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Cabrera – C. de Mery – Le Consulat et le Premier empire

Relation de Mery, officier aux voltigeurs de la Garde de Paris (1e division, 1e brigade)

Le texte ci-dessous se rapporte essentiellement à la détention sur les pontons de Cadix, mais il nous a semblé utile de l’ajouter à ce dossier concernant Cabréra.

 

Par suite des dispositions du traité[1], les troupes devaient se rendre dans différents ports pour s’y embarquer. Le 24 juillet, la 1ee division fut dirigée sur Cadix. La 2e et la 3e division devaient se rendre à Malaga. Le jour même, nous fûmes coucher à Villanueva. Les marins de la garde, le régiment de la garde de Paris, la 3e légion et l’état-major général du corps d’armée, composaient le premier convoi; la 2e brigade nous suivait à une journée de marche; tous les officiers avaient conservé leurs épées en vertu de la capitulation.

Le 18 décembre, vers une heure du matin, nous arrivâmes dans la baie de Cadix; à midi, on nous conduisit au quartier Saint-Charles, dans l’île de Léon. Arrivés sous le vestibule, nous fûmes escor­tés par des gardes nationaux, qui nous firent entrer dans une salle où s’étaient réunis plusieurs mem­bres de la junte. On commença par nous enlever nos épées, ensuite on nous enleva l’argent et les effets.

C’était le greffe général où étaient déposés les effets que la recherche la plus rigoureuse enlevait alors aux malheureux Français. C’était là que les dernières ressources étaient ravies. A peine étions-nous arrivés à l’île de Léon, que ces mots terribles circulèrent de bouche en bouche: Nom allons être ensevelis dans les pontons.

Nous voilà donc sur des pontons ! Ils n’étaient pas même pourvus des objets de première nécessité; hamacs, couvertures, tout manquait. L’hiver fut très pluvieux, la fraîcheur des nuits augmentait nos souffrances. Lorsqu’il pleuvait, l’eau filtrait dans l’entre-pont : nous étions alors réduits à coucher sur des planches. Depuis le 20 décembre jusqu’au 22, la nourriture des officiers fut bornée à une livre de pain, une demi-livre de viande, et une bouteille de vin pour chacun. Mais dès le 28, les vivres devinrent plus abondants. La rareté de l’eau était seulement pour nous d’une grande incommodité.

Notre situation n’était cependant rien en compa­raison de celle de nos soldats, réduits à la plus modique ration, en proie à des maux dont l’idée fait frémir[2] (1)

Nous remarquâmes pourtant que depuis le 18 jan­vier, les vivres furent plus régulièrement portés à bord des pontons de nos soldats[3](1); car, sans vou­loir communiquer avec eux, les Espagnols étaient convenus de signaux pour qu’ils pussent réclamer.

Lorsqu’il leur manquerait du pain, du sel, des légu­mes, de l’huile pour l’assaisonnement des légumes, ainsi que du bois, on devait hisser la marmite à un palan mis exprès le long de chaque ponton, et pour le manque d’eau, un tonneau.

Nous eussions tout donné pour nous procurer en abondance de l’eau, qui nous était délivrée avec beaucoup de parcimonie; elle devint même telle­ment rare que nos hommes épuisés par la maladie demandaient encore de l’eau en rendant le dernier soupir. La vermine pullulait, il n’y avait aucun de nous qui n’en fût infecté; quelques-uns même ne purent supporter un tel excès de malheur. Le 9 fé­vrier, un jeune officier de la cinquième légion, M. de C, dévoré par la vermine, se précipita dans la mer en disant: Adieu, mes amis; je vais finir mon infortune[4].

Les curieux qui venaient de Cadix se promener autour de nos pontons, loin d’être touchés de l’excès de nos maux, joignaient l’ironie à l’insensibilité, et nous disaient en espagnol : « Prenez patience, si on ne vous a pas fait mourir de faim et de soif, on viendra pendant la nuit mettre une chemise de soufre à votre bâtiment »

Les autorités espagnoles se déterminèrent, vers la fin de janvier 1809, à former un hôpital de cin­quante lits sur une vieille frégate stationnée près de nos pontons; mais bientôt, reconnaissant l’insuf­fisance de ce bâtiment, ils destinèrent à ce service l’hôpital de la Aguada, situé à un quart de lieue de Cadix. Cet hôpital renfermait près de trois cents lits, mais il ne pouvait contenir tous les malades qui étaient entassés sur les pontons. On requit alors, dans les premiers jours de mars, un autre bâtiment dans lequel on dressa sept à huit cents lits.

Le 9 mars, nous passâmes sous la surveillance de la marine; depuis lors, le service de santé et celui des vivres se firent avec plus de régularité. Nous pouvions juger par nous-mêmes de l’exacte distri­bution des vivres destinés aux soldats de notre ponton: les officiers seuls étaient obligés de se fournir d’eau; le gouvernement avait décidé que les deux pecettes qu’il nous accordait devaient suffire à tous nos besoins; mais ce léger secours était loin de satisfaire l’avidité des fournisseurs. Il s’en fallait de beaucoup que ce bien-être fût général; il y avait ombre au tableau: le plus grand nombre de nos pauvres camarades, jetés pour ainsi dire nus sur les pontons, couchaient sur une natte de paille étendue sur le plancher et sans couvertures.

Dans les premiers jours de l’établissement des hôpitaux, le nombre des morts était si grand, que plusieurs barques ne pouvaient suffire à leur transport. On eut recours à un procédé nouveau, celui de les amarrer un à un à la barque et de les traîner à la dérive. Si une amarre venait à se casser, le flux nous renvoyait le cadavre d’un de nos camarades, et cette vue hideuse renouvelait nos douleurs.

Ce qui restait des soldats de la garde de Paris, avait eu la bonne fortune, en quittant San-Lucar, d’avoir le quartier Saint-Charles pour prison; au lieu d’être renfermés dans les pontons, on les en re­tira pour les y diriger. On les rangea sur trois lignes. Un habitant de l’île de Léon, qui faisait partie de l’escorte se promenait derrière les prisonniers, pendant qu’on en faisait l’appel, le scélérat,sans avoir été provoqué en aucune manière, porta un coup de couteau par derrière à un grenadier, le blessa griè­vement dans les reins et le fit tomber sur la place.

Le crime cependant resta impuni; puisque le mi­sérable eut, huit jours après, l’audace de se présen­ter au quartier Saint-Charles pour reprendre son service.