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Cabrera – A. Lardier – Le Consulat et le Premier empire

RELATION   DE   A. LARDIER .

 

En approchant de la côte de Cabrera, nous vîmes les rochers qui la bordent, couverts de monde : je pus bientôt distinguer les individus,qui tous avaient les yeux fixés sur nous, et paraissaient suivre nos mouvements avec anxiété. Je les examinai à mon tour, sans pouvoir me rendre compte de ce que je voyais. Un grand nombre étaient entièrement nus, noirs comme des mulâtres, et portant des barbes de sapeurs, sales et mal en ordre; d’autres avaient des lambeaux de vêtement, mais étaient sans chaus­sure, ou avaient les jambes, les cuisses et les reins à découvert.

J’évaluai le nombre de ces nouveaux camarades à peu près à cinq ou six mille, parmi lesquels j’en vis enfin trois portant des pantalons et des uniformes encore à peu près entiers; tous s’agitaient, se mêlaient sur la plage et les rochers, poussaient des cris de joie, frappaient des mains, et ne nous perdaient pas de vue. Je présumai que l’arrivée des vivres était la cause de ces transports et de ce mou­vement; mais d’autres objets vinrent me distraire.. Le sol à quelque distance du rivage était parsemé de huttes groupées,et assez semblables aux baraques de nos camps, mais moins régulières et moins propres. Devant une de ces baraques, sur un tronc de pin, d’une quinzaine de pieds de hauteur, et tra­versé à son sommet par une barre en forme de croix, était attaché un homme nu de la tête aux pieds, faisant des efforts violents.

Enfin le brick toucha presqu’à la terre, et vint s’amarrer contre un rocher, sur lequel fut jetée une planche servant de pont. Le passage en fut permis à une vingtaine de prisonniers, tandis qu’un peloton de trente Espagnols se tenait prêt à faire feu sur ceux des autres qui auraient fait le moindre mou­vement pour s’avancer. Les vivres furent débar­qués sur la plage, par les hommes à qui on avait permis de s’approcher; j’y descendis moi-même; et au bout d’une heure environ, le brick appareilla, et disparut.

Un immense demi-cercle se forma autour de l’endroit où avaient été déposés le pain et la viande. Dix à douze individus se placèrent au centre : l’un d’eux, tenant une liste, appelait à tour de rôle les différents corps, en énonçant à haute voix le nom­bre des hommes qui les composaient. Trois ou qua­tre s’avançaient, recevaient les rations pour tous leurs camarades,les emportaient; et le corps entier procédait alors à la distribution particulière.

Je ne donnerais pas une idée bien juste de cette opération, en disant qu’il y régnait Tordre le plus parfait : ce n’était pas de Tordre, c’était une espèce de gravité religieuse. Je doute que, dans aucun gou­vernement, les imposantes et sérieuses fonctions d’ambassadeurs et de ministres aient jamais été remplies avec la dignité empreinte sur la figure et dans tous les mouvements des distributeurs. Le pain semblait être un objet sacré, dont on ne pou­vait, sans crime, détourner la moindre parcelle, pour en changer la destination: les plus petits frag­ments, que le transport en faisait détacher, étaient ramassés avec respect, et placés sur le tas auquel ils appartenaient.

Occupé à examiner cette singulière cérémonie, je n’y pris aucune part : je ne savais à qui m’adresser pour avoir les rations auxquelles j’avais droit comme les autres; aussi bientôt je fus seul, car chacun tira de son côté. Mais cela ne m’inquiétait guère: j’avais dans un sac quatre pains,deux livres de bœuf salé, et une bouteille de rhum; avec cela, je pouvais attendre la prochaine distribution. J’er­rais sur le rivage avec un bâton à la main, et mon sac sur le dos; et je me disposais à pénétrer dans l’intérieur de Tîle, lorsque je fus accosté par quel­ques prisonniers, et dans peu d’instants entouré par une foule considérable.

La distribution des vivres était d’un trop grand intérêt pour eux, pour qu’ils eussent pu faire d’a­bord attention à moi; mais il paraît qu’après le soutien de leur existence, ce qui les flattait le plus, c’était d’apprendre des nouvelles de leur patrie. Je fus accablé de questions qui avaient pour but la si­tuation de divers régiments, mais surtout ceux de la France et des affaires de la péninsule. Je dis tout ce que je savais. Plusieurs fois, en parlant de nos derniers succès, ma voix fut couverte par des accla­mations spontanées, où se mêlaient des expres­sions de bravoure, d’orgueil national et de ven­geance.

Tout à coup un individu perce la foule, en criant: C’est G-uillemard! „ se fait faire place, arrive jusqu’à moi, et m’embrasse. J’eus quelque peine à le reconnaître: c’était Ricaud, sergent du 9e de ligne, échappé comme moi à l’affaire d’Ebersdorf. Il était sans chemise, portait un pantalon de toile, qui avait été coupé à la hauteur des genoux, et laissait ses jambes nues; un fragment de veste, extrême­ment courte, et une chaussure faite avec des semelles de souliers, attachées au dessus de la cheville par des ficelles, ce qui ressemblait assez au brodequin des anciens, complétaient son cos­tume.

Comme je n’avais plus rien à dire, la foule se dispersa. Ricaud me mena vers une espèce de baraque haute d’environ trois pieds, qu’il occupait avec trois autres militaires, et m’invita à y coucher, jusqu’à ce que je me fusse procuré un gîte. Nous soupâmes devant cette baraque ; je lis part à Ricaud .et à ses camarades de mes provisions; ils y joigni­rent une partie de ce qu’ils avaient reçu. Nous cau­sâmes longtemps: la nuit se fit; et nous nous étendîmes sur deux pouces d’herbe sèche, qui couvrait le sol de cette demeure, où Ton ne pouvait entrer que l’un après l’autre,avec assez de difficulté, en rampant sur le ventre.

J’avais besoin de repos, et je m’endormis bientôt profondément; mais ce ne fut pas pour longtemps. Vers le milieu de la nuit, des ruisseaux d’eau froide m’éveillèrent en sursaut. Un orage éclatait, et il tombait une forte pluie mêlée de grêle. La couver­ture de notre baraque, composée d’herbe et de quel­ques poignées de joncs, ne pouvait résister long­temps; bientôt elle fut criblée; et la baraque elle-même devint une petite mare.

L.es jurements de mes camarades ne tardèrent pas à s’unir au fracas des éléments. Pour comble de malheur, nous étions cinq dans un endroit qui n’avait été construit que pour quatre, et nous ne pouvions nous remuer sans nous incommoder.

On s’en prend à. tout, quand on est mécontent : un de mes hôtes invectiva Ricaud, et lui reprocha d’avoir invité un étranger. Celui-ci répondit avec aigreur, et voulut lui imposer silence. Ils s’acca­blèrent d’injures, et ne s’en seraient pas tenus là sans doute; mais force leur fut de le faire, car la baraque n’avait pas assez de hauteur pour qu’on pût y rester, même à genoux; et il était impossible d’en sortir, avant que celui qui était le plus près du trou eût défilé.

Après avoir beaucoup crié, il fut convenu qu’ils se battraient le lendemain. La pluie cessa, et nous nous rendormîmes.

Le soleil venait de se lever, quand Ricaud m’éveilla pour me prier de venir lui servir de témoin. Je n’étais pas dans un de ces lits d’où on sort avec tant de peine. Notre toilette fut bientôt faite; et comme nous étions la veille entrés la tête la pre­mière, et qu’on ne pouvait pas se retourner, nous sortîmes l’un après l’autre, les pieds en avant le ventre en l’air, en appuyant sur les talons, et nous poussant avec les coudes.

Après avoir bu un coup de rhum avec Ricaud et son antagoniste, je voulus parler de conciliation; mais on me ferma la bouche, en protestant de part et d’autre que cela ne pouvait pas se passer comme ça. Je connaissais trop bien les usages militaires, pour chercher à combattre une raison aussi péremp-toire. D’ailleurs, je n’avais pas de grandes inquié­tudes sur les résultats de l’affaire ; je présumais qu’il n’y avait pas l’ombre d’une épée, d’un sabre ou d’un pistolet dans toute l’île; et je m’imaginais que ces braves allaient faire une partie de coups de poing, à l’imitation des anciens Romains, avec qui ils avaient déjà tant de ressemblance.

Mais je vis bientôt qu’avec de la bonne volonté, on trouve toujours des ressources. Avant de partir, Ricaud dit qu’étant l’offensé, il avait le choix des armes, et qu’il voulait tirer les ciseaux. u Vous savez, répondit Lambert (un caporal dont j’ai oublié le corps), vous savez que je ne connais pas la pointe; ainsi, pour nous battre à armes égales, nous tire­rons le rasoir.

Ricaud tint bon pour les ciseaux; Lambert ne voulut rien céder sur les rasoirs; enfin, ils convin­rent de s’en rapporter au sort, qui favorisa le dernier. Il nous quitta, et revint, au bout d’un gros quart d’heure, avec une paire de rasoirs anglais.

Ricaud, pendant son absence, m’avait instruit de la manière dont ils allaient se battre, et du genre des duels qui avaient lieu chaque jour à Cabrera. Tantôt on assujétissait, à l’extrémité de deux bâtons, deux moitiés de ciseaux, et on s’en servait en guise d’épée; tantôt c’étaient des lames de couteaux,de rasoirs,et plus d’une fois même on a employé des alênes et des aiguilles à voiles.

Nous prîmes donc deux bâtons de la grosseur du pouce, et longs d’environ trois pieds, -et nous nous disposâmes à y fixer les rasoirs. Comme nous n’avions pas ce qu’il nous fallait pour cela, nous nous rendîmes au bazar.