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1810 – Incendie – Savary – Le Consulat et le Premier empire

Mémoires de Savary

L’incendie de l’ambassade d’Autriche à Paris

 

Le général Savary, duc de Rovigo - Delpech d'après Nicolas Morin
Le général Savary, duc de Rovigo – Delpech d’après Nicolas Morin

 

Ce fut au mois de juillet ou d’août de cette année 1810 qu’arriva l’horrible événement de l’in­cendie de la salle du bal à l’hôtel du prince Schwartzenberg.

Il donnait ce jour-là un bal à l’occasion du mariage de l’empereur avec la fille de son souverain. Je crois que celui que donna la « garde impériale » à la même occasion n’eut lieu que quelque temps après; toute la ville de Paris, fut à cette fête, qui eut lieu à l’Ecole-Militaire, où il ne se passa pas le moindre accident. Mais il n’en fut pas de même chez l’ambassadeur d’Autriche.

L’on avait construit, à côté de l’appartement principal dé son hôtel, une vaste salle de bal, en charpente extrêmement, légère. La tenture était en toile, recouverte d’étoffe brillante. En général, l’élégance et la grâce étaient tout ce que l’architecte chargé de cette construction avait cherché. Cette vaste salle, magnifique­ment décorée, était éclairée par une grande quantité de lustres qui étaient suspendus à sa voûte.

On y arrivait par une galerie décorée de la même manière.

Les personnes invitées eurent bientôt rempli la salle ainsi que tous ses dégagements. L’empereur avec l’impératrice, la reine de Westphalie, la vice-reine d’Italie étaient arrivés, et le bal était dans sa plus grande vivacité, lorsqu’une bougie mit le feu en s’incUnant à une des guirlandes de fleurs artificielles qui décoraient le pourtour de la galerie. Le courant d’air étendit le feu avec la rapidité, de l’éclair et le porta jusqu’à la salle du bal, qui fut enflammée dans un clin d’oeil.

L’empereur était au milieu de la salle ; il attendait le secours des pompiers, et fut fort mécon­tent de leur lenteur. Le danger devenant immi­nent, il emmena l’impératrice, la reconduisit aux Tuileries, et revint chez le prince de Schwarzenberg pour voir ce qui s’y passait ; il avait déjà jugé que cet horrible accident serait accom­pagné de quelques malheurs. Aussitôt qu’il fut sorti avec l’impératrice, la peur s’était saisie de tout le monde ; chacun avait fui par toutes les issues et cherchait à s’échapper.

Il y avait quelques degrés pour descendre de cette salle dans le jardin. L’ambassadeur de Russie, le prince, Kourakin, ne les voyant pas, tomba, et fut foulé aux pieds de tout le monde. Comme il tardait à se relever, la flamme le saisit dans cette position et le mit dans un état qui fit craindre longtemps pour sa vie.

Les pièces de bois principales de cette légère architecture, furent consumées en un instant, et sa vaste entrée avec tous les lustres tomba sur les personnes qui n’avaient pas encore pu sortir. Les pompiers ne firent pas preuve de vigilance dans cette occasion : à la vérité ils n’eussent pu, dans aucun cas, sauver la salle ; mais s’ils avaient été en mesure, ils auraient retardé les progrès de l’incendie de manière à donner à tout le,monde le temps de l’évacuer.

Ils n’avaient même pas d’eau dans leurs pompes; il s’était passé plus d’une demie heure avant qu’ils fussent en état d’agir. L’empereur était présent et ne se retira que quand le feu fut tout-à-fait éteint. Il prenait part à l’affliction du prince de Schwarzenberg, à qui il disait des choses rassurantes. Il envoya chercher le préfet de police, au­quel il témoigna beaucoup de mécontentement, et je crois que c’est de ce jour qu’il résolut de le changer aussitôt qu’il aurait trouvé quelqu’un pour le remplacer. La place exigeait un homme particulièrement propre aux détails sans nombre qui en dépendent, et il y en a peu qui soient en état de la bien remplir. Lorsque le feu fut éteint, l’empereur retourna. à Saint-Cloud, et me fit dire de venir le lendemain de bonne heure lui rendre compte des résultats de cet événement. Ce ne fut qu’au jour que l’on retrouva sous les restes des bois brûlés de la salle le corps de la princesse Schwartzenberg, femme du frère aîné de l’ambassadeur ; sortie heureusement de la salle, elle était rentrée pour chercher ses enfants qu’elle n’avait pas vus sortir. A peine était-elle sous cette voûte enflammée, que la charpente s’écroula, et la consuma au point qu’on ne put la recon­naître qu’à quelques débris de bijoux.

La comtesse de là Leyen mourut quelques jours après de ses brûlures, ainsi que la femme du consul général de Russie et madame Touzard, femme d’un officier général du génie; beaucoup d’autres furent grièvement blessées et souffrirent longtemps des suites de cet horrible événement, qui fut pendant longtemps le sujet des conversations de toute la France. Je reçus, dans ce temps-là, une correspondance bien extraordinaire. On y rappelait l’événement arrivé au mariage de la dauphine, la feue reine de France. Tout le monde en parlait ; on faisait des rapprochements, et on allait même jusqu’à conjecturer des choses qui auraient paru ridicules à l’homme le moins sensé, et qui pourtant se sont, en grande partie, vérifiées. Ce n’est point exagérer que de dire que l’on fut frappé de l’idée qu’il y avait une mauvaise destinée inséparable de nos alliances avec l’Autriche. Cette opinion s’établissait, et j’eus à surmonter beaucoup de difficultés pour en détruire les fâ­cheuses conséquences.