un au Palais.

Cela ferait donc six bals, dont trois anu théâtre et trois au Palais.

Comme 200 personnes est le maximum de ce qu’on pourrait inviter, en supposant même que la salle pût les contenir, et qu’il y ait plus de 200 personnes à inviter dans l’île, on pourrait inviter aux trois premiers bals 150 personnes, et toujours les mêmes, et aux trois derniers les 150 autres, de sorte qu’elles se trouveraient invitées jusqu’au carnaval.

Aussitôt qu’on aura la liste de toutes les personnes à inviter dans l’ile, la répartition s’en fera entre les trois premiers et les trois derniers bals.

On assure qu’il y aura une comédie bourgeoise, composée de Français qui pourraient jouer. Dans ce cas, on fixerait la première représentation au jeudi 12 janvier.

Il faudrait faire faire le devis du théâtre; MM. Deschamps et Lebel se concerteraient pour cela. Ce théâtre serait appliqué contre la cloison et irait jusqu’à la porte du milieu. Le salon actuel servirait de foyer. Le théâtre consisterait en un échafaudage en planche, en une toile et quelques décorations. Tout serait disposé comme dans les petits appartements.

On inviterait à ces représentations une vingtaine de femmes et une quarantaine d’hommes. Si la société pouvait jouer trois ou quatre fois des pièces ou des proverbes, on donnerait des représentations tous les jeudis jusqu’au carnaval.

Il est donc nécessaire de présenter, 1° la liste d’invitations aux bals ; 2° le devis de ce que coûterait le théâtre.

 

Porto-Ferrajo, 4 janvier 1815.

Au général comte Bertrand, grand-maréchal du palais.

Monsieur le Comte Bertrand, je vous prie de me donner le nom des bâtiments étrangers qui sont aujourd’hui dans le port de Porto-Ferrajo, leur tonnage, la nation dont ils sont, leur chargement, ce qu’ils ont payé de droits, etc. C’est simplement un objet de curiosité. Je ne crois pas qu’il y en ait jamais eu autant qu’aujourd’hui. Je n’apprends qu’indirectement, soit par le capitaine du port, soit par la gendarmerie, ce que je devrais apprendre par la Santé. Donnez des ordres pour que, de tous les ports de l’île, la Santé envoie le rapport de tous les bâtiments qui sont arrivés, les marchandises dent ils sont chargés, les droits qu’ils ont payés, les passagers qu’ils ont à bord et les nouvelles qu’ils ont apportées. Il est nécessaire qu’à Porto-Ferrajo ce rapport vous soit remis tous les soirs avant six heures, et que vous me l’envoyiez ensuite. Le rapport de Rio sera envoyé tous les soirs à Porto-Longone par un gendarme, de manière que le commandant de la place le reçoive avait neuf heures, et qu’il vous l’envoie ensuite par une ordonnance avec celui de Porto-Longone, en sorte que je l’aie avant huit heures du matin. Les rapports de Marciana et de Campo seront envoyés tous les soirs à la brigade de gendarmerie de Procchio, qui les enverra ensuite à Porto-Ferrajo. Ainsi j’aurai tous les soirs le rapport des bâtiments qui sont arrivés dans la journée à Porto-Ferrajo, et dans la nuit, ou dans la matinée du lendemain, le rapport des bâtiments arrivés dans tous les ports de l’ile. Il sera convenable de faire faire des imprimés pour tous les objets qu’on demande, afin qu’on n’ait plus qu’à les remplir. Cette mesure aura de plus l’avantage de servir de contrôle pour la comptabilité de tous les droits.

Remettez-moi également les noms et le tonnage de tous les bâti­ments qui portent le pavillon de l’île, avec ce que chacun paye de droits de Santé et autres.

 

Porto-Ferrajo, 10 janvier 1815.

Au général comte Bertrand, grand-maréchal du palais.

Monsieur le Comte Bertrand, j’avais désiré, cet été, reprendre au sieur Senno la glacière qui lui a été louée. Il est indispensable que vous la preniez et que vous chargiez le sieur Bâillon de s’y rendre demain. Il fera faire toutes les réparations nécessaires pour la mettre en bon état, et il la fera remplir de neige. Il restera à la Madone jusqu’à ce qu’elle soit pleine, et, s’il ne peut la faire remplir entière­ment de cette neige, il y retournera à une seconde neige. Par ce moyen, nous aurons une grande provision de neige, qui ne nous coûtera presque rien.

 

Porto-Ferrajo, 11 janvier 1815.

DÉCISION

Le capitaine Paoli demande qu’il soit délivré un pain par jour pour la nourriture des chiens de chasse. J’ai l’honneur de proposer à Votre Majesté d’approuver qu’il soit délivré trente pains par mois au capitaine Paoli. Le grand maréchal, Bertrand Porto-Ferrajo, 16 janvier 1815. Il ne faut pas donner du pain de munition aux chiens de chasse. Il sera fait exprès du pain de son. Je ne fais pas cela par économie, mais pour la décence. Le capitaine Paoli s’arrangera en conséquence avec un boulanger. Cela sera payé sur les dépenses de
chasse, pour lesquelles j’ai porté au budget 100 francs par mois. Prévenez le capitaine Paoli que mon intention serait d’acheter deux ou trois chiens d’arrêt, autant de
chiens pour le sanglier, et cinq à six chiens courants pour le lièvre.
Je crois qu’avec un valet de chiens et deux ou trois cors ce petit équi­page de chasse serait suffisant. Faites faire un état de la dépense et un projet de budget pour cela.

 

 

Porto-Ferrajo, 19 janvier 1815.

Au général comte Bertrand, grand-maréchal du palais.

À dater du 1er février, le bataillon franc ne fera plus de service. Trois compagnies du bataillon de chasseurs feront le service à Porto-Ferrajo et une à Porto-Longone. Une des trois qui seront à Porto-Ferrajo sera exclusivement attachée à la place; les deux autres com­pagnies fourniront chacune un détachement de 25 hommes pour le service des batteries de l’île, ce qui fera 50, et 100 pour le service de Porto-Ferrajo; le bataillon de chasseurs fournira donc 175 hom­mes pour Porto-Ferrajo. Vous emploierez l’Étoile et le brick à accé­lérer l’évacuation de Porto-Longone. Vous compléterez à 25 canonniers la garnison de Porto-Longone. L’évacuation terminée, ces 25 hommes fourniront des factionnaires.

Les 50 hommes pour le service de l’île seront distribués de la manière suivante : 13 hommes dont 1 sergent à la Pianosa, 5 à la tour de Campo, 5 à Saint-André, 7 à Marciana dont 1 sergent, 3 à Palmajola, 9 à Rio dont 1 sergent, 8 aux batteries de Castello et de San-Mennato; total, 50.

Vous prendrez des mesures pour que, dans le courant de février, la garnison de la Pianosa, un officier, les magasins des vivres et d’artillerie, puissent être établis dans la caserne. Il y aura également à la Pianosa 3 canonniers. Les magasins d’artillerie et des vivres seront sous les ordres du commandant Gottmann ; alors le député de Santé n’aura plus rien à y voir.

Tous les détachements dans les différentes batteries de l’île seront logés dans tes tours ou corps de garde retranchés, de sorte que la nuit, l’échelle étant levée, ils soient à l’abri d’une surprise. On y ren­fermera également les munitions d’artillerie et les vivres en biscuit et eau-de-vie pour dii jours. Il y aura toujours à la Pianosa pour quarante jours de vivres. Les détachements seront relevés tous les deux mois; on s’arrangera cependant pour qu’un homme ne fasse qu’une fois le service pendant l’année à la Pianosa.

Il y aura 6 commandants pour les batteries de l’île. On choisira des officiers à la suite; ils seront logés dans les tours et feront les fonctions de garde-magasin des vivres et de l’artillerie. Ils seront exercés à la manœuvre du canon, afin de pouvoir instruire les déta­chements à mesure qu’ils arriveront. L’officier d’artillerie qui est à Porto-Longone et un de Porto-Ferrajo feront des tournées pour inspecter la comptabilité des détachements et s’assurer de leur instruc­tion à la manœuvre du canon ; ils leur feront tirer quelques coups. Les commandants des batteries et des tours correspondront avec les com­mandants supérieurs de Marciana et de Rio. Ils sont autorisés à requérir main-forte toutes les fois qu’il paraîtra en être besoin. Us feront tous les jours des rapports sur les bâtiments qui sont en vue ou qui seront venus mouiller près de leur place.

Vous me présenterez un projet pour former le bataillon franc en activité et en non-activité. Quand il sera en activité, il sera traité comme il l’est aujourd’hui, et vous me proposerez le traitement de non-activité qu’il sera convenable de lui accorder; mais de manière à produire une grande économie sur le budget. On pourrait le mettre en non-activité pendant le mois de février, qui est l’époque où l’on travaille à la campagne et aux vignes. Tous les dimanches, les com­pagnies se réuniront pour passer la revue île leurs capitaines et s’exer­cer. Le chef du bataillon fera des tournées tous les dimanches, de manière à passer en revue chaque compagnie quatre fois par an.

Le général Cambronne, accompagné d’un officier d’artillerie, pas­sera en revue toutes les batteries de l’île, au moins deux fois par an.

 

Porto-Ferrajo, 31 janvier 1815.

DÉCISION.

J’ai l’honneur de soumettre à l’approbation de Votre Majesté la dépense faite   pour établir huit stores dans le salon de la princesse Borghèse. La toile a été fournie par la princesse. La dépense faite s’élève à 62 francs 30 centimes Le grand maréchal, Bertrand. Porto-Ferrajo, 29 janvier 1815. N’ayant pas ordonné cette dépense, qui n’est pas portée au budget, la princesse la payera. Il en sera de même pour toutes les dé­penses qui ne seraient pas approuvées avant de les faire.