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Correspondance de Eugène – Février 1814

Correspondance du prince Eugène

 

Février 1814

Vérone, 1er février 1814

A la vice-reine.

Je vois, par ta dernière lettre, que tu es bien triste, ma bonne Auguste, et il y a de quoi, certes, dans de pareilles circonstances ; mais, enfin, il faut prendre courage. Aujourd’hui on commence le mouvement sur le Mincio, et après-demain, je quitte Vérone. Le préfet m’a dit qu’on s’en doute déjà en ville, et que les habitants sont au désespoir. Je serai donc après-demain soir à Mantoue ; j’espère que tout se passera dans le plus grand ordre, et sans tirer un coup de canon. Je vais bien murir le projet de ce qui te concerne, et en écrirai en conséquence au maréchal Bellegarde ; je ne recevrai sa réponse que sur le Mincio ; mais il est probable d’ailleurs que je resterai au moins huit jours sur cette ligne[1]. Adieu, ma bonne Auguste, je souffre de tout cela, ce que tu peux croire.

 

Vérone, 2 février 1814

A la vice-reine.

Je t’envoie, ma bonne Auguste, deux proclama­tions que j’ai faites au sujet de la défection des Napolitains; j’attends deux ou trois jours pour les faire mettre dans les journaux. Je pense que tu feras bien, tout en attendant la réponse de Bellegarde, de dire à Triaire de faire partir pour Aix ou pour Mar­seille mes caisses de livres et cartes topographiques. Quant au reste, qui est en lieu sûr, on peut attendre à la fin de tout ceci. Demain je reste encore ici, et après-demain j’en pars pour Mantoue. Vérone est réellement dans la plus vive affliction.

 

Vérone, 2 février 1814

Comme j’espère encore de bonnes nouvelles, ma chère Auguste, je retarde tant que je puis mon mouvement, et je reste ici peut-être encore jusqu’a­près-demain. Tout cela dépendra de ce que je saurai de Bologne.

 

Vérone, 3 février 1814

À la vice-reine.

Je l’envoie la réponse de M. Bellegarde.  Ce matin son aide de camp s’est entretenu longuement avec Bataille. Le maréchal accorde tout avec les restrictions ci-après. Il ne peut permettre que tu restes à Milan même, mais il approuve tout autre lieu et particulièrement Monza. Il répond qu’on aurait pour toi et tes enfants les plus grands égards et que tu serais toujours libre, après tes cou­ches, de te rendre soit près de moi, soit près de ton père. On a demandé le nom des personnes qui res­teraient près de toi, et j’ai désigné : Frangipani, chevalier d’honneur; Corradini comme préfet du palais, Allemagne comme écuyer, Erba le chambellan et deux ou trois dames. J’ai fait remercier par des politesses et j’ai dit que je ferai prévenir de nouveau le maréchal si ta santé l’obligeait à demeurer en Italie. Tu es donc à présent libre de faire ce qui te conviendra.  Je préfère, moi aussi, que tu sois à Monza plutôt qu’à Milan. Le maréchal m’a aussi fait donner l’assurance, sans que je le lui aie demandé, qu’on aurait le plus grand respect pour tout ce qui est de mes propriétés. Ainsi tout ce qui sera à la villa sera respecté. Il sera pourtant bien de laisser en sûreté ce qui aura été mis en maison tierce. Si tu restes, tu garderas avec toi tout le linge, l’argen­terie et la porcelaine qui appartiennent à notre villa, pour ton service. Réponds-moi donc ce que tu penses faire, et si tu te décides à rester, envoies-moi de suite Triaire à Mantoue, pour que je règle tout avec lui, afin que tu n’aies en aucun cas à manquer de rien jusqu’à ce que tu puisses venir me rejoindre. Il est toujours clair que les affaires ne peuvent tarder d’être décidées sous bien peu de jours.

  1. S. Vérone sera cédée demain à midi sans qu’on y tire un coup de canon; j’ai cru devoir cela à cette ville qui s’est si bien conduite pour nous.

Réponse du maréchal Bellegarde : — « Je m’em­presse de répondre à la lettre dont Votre Altesse Impériale a bien voulu m’honorer en date d’hier. Je sais apprécier tout ce que la démarche que les circonstances exigent de Votre Altesse Impériale renferme de confiance, et particulièrement je la re­mercie de ce qu’elle a de flatteur pour moi. Si la santé de madame la vice-reine ne lui permet pas de suivre la direction que Votre Altesse Impériale dési­rerait lui donner, et qu’elle se trouve ainsi obligée de rester à Milan, Votre Altesse Impériale doit être persuadée qu’elle ne trouvera dans sa situation qu’un titre de plus pour lui garantir les respects qui sont dus à son rang et les soins qu’exige son état. Votre Altesse Impériale a bien voulu désigner un de ses aides de camp pour s’entendre sur les détails à cet effet, et j’ai l’honneur de la prévenir qu’un des miens se trouvera, dans le même but, aujourd’hui, à huit heures du matin, à ses avant-postes. »

 

4 février 1814

A la vice-reine, à Mantoue, au soir.

J’arrive à l’instant même ici, ma bonne Auguste, et je veux t’embrasser et t’écrire deux mots. J’ai quitté Vérone à huit heures du matin avec nos  J’ai quitté Vérone à huit heures du matin avec derniers postes; l’ennemi nous a laissé toute la jour­née tranquilles. Demain et après je parcourrai la ligne du Mincio, de manière à la bien fortifier, et je tiendrai l’œil sur notre ami le roi de Naples. Nous verrons un peu ce qu’il fera.

 

Mantoue, 4 février 1814

A Murat

Sire, mon officier d’ordonnance, le chef d’escadron Corner, me remet à l’instant la lettre que Votre Majesté m’a fait l’honneur de m’écrire le 2 de ce mois. Je m’empresse de la remercier de la promesse qu’elle veut bien me renouveler de ne point com­mencer les hostilités sans m’en avoir prévenu d’a­vance, et j’y compte entièrement.

J’ai vu par la lettre de Votre Majesté, et surtout par le peu de mots qu’elle a ajoutés de sa propre main, combien elle est peinée de la situation dans laquelle elle se trouve. Ces combats qui s’élèvent dans son âme ne m’ont point étonné; mais j’en ai lu les expressions avec un attendrissement bien pro­fond. Il était impossible, en effet, que Votre Majesté pût supporter sans douleur la pensée de voir des ennemis dans ces mêmes Français qui se sont tou­jours honorés de la compter parmi leurs concitoyens ! Que Votre Majesté écoute donc la voix de son cœur, qu’elle repousse des conseils dont les résultats ne seraient que des regrets amers pour elle; qu’elle temporise encore quelque temps. L’Empereur a quitté Paris. Dans peu de jours, le temps des dan­gers ou du moins des incertitudes sera passé, et Votre Majesté pourra trouver la politique d’accord avec les sentiments de son cœur.

Votre Majesté voit que je suis sur le Mincio. Elle doit sentir aisément combien j’ai été peiné d’être obligé d’abandonner l’Adige. La nécessité de ce mou­vement, auquel le maréchal Bellegarde n’était point en état de me forcer et les.. (un mot illisible dans la minute) de Votre Majesté m’ont obligé de faire connaître aux peuples d’Italie et à l’armée, par une proclamation, les motifs de la démarche que j’ai dû faire.

J’espère que Votre Majesté sentira que je n’ai pu agir autrement, et qu’elle n’en agréera pas moins l’assurance de mes sentiments pour elle.

 

Mantoue, 5 février 1814

A la vice-reine

Triaire est arrivé ce matin, ma chère Auguste. Je lui ai tout expliqué. Tu feras bien d’aller à Monza  dès que les appartements seront bien chauffés et que j’aurai quitté la ligne du Mincio. Cela pourra être dans huit jours comme dans quatre. Espérons !

 

Je rumine en ce moment le mode de donner sur le nez de l’un de mes adversaires, et j’y réussirai peut-être. Hier soir, après que j’eus quitté mon arrière-garde, ils sont venus l’attaquer; on a été bien vite à cheval; on les a repoussés à une lieue et on leur a fait quelques prisonniers, dont un officier.

Je donne ordre à Hennin (trésorier de l’apanage du vice-roi) de te remettre d’avance toute l’année de tes épingles, et puis 200,000 francs pour ta maison; puis Rè, qui est à Ancône, te fera passer mes fonds. J’aime autant que tu les gardes, puisque tu pourras t’en servir au besoin.

 

Mantoue, 5 février 1814

Au général d’Anthouard

Monsieur le général comte d’Anthouard, je viens de recevoir, par mon officier d’ordonnance, le chef d’escadron Corner, une lettre du roi de Naples. Il paraît qu’il n’est point encore décidé à prendre le parti de la guerre et qu’il veut encore gagner du temps. Il me renouvelle aussi la promesse de ne point attaquer sans m’en avoir prévenu. Évitons donc également tout ce qui pourrait attirer sur nous les reproches d’avoir commencé les premiers les hostilités. Tenez-vous cependant bien en mesure et prêt à repousser la première attaque, non-seulement de la part des Napolitains, mais aussi de la part des Autrichiens qui pourraient bien prendre les devants pour décider plus aisément leur allié à entrer dans la lice. Si les Autrichiens étaient seuls, vous auriez plus de monde qu’il n’en faut pour les arrêter à Plai­sance, car le général Nugent n’a que 5 à 6,000 hom­mes, et, s’il est vrai que le général Starhemberg aille le rejoindre avec à peu près autant de monde, j’aurai le temps de vous faire parvenir les secours qui pour­raient vous être nécessaires.

Je sais que vous avez fait rester à Plaisance un officier du roi de Naples qui se rend à Turin auprès de Pierre Camille : vous pouvez lui laisser continuer sa route en lui donnant un officier pour l’accompagner comme pour sa sécurité personnelle. C’est ainsi qu’ils en usent avec les nôtres. L’officier que vous enverrez aura soin d’empêcher qu’il ne s’arrête trop longtemps à Alexandrie ou dans tout autre endroit où il pourrait avoir intérêt à faire quelques obser­vations.

J’aurais quelques projets de ce côté-ci; mais, avant de les mettre à exécution je désirerais savoir de vous d’une manière certaine si, dans le cas où vous viendriez à être attaqué, vous pourriez tenir Plaisance en vous y renfermant avec tout votre monde trois ou quatre jours. Cette certitude me donnerait la sécurité nécessaire pour exécuter les desseins que j’aurais formés pour ce côté-ci.

Faites courir le bruit qu’une division et la garde vont arriver à Plaisance et que je ne tarderai pas à m’y rendre moi-même; et, pour donner plus de crédit à ce bruit, faites faire mon logement et celui de mon quartier général dans cette ville.

 

Vérone, 6 février 1814

A Clarke.

Monsieur le duc de Feltre, les Napolitains s’tant beaucoup renforcés entre Bologne et Reggio au moyen de leur 2e division qu’ils ont fait marcher de Rome sur Bologne, je me suis trouvé avoir sur mon flanc droit et en arrière 15 à 18,000 hommes, des intentions hostiles desquels il ne m’était plus permis de douter, quoique les hostilités entre mes troupes et eux n’eussent point encore commencé : ils avaient permis d’ailleurs à la division autrichienne du gé­néral Nugent, forte de 5 à 6,000 hommes, de s’a­vancer jusqu’à Bologne; dès lors j’ai dû craindre une attaque sérieuse sur ma droite, et, n’étant pas assez fort pour tenir la ligne de l’Adige et défen­dre la rive droite du Pô, j’ai été obligé de replier mon armée sur le Mincio, afin d’être plus à portée de mes ponts sur le Pô et de pouvoir manœuvrer sui­vant les circonstances sur l’une ou l’autre rive de ce fleuve. En quittant la ligne de l’Adige, j’ai éprouvé, ainsi que toute l’armée, de vifs regrets : les travaux que j’avais fait faire depuis trois mois sur cette ligne l’avaient rendue presque inexpugnable et l’avaient mise à l’abri de toute crainte d’une attaque de front. Je suis sur le Mincio, placé de manière à observer les mouvements de l’un et de l’autre côté du Pô, et je compte,  ainsi que vous le penserez bien, m’y arrêter le plus longtemps possible.

J’ai cru, dans les circonstances présentes, de­voir faire les deux proclamations que je vous envoie ci-jointes : elles étaient nécessaires pour justifier aux yeux de l’armée et des peuples du royaume un mouvement que je n’aurais point fait sans la conduite des Napolitains.

 

 

Mantoue, 7 février 1814.

À la vice-reine

Je n’ai pas beaucoup de temps à moi, ma chère Auguste, car j’ai beaucoup d’ordres à donner pour un mouvement que je fais faire, non pas en arrière, comme toute le monde le craint, mais en avant; j’espère que la fortune me sera favorable et que je pourrai ces jours-ci me venger des Napolitains.

 

Goito, 9 février 1814

À Napoléon

Sire, je viens d’avoir le bonheur de remporter un avantage assez marqué sur l’ennemi, au moment où il s’apprêtait à passer le Mincio. J’envoie à Votre Majesté mon aide de camp Tascher, qui aura l’hon­neur de lui rendre compte de tous les détails de cette affaire. Je regrette, toutefois, que les résultats n’en aient point été assez décisifs pour l’avenir. Si j’avais pu repousser les Autrichiens jusqu’au-delà de Vérone, mon projet aurait été de déboucher aussitôt par Borgo-Forte sur votre nouvel ennemi et de lui faire éva­cuer les départements qu’il a envahis.

 

Goito, 9 février 1814

A Clarke

Monsieur le duc de Feltre, j’avais été informé que l’ennemi s’était porté avec toutes ses forces Vérone sur Roverbella et Villafranca; je résolus de repasser le Mincio le 8 pour lui présenter la bataille dans cette position. J’ordonnai en conséquence que les divisions Rouyer et Marcognet de la 1e lieutenance, commandée par le lieutenant général comte Grenier, la division Quesnel, la cavalerie du général Mermet et la garde royale déboucheraient avec moi de Mantoue et de Goïto. Le lieutenant général comte Verdier, qui était sur le haut Mincio avec les divi­sions Fressinet et Palombini, devait se borner à réunir ses troupes pour passer ensuite avec elles à Mozambano et appuyer le mouvement général de l’armée sur Villafranca.

Je devais compter trouver les troupes ennemies où elles étaient placées la veille au soir, c’est-à-dire à Roverbella, Villafranca et Valeggio : mais, par une rencontre extraordinaire, l’ennemi, dans la même nuit, ploya son armée sur Valeggio, et précisément à la même heure que nos troupes débouchaient par leurs têtes de pont il effectuait son passage à Borghetto. Néanmoins la bataille s’engagea dans les plaines de Roverbella avec une partie de l’armée ennemie et toutes ses réserves, en même temps que le lieutenant général Verdier opposait sur les hau­teurs, à Monzambano, la plus grande résistance à son avant-garde.

Dès onze heures du matin, notre avant-garde, commandée par le général de brigade Bonnemains, couvrait déjà la plaine près de Roverbella, et avant midi, nous étions maîtres de ce village. L’ennemi, qui s’était porté au-devant de nous et qui sentait de quelle importance il était pour lui de retarder notre mouvement, fit contre nos troupes qui s’avançaient dans la plaine plusieurs fortes tentatives avec sa ca­valerie et ses grenadiers; mais elles furent infruc­tueuses. Ses attaques furent repoussées avec vigueur et il fut poursuivi avec audace. À quatre heures après midi, le village de Pozzolo fut enlevé, et l’en­nemi , qui y avait commencé des préparatifs de ponts, les y abandonna. Nous avons poussé nos succès jus­que sous les hauteurs de Valeggio où la nuit nous surprit. Son obscurité eut peine à mettre fin au combat, tant était grande l’ardeur de nos soldats. L’affaire fut excessivement chaude, par l’acharne­ment qu’on mit de part et d’autre, vu surtout la situation respective des deux armées; mais la valeur de nos troupes surmonta toute la résistance que l’ennemi développa.

De son côté, le lieutenant général comte Verdier, qui s’était placé sur les hauteurs de Monzarobano, avait repoussé toutes les attaques de l’ennemi, et quoique sans communication avec les autres divi­sions, puisque l’ennemi avait déjà jeté des colonnes sur Volta, il n’avait pas perdu un seul pouce de terrain.

Les résultats de cette journée sont des plus sa­tisfaisants. Plus de 2,500 hommes dont 40 officiers sont tombés entre nos mains. L’ennemi a eu 5,000 hommes tués ou blessés et nous avons pris un grand nombre d’équipages. Les régiments de Deutschmeister, Reiski, la réserve des grenadiers et les dragons d’Hohenlohe ont particulièrement souffert. Dans une seule charge du 31e de chasseurs, un carré de gre­nadiers a été écharpé. Il est difficile jusqu’à ce mo­ment de connaître nos propres pertes, cependant elles n’arrivent pas à 2,500 hommes hors de combat.

Pendant la nuit, l’ennemi a fait repasser sur Valeggio les forces qu’il avait conservées devant le général Verdier. Nos troupes, après avoir couché sur le champ de bataille, ont repassé ce matin le Mincio, rétabli la communication avec le corps du général Verdier et repris la ligne du Mincio. Je porterai au­jourd’hui mon quartier général a Volta.

Le général Zucchi, qui s’était porté avec ses troupes sur les différentes communications d’Isola della Scala pour flanquer la droite de l’armée, a rencontré quelques bataillons ennemis qu’il a re­poussés, et est rentré ce matin à Mantoue avec plu­sieurs centaines de prisonniers.

Dans cette brillante journée l’armée a déployé la plus grande valeur. J’ai été parfaitement satisfait de la conduite des généraux, officiers et soldats. Je vous ferai connaître par un rapport particulier les noms de ceux qui se sont faits le plus remarquer, et je vous prierai de solliciter en leur faveur les bontés de l’Empereur.

 

Goito, 9 février 1814

Au général d’Anthouard.

  1. le général comte d’Anthouard, ayant été informé que l’ennemi avait débouché de Vérone avec toutes ses forces et s’était réuni à Villafranca, j’ai résolu de lui livrer bataille dans cette position. En conséquence j’ai ordonné que l’armée repasserait le 8 sur la rive gauche du Mincio par les ponts de Mantoue, de Goïto et de Monzambano. Ce mouvement don­nait à espérer les résultats les plus heureux; mais par une de ces combinaisons qu’il est impossible de prévoir, l’ennemi ayant, dans la nuit du 7 au 8, passé lui-même le Mincio à Pozzolo et à Valeggio, le géné­ral Verdier n’a point pu déboucher par Monzambano, ainsi qu’il en avait reçu l’ordre. Cependant j’ai com­battu l’ennemi entre Valeggio et Villafranca, et j’ai eu constamment un avantage marqué sur lui; on s’est battu pendant douze heures de suite. L’élite de l’armée autrichienne a été engagée presque tout le jour. J’ai été parfaitement satisfait de la bravoure que nos troupes ont montrée. Une seule charge exécutée par le 1er régiment de hussards n’a point eu le succès qu’on pouvait désirer, le nombre des prison­niers que nous avons faits s’élève à 2,500. Je ne crois point exagérer en portant la perte de l’ennemi à 4,000 hommes tués ou blessés. Jusqu’à présent il paraît que nous avons eu à peine 2,000 hommes hors de combat; l’ennemi ne nous a fait que très-peu de prisonniers.

Le général Verdier s’est maintenu dans sa posi­tion de Monzambano; je manœuvre aujourd’hui pour rétablir ma communication directe avec lui : en conséquence, j’ai fait repasser à l’armée le Mincio et je me porte sur Volta. L’ennemi a totalement re­passé la rivière à Valeggio et n’a plus de ce côté-ci que quelques piquets de cavalerie qui sont sans espoir de pouvoir se retirer; ma communication avec le général Verdier est rétablie; il a soutenu les efforts de l’ennemi avec beaucoup de vigueur et n’a pas perdu un pouce de terrain.

J’ai repris la ligne du Mincio. L’armée s’est con­duite avec une extrême valeur.

 

Volta, 10 février 1814

A Clarke

Monsieur le duc de Feltre, ainsi que je vous l’avais annoncé hier matin, j’avais repassé le Mincio, rétabli ma communication avec le général Verdier et repris la ligne de cette rivière. J’avais porté mon quartier général à la Volta, point duquel j’étais le plus à portée d’observer les mouvements que l’en­nemi pourrait faire à la faveur du pont qu’il avait établi à Borghetto, sous la protection des hauteurs de Valeggio. En effet, dans la pensée que peut-être nous aurions négligé de nous opposer à son passage sur ce pont, et qu’il pourrait, par ce moyen, nous faire abandonner la ligne du Mincio, l’ennemi avait fait repasser cette nuit sur la rive droite environ 10,000 hommes, tant infanterie, que cavalerie, sur ce pont que sa position rend pour ainsi dire impossible de songer à détruire : j’ai donc dirigé mes co­lonnes de ce côté; je l’ai attaqué, et, malgré la pro­tection de la nombreuse artillerie qu’il avait sur les hauteurs de Valeggio, je l’ai repoussé jusque sur la rivière et forcé de la repasser. Cette journée, où les troupes se sont encore distinguées par leur ardeur, nous a coûté très-peu de monde. Nous avons fait du mal à l’ennemi, nous l’avons forcé de renoncer à ses projets de passage sur ce point le plus favorable de tous pour lui, et nous lui avons enlevé près de 200 prisonniers.

Volta, 10 février 1814

À la vice-reine

Deux mots seulement : Nous avons eu encore aujourd’hui une petite affaire à notre avantage. L’ennemi, qui avait pu conserver son pont de Va­leggio, en débouchait le matin avec 40 ou 12,000 hommes. Je m’y postai aussi moi-même avec quel­ques bataillons- J’ai fait aussitôt appuyer deux divi­sions, et nous avons obligé l’ennemi à repasser en­core une fois le Mincio. Voici donc deux passages manqués par lui. Malgré tous ces avantages, je serai forcé sous peu à me porter vers Plaisance, surtout si le roi de Naples en approche de trop près.

Soigne ta santé, reste beaucoup couchée pour éviter une fausse couche. »

 

11 février 1814,

Au général d’Anthouard

Monsieur le général comte d’Anthouard, je vous envoie mon officier d’ordonnance la Baume, qui vous donnera les détails des événements avantageux pour nous qui se sont passés depuis le 8 sur le Mincio. Je le charge en outre de reconnaître les différentes routes qui conduisent jusqu’à vous, vous ne me le renverrez que lorsque vous aurez quelque chose d’important à m’apprendre. Le maréchal Bellegarde ayant échoué deux fois dans ses tentatives du pas­sage du Mincio et devant avoir à cœur de réparer cet échec, il est probable qu’il va presser la marche du contingent que son armée fournit aux Napolitains continuant à garder leur ligne, ce ne serait toujours qu’un corps de 8 à 10,000 hommes que vous auriez à occuper et à tenir en échec. Pendant ce temps-là, je contiendrais ici les principales forces de l’ennemi, et, au premier avis que vous me donneriez, par mon officier, des mouvements qu’une force supérieure ferait sur vous, je me porterais sur Plaisance et nous leur donnerions une nouvelle leçon.

 

Goito, 11 février 1814

À la vice-reine

Je t’annonce que le roi de Naples, aussitôt qu’il a su que j’avais gagné la bataille du Mincio, m’a envoyé un officier pour me faire quelques ouvertures. J’y envoie de suite Bataille pour s’entendre; ce se­rait un beau résultat pour moi, si je pouvais obtenir qu’il se déclarât en notre faveur.

 

Goito, 14 février 1814

À la vice-reine

L’ennemi paraît vouloir me tracasser par les montagnes de Brescia. J’y envoie cette nuit la royale; j’attends avec impatience Bataille, pour savoir ce que fera le roi de Naples. Adieu, tranquillise-toi, je t’en conjure. Reposons-nous sur la justice de notre cause et soigne ta santé, je t’en conjure, si tu ne veux pas me faire mourir de chagrin. As-tu fait tout préparer à Monza ?

 

Volta, 17 février 1814

À la vice-reine

Je suis très-fatigué, je rentre de Salo, où j’ai fait attaquer l’ennemi. Depuis hier matin à quatre heures, j’ai fait, à cheval, plus de soixante-dix milles. L’af­faire a été très-bien, l’ennemi est rejeté dans les montagnes; me voilà tranquille sur ma gauche pour quelques jours.   Il m’arrive à l’instant de bonnes nouvelles de Paris, je fais tirer le canon ici, et donne l’ordre à Fontanelli d’en faire autant à Milan, On m’annonce aussi que le roi (de Naples) va se mettre en mouvement contre nous. Il prend bien mal son temps !

 

Volta, 18 février 1814

A Clarke

Monsieur le duc de Feltre, l’ennemi depuis quelques jours avait fait par les montagnes quelques démonstrations assez fortes sur ma gauche; je l’ai fait attaquer au-dessus de Brescia, qu’il menaçait, par un bataillon du 35e léger et un bataillon du 6e de ligne italien, et à Salo, dont il s’était emparé, par la garde royale. Ces diverses attaques ont parfaitement réussi; l’ennemi a été battu complètement et rejeté dans les montagnes. Il a perdu 700 à 800 hommes, dont 300 prisonniers, parmi lesquels se trouvent deux majors et plusieurs officiers. Ces opérations assurent la tranquillité de ce côté pour six à sept jours au moins.

Dans les circonstances actuelles, j’ai cru devoir faire partir la division Rouyer pour se rapprocher de Plaisance, afin de renforcer au besoin la division Gratien qui s’y organisait, et je compte y envoyer sous peu le général Grenier pour prendre le com­mandement supérieur dans cette partie.

 

Volta, 21 février 1814, 3 heures après midi.

À la vice-reine.

J’ai répondu ce matin au comte Poni que, dès qu’il se présentera aux avant-postes, il sera reçu; je compte le voir ce soir, et puis je te l’enverrai demain. L’officier autrichien qui a parlé ce matin à notre grand’garde a assuré que l’armistice devait être signé depuis quatre jours avec l’Autriche. J’ai envoyé Grenier avec des troupes sur le Pô, et moi je reste ici avec deux divisions pour y tenir le plus longtemps possible. Adieu, ma bonne amie.

Attends encore un peu avant d’aller à Monza.

 

Volta, 23 février 1814

À la vice-reine.

Une lettre de Lavalette, du 17 au soir, me donne de très-bonnes nouvelles du commencement d’une bataille avec Schwarzenberg. Demain j’en connaîtrai probablement les résultats. Ici, sur le Mincio, nous sommes tranquilles ; si Grenier bat, comme il le peut bien, le corps autrichien qui est de l’autre côté du Pô, nous pouvons tenir encore quelque temps. Tout ceci ne peut tarder à être terminé, ainsi il ne faut plus qu’un peu de patience. Je te prie de bien soigner ta santé; ne t’inquiète pas trop de tout ce que je t’ai confié; nous devons être et nous sommes au-dessus de tout cela, et le jour n’est pas loin où chacun devra nous rendre toute la justice que nous méritons.

 

Volta, 27 février 1814

À la vice-reine.

Je te renvoie chère Auguste, la lettre de l’impératrice. J’espère encore que tu n’auras pas besoin de partir ; je saurai dans deux jours si le roi de Naples veut réellement être pour nous…. On parle toujours beaucoup d’un armistice très-prochain avec les Autrichiens. Adieu ma chère Auguste je te serre contre mon cœur ainsi que mes petits anges.

 

[1] II résulte de celte lettre, de la réponse du maréchal Bellegarde, de celle de l’empereur d’Autriche (lettres que Ton trouvera plus loin), qu’à cette époque, la vice-reine voyant approcher le moment de ses couches et le prince Eugène craignant que sa femme ne pût supporter un voyage, tous deux convinrent de demander au général en chef autrichien l’autorisation pour la princesse Auguste de rester à Milan, dans le cas où l’armée franco-italienne serait forcée d’évacuer cette ville. Cette démarche fort simple et tout en dehors de la politique, ainsi que le prouvent les réponses de Bellegarde et de l’empereur François, fut probablement rapportée à Napoléon et peut-être déna­turée. 11 est probable encore, ainsi que le dit lui-même Eugène dans sa lettre du 2 mars, que c’est la ce qui motiva de lu part de Napoléon la dépêche du 19 février, concernant Tordre assez durement exprimé de faire venir ia vice-reine à Paris pour ses couches.